OUTRENOIR

« En éprouvant, en vivant les rapports de couleurs, de formes, l’espace, les structures, les rythmes qui sont propres à un artiste, on est introduit à une nouvelle manière de réagir, d’éprouver et de comprendre le monde ; ainsi naissent entre les hommes et le monde de nouveaux rapports, une nouvelle réalité. Cette peinture qui a l’air coupée du monde est cernée par le monde et lui doit son sens. » Pierre Soulages
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JUS D’ORANGE DU MATIN

Un point positif, à être coincé au milieu de la masse dans ces wagons de RER bondés, prêts à exploser, la plupart des gens n’arrivent plus à dégainer leur smartphone pour surfer sur les sites marchands ou regarder des séries lobotomisantes, pas la place, on ne peut plus bouger l’index… Le convoi nous emmène en paquet. Un gros paquet à livrer dans Paris, nous sommes chargés de haine, de colère, de fatigue, et ça explose sans logique, à tous moments, pourquoi tu m’as poussé ? 

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UN HOMME ORDINAIRE (YVES SIMON)

« Ordinaire est un adjectif qui me plaît parce qu’il est celui qui te décrit le mieux. Si j’en éprouvai certains désagréments du temps de ton vivant, j’en tire aujourd’hui de la fierté. Je suis fier en effet d’avoir côtoyé un être tel que toi, d’être celui qui fut engendré par cette chair noble de paysan, puis par celle non moins distinguée de cheminot. C’est toi, l’homme des chemins de fer, n’ayant jamais traversé que trois départements dans toute une vie, qui me donnas le goût des voyages. Sur les réseaux ferrés de France en premier lieu, puis sur ceux plus vastes des lignes aériennes. Nos existences se sont bâties sur des contraires. L’alchimie mystérieuse qui me relie génétiquement à toi m’a offert, non moins étrangement, la passion des mots, celle pour la musique, alors que tu ne lisais pas et n’aimais que la valse musette. Je suis ton arborescence inattendue, ton fruit artiste, la trace que tu ne pouvais imaginer laisser, anéanti que tu étais par trop de lassitude, de ces contraintes qui engluent d’une gangue indélébile les êtres qui n’ont ni le désir ni la volonté de s’en déprendre. »  (Extrait) Lire la suite

HEUREUSEMENT, LA VIE N’EST PAS EN GRÈVE

 

« Je me moque de la peinture. Je me moque de la musique. Je me moque de la poésie. Je me moque de tout ce qui appartient à un genre et lentement s’étiole dans cette appartenance. Il m’aura fallu plus de soixante ans pour savoir ce que je cherchais en écrivant, en lisant, en tombant amoureux, en m’arrêtant net devant un liseron, un silex ou un soleil couchant. Je cherche le surgissement d’une présence, l’excès du réel qui ruine toutes les définitions. Je cherche cette présence qui a traversé les enfers avant de nous atteindre pour nous combler en nous tuant. » 

(Pierre, de Christian Bobin – Éditions Gallimard) 

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Reiko Nonaka (french / japanese version)

 

DOUBLE VIE (REIKO NONAKA)

« La gémellité, c’est ce qui m’a le plus influencée dans ma vie.

Dans l’enfance, nous partageons complètement nos vies, tout est en double. À partir d’un certain âge, nos chemins se séparent et nous vivons chacun de notre côté, mais le fil qui nous relie ne se rompt jamais.

La gémellité, c’est comme une image symétrique pliée en deux. Il y a deux figures presque pareilles avec juste de petites différences. Le pli au centre est un point de contact, une partie partagée qui relie toujours les deux.

Certes, nous sommes physiquement deux personnes, nous avons chacun une vie, mais le fait d’avoir partagé le ventre d’une mère avant la naissance crée entre nous des liens très forts à un point difficilement imaginable.

La gémellité, c’est un doublement de vie. Depuis le départ, nous formons un ensemble et nous vivons une « double vie », parfois partagée et parfois séparée, pour toujours. »

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Mami Suzu et Izaki Tetsuya (french and japanese version)

Avril 2007. Quartier de Nishi Shinagawa à Tokyo. Les grandes tours de Shinagawa se profilent au loin. Le centre de la TOTTO FOUNDATION et du JAPANESE THEATRE OF THE DEAF se niche au cœur d’un labyrinthe de petites rues paisibles avec des jardins. Pour cette rencontre, Mme KOIKE Noriko est mon interprète ; Elle pratique la langue des signes japonaise et parle un excellent français. Deux comédiens sourds ont gentiment accepté de répondre à mes questions : MAMI SUZU et TETSUYA IZAKI. Par un bel après-midi ensoleillé, les mains s’envolent et tourbillonnent, les yeux pétillent de malice…  Lire la suite

PARIS AU MOIS D’AOÛT (RENÉ FALLET)

 

Mais oui madame ! C’est quand revient le joli mois d’août, que chaque année me reprend l’envie de re-re-re-lire cette merveille parmi les merveilles, « Paris au mois d’août » de René FALLET.  Bonheur, ô combien amplifié par les années, de retrouver la verve de cet écrivain qui injustement disparait progressivement de nos mémoires. Je dirais que sur cette fameuse île déserte, vous savez, celle où personne ne viendra jamais vous chercher, j’emporterais au moins deux livres,  KEROUAC et ses Clochards célestes et FALLET avec son Paris au mois d’août. Et il me semble bien qu’avec ces deux-là, je pourrais toujours me souvenir d’où je viens et qui je suis, quelque soit l’épreuve.

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ASSISE

C’est un lieu, mais peut-être n’est-ce qu’une impression. Un lieu de passages en somme. Comme sur une page blanche, ici les corps se laissent imprimer, par les heures de l’assise. Le temps du silence qui creuse un peu plus nos histoires. C’est un lieu de rendez-vous. Mais personne ne sait vraiment, qui il attend. J’ai longtemps cherché cette adresse. De ce lieu caché dans une rue secrète, avec sa porte secrète, son escalier secret et ses occupants, secrets aussi. Allons, allons, ne nous mentons pas . Il n’y a de secret, que ces yeux qui brillent au fond de nous.  Lire la suite

UNE VIE BOULEVERSÉE – ETTY HILLESUM

12-10-42. Toutes mes impressions sont là, comme des étoiles scintillant sur le velours sombre de ma mémoire.

L’âge de l’état civil n’est pas celui de l’âme. Je pense qu’à la naissance, l’âme a déjà atteint un certain âge qui ne change plus désormais. On peut naître avec une âme de douze ans. Mais on peut naître aussi avec une âme de mille ans, il y a parfois des enfants de douze ans chez qui l’on voit très bien que l’âme a mille ans. Je crois que l’âme est la part de l’être humain la plus inconsciente, surtout chez l’Européen de l’Ouest ; l’Oriental « vit » beaucoup plus son âme. L’occidental au fond ne sait pas très bien qu’en faire, il en a honte comme d’une chose indécente. L’âme est bien autre chose que ce que nous appelons le « tempérament ». Il est des gens qui ont beaucoup de « tempérament » mais bien peu d’âme. (Extrait).

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TOUT DE MÊME

Tout de même, il existe un coin de terre, là-bas vers le sud. Les pierres, les fleurs, les bêtes et les gens y sont parfumés par la balaguère ce joli vent d’Espagne qui nous vient d’Afrique. Là-bas mon cœur s’apaise aux gargouillis des fontaines et je peux vraiment croire au monde. Une décennie est passée, j’ai enfin pu réaliser ma promesse faite à une petite bergère de plâtre de revenir vers elle … Je lui avais dit, si tu peux m’aider, d’une façon ou d’une autre, bien sûr si tu as le temps …

Parce que je crois que nous arrivons en nos contrées, je veux dire dans cette vie, avec un carnet de rendez-vous bien rempli.  Je veux dire que nous sommes espérés. Et chaque parent devrait le crier à son enfant. Tu es espéré et désormais, partout où tu iras, tu seras attendu. C’est ainsi que moi je le dirai à ma fille. Quand elle sera en âge de l’entendre. Dix années ont passé donc et les montagnes nous ont attendu. La bergère est toujours à sa place, dans la fraîcheur d’une église, une brebis à ses pieds. Les églises je n’ai jamais aimé. Il n’y a que là-bas où parfois, j’ose y entrer. Nous nous sommes regardés, silencieusement, j’ai pensé, merci, j’ai pensé, ma fille est au-dehors, elle fait de l’accrobranche à la sortie du village, elle ne sait rien de cette histoire. La bergère a répondu, t’inquiète !

Je ne sais pas comment ça marche. Mais je sens que nous sommes écoutés. Genius Loci. Ou pas. Nous avons des territoires d’écoute. Des lieux qui reconnaissent déjà la légitimité de nos histoires. 

Alors j’ai ancré ma vallée à une île vraiment lointaine et tendu un filin entre le pic du Bergons et les tours de Shinjuku, et puis en funambule, j’ai marché dessus. Mais ne raconte pas tout. Enfin, pas comme ça. 

 

 

SUR LE REMPART

 

Elle marche au milieu des herbes hautes, et sa fille marche devant elle. Je les observe de loin, nous faisons le tour du château. Le château blanc des seigneurs de la région, leurs tueries impitoyables, et le sang des samouraïs sous les herbes hautes. C’est la grande histoire avec toute sa gravité. Autour du château les imposantes murailles de pierres ne protègent désormais que son histoire à elle. Sa toute petite histoire qui n’est connue que d’elle seule. Histoire d’une petite fille souvent confiée à sa grand-mère dans le Japon des années 80. Sa grand-mère s’appelait Toyo.

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SOUDAIN ON VOIT LA MER

Zazen. Ce matin une tempête s’est levée à l’intérieur de mon crâne. J’entends même les mouettes dans le ciel de Paris. Et puis me reviennent les images de l’océan. Ma fille qui saute dans les vagues pour les empêcher d’atteindre son Mont Fuji de sable. Ouvrir les yeux. Regarder la toile usée des tatamis. Zazen. Pour quelques secondes de plus.

En retrouvant les rues parisiennes j’ai repensé à ce Mont Fuji de sable. Moi j’avais creusé un fossé devant pour que la mer y engouffre ses assauts. Au bonheur de ma fille. Te dirais-je suffisamment à quel point tu m’ensoleilles ? Non, probablement. On en fait des efforts pourtant. Pour être meilleur, pour être solide, pour ne pas être oublié.

Et puis la mer arrive, sans violence aucune. Elle emporte toutes tes constructions et tu ne rigoles plus. Zazen. Je me suis allongé sur le sable et j’ai fermé les yeux. Un peu plus loin ma fille continuait ses sauts d’oiseau dans l’eau. A ce moment, il s’est passé quelque chose. Sans doute que le bruit des vagues sur le sable, les voix des gens mêlées au souffle du vent et l’odeur de l’été. A cet instant, il s’est approché de moi.

C’est l’enfant que j’étais, avant. Un enfant solitaire. Les après-midi sur la plage et la vie immobile auprès des parents. Je n’avais qu’une attente, que la journée se termine pour rentrer à la maison et retrouver mes livres et mes cahiers de dessins. Sauf qu’il me suffisait d’ouvrir les paupières pour apercevoir la petite dans les vagues, et me dire qu’aujourd’hui c’était bien moi le père. J’ai gardé les yeux clos jusqu’à imaginer plus nettement ce corps d’enfant que j’avais encore. Du sable entre les orteils.

Tout naturellement, mes parents se sont approchés aussi, et agenouillés près du corps d’enfant que j’étais, et puis, l’un après l’autre, ils ont fini par murmurer : Tu dois écrire, puisque c’est ça qui te plaît. Ils parlaient à ce corps d’enfant que j’étais encore. Ils lui donnaient enfin la bénédiction qu’il attendait. Je ne dormais pas. Je ne rêvais pas. C’était autrement.

J’ai ouvert les yeux à la lumière d’une fin d’après-midi sur la plage d’Anglet, ma fille au loin, semblait fixer l’horizon et la mer avait perdu de sa fougue.

Il faut regarder la toile usée des tatamis, mais il faut aussi élever des monts Fuji de sable et les rebâtir encore et encore.

Et un jour,

Comme si c’était la première fois,

Soudain on voit la mer.

Etsuko Kobayashi (french / japanese version)

Déménagés des ateliers du « 59Rivoli » le temps d’une rénovation, les artistes du collectif occupaient le dernier étage d’un bâtiment de la Rue de La Tour des Dames à Paris (9). Parmi ces phénomènes, je rencontrais en 2009 l’artiste peintre japonaise Etsuko Kobayashi.  Je me souviens que j’avais écrit à propos de ses compositions « Nous faisons face à la toile, quelque chose au fond de nous réclame un envol et nous ne comprenons pas. »

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Claude Brabant (french / japanese version)

L’Usine au 102 Boulevard de La Villette à Paris. Une petite cour d’immeubles et au rez-de chaussée une galerie qui vaille que vaille expose des artistes sans concession. Maintenant on ne peut plus pousser la porte avec simplicité, comme à l’époque de cette interview, car maintenant ils ont installés le terrible digicode, pourtant elle s’y est opposée pendant longtemps. Elle voulait que le lieu reste libre. Dans son atelier les pigeons et les chats, venus du ciel, l’ont toujours été. J’avais demandé à CLAUDE BRABANT d’être la première à parler devant mon micro. Je me souviens qu’elle n’était pas très enthousiaste à cette idée, mais par amitié elle avait tout de même accepté. Je me lançais dans ce projet d’interviews, sans trop savoir où je voulais aller, c’était à l’automne 2006… 

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TRANSIT-EXPRESS (YVES SIMON)

Chez Boulinier, au pays des livres laissés pour compte, j’ai retrouvé le Transit-Express de Yves Simon. J’en avais totalement oublié le contenu et maintenant je trimbale ce petit bouquin partout, poche arrière de pantalon, lecture rapide sur quais des gares et ratures dans un kebab. Je veux rendre ce petit hommage à Yves Simon. J’éprouve toujours la même tendresse à la lecture de ses pages, je crois bien qu’en France il est le premier à avoir osé faire au milieu d’une prose, des collages de mots, à l’infini, comme un peintre qui ajoute sur sa toile des épaisseurs de couleurs. Celui-là est le troisième roman de Yves Simon. C’est encore une écriture post-adolescente et c’est bien. 

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Jef Sicard (french / japanese version)

Cette interview date de 2007 (!) et c’était ma seconde interview à l’époque. J’avais choisi d’aller vers Jef Sicard, que j’avais la chance de rencontrer régulièrement, puisqu’à cette époque j’enseignais le tai-chi-chuan et qu’il m’arrivait de louer son merveilleux lieu de répétition du Boulevard de La Villette pour y donner mes cours. Habituellement Jef est un souffleur, qui parle peu, mais pour cette occasion, le saxo et les conques ont été abandonnés sur la table et nous avons pris le temps de quelques mots. 

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Kaori Suzuki et Sébastien Vuillot (french / japanese version)

Au croisement de leurs rêves, Kaori SUZUKI et Sébastien VUILLOT ont créé la Compagnie TSURUKAM. Je les ai rencontré dans un festival de marionnettes en 2009, après avoir assisté à leur spectacle KAGOME je leur ai proposé de les interviewer pour les connaître un peu mieux. Je republie aujourd’hui cet entretien, soit dix années plus tard. D’autres créations, toutes aussi innovantes et réjouissantes, sont venues éclairer leur parcours et je suis toujours  émerveillé par leur travail.   

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Miki IIDA (french / japanese version)

Miki IIDA est écrivaine, journaliste et aussi guide à Tokyo. Pendant mes escapades japonaises c’est le plus souvent grâce à elle que je peux entrer en contact avec les personnes que je souhaite rencontrer, grâce à son travail d’interprétation je réalise mes interviews en toute quiétude. Miki est pour moi une véritable exception dans la société japonaise, elle représente ces femmes qui se tiennent debout contre vents et marées et défendent avec acharnement leur liberté. Entre tradition et modernité, voici l’interview que nous avons réalisé ensemble. 

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Bruno Quinquet (french / japanese version)

L’ombre des arbres du jardin Hibiya Koen nous fait oublier un peu la moiteur de septembre. Autour de nous, des hommes sont endormis sur des tables de bois, le chant assourdissant des cigales berce leur sieste. Rendez-vous pris sur internet juste après avoir vu ses photos de salarymens dans un petit article qui lui était consacré, le coup de foudre, j’ai eu envie de rencontrer Bruno Quinquet, photographe français résident à Tokyo.  

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REMUE-MÉNINGES

Ca bouge beaucoup sur le blog depuis quelques jours. Il faut dire, que ça m’est tombé dessus sans prévenir. J’ai supprimé le site web de Kikoeru? avec toutes ses interviews. Allez savoir. Douze années d’existence, ça suffit. Douze, c’est un bon chiffre. Je pense que toutes ces interviews, beaucoup de gens auront pu les lire, que c’est déjà çà, même si au final, le site a recueilli peu de commentaires en retour, je pense aussi que c’est la raison de mon abandon. Mais c’est aussi un signe des temps, sur internet nous consommons vidéos, photos et mots en les picorant, en somme nous ne faisons que passer incognito. Je pense aussi que rien ne vaut d’avoir un livre entre ses mains pour éprouver la valeur des mots. Certaines des interviews seront déménagées sur ce blog, j’y travaille, mais elles ne le seront pas toutes. Ce n’est pas mon intention. Quoiqu’il en soit, cela me donne maintenant  l’occasion de les redécouvrir, je leur donne un nouveau visage, avec parfois de nouvelles photos, et je me dis que d’autres personnes vont découvrir ces hommes et ces femmes qui m’ont surpris de leur existence.

 

Michel Vray (french / japanese version)

Paris 9ème, dernier étage d’un immeuble de fer. Toiles immenses et sculptures de ferrailles, couleurs sur les murs, bois et tissus, papiers et métaux … Ici les objets se cherchent une âme. Un squat d’artistes c’est comme un lieu de rendez-vous, pour femmes, pour hommes, pour objets, et pour leurs rêves en commun … Rencontre avec Michel VRAY, peintre, poète,  éditeur, mais avant tout « HOMME DE L’ÊTRE ». 

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Sachiko Ishikawa (french / japanese version)

 

Daniel : Sachiko, j’aimerais connaitre ton avis sur cette question : C’est quoi danser ? Ou bien encore :  c’est quoi ne pas danser ?

Sachiko : Pour moi, danser est un peu ma façon de respirer. Donc ne pas danser, c’est comme si je ne respirais pas… Quand je vivais au Japon, à Tokyo, en tant que salariée, pendant dix ans environ tous les matins je me levais tôt et me dépêchais de me préparer en cinq minutes pour ensuite aller travailler dans un bureau. Je travaillais jusqu’au soir 20h mais très souvent 22h, et parfois même jusqu’à minuit pour rentrer avec le dernier train. Sans avoir de vraies vacances, pas même une semaine pendant l’été en ce qui me concernait. Au bureau, en plus du travail je faisais de la communication avec les collègues, en essayant de m’adapter à la situation. Et cela se répétait de la même façon chaque jour.

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Choje Lama Ani Pema (french/english version)

Lama Pema est une de ces personnes habitées par un souffle d’absolu, en sa présence on ne saurait en douter, d’ailleurs ce n’est pas le doute qui l’anime, elle agit et elle n’est qu’action, pour suivre son chemin si particulier. Avec beaucoup de gentillesse elle a bien voulu répondre à quelques questions alors qu’elle ne parle que vraiment très rarement de tout cela. J’en profite pour attirer l’attention sur son incroyable travail de bâtisseuse, d’ailleurs ses séjours en Europe n’ont souvent d’autre objectif que de sensibiliser le public pour financer ses divers projets de construction, le site officiel qui lui est dédié explique tout cela en détail et nous permet de comprendre avec beaucoup de photos l’ampleur de sa mission.

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Ninsho Kakinuma 柿沼忍昭 (french / japanese version)

Juillet 2018, abandonnant pour quelques heures la chaleur infernale des rues de Tokyo, nous rendons visite au moine Ninsho Kakinuma 柿沼忍昭 dans son temple, le Chokoji (Kannami, Shizuoka-ken), je suis accompagné par Mme Miki Iida qui interprète cette rencontre ainsi que Mme Yuu Adachi.

… Et toujours cette lumière si particulière de l’été. Comme un voile posé sur le décor, qui invite à supposer une existence, un autre monde, il y a simplement à tendre une main, pour sentir une caresse.

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SES JOURS EFFACÉS

Ecrire sur un ami. Pour dire. La poésie des jours effacés. Pour dire. La transmission d’une vie aussi. Pour dire à ses filles qu’il est encore temps. Pour dire. A ses amis, qu’il est encore temps. Pour dire. Au monde entier, que le poète est vivant.

Dans sa chambre minuscule de la Maison Nationale des Artistes de Nogent, les peintures de Michel se serrent toile contre toile au milieu des livres. Dans cette chambre qui lui sert de placard, quatre pas seulement sont possibles, deux pas en avant et deux pas sur la gauche, ensuite il faut se ranger comme n’importe quel objet, comme tous les papiers. Entassés, empilés, alignés, éparpillés, Michel a maintenant toute sa vie à portée de main. Et toute sa vie comme il me l’a dit un jour, n’est qu’une vie de papier.

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TAMISER LE MONDE

Se lever tôt. Prolonger le sommeil dans un train. Se réveiller dans une gare parisienne. Sortir dans les rues, avec l’air frais du matin. Marcher jusqu’à la porte du zendo. Rebrousser chemin, tourner les talons, s’enfuir sans chercher pourquoi. Replonger dans les sous-sols de la ville. Les couloirs se remplissent. Il est l’heure d’hier à la même heure, il est l’heure de refaire, de remettre les pas dans les pas d’hier, nos traces encore visibles nous ordonnent.

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PARIS AT NIGHT (JACQUES PREVERT)

PARIS AT NIGHT

.

Trois allumettes une à une allumées dans la nuit

La première pour voir ton visage tout entier

La seconde pour voir tes yeux

La dernière pour voir ta bouche

Et l’obscurité toute entière pour me rappeler tout cela

En te serrant dans mes bras.

.

(Jacques Prévert -Paroles – Editions Gallimard 1949)

KINAKO

Je crois que la mort est sans direction. On ne va nulle part. Il n’y a pas d’endroit où aller. Et c’est inacceptable. Mais justement puisque c’est inacceptable, c’est passionnant. Pourquoi nous faut-il toujours penser à la mort en l’associant à une orientation. Pas besoin d’orientation, aucune direction. Alors pas de chemin ? Nous voyons le mythe s’effondrer. Si nous avons tant besoin d’un chemin pourquoi ne pas considérer au plus  haut point celui sur lequel nous marchons en ce moment. Fichus aveugles qui n’en croient que leurs yeux immensément ouverts.

La nuit dernière est morte notre petite amie. Elle n’aura enchantée nos vies que pendant quelques jours, six jours pas un de plus. Comment peut-on être si petit et détenir un tel pouvoir ? Elle ne disait pas un mot, n’avait aucun cri, restait le plus souvent immobile et silencieuse à nous observer. Une boîte à chaussure taille enfant aura suffit. Nous avons écrit des mots japonais sur la boîte, elle avait un nom japonais,  mis du foin à l’intérieur, choisi seulement les granulés rouges, ceux qu’elle avait tant aimés, étalés à ses côtés pour un pique-nique qu’elle partagera avec ses nouveaux amis, là-bas. Ensuite mes femmes ont délicatement coupé aux ciseaux quelques petites touffes de ce poil si joli qu’elles ont glissé dans des sachets en plastique. Je les regardais faire avec le plus grand respect, m’accrochant à un verre de vin. Elles m’expliquaient que deux de ces sachets seraient offerts en souvenir aux deux amies japonaises qui s’étaient relayées pour les accompagner à la clinique vétérinaire. Une fois encore j’ai pensé que la culture japonaise me laisse émerveillé. Et puis nous sommes partis vers la forêt avec deux pauvres pelles en plastiques prises à la hâte.  Mais la terre de la forêt si dure nous a fait renoncer, les pelles se sont cassées. Alors nous avons sournoisement redemandé à notre fille si elle voulait vraiment l’enterrer dans la forêt ou bien laisser le vétérinaire s’en occuper (incinérer), mais elle a demandé si après l’incinération on pourrait encore aller la voir sur sa tombe… Et puis nous avions sous les yeux cette grande nature, si libre, si lumineuse, on lui devait bien ça. Donc nous avons quitté la forêt pour aller chercher un magasin qui vend des pelles métalliques de jardinage, et nous sommes revenus plus tard près de notre arbre. Malgré l’outillage le trou était difficile à faire parmi les racines et les pierres. Ensuite nous avons recouvert notre boîte avec la terre humide et pour finir nous avons mis en terre une petite plante à fleurettes blanches au pied de l’arbre. Non, pour finir nous avons prié. Mes femmes accroupies à la façon japonaise. Et moi debout à la façon d’un idiot. Puis nous avons éparpillé feuilles et brindilles sur la terre pour créer un camouflage à toutes épreuves. Ensuite nous sommes rentrés à la maison, épuisés, et devant la cage vide et ouverte je me suis dit que la mort n’aura jamais le dernier mot, c’est pourquoi j’écris. 

Maintenant il fait nuit, je finis seul la bouteille de vin. Elle repose dans sa boîte à chaussure taille enfant.  Il y a le grand lac tout près d’elle et de partout, elle entend c’est certain, les cavalcades de ses cousins lapins tout autour d’elle. 

Ni temps, ni espace. Tu peux imaginer ça ? Bon dieu quel soulagement mon ange. Mais les atomes, mais les poussières ? Non, ça c’est encore un mensonge, c’est encore de la vie, ce n’est pas encore la mort. La mort c’est ni temps, ni espace. Dis-moi si tu peux l’imaginer !! Essaies au moins !  Mais l’image aussi a besoin de ces deux dimensions. Alors, à quoi bon imaginer…  Tu vois ? La mort est ni temps, ni espace, ni imagination. Ce qui nous attend, c’est bien autrement. Et d’ailleurs, ça ne nous attend pas.  

LA POÉSIE DE RAYMOND CARVER

Ouaip, je viens à peine de découvrir Raymond Carver. Il aura fallu tout ce temps. Mais en fait, c’est bien plus que du temps qu’il aura fallu. Un regard sur la couverture d’un recueil de poésie et on se dit : c’est qui ? J’ai choisi ce poème parmi beaucoup, les poèmes c’est pas comme les fraises des bois, on ne peut pas les manger les uns après les autres, cela n’aurait plus aucun goût. Il faut y revenir, souvent, et pas seulement pour le comprendre, c’est le poème qui doit vous comprendre, comprendre votre fonctionnement. Pour le dire autrement, c’est le poème qui doit avoir l’envie de revenir vous visiter. J’aime la découpe de ce poème, on sent la pénibilité de communiquer sur les choses qui sont importantes, on sent aussi la mastication, à la fois de la tourte et du re-sentiment. J’aime cet instant de conscience la cuisine de ma fille en hiver, la fille on ne la voit pas, on ne l’imagine pas physiquement mais on peut l’entendre respirer, elle n’est pas loin, n’est-ce pas ? Et puis le père, qui se fait le plus léger possible, mais qui semble étouffer de l’intérieur. Raymond Carver, il s’appelait ainsi, et il regardait l’existence avec ces yeux là.

 

Ma fille et la tourte aux pommes

.

Elle m’en sert une part quelques minutes

après la sortie du four. Un peu de vapeur monte

des fentes sur le dessus. Sucre et épice –

cannelle – caramélisés dans la croûte.

Mais il y a ces lunettes noires qu’elle porte

dans la cuisine à dix heures

du matin – tout baigne –

tandis qu’elle me regarde en rompre

un morceau, le porter à ma bouche,

et souffler dessus. La cuisine de ma fille,

en hiver. Je mange la tourte à la fourchette

en me disant de ne pas m’en mêler.

Elle dit qu’elle l’aime. Je ne vois pas comment

ça pourrait être pire.

.

Raymond CARVER Poésie Collection Points (traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacqueline Huet, Jean-Pierre Carasso et Emmanuel Moses. Editions de l’Olivier.

LA BOÎTE À PHOTOS

Avant on avait un truc pareil. Une boîte à chaussure par exemple, avec des paquets de photos oubliées, de celles qu’on n’avait pas jugé suffisamment bonnes pour les placer dans l’album, vous vous rappelez ? Et jamais on ne sortait la boîte  à photos du placard, puisqu’on regardait l’album. Sauf, dans les déménagements, probablement, on se disait mais qu’est-ce qu’il y a là-dedans ? Et alors, pour quelques minutes hors du temps, on s’asseyait sur le sol et on étalait les petites photos en essayant de se rappeler les époques, les prénoms, les âges, les amours. Mais depuis la numérisation des clichés, nos souvenirs maintenant sont pixellisés, d’aucun diront que c’est pareil sauf que maintenant dans l’album il y a des milliers de petits vers invisibles qui se tortillent pour grignoter nos belles images. Le pixel s’évapore au fil du temps. Les photos pas bonnes sont tout d’abord passées au tamis de la suppression/poubelle et puis s’il en reste encore, elles sont classées dans un fichier à part, il y a des sous-dossiers dans des dossiers, qui portent des noms assez évasifs, parfois des dossiers vides, et aussi des photos isolées du groupe … Conservées tout de même car quelque chose a fait qu’on n’a pas eu le cœur à l’effacement  …

Ce soir je m’arrête sur ces photos bancales,  ces photos qu’on n’avait pas pris la peine de regarder et qui maintenant nous arrachent comme une tendresse. J’en ressors quelques-unes, qui concernent bien évidemment l’aventure de Kikoeru? commencée par Katatsumuri. Sur une période de dix années. On aura qu’à dire que c’est une façon de marquer un anniversaire.

Alors regardez, regardez comme on est beaux et irrésistibles, parce que nous sommes dans l’action, et que nous ne savons pas encore que ces moments seront uniques sur nos itinéraires respectifs. C’est cela qu’il me tenait tant à cœur de partager et en un sens pour moi tout est réussi. Qu’ils en soient ici remerciés mes amis d’hier et de demain. Lire la suite

VISITE AU CHOKOJI

 

… Et toujours cette lumière si particulière de l’été. Comme un voile posé sur le décor, qui invite à supposer une existence, un autre monde, il y a simplement à tendre une main, pour sentir une caresse.  

Le temple me semble grand mais le paysage au milieu duquel il est posé est bien plus majestueux encore. Une petite ville en contrebas, des forêts de bambous et des pierres tombales qui s’étalent aux flancs de la colline. Nous traversons une cour, un chat sommeille dans la poussière et nous ignore, des enfants jouent. Je quitte mes chaussures sur les marches de bois ciré, me laisse glisser à l’intérieur du temple dans l’ombre d’une histoire qui n’est pas la mienne.  Le moine qui nous accueille marche devant nous d’un pas décidé. Il me fait penser à un homme de la terre qui arpente son champ. Son visage est accueil, son temple est accueil, le timbre de sa voix aussi. Une rencontre complètement inattendue, qui a devancé mon imagination. Nous voilà assis sur des coussins posés sur tatamis, autour d’une table, le moine apporte des petites bouteilles de thé vert glacé, il nous dit que le produit est fabriqué aux Etats-Unis et nous en rions.

Je ne sais plus comment débute la conversation. Je ne sais plus à quel moment je sors le micro de mon sac. Officiellement il ne s’agit que d’une visite amicale. Pas d’une interview. Le temps est compté, une heure, pas plus. Je ne sais pas où regarder, il y a trop de détails autour de moi, trop de perceptions qui titillent mes sens, ma pensée se fige comme un lapin prisonnier dans les phares d’une voiture.

Mais une chose rare se produit. A peine sommes-nous assis, qu’il me semble que les mots dits ne sont que le prolongement d’une conversation commencée depuis fort longtemps. Le moine va à l’essentiel, il se déplace dans la conversation comme son corps le fait sur la terre et comme je le suppose savent le faire tous ceux qui suivent le chemin du zen.

Dès notre entrée dans le temple nous sommes subjugués par toutes les clochettes qui tintent autour de nous …

POUR LIRE L’INTERVIEW C’EST ICI !

UN PEU DE RIEN

S’asseoir et puis quoi ? S’asseoir. Et ensuite ? Ensuite rien. Rien ? Pas de suite, pas de rien. Zazen. C’est vite dit. Les cloches d’une église dans l’air frais du matin. Les raclements de gorge sur ma gauche. Les gargouillis de mon ventre. Que faut-il chercher au juste ? S’endormir ? Attention à ne pas s’endormir ! La structure penche dangereusement au-dessus du vide. Il n’y a pas de vide ! Pourtant ça penche. Redresser, de quelques millimètres, mais à peine, des moitiés de millimètres, c’est mieux, faire semblant de ne plus bouger. Faire semblant de ne pas faire semblant. En être satisfait ? Des gargouillis de ventre à ma droite. Pas le mien. Mais le mien répond quand même. Il ne peut s’en empêcher. Bloquer la respiration. Ne plus vivre serait même mieux. Au moins ne plus penser. Ne plus jamais revenir ici. Zazen. Le roucoulement d’un pigeon sur les toits de Paris. Attendre encore un peu avant de respirer. Compter les secondes. Sortir d’ici. Retourner dormir. Le maître disait « Faire zazen, c’est comme entrer dans votre cercueil ». Mais la vie. La vie qui nous colle, la vie qui exige. Qu’est-ce qu’on en fait ? Peut-on espérer du zazen qu’il nous donne la main pour traverser la frontière … Je crois que zazen nous conduit à la frontière, qu’il ne saurait faire plus. Non c’est faux. En fait je ne crois pas. C’est juste une pensée qui me traverse. Et c’est bien différent. Zazen. Soudain la crampe dans le pied droit. Grosse panique. Le corps se cabre. Merveilleuse douleur qui annihile toute pensée. La douleur remplit, il n’y a plus de vide, la posture se tord, le souffle est déchiqueté, la colère me sort des oreilles. Pourquoi Moi ? Et surtout pourquoi maintenant ? Pourquoi Moi et maintenant. Moi. Moi. Moi. J’étais venu pour m’oublier mais finalement il n’y a que moi ici. Je m’apitoie. Les battements de cœur se font alors plus tendres. Inexplicablement la douleur semble se dissoudre, chaque cellule décide d’en prendre un bout à son compte, et je me reperds enfin. Et ensuite ? Ensuite… Un peu de rien.

GRINCHEUX NOËL

Le type nous a arrêté cet après-midi dans la galerie marchande du centre commercial, il a dit “venez je vous fais un tour de magie”. Alors elle a choisi une carte au milieu du paquet, et lui a retrouvé la carte, c’était vraiment bluffant, elle s’est exclamée eehhh !!! Et c’était la première fois qu’elle ne pleurait plus depuis le matin. Je ne sais pas pourquoi il faut qu’il y ait des jours gris…

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LA JOIE QUI AVANCE CHANCELANTE LE LONG DE LA RUE (Gilles Farcet)

 

The BOOK vraiment inattendu, tout de même dans le prolongement de mon achat compulsif de l’été (The Dharma Bums de Kerouac dans une édition US très smart), voilà maintenant que le livre de Gilles Farcet attire mon regard, et WOW quelle rencontre ! Gilles Farcet consacre son ouvrage à un de la bande, resté totalement inconnu, soucieux de préserver son invisibilité, alors que les autres, les Kerouac, Snyder, Ginsberg, Corso… sont devenus des mythes, mais lui, Hank le céleste Beatnik, a seulement confié sa parole enflammée au micro du jeune journaliste (c’était en 1988). Régal suprême (pour moi en tout cas) de lire les pensées de ce Beat inconnu alors je partage, un peu, beaucoup.

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EFFLEUREMENTS

L’été est probablement la saison qui s’éloigne le plus rapidement de nous. On tourne la tête et il est déjà loin. Etonnant abîme entre maintenant et l’été dernier. Pourtant j’ai emporté l’été avec moi, l’été japonais ne m’aura pas quitté, pas une journée, pas une nuit, jusqu’à ce mois de novembre. Etonnant aussi ce que la mémoire privilégie de la multitude des images. Quel resurgissement si je ferme les yeux, à peine deux secondes. L’été dernier. Deux secondes… La lumière filtrée d’un salon bar aux murs tapissés de livres, avec un long comptoir en bois et des hôtesses en uniformes strictes, et la difficulté d’écrire. Deux secondes… Des rizières à perte de vue et le vent chargé de l’odeur des montagnes.

L’écriture,  du moins dans ma sensation, est pareille à une concrétion de mes effleurements avec le monde, petite pierre qui fait encore mon corps, l’écriture ne peut trouver d’issue, mais contre toute attente, une forme d’envol, un sourire. Après quelque égarement. Quatre exemplaires du tapuscrit sont partis au courrier, chez quatre éditeurs. Je m’efforce à ce propos de n’en rien imaginer, j’essaie simplement d’accompagner ces enveloppes avec mon texte dedans. C’est-à-dire, ne pas laisser le texte se débattre seul, je ne connais pas les lieux où ces enveloppes seront ouvertes, je ne connais pas les mains qui vont s’emparer des feuilles, je ne reconnais pas les yeux qui vont me regarder, mais je veux être là. Effleurer.

L’été encore, dans une rencontre exceptionnelle, avec le moine zen Iwayama san, le texte de l’entretien est publié, mais je ressens la nécessité d’ajouter, nous étions quatre autour d’une table basse, assis sur les tatamis, nous buvions une tasse de thé, et mon enregistreur écoutait. J’ai pensé dès la première seconde, et comme à chaque fois, que je n’aurais pas le temps, et je n’ai pas eu le temps. Notre hôte nous avait prévenu, il était appelé pour des obsèques, il n’avait qu’une heure à nous consacrer, il aurait suffi de quelques secondes, mais l’approche est toujours interminable, et d’ailleurs j’ignore où j’ai envie d’aller, mais non, je mens encore. J’ai aimé cette rencontre. La vraie question était la question de la transmission à l’enfant. J’ai mis le temps pour y arriver, il m’a semblé que le moine observait mon cheminement, malicieusement. J’ai posé la question. Mon enregistreur a saisi l’épaisseur des secondes pendant que le moine réfléchissait, et moi aussi, j’ai ressenti le vertige, et chacun retenait son souffle dans la petite pièce, à ce moment eut lieu l’interview.

L’interview de Iwayama san est ici !

 

TADAO ANDO

 

Je rends abstraits les éléments naturels que sont l’eau, le vent, la lumière, le bruit … Au sein d’un ordre architectural austère, je cristallise l’énergie vitale de la nature et l’oppose à l’homme. De stupéfiantes confrontations peuvent naître entre l’homme et la nature. Cette tension même peut réveiller une sensibilité latente, enfouie dans l’esprit de l’homme d’aujourd’hui. Par le biais de l’architecture, qui ne se limite pas à un simple produit de la pensée conceptuelle, je souhaite créer un lieu stimulant qui en appelle à tous les sens du corps humain et, pour ce faire, je tente de mettre en relief dans la société contemporaine la force de la nature. Il ne s’agit pas là de forme ni de style ; je souhaite raviver le sens de la vie et de la nature, qui circule dans les strates profondes de l’histoire, autrement dit l’esprit de la culture, le faire dialoguer avec le monde actuel et le projeter aussi loin que possible dans le futur.

Ainsi peut-on accumuler des couches nouvelles pour une société future. Alors l’architecture, sans s’enfermer à l’intérieur des formes, émergera, en accord avec son environnement et le cours du temps, pour redonner vie aux paysages naturels et urbains.

Extrait de Tadao Ando Pensées sur l’architecture et le paysage de Yann Nussaume aux Editions Arléa.

Plus sur TADAO ANDO sur le site VERNACULAIRE, duquel sont extraites les deux photos ci-dessus, très beau site à consulter sans modération !!

VERNACULAIRE

Exposition TADAO ANDO Le Défi au Centre Pompidou Paris – Galerie 3 du 10 octobre au 31 décembre 2018.

 

LA PIERRE QUI VIRE

Dans son petit café Nogentais, au milieu des habitués du samedi qui lui sourient et qui l’embrassent, Michel VRAY évoque pour moi ses retraites spirituelles à l’abbaye de La Pierre Qui Vire, dans l’Yonne. Au-dessus de nos têtes, un écran géant et bruyant diffuse un tournoi de rugby, ambiance idéale pour un petit tour au monastère..  Lire la suite

BEFORE MY TIME

Before my time chante Johnny Cash et je ne sais pas pourquoi je pense à toi ce matin, au comptoir du café tabac de la gare. Je suis entouré par les ouvriers qui défilent comme chaque matin, débarqués de lointaines banlieues ils boivent un café et s’en retournent à leurs chantiers. Ça parle dans toutes les langues, les accents déforment les mots français, les visages sont encore ensommeillés, ils ont des pudeurs d’hommes rudes, s’appellent amis ou frères avec fierté. Ils sont les dépositaires de ton souvenir je crois. J’ai toujours été entouré par des ouvriers depuis toi. De ton temps ils étaient  Africains ou Portugais, mais déjà ils avaient semé sur mes paupières des envies d’ailleurs. Peut-être ai-je continué à les chercher, à ma façon, dans les bars de la banlieue et dans les cafés chinois de Belleville. Les immigrés du petit matin te sont proches, du moins dans mon iconographie enfantine. Des vêtements tachés de peinture avec des odeurs de graisse ou de limaille, des mains coupées, bosselées, abîmées à l’outillage, des odeurs de mégots sur la peau. Je me demande toujours s’ils me considèrent comme un des leurs… Seraient-ils prêts à parier sur mon destin de bureaucrate ? En somme, est-ce que je ressemble à toi ?

Old fashioned love words spoken

then keep coming back around again

nothing’s changed except the name,

their love burned just like mine.

Before my time.

Before my time.

Et cette façon de prendre sa place au comptoir, même quand il n’y a plus de place. Sans se bousculer, chacun ménage la susceptibilité de l’autre. Je ne manque jamais d’être attentif à ce rituel du matin. Ils apprennent tous à se comporter, à se positionner, je comprends ces détails car tu me les as enseignés. Tous les matins tu quittais la maison avec ton bleu de travail, d’un bleu si bleu. J’ai vécu dans les odeurs des ateliers avec les bruits des camions et des ponts roulants, j’ai vécu à l’usine. Aujourd’hui je pense à toi. Sans doute étais-tu fier de moi lorsque j’ai trouvé mon premier emploi, ce fut probablement le dernier aussi. Dans un bureau. Est-ce que comme toi, les autres en rêvaient aussi pour leurs enfants ? Le bureau était l’avenir qui leur était interdit. Chez nous il y avait l’atelier en bas et les bureaux en haut. Ils avaient rêvé de cet avenir pour leurs enfants. Le bureau aura été mon avenir. Mais jusqu’à ce matin, il ne m’était jamais, non jamais, venu à la pensée que j’ai pu exaucer ton souhait. Qu’il en soit ainsi.

Maintenant je rêve pour ta petite fille qu’elle devienne artiste, pourquoi nous faut-il toujours un métro de retard ? Est-ce vraiment ainsi que fonctionne la roue du karma ? Doit-on se laisser enchaîner au rêve de nos parents ? Pourtant j’étais bel et bien fait pour travailler avec mes mains. Elles me l’ont fait savoir sans ambiguïté. Elles n’étaient pas avides de manipulation mais de création. Ma première idée d’un métier : la bande dessinée, l’encre, la couleur, les textes, ma première vie aussi, mais déjà il y avait la vie « active » qui me happait, ensuite j’ai eu la naïveté d’envisager de devenir un professionnel des arts martiaux, les mains encore, et puis cette formation professionnelle pour devenir interprète de la langue des signes… Maintenant j’écris. Et c’est ce matin que les souvenirs me viennent. Il y avait aussi dans tes mains, la possibilité de faire naître, en ai-je été troublé, quand tu laissais à mon attention, sur la table de la cuisine de petits animaux en pâte à modeler que je découvrais au matin. Je réalise que mes mains sont les tiennes.

J’ai toujours fui les réunions de bureaucrates, les restaurants de bureaucrates, les wagons de trains pleins de bureaucrates, les conversations de bureaucrates, les loisirs de bureaucrates, les vacances de bureaucrates, les femmes de bureaucrates … évidemment, comment aurais-je pu me sentir en confiance dans un monde où tu n’étais pas … Ce matin tu es là, à ma droite, à ma gauche, jeune, vieux, c’est bien toi. Ils payent leur café et sortent dans la nuit, montent dans de petits camions qui les emmènent au froid. Mais demain matin ils reviendront.

If someway they had seen and knew

how it would be for me and you

they’d wish for love like yours

and they would wish for love like mine.

Before my time.

Before my time.

 

 

LA MESURE

Il me disait que c’est toujours ce qui ne se laisse pas photographier que l’on tente désespérément de raconter. Il me disait aussi que la ville le tourmentait, qu’elle n’avait de cesse de le repousser hors de ses bras et s’ingéniait à le priver de ses lieux habituels de répit. D’après lui les lieux se déplaçaient ou disparaissaient. Il n’était pas le bienvenu, quelque chose avait été déplacé, et la lumière le lui faisait comprendre. La lumière avait ce don de l’hostilité que jamais il ne contestait.  

Il mangeait, dormait, écrivait dans une chambre qui lui évoquait une cellule de moine privée de fenêtre et exiguë. De l’extérieur ne lui parvenait absolument aucun son. Et lorsque lui venait soudainement une envie d’entendre, il n’entendait que le souffle du sang dans sa tête. Les bruissements du monde se racontaient pour lui sur un écran fluorescent de douze pouces qu’il observait fixement comme un astronaute observe la planète qui est sienne et qui lui semble si lointaine depuis sa capsule de moine …

Il ne trouvait plus assez de force pour affronter les lignes verticales des quartiers de verre et traverser les myriades de saumons qui à contre-courant, se précipitaient sur lui sur les trottoirs de Shinjuku. Où allaient-ils finir par se poser tous ces regards ? A quelle destination inconnue la somme de leurs désirs et donc de leurs choix allait-elle les condamner sans espoir de pardon … Il se trouvait amer et le regrettait souvent. 

Le plus souvent il restait immobile, le corps lourd de la moiteur de l’été, sa cellule sans fenêtre devenait un sarcophage. Je me souviens l’avoir entendu dire que cet espace réduit correspondait étrangement au monde qui lui était familier depuis l’enfance. Un monde sans perspective, dans lequel le regard ne peut porter que sur des détails très proches. Il avait développé cette aptitude, il en parlait ainsi, ne marchant qu’avec les yeux résolument posés sur la pointe de ses chaussures. Il avançait ainsi,  traversait un autre monde peuplé de cailloux, de fissures, de feuilles tombées des arbres, d’objets abandonnés, d’insectes et d’ombres. Et je peux dire aussi qu’il agissait de même avec les gens. Lorsque nous conversions ensemble j’avais cette sensation que son regard ne voyait en moi que des objets abandonnées et des ombres… 

D’elle, il ne parla qu’une fois.

Il me dit qu’il ne l’avait pas vu arriver. Une nuit elle avait simplement été là, posée sur ses deux mains formant une coupe.

Elle était née une nuit de juin dans une clinique privée de la banlieue nord de Tokyo. Il se souvenait parfaitement des pas de la sage-femme qui avaient résonné dans son dos, dans le couloir silencieux, le tirant de sa rêverie alors qu’il regardait les rues derrière une baie vitrée. Il y avait un chantier devant la clinique, la journée il observait les ouvriers qui manipulaient des structures métalliques et les camions qui embouteillaient la petite rue. Il pensait que cette vielà allait bientôt lui être retirée. Une femme qu’il connaissait à peine avait désiré cette enfant avec lui.  

Puis un jour la femme disparue avec l’enfant.

Il ne l’avait pas vu arriver et pas plus il ne l’a vit partir.

Il n’en dit pas plus. Et je ne posais pas de question. Je n’étais pour lui qu’une interprète. Notre relation était exclusivement professionnelle.

A notre dernière rencontre et sur un ton exagérément sérieux, il me murmurait que la grande force de mon pays est d’avoir su lui donner à voir les contours de sa propre existence. La mesure à prendre pour se mesurer lui-même mais du dedans… 

 

(Il s’agit en partie d’un texte déjà écrit et publié sur ce blog, l’envie de le retravailler, l’envie de le republier, et demain et tous les jours et encore !)

PASSERELLES

Encore Shibuya pourtant je ne voulais pas. Mais la ville me hante. Lorsque glissent sur les trottoirs les premières ombres du soir, mon corps inquiet m’échappe. Ce quartier depuis longtemps a épuisé ses charmes des premiers jours, mais le corps y retourne, toujours avec le même espoir, celui du premier soir, que quelque chose va arriver. J’observe les marées d’individus déversés par les wagons sur les quais de la gare, et tous me semblent habités de la même attente. La ville hurle plus qu’elle ne chante, des camions aux chromes étincelants planent au-dessus des avenues, arrosant les piétons de chansonnettes à lolitas. Les écrans géants aux façades des buildings je ne les vois plus. Je n’ai qu’une attention, ne pas heurter les corps qui me font face. John Lee Hooker dans mes oreilles. Travelin’ Day and Night. Trop de visages, trop de paupières, de pupilles, de nez, de bouches masquées. Trop de ce qui n’est pas moi. Même trop de ce qui est moi. Je reconnais des bouts de mon être, dans tes esquisses qui me frôlent. Chaque visage me questionne. Chaque passant me retient. Chaque vie me tue. Je m’éloigne mais comme dans un mauvais rêve je n’avance pas, la ville colle à mes talons, ils sont toujours là, les mêmes rues encombrées des mêmes boutiques, les mêmes visages qui se répètent, je monte des escaliers métalliques, des passerelles au-dessus des voitures, ils me suivent, par milliers, pressés, cadencés. Je suis arrêté au milieu de la passerelle. J’attends. Sous mes pieds la violence des camions me fait du bien. Le monde hurle, quelque chose va arriver, nous le savons et nous en sommes impatients.

 

SŒUR D’ARME

Sœur d’arme.

Un froissement de tissu. Une écoute millimétrée. Une peau contre ma peau. Mais à peine. Ton regard noir. Et le silence des murs autour de nous. Aucun désir visible. Mutisme du kata. Frôlements contrôlés. Ton souffle maîtrisé. Ta distance, habituelle. J’écoute encore plus fort. Les bois de nos sabres qui claquent. Il en allait toujours ainsi les dimanches à Belleville. Entre nous, une manière de tendresse. Je vivais en ces temps-là, délices et souffrances, tête à tête merveilleux, avec mon in-espérance.

Tu m’étais l’inaccessible. Au rendez-vous d’un soir. Rue de Ménilmontant. Deux traits de maquillage au coin des yeux. Comme un couple dans la nuit. Quand nous avons dansé. Frôlements contrôlés. Le chanteur nous faisait crier. Quand nous nous sommes séparés.

Ton combat était en chemin mais nous n’en savions rien. Nous arpentions les rues de Paris, nous étonnant d’un mur, tu marchais à l’aventure dans des boutiques étroites, tu étais rieuse, curieuse, esthète de la matière, envoûtée par la couleur. 

C’est un Japon lointain qui nous avait assemblé. Il en aura fallu des années pour qu’on essaie de se parler, pour qu’on aime se remarquer. Et puis un jour tu es partie. Ton combat fut long et difficile, mais l’adversaire était de taille.

Maintenant je garde mon sabre, bien rangé dans son étui. Ma sœur d’arme, ma sabreuse comme j’aimais t’appeler. Je n’aurais jamais su te dire, mais j’aime à penser qu’aujourd’hui encore, comme à ton habitude, tu me secoues quand je m’endors.  Alors je me redresse, peut-être que tu me frôles encore.

POUR TANT

Ce n’est pas que les mots ne viennent plus. Ce n’est pas que le cœur n’y est plus. Ce n’est pas que le temps soit trop plein. Mais c’est probablement la saveur de l’assise, quand le souffle se suffit et que les phrases sont ridicules, et puis quand je n’entends plus les cigales … Je ne peux plus écrire pour ce blog, j’écris pourtant. J’attends, je ne sais pas où je suis, je me suis croisé une fois ou deux pendant l’été, aux détours d’une maison de thé ou d’un bar au comptoir acajou, j’écris pourtant, pour répondre à ma fille qui chaque soir me demande : Papa pourquoi je dois vivre puisque je vais devoir mourir un jour ? C’est bien cela, tout le reste est impudique, seul le courage des enfants. Cette année j’ai cru toucher le ciel, pourtant je crie et tant j’écris, ma fille pour toi, dans le salon grand chic de la librairie Tsutaya de Daikan-Yama, enfoui jusqu’au sommet du crâne dans les replis d’un gros fauteuil en cuir, pendant que les jolies hôtesses du bar me sourient, je n’ai d’yeux que pour deux vieilles éditions américaines de Brautigan et de Kerouac enfin réunis dans une vitrine, j’ai fait le bilan sacré pendant que j’y étais, celui qu’on emporte un jour, dans une thermos on peut rêver, j’y mettrais les sourires, les seins, les cuisses et les ventres de mes amoureuses d’abord, pour les boire en célestes retrouvailles, là-haut, ah oui il y avait aussi … Lui et Elle, mes deux gamins qui me tiennent les mains, accompagnés nous le sommes. Tu voudrais un chat, j’y pense, tu voudrais une petite sœur aussi, tu voudrais rester la seule, tu voudrais être encore bébé, tu voudrais camper dans la montagne, tu voudrais ne plus aller à l’école, tu voudrais ne pas être toi, Papa d’abord c’est toi qui va être mort, et quand tu ne seras plus là qu’est-ce que je vais faire moi ? Du Rock and Roll ma fille et tout est dit, il n’y a rien de mieux à faire.

  

NABESHIMASHOTO PARK

Ambiance d’un petit jardin public à dix minutes à pieds de la bruyante gare de Shibuya, pour la réussite de l’expérience en immersion des écouteurs sont recommandés, ainsi qu’un bon fauteuil, un peu de solitude et aussi un écran d’ordinateur pour les images, à surtout éviter : l’écran misérable du IPhone à l’heure de pointe dans le métro, car vous entrez dans un monde sensible lové à l’intérieur du monde …

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UN MOUTON, DEUX MOUTONS EN ÉTÉ

Deux ans auparavant à la même place j’avais croisé un singe, c’est drôle aujourd’hui j’ai rencontré ce mouton. Juste avant de tomber hasardeusement sur une manifestation à la japonaise et qui démarrait au grand carrefour devant la gare de Shibuya. Je me faisais une joie de rentrer enfin à la maison pour me mettre sous la climatisation quand un troupeau de policiers attirent mon attention, nous sommes dimanche en fin d’après-midi, les trottoirs Shibuya sont submergés par des dizaines de milliers de personnes, beaucoup de touristes aussi, tout ce joli monde photographie à tour de bras les écrans géants et les demoiselles en yukatas, mais les uniformes bleus avec bâtons rouges fluo, captivent les regards sur leur passage. Car ils passent. En fait la situation est à la fois assez comique mais aussi assez triste à voir.

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WOW

Depuis mon arrivée au Japon je n’ai pas pris le temps d’écrire sur ce blog. Besoin d’autre chose, d’écrire en secret peut-être. Mais hier, wow, la folle journée me donne l’envie de donner quelques news, ceci dit je pense qu’il va me falloir quelques mois avant de digérer et de pouvoir présenter les choses avec le formalisme qu’elles méritent.

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LAISSEZ AUX AUTRES.

« Zazen vous fait percevoir que vous n’êtes pas, vos pensées. Vous êtes présence. Vous êtes rayonnement. Vous êtes silence… » Fin d’après-midi à Paris. Les bruits de la cour se glissent par une fenêtre entrouverte. Des enfants chahutent quelque part et la voix d’Alexis se mélange à l’air chaud du zendo. « Laissez aux autres, qui vous entourent, leur place dans votre espace… »  A ce moment, je pense « ah oui c‘est pour moi » bien évidemment. Mais je ne sais pas faire. Toujours les autres m’ennuient, je ne sais même pas si je les supporte immobiles et silencieux ainsi. Presque morts. « Laissez aux autres, qui vous entourent, leur place dans votre espace… » Saurais-je un jour faire un truc pareil ? Laissez les autres à leur place je sais faire, mais les laisser prendre place dans mon espace.  Plus facilement je restreins mon espace jusqu’à la taille d’une bulle et nul n’y entre. Zazen. Ce soir je suis soulagé, pas de gargouillis dans le ventre, pas de douleur au genou. Assis au bord du vide. Zazen. Et au milieu des images qui me traversent, le corps de Sachiko, la danse butô. 

Ensuite il y a le quartier des Halles, la lumière du soleil, la Fontaine des Innocents avec des couples enlacés, les clameurs de l’été. Des brumes de zazen finissent de se dissiper derrière mes yeux et je pense que s’il existe un point commun entre le zazen et la danse butô, c’est peut-être le vide. Que l’on nomme ainsi à défaut d’autre mot. Plus précisément, la séduction du vide. En même temps que l’épouvante à l’idée d’y plonger. Il semble que depuis quelques années, je m’arrange pour ne rencontrer que des gens qui côtoient avec acharnement leurs précipices intérieurs. Dans l’écriture, la musique, la peinture, la danse, la prière … Et dans quelques heures à peine je serais enfermé dans un avion qui caressera le vide en direction du Japon.

J’ai noté dans mon carnet un unique rendez-vous. Je l’ai voulu ainsi pour cette fois. Une seule rencontre, que j’espère véritable, dans un petit temple zen près de Tokyo. Une rencontre avec un moine qui sans me connaître, a gentiment accepté de m’accorder une interview. Je mesure ma chance. Mais pourtant, tout autour de moi, devant moi, dedans moi, envahissant tout de sa noirceur, le gouffre qui m’absorbe. Mais bien sûr, bien sûr,  je n’oublie pas que malgré tout, c’est au bord du vide que l’on peut danser…  

FUNAMBULES

Comme des funambules ils dansent sur des fils tendus sur la terre. Mais sous les fils il n’y a pas de terre. Il y a le vide sans fin. Des fils noirs invisibles qui se confondent avec les ombres. Des fils si fins que nous ne les voyons pas.

Nous qui ne sommes pas danseurs. Nous marchons parce qu’il faut marcher. Nous écrasons les fils si fins de notre poids. Sous nos pieds il y a de la terre sans fin. Mais rien de plus.

Ils dansent avec une extrême lenteur sur des trajectoires qui ne semblent pas les mener très loin. Pourtant aux premiers pas nous les perdons de vue.

Je regarde danser Sachiko et Thierry. Mais dansent-t-ils vraiment ? Le butô interroge en nous jusqu’à l’idée de la danse. Où commence la danse. A partir de quelle intention pouvons-nous qualifier un mouvement de danse… Le danseur butô est immobile et il danse encore. Présence.

La présence d’une autre chose. Le corps prison déposé sur la scène devient le corps chrysalide, libère enfin le danseur.

Au même moment Sachiko se tient peut-être au bord du vide. Son visage s’étonne. Que voit-elle aux tréfonds des ombres ? Danse-t-elle sur un fil, juste au-dessus du gouffre ? Pour le danseur butô il semble qu’il n’y ait pas de scène possible, pas de support sous le pied. Effacement. Mais qui pourrait danser ainsi ?

Danser au bord du vide, en souriant, en pleurant, en tombant, danser vivant.

 

Photos de répétitions d’un spectacle de Thierry Castel et Sachiko Ishikawa « Et les oiseaux ». Une interview de Sachiko Ishikawa est disponible (en français et en japonais) sur le site web de KIKOERU?

 

QUI ALLER ? QUOI NE FAIRE ?

Qui aller ? Quoi ne faire ? Le problème vient peut-être du questionnement. De notre esprit qui ne se pose que les questions qui lui sont familières et auxquelles il n’a jamais su répondre. Le problème vient donc de la question, jamais de la difficulté de la réponse, jamais de la frustration de ne pas obtenir la réponse. L’absence de réponse serait même réconfortante. La question n’a d’autre fonction que de révéler la réponse. Une question qui ne révèle pas n’est donc pas question mais une rumination. On avale la question puis on la régurgite pour la ré-avaler.

L’esprit bovin, celui qui rumine, est un arrangement passé avec le temps. Avec la grande peur à laquelle nous condamne le temps. Dans la rumination nous nous faisons croire que nous avons encore notre mot à dire dans le déroulement de l’action. Oui l’esprit bovin rumine, mastique, déchiquette le temps, réduit le questionnement en bouilli, seule nourriture assimilable sans affrontement. Rumination. Refus de l’affrontement, les questions ne sont jamais les bonnes. Les questions ne sont jamais posées. Il faudrait trouver une autre forme de langage. Celui que nous avons appris pour dialoguer avec le monde ne dit rien, ne demande rien, ne questionne ni ne répond.

Donc nous ne nous disons jamais rien. Mais qui aller ? Quoi ne faire ? Nous avons tout de même de la chance. Nous avons de la chance car nous avons ce vide entre nous. Nous pensons bien évidemment que le vide était déjà là, avant, alors nous en parlons avec un espoir de comblement. L’espoir du comblement c’est notre grande affaire. Nous nourrissons nos enfants de cet espoir. Pourtant avant que la parole n’arrive, avant le premier regard par l’enfant posé sur le monde, tout était déjà comblé. Comment l’écrire autrement… Depuis toujours nous sommes comblés. 

Lorsque l’enfant était enfant,
il marchait les bras ballants,
il voulait que le ruisseau soit rivière
et la rivière, fleuve,
que cette flaque soit la mer.
Lorsque l’enfant était enfant,
il ne savait pas qu’il était enfant,
tout pour lui avait une âme
et toutes les âmes étaient une.
Lorsque l’enfant était enfant,
il n’avait d’opinion sur rien,
il n’avait pas d’habitudes,
il s’asseyait souvent en tailleur,
démarrait en courant,
avait une mèche rebelle
et ne faisait pas de mine
quand on le photographiait.

Lorsque l’enfant était enfant,
les pommes et le pain
suffisaient à le nourrir,
et il en est toujours ainsi.
Lorsque l’enfant était enfant,
les baies tombaient dans sa main
comme seules tombent les baies,
et c’est toujours ainsi,
les noix fraîches
lui irritaient la langue,
et c’est toujours ainsi,
sur chaque montagne, il avait le désir
d’une montagne encore plus haute
et dans chaque ville, le désir
d’une ville plus grande encore,
et il en est toujours ainsi,
dans l’arbre, il tendait le bras
vers les cerises,
exalté
comme aujourd’hui encore,
était intimidé par les inconnus
et il l’est toujours,
il attendait la première neige
et il l’attend toujours.

Lorsque l’enfant était enfant,
il a lancé un bâton contre un arbre,
comme une lance,
et elle y vibre toujours.

Peter Handke.

 

La photo est tirée du merveilleux film de Wim Wenders Les Ailes du Désir (Der Himmel über Berlin) et la poésie que l’on entend comme une voix intérieure dans le film est écrite par Peter Handke .

 

CHRONIQUE JAPONAISE (NICOLAS BOUVIER)

Une grande joie d’avoir relu la Chronique Japonaise de Nicolas BOUVIER avec son japon des années soixante et surtout, quelle belle écriture il avait le bougre, il me semble qu’on ne le sait pas suffisamment, Nicolas Bouvier n’était pas seulement un écrivain-voyageur, il était aussi un écrivain.  Une sacrée belle plume,  alors pour lui rendre un petit hommage et aussi puisque je suis plutôt préoccupé de zen ces temps-ci, j’ai choisi trois extraits de la célèbre Chronique, petit séjour au temple Zen du Daitoku-ji à Kyoto, il y séjournait avec femme et enfant en 1964 …

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Mai 1964, dans le quartier nord-est

(Extrait)

J’ai pu louer – un coup de chance – un bâtiment dans l’immense enceinte du temple bouddhique du Daïtoku-ji. Littéralement traduite, notre adresse donne : « Pavillon de l’Auspicieux Nuage, Temple de la Grande Vertu, Quartier de la Prairie Pourpre, secteur du Nord, Kyoto ».

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Au-dessus pas une tuile pour couvrir la tête

Au-dessous pas un pouce de terre pour le pied.

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Depuis les jours où il se définissait lui-même en ces termes, le bouddhisme zen s’est bien étoffé : jamais depuis que je voyage je n’ai été logé plus grandement qu’ici. L’enceinte du temple de la Grande Vertu n’entrerait pas dans le Champs-de-Mars, et il faudrait des vies longues et nombreuses pour compter les tuiles de ses toits. Le Daïtoku-ji (le nom de ce temple) est l’une des deux sources de la secte Rinzaï du bouddhisme zen japonais et gouverne à travers le pays une centaine de temples issus de la lignée. C’est un grand complexe entouré de murs de pisé et qui comprend trois portes monumentales à la chinoise, un honbo (temple principal), un sodo(monastère), un beffroi au toit cornu qui abrite la cloche de bronze dont les vibrations règlent l’horaire de la vie monastique ; enfin une vingtaine de temples subsidiaires nichés entre leur cimetière et leur jardin, qui ont chacun conservé leur ambiance particulière, leurs traditions, leur clientèle, leurs intrigues et sont souvent à « éventails tirés ». Entre ces murs discrets, un réseau d’allées pavées à grandes dalles de pierres grises; Des bouquets de pins. De très hautes frondaisons compassées et criantes de cigales. Du silence entre les cigales. Dans un cimetière, un bonze en surplis framboise récite des sutra sur une tombe, et c’est comme une fontaine entendue de très loin. Des odeurs de résine, des enfants invisibles qui crient chi-chi (papa) quelque part dans ce labyrinthe, puis quelques vagues de ce silence hautain. La silhouette dansante du livreur d’un bistrot chinois sur un vélo qui grince. Deux abbés se croisent, se saluent bien bas et s’éloignent n’en pensant pas moins. L’un est un saint, l’autre une canaille, et ils se connaissent pour ce qu’ils sont : voilà la vraie courtoisie. Ici, pas un geste ni un mot dont on n’ait pesé d’avance les plus minces conséquences. Derrière cette paix austère, on sent des ressorts bien tendus, et, sous cette politesse engourdie et confite, une vigilance qu’on ne doit pas souvent prendre en défaut.

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(Extrait)

Cessez de vous en faire

Et suivez le courant

Si vos pensées sont liées

Elles perdent leur fraicheur

Seng-t’san

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– Quels mérites me suis-je acquis en répandant la Bonne Loi ? demandait l’affable empereur Wu, grand protecteur du bouddhisme, au moine Bodhi-dharma, fondateur du Zen en Chine.

– Pas le plus léger, répondit le patriarche.

– Quel est alors le premier principe de la doctrine sacrée ?

– Aucun : il n’y a rien de sacré.

– Alors qui donc êtes-vous pour vous présenter ainsi devant Nous ?

– Je ne sais pas !

L’empereur aurait dû se douter qu’une pareille rustrerie chez un saint homme cachait quelque chose qui méritait d’être examiné de plus près, mais il se contenta de lui montrer la porte et sombra dans la perplexité.

Quand, mille ans plus tard environ, François Xavier débarque à kagoshima, il fut reçu de la façon la plus aimable par les bonzes du temple zen qui dominait la ville. on lui fit visiter le quartier des moines et le zendo (la salle de méditation), où les novices étaient assis dans la position du Bouddha sur son lotus, les yeux fixés à trois pas devant eux, absolument immobiles. A la question : « Mais que font-ils ? » son ami le bonze Ninjitsu répondit : « Certains comptent ce qu’ils ont reçu des fidèles le mois dernier ; d’autres se demandent comment s’y prendre pour être mieux nourris et mieux vêtus ; d’autres encore pensent à leurs loisirs, bref, aucun d’eux ne pense à quoi que ce soit qui ait un sens quelconque. »

Une réponse absolument honnête. François-Xavier aurait dû se demander si-chez les gens dont il admirait le caractère, une pareille trivialité ne cachait pas quelque chose d’important. Il n’eut pas cette prudence et se contenta de constater par la suite que, dans la discussion, les moines zen étaient des adversaires formidables et que, malgré leur esprit vif et ouvert, il n’y avait pas moyen d’en convertir un seul.

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(Extrait)

Pour le vieux H.R Blyth, sans doute l’homme de sa génération (il aurait cent ans) qui a le mieux compris le Japon, le Zen est tout bonnement le « plus précieux trésor de l’Asie » et « la plus grande force intellectuelle au monde » ; pourtant ce vieux monsieur était un humoriste qui ne se payait pas de mots et qui a reconnu que le Zen n’avait pas réussi aux Japonais.

Pour moi, c’est seulement un immeuble dont j’ai été, par accident, concierge pendant quatre mois. Ca n’a pas nécessairement des préoccupations relevées, un concierge … mais on prend le courrier, on entend bon gré mal gré les doléances et les ragots, on connaît le « règlement de maison ».

Je me suis intéressé à tout autre chose. Je ne suis pas allé m’asseoir en « lotus », je n’ai pas cherché « quelle était la nature profonde du Bouddha ». J’ai joui du jardin et regardé grandir mon fils qui chassait les papillons entre les tombes du cimetière voisin en criant je ne sais pourquoi gentleman (un mot qu’un de nos visiteurs avait dû lui apprendre) ; il était bien trop petit pour les attraper, mais avec les papillons, c’était bien lui le plus zen de tous : il vivait ; les autres cherchaient à vivre.

Je n’ai pas été bien studieux : ce que je sais du Zen aujourd’hui me permet tout juste de mesurer à quel point j’en manque, et combien ce manque est douloureux. Je me console en me disant que, dans le vieux Zen chinois, c’était la tradition de préférer, pour succéder au maître, le jardinier qui ne savait rien au prieur qui en savait trop.

J’ai conservé mes chances intactes.

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Extraits de : Chroniques Japonaise de Nicolas BOUVIER aux Editions PAYOT.

JACQUES

Pour toi, mon amour, je voudrais avoir une longue, longue, longue, longue et large queue …. de pan. Ce soir Jacques chante en live dans ma radio. Il est bien là, non il n’est pas parti, c’était encore une de ses fantaisies. Il est en pleine forme dit Jean-Louis Foulquier. Qui lui non plus n’est pas parti. Pour toi, mon amour, je voudrais avoir, une longue, longue, longue, tige de nénuphar. Duo de scène avec la chanteuse Camille. La voix de Jacques poursuit : Magnifique, un oiseau de paradis, mon dieu la grâce, comme on en est loin parfois, et pourtant comme on en est près tous les jours… Maintenant il reprend sa guitare, c’est une chanson pour sa fille : je voulais lui écrire une chanson, j’ai commencé par lui écrire des conseils, mais qu’est-ce que je pouvais lui dire ? Surtout fais attention de ne pas prendre froid, quand tu traverses, le ghetto d’Aubervilliers, surtout en hiver, j’t’aime telle, j’t’aime telle que t’es… J’t’aime telle tellement tu vois, tellement tu vois que même, quand le destin m’entraîne si loin de toi, je suis toujours à toi, relié par les antennes de notre amour… Des images me reviennent encore de toutes ces nuits de concerts où j’étais moi aussi, au milieu des autres, on se reconnaissait, on arrivait de partout et on allait voir Higelin, et c’était toujours la même fête, on en parlait des semaines à l’avance, nous étions des papillons attirés par un grand feu, nous sortions de notre nuit pour quelques heures étoilées. Nous n’étions pas ami, mais pourtant il était notre ami, et il était mon ami, aujourd’hui je peux bien dire çà. Car en fait exactement çà. Nous avons rencontré Jacques à l’âge délicat, on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans, il nous a donné une direction, il nous a donné une mesure, à moi et à beaucoup d’autres, nous passions nos dimanches à fumer et à boire peut-être, mais en écoutant sa musique, en nous délectant de ses mots, de ses délires, L’ami qui soigne et guérit, la folie qui m’accompagne, et jamais ne m’a trahi… Il fut mon guide sous le ciel au moment où j’avais tant besoin d’un guide.  Champagne ….  Et si j’ai pu m’approcher de cette envie d’être père, moi qui en étais depuis toujours si éloigné… C’est parce qu’un jour j’ai entendu la ballade pour Izia, que j’ai trouvé la force d’y croire. 

Inutile de ressasser. Mais Jacques, quand je t’ai vu si inanimé dans cette maison de retraite de Nogent sur Marne, j’ai tout de suite pensé que tu avais fait ce qu’il fallait et que c’était  seulement à cela que je devais penser.  En fait en te voyant comme çà, avec ta crinière blanche et hirsute, assis et perdu au milieu de toutes ces têtes aux cheveux blancs bien peignés qui ne te connaissaient probablement pas, j’ai pensé c’est vraiment çà l’enfer, mais j’avais tort car tu étais dans l’amour des tiens et moi j’avais seulement peur pour moi, égoïstement, parce que depuis toujours tu étais la preuve vivante de ma jeunesse et de mes révoltes, alors te voir ainsi… arrêté. Au même moment ta fille m’a sourit.       

Je suis mort, qui qui dit mieux ? Aujourd’hui nous étions tous au Père Lachaise.  Les téléphones crépitaient et chacun y allait de sa petite vidéo, mon appareil photo est resté dans mon sac. Je l’ai pris tout de même avec moi mais je savais bien qu’il n’y avait pas de photo à faire. Arthur et Izia nous ont dit quelques mots, on ne pouvait vraiment pas mettre Jacques dans une église alors on l’a emmené au milieu du Cirque d’Hiver et on a  joué de la musique et on a fait la fête avec lui …  et puis nous avons chanté avec toi, il pleuvait sur Paris, il pleuvait dans nos têtes mais on s’en foutait, comme à chaque fois qu’on est venu te voir en concert. 

Je vis pas ma vie, je la rêve
Le soleil se lève et moi aussi
C’est comme une maladie
Que j’aurais chopé quand j’étais tout petit


 

 

CABU AU JAPON

L’ancien président passe au 20 heures, souriant, attendrissant, qui se défend d’avoir utilisé des financements étranges au profit d’une lointaine campagne présidentielle. J’émets alors l’hypothèse que de mon point de vue la France est tout de même l’un des rares pays au Monde où les gens de pouvoirs sont invités à s’expliquer devant tout le monde de leurs agissements. Et va savoir pourquoi, je souligne mon propos, à l’attention de ma compagne, en lui donnant à titre d’exemple la Russie où encore les Etats-Unis où il suffit qu’un cinglé détienne le pouvoir, pour qu’il exerce le pouvoir. Je ne dis rien de plus.

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POÉTIQUE DE LA VILLE # 4 (PIERRE SANSOT)

«Nous ne parlerons pas d’une poésie qui serait propre à la ville et qui se distinguerait d’une autre poésie, celle-là bucolique. Nous ne confondrons pas nécessairement la poésie et la beauté dont telle ou telle ville serait plus ou moins pourvue. Il sera question de «moments poétiques», dont les sources peuvent être différentes et naissent, dans certaines circonstances, d’une relation entre une ville et un témoin sensible. Une même ville peut cesser de nous parler, donc d’être poétique, et cependant elle concerne notre agrément pour les services qu’elle nous offre. Il existe, selon nous, un amour de la ville, d’une ville qui est autre chose que la sublimation de pulsions originelles. Un tel amour possède une relative autonomie et prend place au milieu d’autres formes d’attachements comme l’amour du père, de l’enfant, de la montagne, des sons.

Poésie d’une ville, quand elle ne reçoit pas du dehors, comme des accidents qui ne la concernent pas, les saisons, les nuits, les matins; quand elle nous met en état d’effervescence et semble nous rendre plus sensibles, plus intelligents; quand elle nous inspire des pensées, des gestes qui, sans elle, ne procéderaient pas de notre personne.

A la parcourir, nous ressentons la fatigue comme une forme de bonheur, nous cessons de vouloir tout autre chose qu’elle ou, du moins, nos êtres aimés ont besoin de sa proximité pour délivrer le plus beau de leur visage».

«Elle ne met pas de terme à sa générosité. Que produit-elle ? Non point des légumes ou des céréales, mais des monuments, des personnages, des actes de tendresse ou de désespoir à son image – selon un rapport de convenance (semblable à celui de l’œuvre et de son auteur) et pas seulement de causalité. Vient un moment où nous devenons l’une de ses créations.

Elle n’est pas une image irréelle : bien au contraire, une matière riche, dense à rêver, à travailler tout de même que le marbre, le bois ou le langage inspirent certains artistes. Elle nous prend parfois de vitesse, elle se plaît à redoubler, à se recomposer à travers sa légende, son nom, un fleuve, quelques hauts lieux.

D’une ville poétique, nous nous demandons rarement pour quelles raisons elle nous charme. ou plutôt, après en avoir énuméré toutes les vertus, demeure un je ne sais-quoi inexplicable, comme un certain parfum, une musique troublante». 

(Extraits de la Préface de Pierre SANSOT pour l’édition de poche 2004 de Poétique de la ville – Editions PAYOT).

 

ASAKUSA

Le ciel s’assombrit. Les boutiques d’Asakusa une à une allument leurs enseignes. La nuit arrive. Un flot d’hommes et de femmes encombre encore les allées. Des familles, des amoureux, des adolescentes un peu folles, des africains un peu largués au japon, des jeunes femmes en kimonos à fleurs mauves. Chacun marche d’un pas léger vers le temple pour une prière de plus. Chacun avec une attente confidentielle. Il y a ceux de la file de gauche qui progressent vers le grand portique rouge et ceux de la file de droite qui s’en reviennent un peu plus lourds, plus fatigués.

Un peu à l’écart de la foule. Il est immobile depuis quelques minutes. Ses yeux sont posés sur une petite statue. Derrière son dos trépignent des touristes chinois. Ils attendent caméra en main qu’il veuille bien se décaler. Ils n’ont pas de temps à perdre. Ici tout est photographié, les Bouddhas, les maisons et aussi les jardins, les carpes, les éventails et les femmes. Lui ne photographie pas, il regarde, il ne voit qu’elle. Il s’écarte et fait mine de reprendre sa promenade, le groupe affamé se jette sur la proie, les Smartphones enregistrent des poses. Ils sont partis, il peut revenir, découvre un angle différent, la dernière lumière de cette fin de journée donne à la dame de pierre une teinte rosée. Il s’approche à nouveau d’elle qui semble lui dire, reconnais cet enfant, entends battre le cœur, reconnais, reconnais, reconnais, reconnais.

Attentes de la pierre. Des odeurs d’encens. Frottements du temps. Ce n’est qu’une petite statue devant laquelle on vient pour prier, ou pour prendre une photo, une prière, une photo, une prière. Ce qu’il attend il n’en sait rien et il est observé par un SDF. L’homme à la peau burinée par les assauts du ciel est assis un peu à l’écart dans l’ombre des arbres, il est intrigué. Des touristes il en voit passer, mais des touristes qui s’arrêtent aussi longtemps… Lui aimerait commander à son corps de se remettre en marche et de partir. Mais il ne le peut pas. La pierre lui promet depuis si longtemps. Une preuve. Irait-il jusqu’à dire qu’il entend une respiration. Il sait que la promesse sera tenue. Alors il reviendra encore. Elle ne pourra pas tenir son enfant indéfiniment serré contre elle.

 

ANALYSE SUBJECTIVE ET FACTUELLE DES USAGES DE L’ESPACE PUBLIC

C’est un de ces livres rares, qui surgissent du néant sans prévenir. L’œil se pose sur le titre, sur la couleur de couverture et sur les dimensions de l’objet, et parmi tous les livres empilés sur les tables de la librairie, il est le seul à la seconde où le lien se fait entre lui et … quoi en nous ? Un livre d’architectes cette fois. A priori il ne s’agit pas d’un domaine qui me fait fantasmer mais j’y vois une certaine poésie, et certainement depuis mes lectures passionnées des ouvrages de Pierre SANSOT auquel j’aime rendre hommage de temps en temps dans ce blog. Un livre d’architectes qui décortiquent de leur regard acéré les habitudes de circulation ou de stagnation des corps en milieu urbain. Un regard froid de spécialiste qui malgré la (légère) colorisation des dessins donne à ce travail un côté presque irréel, que j’aime retrouver quand je marche dans les rues de Tokyo.

Tokyo pour moi est certainement une ville froide. Les matériaux sans doute, la retenue dans les gestes aussi… Le livre ne présente presque pas de textes hormis sur les trois premières pages où chaque intervenant au projet écrit quelques lignes dont le propos est la conception de l’espace public au Japon. Le reste de l’ouvrage est constitué des mêmes dessins dont le trait fin nous fait toujours penser à ces affiches publicitaires qui vendent des programmes immobiliers avec espaces verts suggérés d’un trait léger et promeneurs en silhouettes. D’une neutralité étonnante pour donner au plus grand nombre l’envie de vivre ici et à n’importe quel prix cela va de soi.

Tokyo donc, scènes de rues, de jardins publics, de galeries marchandes, une petite note accompagne chaque dessin avec le lieu, l’heure ainsi qu’une brève et description de la scène. Rien de plus. Un livre de méditation sur la condition humaine. Je ne m’en sépare plus. Il me tient chaud en quelque sorte. J’en connais tous les lieux évoqués et je n’ai pas hâte de m’y retrouver, je n’oublie rien de la solitude qui me tue lorsque je suis à Tokyo. Mais c’est seulement à ce prix que je peux écrire.

USAGES TOKYO – Editions Archibooks co-édité par IN-EX Project –  auteurs : Jean Christophe Masson, Franck Tallon, David Trottin.

 

 

POÉTIQUE DE LA VILLE # 3 (PIERRE SANSOT)

 

Départ à l’aube et promenade matinale – (extrait)

«Nous comprenons à quel point cette promenade d’un homme inoccupé, au milieu de gens que le besoin presse d’agir, peut paraître mystifiante. Il nous faut donc en préciser la signification, la défendre à l’endroit d’autres expériences qui sembleront plus authentiques, sur le plan humain ou social. Ce n’est pas que nous ayons à statuer sur sa valeur morale; encore faut-il montrer qu’elle est donnante, qu’elle est révélante de la ville.

D’abord, pensera-t-on, il s’agit d’un jeu, d’une attitude ludique. Ce promeneur qui, par ce matin-là, prétend connaître quelque chose de la ville, s’en absente, échappe à ses contraintes, la traverse comme un étranger qui ne subit pas ses lois et qui s’en fait une vision euphorisante, donc fausse. Mais les acteurs qui circulent, poussés par le travail, la saisissent-ils mieux ! Enfermés dans leurs propres trajets, ils n’en ont pas une vision panoramique. Tout au plus se sentent-ils portés par un mouvement d’ensemble. D’autre part notre promeneur n’est pas un étranger, il sait observer, d’un coup d’œil averti; il décèle les professions et les habitudes, les points de turbulence et les masses molles. Il est, en quelque sorte, mis en appétit par tant de projets et tant d’exécutions. Son regard s’est mis, lui aussi, en travail : avide de capter, de sonder, de rapporter et de coordonner les mesures, d’une curiosité qui ne se lasse pas de s’égaler aux spectacles qui lui sont offerts. Et nous apercevons ainsi de quelle façon il appartient à la ville : non point en assumant un rôle puisqu’aucun ne lui a été dévolu, mais en participant, plus que les autres, à cet appétit de faire. Il recueille et il réactive toutes les excitations qui lui parviennent et qui, sans ce témoin, se perdraient. Il se déplace pour capter le plus grand nombre d’«informations». Il découvre cette vérité première, à savoir que la ville suscite le mouvement, qu’elle met en branle, non point d’abord parce que les tâches ne manquent pas mais parce qu’elle constitue un lieu où il faut faire quelque chose.

Notre promeneur matinal dont la marche n’a, pour motif, aucun intérêt particulier, réalise mieux que les autres cet acte pur, cette ivresse d’agir. On peut parler, à cet égard, d’une création de l’œil, du regard de l’homme par la ville. A force d’être en travail et de réagir aux silhouettes, aux formes, aux spectacles, il devient regard éduqué, averti jusqu’au cynisme, jusqu’à l’effronterie, puisque tout est à voir jusqu’au déballement et l’exhibition.»

 

Extrait de : Départ à l’aube et promenade matinale – Poétique de la ville – Payot.

Ce livre que je ne me lasse pas d’emporter dans mes promenades parisiennes ou tokyoïtes et de citer aussi. Pierre SANSOT a bien évidemment écrit beaucoup d’autres livres magnifiques mais j’ai une attirance infinie pour celui-ci qui est tout aussi labyrinthique que peut l’être une mégalopole pour moi.

 

LE BOIS FRAPPE LE BOL

Le bois frappe le bol. Le son frappe le coeur. Une vibration traverse mes os. Elle emporte dans ses tourbillons des fragments de mon histoire. Elle se cogne à la nuit qui encombre encore nos têtes. Le bois frappe le bol. Le son est différent. La main est toujours différente. La vibration étend ses ailes, je tente de la suivre mais déjà je n’entends plus rien. Quatre fois. Le bol chante et son chant fait trembler les ombres qui nous entourent.

Claquement des bois.

Alors zazen.

Je me tiens assis au bord du vide, sensation rapide, avant que tout ne s’agite. Nous sommes cinq. Comme toujours je me sens fragile au milieu des autres. Les autres sont des rocs au milieu de la tempête et rien ne semble les ébranler. La tempête nous punit, il est interdit de s’asseoir, il n’est pas permis de ne plus rien vouloir, nous voilà trempés de pluies, nos corps sont secoués par des bourrasques de vent. Mais les autres ne bougent pas. Ils sont de marbre. Je  ne peux pas les voir mais je les devine admirables. Et puis la tempête se calme. Et je sais déjà que ça ne durera guère. J’en profite pour me redresser de l’intérieur, d’un millimètre, du bout des cheveux. Au passage je me rends compte que j’habite à l’intérieur d’une coquille. Mais déjà la tempête revient.

Alors zazen.

 

LA MAISON

Maintenant il fait nuit. J’écris ces mots et France Inter annonce l’arrivée imminente d’un typhon sur le japon, le plus terrible de ces dix dernières années… La nuit est tranquille sur Paris et je pense à La maison du Japon.

La maison.

Plus que tout autre moment, j’aimais l’épaisseur des après-midi lorsque la grande maison était enfin silencieuse. J’entrouvrais la porte de ma chambre, m’assurait de l’absence de bruit et descendais l’escalier de bois jusqu’au rez-de-chaussée, le bureau près de l’entrée était vide, il y avait près de la porte moins de paires de chaussures étalées, moins d’odeurs nauséabondes également. La porte de l’entrée, qu’il vente ou qu’il gèle, restait en permanence ouverte sur une courette encombrée de vélos. Conscience et éblouissement d’être au Japon, au-bas de cet escalier, juste là, immobilisé dans l’épaisseur du temps.

Les drôles de pensionnaires habituellement quittaient les lieux tôt le matin, avec armes et bagages, pour les cours d’un maître ninja dans une autre banlieue. Ils revenaient en fin d’après-midi, bien fatigués mais tout de même encombrant pour moi qui dans la maison n’était le plus souvent qu’un fantôme fragile, aspirant au secret de la nuit pour m’aventurer hors de ma chambre. Ils venaient de loin les drôles de pensionnaires, des Etats-Unis, d’Europe de l’est et aussi d’Australie. Des garçons mais aussi des filles qui s’appliquaient en bons élèves à l’étude du sabre, du couteau, de l’étranglement, de la luxation et autres délices de la merveilleuse panoplie du shinobi.

La maison donc.

Dans une petite rue bordée de jardins et de champs. Pendant que des vieux japonais taillaient à petits coups de ciseaux d’élégants pins parasols, des collégiens passaient à vélos. Je les accompagnais du regard. Les enviais un peu d’appartenir à ce pays. Je fumais mes Vogue mentholées dans la cour, souvent en compagnie d’un chat roux que quelqu’un un jour, avait baptisé Ninja. Et le temps passait comme passaient les collégiens sur leurs vélos, ils s’en allaient quelque part mais sans moi. Je ne bougeais pas, je restais là à respirer l’air du Japon d’une saveur mentholée. J’aimais tellement cette sensation.

Au rez-de-chaussée il y avait le bureau de Tin-tin avec ses montagnes de cartons empilés. Tin-Tin qui prodiguait ses conseils aux nouveaux arrivants avec son irrésistible accent anglais. Tin-Tin la maman de tous les pensionnaires, tous constamment en manque d’oreiller, de savon, de pantoufles, de vélos, de taxi, d’ordinateur, de prises électriques, de cordon USB et de pièges à cafards, Tin-Tin qui nous dénichait dans la minute des cours d’Ikebana, des leçons de cérémonie du thé et des femmes à marier chez ses voisines du quartier. Tin-Tin, l’étrangère, pas japonaise, mais coréenne.

De l’autre côté de la cour il y avait aussi la cuisine, unique et remarquable pièce à vivre, toute à la fois pièce commune et pièce hors du commun, avec ses gros canapés défoncés où les drôle de pensionnaires affamés se préparaient des festins de nouilles déshydratées en regardant les shows débiles de la télévision japonaise. Je les côtoyais rarement mais je les entendais chaque soir crier, rire et chanter. 

A l’étage de part et d’autre du couloir des chambres minuscules, des cellules de moines. Mes heures immobiles sur le lit, le corps abandonné près de la fenêtre entre-ouverte, les murmures du japon, de mon cœur aussi.

Ma mémoire se rappelle aussi Fusada San, le manager officiel de la Guest-house qui conduisait une de ces minuscules camionnettes japonaises. Professeur d’anglais de son état, Fusada san était un homme à la pensée ouverte sur le monde de demain. Il m’encourageait souvent à poursuivre mon projet d’écriture, pour que je n’abandonne jamais.

Cher Fusada San, comme j’ai été fier le jour où je vous ai présenté ma future femme et je n’ai pas oublié notre dernière conversation : Réfléchissez bien à ce qu’il y a d’incroyable dans votre histoire, tout vous séparait, vous viviez dans deux pays différents et très éloignés, vous avez une différence de culture, vous avez une différence d’âge, vous ne parlez pas le même langage et pourtant vous vous êtes tout de même rencontrés et vous allez avoir un enfant… Oui souvent j’ai réécouté vos paroles dans mes pensées, je me demande bien où vous êtes aujourd’hui …

Vous me manquez tous, Monsieur Fusada, ma chère Tin Tin, Monsieur Kenichi, tendre Ayumi, tous militants pour un japon plus ouvert au monde et une mixité culturelle, malgré les réticences et les regards courroucés d’un entourage peureux et rétrograde. Il m’aura fallu plusieurs années pour le comprendre : à sa façon La petite maison était un repère de résistance, les idées s’y croisaient, c’était un vrai lieu d’échanges culturels, et je crois bien que nous les faisions tout autant rêver avec nos contrées lointaines qu’ils pouvaient nous faire fantasmer avec leur Japon médiéval.

Le séisme de 2011 aura fait trembler ses murs si fort. La maison a finalement été rasée. L’équipe s’est éparpillée et les drôles de pensionnaires ont dû trouver refuge ailleurs. Mais moi, je suis toujours là-bas, quelque chose en moi est bien né là-bas. Dans La maison.

photos : daNIel à différentes années, la Guest-House de Hanata à Kita-Koshigaya (Saitama)

LA FILLE QUE J’AI ABANDONNÉE (SHÛSAKU ENDÔ)

« … Quand se revoit-on ? »

Mais les portes se refermèrent avant qu’elle ait pu terminer sa phrase. « Qui voudrait te revoir ? Tu m’es complètement étrangère maintenant, au même titre que les gens dans le compartiment qui me bousculent ou me marchent sur les pieds. »

Alors que le train s’ébranlait lentement, j’éprouvais une joie cruelle en me retournant vers la fenêtre. Mitsu, la bouche ouverte, incrédule, trottait le long du quai, une main à moitié levée en l’air. Elle courut le long du wagon jusqu’à ce qu’elle m’eût perdu de vue.

Que deviennent ceux qui ont glissés hors de nos vies… Anciennes amitiés, anciennes passions. et moi je ne trouve pas d’autres itinéraires, toujours à traverser le même Pont St Michel depuis bientôt quarante ans… Toujours à monter les escaliers chez le même bouquiniste à espérer y trouver le livre que moi-même j’aurais pu écrire. Les années ont passées, où sont partis les filles et les garçons que je ne croise plus nulle part. Le Monde les aura engloutis pourtant ils étaient si vivants… Il y avait cette jeune femme avec son bébé. Elle me regardait de ses yeux noirs brillants et pour elle j’étais Jack Kerouac, une triste nuit d’automne nous nous sommes enfuis en abandonnant le bébé, je l’ai enlevé à son mari  et nous avons pris la fuite en direction du Sud du soleil. Mais nous n’aurons pas su aller bien loin, j’avais bien trop peur de l’avenir. Piètre cavale s’il en est. Prématurément achevée à Paris, sur les pavés d’une rue Mouffetard soudainement devenue inhospitalière…

…Elle s’arrêta devant une librairie et scruta l’intérieur au cas où elle repérerait sa silhouette. En vain. Elle regarda aussi dans les cafés. Mais il n’y avait de trace de lui nulle part. Le soir commençait à tomber. Les voyageurs faisaient la queue près des distributeurs de billets. Un garçon à bicyclette lança un paquet de quotidiens du soir devant le kiosque à journaux. Mitsu, debout près du guichet, ne pouvait se décider à repartir pour Kyôdô, espérant toujours apercevoir Yoshioka. Elle resta longtemps les yeux dans le vague, immobile, incapable de bouger…

Je reste appuyé contre le mur en pierre. Penché au-dessus de la Seine. Une péniche manoeuvre avec langueur pour passer sous le Pont au Change. Le niveau de l’eau est monté si haut ces derniers jours et il pleut toujours. Dans les reflets d’une eau   verte des visages usés par le temps grimacent vers moi.

Sont-ils seulement quelque part ? Lorsque nous ne sommes plus reliés par nos itinéraires quotidiens, lorsque nous ne nous rencontrons plus, pouvons-nous jurer que nous appartenons encore à la même époque ? Je les ai peut-être inventer… Je parle d’elle aussi qui pointait la lame de son sabre contre mon cœur. Ma sœur d’armes à n’en pas douter. Combien d’assauts nous avons simulés avec le plus grand sérieux… Le dernier combat qu’elle aura dû mener était injuste. Ma sœur d’âme. Les rues de Belleville sont devenues silencieuses depuis son départ. Mais je vois encore son sourire dans le fleuve. Il nous en fallu du temps avant que nos chemins osent s’aventurer l’un vers l’autre.

 » Vous avez oublié quelque chose. »

Mitsu se retourna, c’était une jeune infirmière au visage rond comme une boule de gomme et aux joues rouges. Ses bras robustes émergeaient de sa blouse impeccable.

« C’est bien à vous ? » lui demanda-t-elle en tendant un paquet, avec un sourire. « La pluie a cessé, quelle chance ! » ajouta-t-elle en regardant le ciel.

Mitsu lui demanda craintivement :

« qu’est-ce que c’est, la maladie de Hansen ?

– La maladie de Hansen ?  » La jeune infirmière pencha la tête d’un air innocent. « Ne serait-ce pas la lèpre ? « 

A la vue du visage de la jeune fille qui changea de couleur instantanément, elle comprit qu’elle en avait trop dit.

Car il s’agit bien de cela. De la volonté de nos chemins. Je l’aurais sans doute définitivement compris grâce à ce garçon qui me parlait jour et nuit dans la solennité d’une vieille bâtisse d’un village de la Creuse. Mots échangés, mots lumière qui chaque fois éclairaient mon chemin de quelques pas nouveaux.

Je pense souvent à l’histoire de Mitsu même si je n’ai abandonné personne, mais peut-être faudrait-il convenir que malgré nous, nous avons quand même abandonné quelqu’un un jour ou l’autre. Et nous n’y pouvons rien. Nos vies sans remord se débarrassent des visages qui les encombrent pour se livrer naturellement à une mue mystérieuse.

Je repensai à la soirée dans l’hôtel à Shibuya, aux murs couverts de moustiques écrasés, au futon humide, à cette jeune femme qui montait avec peine la rue escarpée sous la pluie battante. Nos vies s’étaient croisées momentanément. Il pleuvait sur la ville, des voitures roulaient dans tous les sens, des passants déambulaient et j’étais l’un d’entre eux.  

 

Extraits de La fille que j’ai abandonnée de Shûsaku Endô aux Editions Denoël – Traduction du japonais par Minh Nguyen-Mordvinoff.

VERS LA LUMIERE (NAOMI KAWASE)

«Rien n’est plus beau que ce que l’on a sous les yeux et qui s’apprête à disparaître» 16 h 45 Cinéma Les Halles Naomi Kawase «Vers la lumière».  18 h 30 Sortie, contourner le Forum des Halles, traverser le Sébastopol jusqu’à la rue Quincampoix. 19 h 00 zazen.

«Laissez-vous accueillir par l’assise» En retrouvant l’agitation du quartier Beaubourg après le zazen, les mots résonnent encore en moi. Les mots de l’animateur du zazen avec les mots du film. «Rien n’est plus beau que ce que l’on a sous les yeux et qui s’apprête à disparaître» et me viennent les images de ma mère que mes yeux n’auront pas accompagnée jusqu’au bout. Lorsque je suis revenu dans la chambre d’hôpital son souffle n’était déjà plus. Deux heures plus tôt pourtant elle s’apprêtait à disparaître et moi, debout devant son agonie, je n’ai pas réussi à en supporter davantage. Pourquoi ? «Rien n’est plus beau que ce que l’on a sous les yeux et qui s’apprête à disparaître».

Dans les rues animées du début de soirée je sens sa présence dans l’air. Mais comment le dire sans trahir. Sa présence est dans l’air que je respire. Je me  laisse aller, je respire sa présence. Une sensation d’à peine vingt secondes mais tant caressante que mes pas en sont presque arrêtés, là au milieu de la foule, je ne sais pas où porte mon regard mais je reste à l’écoute, je suis dans un film au ralenti et tout autour de moi j’entrevois le monde qui continu de son habituel empressement.

Comme dans tous les films de Naomi Kawase il est question de disparition. C’est sans doute ce qui me relie à son œuvre. C’est sans doute ce qui nous relie tous ensemble. Il y a Misako qui cherche désespérément le souvenir de son père. Elle n’en garde qu’une petite photo, une photo prise à contre jour et sur laquelle elle pose enfant, au côté de son père. Ils font face à une montagne derrière laquelle le soleil se couche. Il y a aussi Nakamori qui est un photographe de talent et qui lutte pour retenir le peu de vision qui lui reste, il devient aveugle.

De la disparition donc.

Nous sommes conduits sur des chemins qui nous sont personnels, souvent dramatiques, à essayer d’envisager d’autres possibilités au-delà de nos deux points d’ancrage : temps, espace. Pour le dire autrement, il arrive un seuil où nous réalisons que nous avons épuisé toutes nos possibilités de compréhension si nous demeurons cloisonnés à l’intérieur des limites que nous imposent le temps et l’espace. Je te cherche mais tu n’es plus de ce temps et pourtant continuer à t’imaginer au passé m’est insupportable, alors ?

Les films de Naomi Kawase, nous aident à saisir, du moins ai-je envie de l’écrire ainsi, que notre monde est comme un voile tendu devant notre regard, mais la métaphore est si banale qu’on se demande qui prend plaisir à nous torturer ainsi.

Maintenant que fais-tu ? Où es-tu ? Questions inutiles. Tu ne fais rien et tu n’es plus quelque part … A partir du moment où je suis d’accord avec cela alors il se passe quelque chose et je ne peux m’empêcher de faire le lien avec zazen. «Laissez-vous accueillir par l’assise»

C’est un film qui va vite, et c’est inhabituel dans le cinéma de Naomi Kawase, il y a peut-être un ou deux moments de contemplation avec le bruissement des feuillages des arbres mais la caméra ne s’y attarde pas, il y a urgence, Nakamori perd définitivement la vue et Misako  perd définitivement son père. Reste cette lumière hikari, et c’est toujours vers elle que nous tendons la main.

ASSIS

Je ne sais pas où nous sommes assis. Peut-être en nous-mêmes. C’est ce qu’on entend dire un peu partout. Mais très vite les bruits du monde nous ramènent à la lisière de notre possibilité. Nous sommes assis dans le petit matin un point c’est tout. Et en moi il n’y a pas de silence, pas de calme. Seulement le vacarme de mes pensées qui s’ajoutent aux bruits de la rue.

Ce matin j’entends d’abord une mouette au-dessus des toits de Paris. Elle semble s’attarder dans notre ciel. Très vite viennent d’autres mouettes, alors je pense à la mer. Et puis la cloche d’une église. Un peu plus tard un coq chante. Des enfants sortent d’un immeuble en chahutant. Nous sommes assis à Paris, dans la pénombre, nos ventres gargouillent.

Il n’y a donc pas de silence. Simplement s’asseoir. Ce matin mon corps ne souffre pas de la posture. Je m’installe. Jusqu’à ce que je pense que je ne peux surtout pas m’installer ainsi. Le sommeil approche et il est mauvais conseillé. Expirer. Nous entendons un réveil qui joue une douce musique, je pense à un réveil dans une chambre d’enfant d’un immeuble voisin, cela ressemble aussi à des clochettes de Noël. Une veilleuse posée sur le sol nous éclaire, c’est une petite flamme qui vacille. Je vois mon corps comme un empilement de matériaux fragiles et tremblotants et les corps de ceux qui m’entourent, comme de solides montagnes dressées dans la nuit. Nous sommes huit ou peut-être neuf mais je ne le sais pas encore.

Le zazen est fini. Je traverse l’effervescence matinale du quartier Beaubourg. Paris s’éveille et je pense au visage de Pema. Tout de suite une image me revient en mémoire. L’image offerte. Lors de notre entretien au mois de septembre, Pema m’avait donné l’image du courant auquel elle se sent reliée. Je traverse les petites rues jusqu’aux Halles. Je reconnais cette image parce qu’elle se trouve déjà en moi. Un courant, une rivière, j’ai déjà reçu cette information mais je ne sais pas où.

Je ne me suis jamais senti relié aux autres. Toujours pas aujourd’hui. Mais zazen, j’en conviens incrédule, me fait remarquer la présence des autres. Enfin.

IL Y A LE TEMPS

Il y a le temps, il y a la roue du temps et tout ce qui va autour et puis il y a nous, malmenés, égarés, nous tombons, c’est l’image.

Mon corps est sans frottement, sans direction, mon corps tombe de l’espace, je peux étendre les bras, écarter les jambes, pas de peur et je tombe et je n’ai plus froid.

Deux jambes et un regard froid, c’est un homme et c’est une femme. Deux jambes maigres, deux yeux éteints, moi devant la vitrine du Kebbab Galatassaray.

Les voitures dans mon dos, le rose tellement rose du néon, c’est au-dedans de moi que je glisse. Silencieusement, sans inquiéter personne.

Je m’appelle NICOLAS, je suis une invention torturée par son devenir.

Exister me tuerait, je le devine.

Je suis un garçon uniquement car on me l’a appris.

Je rêve de connaître mon rêve et je n’ai pas d’autre folie.

Mes gestes sont retenus. Mon corps est matière en trop. Je vis tapis dans la pénombre d’une caverne de pierre. Chaque jour de ma vie il me faut réapprendre à marcher dans un décor de verre.

Je m’appelle NICOLAS car je n’ai pas eu la force de refuser.

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Je m’appelle HARUKA, j’ai 20 ans, je suis de taille moyenne, mes cheveux sont mi-longs, ils ne sont pas décolorés. je vis dans la préfecture de SAITAMA, JAPON. Ah oui, je porte des lunettes et je lis souvent, même sur ma bicyclette.

Je m’appelle HARUKA, je suis une invention qui vit d’une histoire fausse au cœur d’une ville planète.

Je synthétise avec chacun de mes pas tous les rêves de toutes les femmes, libérés de l’encombrement du temps et du lieu.

Mon visage ne me ressemblera jamais car mon visage est vivant, mon visage est mouvement.

Mon corps a le souvenir des vagues, mon corps fait peur aux hommes il souhaite les engloutir.

Je m’appelle HARUKA, là commence mon incompréhension.

(Photos : lors d’une soirée de répétition d’un spectacle de Sachiko Ishikawa en 01/2017 pour l’espace Tenri à Paris)

 

DESORGANISER LE MONDE

Encore un voyage à désorganiser. Le prochain voyage en prenant bien soin d’éviter les cafards. A tout prix car après tout ce n’est qu’une question de prix. Encore qu’il n’y a souvent que les cafards qui soient les mieux informés de la vie japonaise. Je gagnerais sûrement à copiner. Mais cette fois je veux des murs blancs, une chambre vide et des tatamis, un dépouillement absolu et aussi le silence aux fenêtres. Et si je peux en rajouter je veux aussi entendre le gargouillis de l’eau dans la bouilloire pour le thé. Bref, un Japon nécessaire.

Quand tout cela sera en place, je me résignerais à sortir de la maison et me mettrais en recherche de l’homme essentiel ou de la femme essentielle. Son histoire sera posée là sur une table entre nous. Je veux qu’il ou elle me confie qu’il ou elle m’attend depuis toujours. Et pas moins sinon ça ne vaudra rien. Nous nous reconnaîtrons dans une amitié vieille de cent mille ans. Et nous en pleurerons. Ce sera encore l’été. Tokyo en été. Alors évidemment les cafards. Il y aura des bars dans lesquels je n’entrerai pas, mais devant lesquels je repasserai plusieurs fois. Et puis des rues, encore des rues. Et il faudra bien que je trouve des ruses pour refuser toutes celles qui m’étaient si familières, les rues d’hier. Cette fois j’irais là où je ne vais jamais. J’irai là où je ne veux pas aller. Pour te rencontrer.

Les regards pourraient bien suffire pour se comprendre, mais généralement ne suffisent pas pour se trouver. Affligeante problématique. Il me faudra trouver l’interprète qui rêve de moi. Et pas moins sinon ça ne vaudra rien. Le projet quant à lui est irracontable. Proche de la folie. Certainement. Combien de fois j’ai bredouillé, à chaque fois plus maladroit. Kikoeru ? Ça veut dire est-ce que tu entends ? Tout est dit. Pourtant à chaque fois il faut en rajouter, expliquer, développer, rassurer surtout. Toujours rassurer, moi qui ne suis pas rassurant. L’interprète est la clé. Mais le problème de l’interprète est qu’il (ou elle) manque de confiance en lui (en elle). Il ou elle accepte le job uniquement parce que c’est un job… Un peu plus original que les autres jobs.

La vraie question que l’interprète me pose parfois c’est, pourquoi faites-vous cela ? Et là je suis perdu, au fond de moi je comprends que nous ne pouvons pas être sur la même longueur d’onde. Parce que c’est évident. Je fais cela parce que c’est évident. Je devrais répondre : et vous, pourquoi ne faites-vous pas cela ?

Questionner le monde à propos des chemins qui nous rapprochent de nos rêves. Beaucoup sont incapables de concevoir qu’ils portent un rêve en eux. Un rêve. Qui demande à se réaliser. A nous réaliser. C’est ce que je cherche à savoir. Peut-être qu’en cherchant ensemble nous arriverons à accepter nos présences multiples, et non plus à simplement nous tolérer mais à nous souhaiter. Et pas moins sinon ça ne vaudra rien.

Mais ça n’a jamais marché. Avant je passais des mois à organiser mes séjours japonais, en prenant des contacts, avec des échanges de mails, de longues explications, noter des dates et des heures, imprimer des plans de rendez-vous, et malgré tant de choses réalisées, ça n’a jamais fonctionné.

L’interprète peut-il rester neutre ? J’ai le souvenir en 2009 d’une interprète que j’agaçais terriblement avec mes prétentions de faux journaliste borné, elle me disait que je devrais plutôt m’intéresser à des personnalités du monde artistique, mieux préparer mes dossiers de presse, connaître mon sujet … Mais mon sujet n’est passionnant pour moi que parce qu’il ne m’est pas connu. Quelle grande leçon. Grâce soit rendue à cette jeune femme, qui de toute sa mauvaise humeur me résumait en deux ou trois mots, les longues réponses de mon interlocuteur. Cette peste m’aura fait comprendre l’essentiel. Il suffit que nous soyons face à face, que nos respirations s’accordent et que nous ayons le temps. Ne rien presser. Il suffit que je rencontre la personne qui veut me rencontrer… Pas moins sinon cela n’aura pas de valeur.

Désorganiser le monde donc et essayer d’apprendre.

IZAKAYA

Comment s’appelait cette jeune femme. Ma mémoire laisse filer les contours de son visage et même le son de sa voix. C’est curieux les bribes qui nous restent. On s’en arrange finalement. Il nous suffit de savoir que les choses ont été vécues par nous pour qu’une image même floue suffise à notre bonheur. A chaque fois qu’on se repasse le film la mémoire se de-pixellise. Son prénom m’échappe de plus en plus souvent maintenant. Je le retrouve tout de même, lorsque je n’y pense plus.

Kazuyo était assise au comptoir de ce bar dès le premier jour où j’en avais franchi la porte. Dans mon souvenir c’était un soir de pluie et un soir de juin. J’avais hésité à entrer dans le bar, j’étais passé devant la porte deux ou trois fois avant de trouver suffisamment de courage pour aller m’asseoir au milieu des habitués. Ils étaient assis sur des tabourets hauts devant le comptoir. La salle était grande mais aucun client n’utilisait les tables. 

Le patron m’avait salué et aussitôt indiqué où m’asseoir. A côté d’elle justement. Parce qu’elle parlait un peu anglais. J’en étais ravi. Derrière nous dans la salle des statues en plâtre d’Elvis Presley et de Marilyn Monroe donnaient l’ambiance. Il y avait une lumière crue dans la salle et une Harley Davidson rutilante au beau milieu, enfin il y avait une moto, j’imagine qu’il s’agissait d’une Harley.

Au-dessus du bar un écran jouait chaque soir des films américains en noir et blanc avec Marilyn sous l’œil nostalgique des clients du bar. J’avais pris l’habitude de finir mes journées dans ce bar, j’y restais en général jusqu’ à la fermeture, vers deux heures du matin. Ensuite, elle et moi quittions le bar ensemble, elle avec sa bicyclette qu’elle poussait à pied pour marcher à mes côtés. Je me demande bien de quoi nous parlions, ivres d’alcools en tous genres. La plupart du temps nous ne parlions pas.

Ces souvenirs me laissent une grande nostalgie. A cette époque je guettais vivement la moindre intention féminine à mon égard. Certains soirs lorsque j’arrivais au bar avant elle, le patron faisait déplacer les clients pour qu’ils laissent un tabouret libre juste à côté du mien en attendant l’arrivée de mon infirmière, car elle était infirmière. Elle me parlait de son métier, de ses journées difficiles dans une maison de retraite, de la méchanceté des vieux parfois. Je me souviens aussi qu’un soir, entre deux cocktails elle me dit qu’elle avait confié à sa mère qu’il lui arrivait de parler dans un bar avec un français certains soirs,  elle ajouta que sa mère n’avait pas compris pourquoi elle parlait avec un français. Mes bribes de mémoire ont gardé précieusement le petit pincement de fierté qu’elle m’avait procuré avec ses mots.

Le patron du bar était un phénomène. Pendant sa jeunesse il s’était enrôlé dans la légion étrangère et avait transité par Bordeaux. Il avait aussi été acteur de théâtre de Nô. Lorsqu’il racontait ses souvenirs de théâtre ou de légionnaire tous les clients assis au comptoir écoutaient avec ferveur et riaient aux éclats. Parfois il me prenait à témoin pour que je valide un de ses souvenirs à propos de la culture française. Enfin il était mystérieusement envoûté par la culture américaine des années 50-60.  Ce qui à mes yeux restait une énigme. Je le savais cultivé ouvert sur le monde mais qu’il puisse succomber à un univers aussi kitch me laissait perplexe.  Il avait la carrure d’un sumo. Il était large avec un ventre énorme, bougeait à peine derrière son comptoir. Chaque déplacement semblait lui coûter et il essuyait souvent son visage en sueur avec une petite serviette éponge blanche.  Il était chaque soir secondé par deux frêles jeunes filles, fardées et costumées étrangement. L’une était de style gothique punk avec le teint livide, les cheveux violets, les lèvres noires, des bracelets cloutés et piercing, l’autre était de style soubrette, porte-jarretelles blanc et mini-jupe avec petit nœud dans les cheveux, pommettes roses et grands cils. Elles me souriaient comme deux enfants candides en remplissant mon verre de vodka puis se remettaient en position à gauche et à droite du patron. Elles demeuraient ainsi debout, bien droites, les mains derrière le dos et silencieuses. Ces deux assistantes étaient une énigme de plus à mes yeux, elles me fascinaient et me faisaient vaguement songer à deux poupées sorties d’une vitrine. Les hommes assis au comptoir ne semblaient pas fantasmer sur ces filles, ou alors ils le cachaient bien. Je crois plutôt que chacun restait noyé au fond de son verre, c’est d’ailleurs ce qui m’attirait ici, me noyer.

Les heures passaient ainsi à l’écart du monde, et c’’est bien ce que chacun demandait dans un tel lieu, se tenir loin du quotidien, loin du boulot, loin de la famille ou loin de la solitude et pour certains, loin d’eux-mêmes, ce qui était bien mon cas.

Kazuyo me faisait goûter la cuisine de l’izakaya qu’elle picorait au comptoir en sirotant son verre de shochu. Quand elle commandait un potage, elle portait méticuleusement la petite cuillère de son bol jusqu’à mes lèvres, et me procurait, j’en suis certain, le même délicieux frisson qui parcourt le corps tremblotant de l’oisillon lorsqu’il reçoit la becquée de sa mère. Tout cela sous le regard faussement indifférent du patron et sur la musique de certains l’aiment chaud. Je garde une nostalgie de toutes ces soirées passées accoudé à ce comptoir en compagnie de tous ces gens. En fermant les yeux je peux m’imaginer que pour la plupart, ils y sont encore et que Marylin, Tony et Jack sont toujours aussi espiègles malgré toutes ces années qui sont passées.

LA PAUPIÈRE

« Les quelques traits qui composent un caractère idéographique sont tracés dans un certain ordre, arbitraire mais régulier; la ligne, commencée à plein pinceau, se termine par une pointe courte, infléchie, détournée au dernier moment de son sens. C’est ce même tracé d’une pression que l’on retrouve dans l’oeil japonais. On dirait que le calligraphe anatomiste pose à plein son pinceau sur le coin interne de l’oeil et le tournant un peu, d’un seul trait, comme il se doit dans la peinture alla prima, ouvre le visage d’une fente elliptique, qu’il ferme vers la tempe, d’un virage rapide de sa main; le tracé est parfait parce que simple, immédiat, instantané et cependant mûr comme ces cercles qu’il faut toute une vie pour apprendre à faire d’un seul geste souverain. » (Extrait de La paupière – l’empire des signes – Roland Barthes).

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Tout cela tiendrait donc à un petit détail. Glissé dans les interstices de nos jours. Il y a quelque chose à comprendre. J’en ai toujours eu la conviction. Et ce qui doit être compris doit être simple, il ne pourrait en être autrement. Car si cette chose était un tant soit peu compliquée, elle ne serait pas accessible à tout le monde et de ce seul fait elle ne serait pas valable. Une imposture. La chose essentielle doit être comprise par tous. Justement parce qu’elle est d’origine essentielle… Elle est sens.

Quelque chose se glisse dans les interstices et c’est presque sensuel un peu comme du Gainsbourg.

Nous étions sortis pour aller donner du pain aux canards sur le lac derrière la maison. Ma fille laissait trainer ses yeux aux pieds des gouttières sur le trottoir qui longe notre immeuble. C’est elle qui a vu le livre, l’a ramassé, me l’a tendu. Il attendait là dans un interstice. Le Guide Marabout du karaté par Roland Habersetzer. Quarante ans plus tôt j’avais fait de ce livre ma bible. J’avais donc quinze ans et je m’entrainais secrètement devant le miroir de ma chambre en copiant les petites photos noir et blanc, à des postures improbables. Mais la plus grande richesse de ce livre résidait pour moi dans la dernière page pleine de références bibliographiques… Le monde du Zen de Wilson Ross, les essais sur le bouddhisme zen du professeur Suzuki. J’avais commandé ces ouvrages à la petite librairie du coin sous le regard inquiet de mes parents. Les quelques photos de jardins de pierres et de moines en méditation m’attiraient vers le cosmos et je m’appliquais à lire et à relire les pages de ces bouquins sans rien y comprendre.

Le Guide Marabout du karaté depuis longtemps s’était sans doute perdu dans un déménagement. Et ce samedi matin, sur le chemin du lac aux canards, le voilà qui resurgissait devant mes yeux avec ses pages un peu jaunies et humides. Pendant que ma fille me souriait, ravie de sa découverte, me revenaient des images…

Mon souvenir le plus ancien, ce cours du soir de karaté dans le gymnase de la commune où nous vivions, avec des hommes en kimonos blancs qui crient fort en faisant des katas. Mon père et moi sagement assis dans un coin de la salle. Nous sommes terrorisés, mon père n’insiste pas pour parler au professeur et je n’aurais jamais le courage de m’inscrire dans ce cours, pourtant j’en rêvais.

Quelques années plus tard, nouvelle rencontre avec l’Asie. Le visage de Philippe. Il est vietnamien, ainé d’une famille de réfugiés boat people installés près de Nogent Sur Marne, et nous partageons tout autant les tables du lycée que la table familiale le midi lorsqu’il m’invite chez lui pour le déjeuner. Je découvre alors les saveurs de la cuisine asiatique, les baguettes de bois, les nouilles instantanées, et aussi le kung-fu qu’il avait pratiqué au Vietnam avant l’exode. Mais ce que je découvre surtout, sans en avoir conscience, c’est un tout petit détail qui va guider mes pas jusqu’à aujourd’hui : la paupière de l’Asie.

Les yeux de Philippe avaient ce pouvoir de me mettre en confiance, presque sous hypnose, je pense que je n’avais jusqu’alors rien vu de plus beau qu’une paupière bridée. Depuis, je n’ai eu de cesse d’aller à la rencontre d’hommes et de femmes asiatiques, les yeux de l’Asie me fascinent, c’est une image un peu facile, mais j’y entrevois une lueur au fond des ténèbres et loin de m’effrayer ces ténèbres me semblent familières.

Philippe et ses histoires de tigres et de dragons me fit donc tout naturellement dériver vers la Chine, d’autant plus qu’il m’ouvrait les portes d’une existence nouvelle, ce furent les cinémas asiatique du 13ème arrondissement entre National et Chevaleret qui jouaient des vieux films de kung-fu des studios de Hong-Kong, en version chinoise sous-titrée en vietnamien et re-sous-titrée de deux ou trois mots de français. Les salles de cinéma étaient remplies de familles et du nouveau-né jusqu’aux grands-parents chacun riait et criait à tue-tête en suivant l’action sur l’écran. Ensuite il m’entrainait dans les appartements des grandes tours de la Porte de Choisy où il allait prendre livraison de sacs pleins de nems et autres beignets de crevettes, fabriqués par les familles pour être revendus dans les boutiques de traiteurs. Je restais sur le pas de la porte à observer cette vie qui m’était inconnue. J’étais entouré de vieillards et d’enfants qui ne semblaient pas me prêter attention, mon oreille s’habituait à la musicalité de leur langue. Je courrais littéralement derrière Philippe. Il venait à peine d’arriver en France, mais il connaissait déjà les rues de Paris, les métros, les cafés, les mauvais coups et moi je n’étais jamais sorti de chez mes parents sauf pour courir les forêts.

Tout naturellement, je choisis quelques années plus tard de me passionner pour la chine. En fait à cette époque, le Japon était totalement absent de nos références. Cuisine inconnue, cinéma inconnu, littérature inconnue, du grand public évidemment. Pour la grande majorité des français, les asiatiques étaient tous des chinois…

Paris, onzième arrondissement, le Gymnase de la Cour des lions et le cours de kung-fu de cet extraordinaire professeur qu’était Jacques Chenal. Il n’y avait aucun asiatique dans son cours, évidemment. Mais l’esprit était bien au rendez-vous. Je me suis senti propulser au cœur de la forêt du monastère des moines du Shaolin. Je commençais enfin à rêver en grand format. Du Kung-fu de Jacques Chenal je suis passé ensuite à l’enseignement d’un autre professeur remarquable, Jean-Michel Fauvergue qui m’a tellement apporté, notamment en me donnant le goût et l’opportunité de l’enseignement, pour les tout petits et plus tard pour les adultes. J’ai suivi les cours de Jean-Michel pendant dix années.

J’étais sur un rail assez confortable, tout s’organisait pour que je m’installe au sein d’une fédération reconnue, un premier dan et puis un diplôme d’instructeur fédéral, pourtant à un petit détail près, il me manquait sans doute quelque chose. Peu après que je sois enfin devenu ceinture noire, je fis la connaissance, au Centre de la danse du Marais, d’un asiatique qui enseignait le tai-chi-chuan, au milieu des danseurs, chaque mercredi soir nous nous retrouvions de plus en plus nombreux à suivre son cours. Une petite salle sous les toits de Paris, des sonorités de tango et de hip-hop nous parvenaient des étages inférieurs alors que nous nous efforcions à l’immobilisme des arbres.

Le petit détail fut cette fois, non seulement la paupière de ce japonais qui nous regardait bien plus intensément que nul ne l’avait fait auparavant, mais également ses index qu’il pointait tranquillement vers nous, pendant qu’il nous faisait tomber avec grâce. Contre lui nous ne pouvions rien, dans cet exercice bien connus du tai-chi, la poussée des mains, il excellait avec malice en nous souriant, nous invitant à donner tout ce que nous avions pour tenter de le déséquilibrer. Puis, constatant notre essoufflement il avançait juste un index dans notre direction et nous tombions à la renverse, heureux d’être les témoins de ce que d’autres ne croyaient pas être possible.

Avec Uemura senseï, nous rêvions en très grand. En fait je peux même le dire ainsi, nous avons été conduits aux portes de nos rêves. Tous. Boxeurs, karatekas, aïkidokas, danseurs, thérapeutes … Peu importait notre histoire ou notre appétit, il prenait la suite et nourrissait la demande de chacun. Notre histoire, étonnamment trouvait une suite dans la sienne. Il y avait bien évidemment de notre part, beaucoup de fantasmes dans tout cela, mais cet homme fut mon maître, je n’en douterai jamais, ma vie a basculé à son contact, il n’a jamais cherché à m’asservir, il m’a rendu libre en aiguisant mon regard sur le monde. Notamment sur le monde des arts martiaux… Nous apprenions avec lui le Tai-chi-chuan et aussi le I-chuan, ensuite après quelques années de préparation à étudier le mouvement dans son essence il nous enseigna le Ju-Jutsu, le Ken-Justu et le iaï-jutsu. Tout cela je l’écris comme autant de souvenirs qui me font sourire, il va sans dire que mon niveau dans ces domaines, bien que j’y mit toute mon énergie, n’aura jamais été remarquable. Mais quand bien même mon niveau était médiocre, j’ai rencontré tant de belles personnes, j’ai goûté, j’ai vu, j’ai écouté et parfois même j’ai compris quelques détails … 

Je fus donc remercié par les dirigeants de la Fédération qui me suspectèrent plus ou moins d’appartenir à une secte dirigée par un gourou japonais. Je perdis mes cours de kung-fu et de tai-chi mais quelques-uns de mes élèves me suivirent tout de même dans les jardins publics parisiens où je continuais hiver comme été à enseigner. J’étais à mon tour devenu un instructeur. J’en prenais la responsabilité et j’y pensais souvent. Parfois avec arrogance, parfois avec inquiétude. Certains de mes élèves m’auront suivi dans mes cours pendant près de vingt années.

J’ai suivi l’enseignement de Uemura senseï près de quinze années, intensément, avec passion, c’est à dire du lundi matin au dimanche soir, en fait je ne vivais que pour cela, ne pensais qu’à cela, et j’ai dû, maintenant que j’y pense, saouler pas mal de gens avec cette obsession. Ensuite, tout naturellement, l’occasion s’est présentée d’aller rencontrer le maitre de mon maitre, au japon. A cette époque également, une autre rencontre fut significative pour moi, l’école du Kinomichi de Maitre Noro Masamichi. Le Dojo de la Fontaine dans le 10eme arrondissement et le sourire ô combien célèbre de Noro senseï. Il passait beaucoup de temps pendant ses cours à demander à ses élèves de s’offrir les uns aux autres leur plus beau sourire. Il fallait sourire, et peu importait notre état d’âme, il fallait sourire large, immense. Il enseignait à nos cœurs le sourire.   

2001, première rencontre avec le japon et avec l’enseignement de l’école du Shinbukan de Kuroda senseï. La claque. Et surtout ce sentiment d’avoir enfin accosté sur la terre promise. Le Guide Marabout du karaté était bien loin de moi, du moins dans les techniques qui m’étaient enseignées. Pourtant, à aucun moment auparavant je ne m’étais approché de si près de ces énigmatiques dernières pages du livre, cette fois j’étais bien au pays du bouddhisme zen.

A Tokyo j’allais donc dans les dojos. J’aimais la solennité de ces espaces dépouillés d’accessoires. Le jour je m’entrainais au sabre et la nuit je m’entrainais aux alcools forts. Ce fut une période étrange où il me suffisait de changer d’habits pour flirter avec deux mondes opposés. Puis les dojos commencèrent à m’ennuyer et les bars de nuit aussi d’ailleurs. Je ne trouvais finalement le repos de l’esprit que dans les jardins publics tokyoïtes ou les cimetières. Le monde des arbres a toujours été pour moi un monde intermédiaire, une zone qui permet la transition. J’ai donc remisé mon attirail de samouraï qui me pesait depuis bien longtemps et me suis assis sur un banc sous les cerisiers. Je savais que j’en avais définitivement fini avec cette recherche effrénée du mouvement parfait. Quelque chose en moi en avait décidé ainsi. Alors a commencé une période de bonheur tranquille et d’observation d’une nouvelle route possible.

Dans les parcs j’étais magnétisé par les visages des enfants. J’essayais assez maladroitement de les saisir en photo tout en restant discret pour ne pas inquiéter les mamans. Le petit détail me séduisait toujours autant. Les visages de ces gosses avec leurs paupières bridées me faisaient fondre. Il est fascinant de réaliser qu’il n’est besoin que de reconnaître un chemin pour que ce chemin se déroule sous nos pas. Il n’y a pas d’efforts. Pour l’écrire autrement, nous reconnaissons le chemin qui nous reconnaît… J’ignore si je vivrais une autre période dans ma vie où ces conditions seront à nouveau réunies, mais cette fois-ci, miraculeusement j’y étais.

Ensuite, mon enfant est née. Elle est née de l’idée de l’enfant. Elle est née de la douceur de toutes ces paupières qui m’ont caressées.

Nouvelle rencontre avec l’Asie. Et quelle rencontre ! Je ne me lasse pas de regarder les yeux de ma fille, ce petit détail qui maintenant dans mon quotidien prend tout son sens. C’était mon chemin, quand j’y pense je comprends qu’il s’était annoncé au tout début, mais la somme d’expériences nécessaires pour apprendre à décrypter en quelque sorte un langage dont nous n’avons pas l’habitude est déroutante.

Aujourd’hui tout est calme, parfois un peu trop. Depuis quelques années, ma respiration est devenue un problème. Le corps demandait quelque chose. J’ai donc rejoint le groupe de zazen du Centre Assise à Paris. J’avais depuis fort longtemps eu l’occasion de lire les écrits du Père Jacques Breton, notamment lors de son hommage au grand Graf Dürckheim. Le Père Breton avait laissé en moi ses paroles qui m’avaient touchées. Mais j’ignorais tout de son groupe de méditation. Je les ai rejoint au dojo de la rue Quincampoix cette année, discrètement. Mais là aussi, il en aura fallu des années avant que je n’ose la pousser cette porte. Il aura fallu presque quarante années. Je ne sais pas pourquoi. Pour moi le zen était purement et exclusivement attaché au visage du japon. Mais bien évidemment qu’il l’est, même si ce groupe est composé uniquement de visages occidentaux, le zazen est authentique.

Le Père Breton est parti cette année. Je n’aurais pas eu le temps de le rencontrer, mais en m’asseyant au milieu de ses amis je sais qu’il est bien là. Alors je m’assois en zazen pour de vrai, j’ai encore quinze ans pour de vrai et je suis assis sur le sol et j’ai mal aux jambes. Aujourd’hui et après toutes ces pérégrinations, je rejoins les dernières pages de mon précieux Guide Marabout du karaté. Pendant l’assise mon silence ressemble le plus souvent à un brouhaha incessant sous mon crâne, mais je continue tout de même, car tout autour de moi, j’ai le sentiment d’être encouragé par des milliers de paupières attentionnées qui me font comprendre que le chemin se déroulera sous mes pas tant que j’aurais l’envie d’avancer.  

POÉTIQUE DE LA VILLE #2 (PIERRE SANSOT)

La ville, qui s’est vidée des regards humains mais qui demeure habitée par la présence humaine, attend et entend. Elle ne nous dit rien, elle ne nous approuve, ni ne nous blâme ni ne nous console. Elle se contente, ce qui n’est pas peu, d’être ce silence qui appelle le sens. Elle apparaît comme le lieu ultime de nos passions, de notre salut ou de notre perte – dont, de toute façon, nous serons responsables mais qui ne pouvait advenir qu’en sa présence. (extrait)

Extrait de cet incroyable livre qu’il faut (re)découvrir sans tarder : Poétique de la ville de Pierre SANSOT aux éditions PAYOT.

 

4026

Cette préfecture a reçue la certification Marianne pour son accueil, lors de la dernière enquête de satisfaction 77 % des usagers se sont prononcés satisfaits de l’accueil.

Un simple SMS sibyllin nous aura conduit ce matin devant les grilles de la Sous-préfecture de Torcy. Deux mois auparavant, j’avais dû livrer à peu près 2 kg de photocopies en échange de ce maigre SMS.

Je remarque seulement maintenant le panneau d’affichage près de la porte et qui stipule en lettres majuscules qu’AUCUNE information n’est plus jamais donnée à l’accueil. Qu’il faut impérativement envoyer un courriel pour avoir le moindre renseignement. Que l’adresse courriel est disponible à l’accueil…

Mais, il y a la porte. La grille de la prison. Sauf que c’est nous qui sommes enfermés à l’extérieur. Le monde libre semble être le territoire des fonctionnaires, de l’autre côté de la haute grille; Je sors le titre de séjour provisoire de ma compagne, elle se tient comme elle peut à mes côtés. Nous sommes bousculés par des hommes et des femmes qui veulent expliquer leur cas personnel au cerbère de la porte. Tous parlent en même temps. Les voix s’échauffent. Une femme se met à pleurer.

Le cerbère me gratifie d’un regard en fronçant les sourcils, il identifie de loin mon papier et aussitôt me lance en prenant soin d’articuler : Regardez le panneau d’affichage ! Il dit cela comme s’il parlait à un débile et en nous tournant le dos : Regardez le panneau ! Je n’ai même pas le temps d’envisager une première syllabe qu’il s’éloigne tranquillement.

Résigné je me plante à nouveau devant l’affichage. Qui ne m’en dit pas plus. Je peste devant les grilles quand un deuxième cerbère arrive et me demande de lui montrer ce fameux SMS sur mon tout petit téléphone, avec ce soleil du matin qui nous flashe, et moi sans lunettes qui ne voit rien sur le minuscule écran, et ces gens qui nous passent devant, pour se glisser par le tout petit espace que le cerbère entre-ouvre avec suspicion, et moi je cherche dans mes messages ce p… de message qui nous a prévenu que le nouveau titre de séjour de ma compagne était prêt et que je ne retrouve pas avec ce soleil. Enfin. Je montre le téléphone au nouveau cerbère qui me dit qu’il ne voit rien… mais il me fait signe d’entrer tout de même.

Notre ticket porte le numéro 4026 … Déjà le chiffre n’est pas rassurant. La longue attente commence dans une étrange lumière blafarde qui semble faire peser encore plus de soupçons sur l’ensemble des participants. Néanmoins nous sommes dans la place et comme tant de fois depuis maintenant sept ans, je regarde encore tous ces visages venus des quatre coins du monde, c’est le seul moment dans cette épreuve qui me donne du réconfort, à chaque fois j’y vois, peut-être par contraste, une certaine tendresse qui relie les peuples. J’y vois la dureté d’un service public qui a hérité d’un nom fantasmé, un peu comme on hérite d’un blason dont on est fier mais dont on ne connaît plus l’histoire. Une fois à l’intérieur du château on peut apercevoir ceux qui sont encore dehors et tentent désespérément d’obtenir ce fameux service au public. Un jeune chinois s’énerve au guichet 23, il accompagne sa mère je pense. Il dit qu’il va faire appel à un avocat. Le cerbère le plus musclé vient le prier de sortir immédiatement en élevant la voix. Et devant tout le monde ils sont reconduits jusqu’à la porte, lui le jeune homme costumé avec sa vieille mère toute tordue.

Que peut-on lire à cet instant dans les regards de tous ces gens, les nuages au ciel qu’ils ont quitté, les rues d’un village qu’ils ont aimés et dans les cris des bébés des histoires à raconter. C’est alors seulement que je remarque Marianne qui me sourit…

FAMILLE SYRIENNE

Il y avait comme tous les soirs des gens qui se croisaient, se bousculaient, se pressaient de rentrer chez eux, et les couloirs souterrains de la gare RER des Halles étaient étrangement silencieux malgré tout, chacun se tenait enfermé dans ses pensées, course contre la montre, journée qui finit, tout ce qu’il reste à faire, soirée maussade, et puis, à droite et à gauche, assis par terre, ici une femme et un enfant, là un couple et deux enfants, là-bas encore un couple et une enfant… J’ose à peine les regarder, parfois je leur jette des regards de haine, parce qu’ils sont encore là, ils font que chacun de mes jours se ressemblent, ils sont assis à la même place tous les jours, comme moi qui passe là tous les jours, pourquoi ils ne s’en sortent pas autrement ? Me renvoient-ils la même question ? J’enrage, j’accélère le pas, comme les autres, tout juste qu’on ne les écrase pas. Ils font crier leurs enfants, ça n’a pas plus d’effet. Leurs enfants crient dans notre direction, leurs enfants crient sur nous. Et nous baissons un peu plus la tête. Comme lorsque nous étions enfants. Petite voix de petite fille, famille syrienne, et alors ? Elle tient son bout de carton où l’on peut lire, famille syrienne, et elle s’adresse à la foule qui lui arrive dessus, petite fille, petite pomme, sacré début dans la vie, chaque jour, des millions de gens la traversent sans l’écouter, quand elle n’en peut plus de crier elle s’assoit sur le sol et le père ou la mère reprend la litanie.

J’étais emporté par tous les autres. On s’emportait mutuellement, on faisait corps pour affronter le long couloir, évidemment chaque soir l’obstacle se représente, alors on connaît, on ferme les écoutilles, les yeux, le cœur, on bande les muscles, le corps se raidit, c’est pas notre histoire, c’est pas la mienne en tout cas. Petite fille, petite pomme, vas-tu te taire ?

Et puis quand je passais à son niveau, mes yeux ont rencontré le regard de la mère assise par terre. A ses côté il y avait un grand sac en plastique qu’elle a promptement refermé d’un geste pudique, parce que le monde des gens dressés pouvait regarder leur maigre trésor. Et cela elle ne le voulait pas. En fermant le sac j’ai vu son regard se durcir. Mais j’étais déjà passé. Un peu plus loin je me suis arrêté. Son regard était encore dans mes yeux. J’avais honte de revenir sur mes pas. C’est à dire à contresens du flot. Je ne pouvais plus bouger en fait. Mais pour une fois je suis tout de même revenu sur mes pas et j’ai donné une petite pièce. Peut-être bien que  je voulais juste revoir le regard de la mère. Et j’ai été surpris que cette pièce ait du sens pour moi. Pour une fois.

Parce qu’on a beau m’expliquer, me montrer, me supplier, qu’ils ont fui une guerre, qu’ils avaient un pays, avec des amis, avec des envies de pas aller à l’école, avec des fruits sucrés et des histoires de famille, et des envies d’ailleurs, et des rêves plein la tête,  jusqu’à ce couloir en courant d’airs du RER des Halles. Tout cela ne colle pas avec mon histoire et en plus c’est inacceptable. En fait c’est cela. Inacceptable sauf que parfois, rarement, quelque chose fait que nous acceptons… C’est à dire, nous acceptons de faire partie de la même histoire. Non, ce n’est pas ça … Nous acceptons que nos histoires se rencontrent. Petite fille, petite pomme, vas-tu te taire ?

VARIATIONS POUR UN ÉTÉ (5)

Le train de Pema roulait déjà vers le sud, nous laissant un peu solitaires, lorsqu’une vieille connaissance nous interpella aux abords des quais de la Gare d’Austerlitz. Corto avait fait le voyage jusqu’à nous, sans doute pour nous aider à imaginer nos propres chemins et ainsi traverser l’épaisse brume qui enveloppe nos routines. Décidément, les aventuriers se succèdent dans mon été et je ne m’en lasse pas. Alors petite visite de l’expo qui s’est installée du 29 juin au 31 octobre 2017.

 

 

VARIATIONS POUR UN ÉTÉ (4)

Quelque chose a changé. Je penserais dans un premier temps à la couleur du ciel, sans doute aussi à la couleur de l’air et sans doute encore parce que le temps d’un battement de paupières qui aura duré trois jours, j’ai retrouvé l’usage de mes yeux. Sans avoir rien vu venir, grâce à une amie qui m’a demandé un petit coup de main,  je me suis retrouvé à Roissy Charles de Gaulle sous le panneau des arrivées à guetter un vol en provenance de Delhi.

A quelques heures à peine, les rues pavées de Belgique, la douce lumière des plages du nord et aussi les cinémas du Quartier Latin et je n’oublie pas la voix de Claude à la terrasse d’un café du Boulevard de La Villette qui me dit que les individus susceptibles d’être intéressés par nos travaux respectifs ne sont que des individus isolés, qu’il n’y a rien qui les rassemble. «Comment les trouver ? Comment les localiser ? Quelle étiquette leur donner ?  Ca pourrait être la petite fille là-bas ou bien le type au comptoir, ça peut être n’importe qui en fait.» Et Claude d’ajouter  «Nous sommes des marginaux dans ce que nous aimons faire, le seul point commun des gens qui nous lisent et qui s’intéressent à nos travaux c’est leur état d’esprit.»

Un état d’esprit donc.

Roissy Charles de Gaulle direction Paris Belleville. Une nonne tibétaine est assise sur le siège passager de ma voiture et je trouve cela parfaitement satisfaisant. A voix basse elle récite une prière pendant que j’amorce le virage qui va nous jeter sur l’autoroute. J’avais oublié le Tibet depuis que le Japon avait débordé sur mon quotidien. Mais le Tibet pourtant… Les romans d’Alexandra David-Neel qui m’avaient fait tant rêver.

Pema Zangmo vient chaque année en France pour y trouver des donateurs qui l’aideront dans ses projets. C’est une bâtisseuse, de monastères et d’écoles pour les jeunes moines, on le voit sur les photos du site internet dédié à ses projets, elle travaille sur les chantiers, avec les ouvriers mais elle doit aussi se bouger pour amener les capitaux. Elle me dit que c’est à peu près vers 1966 qu’elle a débuté ses premiers chantiers. Je lui demande à la fin de notre dîner pourquoi elle fait tout cela encore aujourd’hui à l’heure de ses quatre-vingt et quelques printemps ? «Pour le bénéfice des autres.»  répond t-elle.

Un état d’esprit donc.

Deux jours plus tard, ravis nous l’accompagnons jusqu’à la gare d’Austerlitz où un train l’emmène vers le monastère Dhagpo Kagyu Ling en Dordogne. Ma fille a manifesté l’envie de la rencontrer et j’ai été  très surpris car je n’avais pas raconté grand chose à mon retour de l’aéroport. Mais elle insiste «Demain matin tu promets que tu ne pars pas sans moi !»  «Mais tu sais que nous devrons nous lever à 5h30 ! Est-ce que tu pourras ?» En fait oui, d’ailleurs elle n’a pas dormi du tout cette nuit là.

Et c’est une journée lumineuse, je sens que nous sommes portés par l’énergie de Pema. A commencer par ma fille qui reçoit un nouveau nom «Karma Drölma» sans oublier l’agent de la gare d’Austerlitz qui se voit attribuer un cordon de bénédiction rouge au poignet. Et je vois au sourire qui éclaire son visage que rien ne pouvait lui procurer plus de plaisir aujourd’hui. Les gens que nous croisons dans la gare sont tous pressés car c’est l’heure de pointe, les visages sont fatigués et un peu énervés, je saisis tout de même leur regard au passage de la chaise roulante où est assise la nonne. Il me semble bien y déceler une poussière d’étincelle qui fait briller leurs yeux. Sans doute est-ce la couleur de la robe de Pema, ou la résolution qui se lit sur son visage, quelque chose se fait reconnaître de tous, quelque chose d’identifiable par nous tous, dont nous sommes familiers…  

Mon amie m’explique que la nonne restera quelques jours en Dordogne mais ira ensuite vers d’autres destinations en Europe pour sensibiliser différents publics à sa cause. Peut-être la reverrons-nous à son retour à Paris début septembre.

Nous sommes à nouveau dans ma voiture en direction de notre banlieue. Nous sommes épuisés. Je regarde la route et cette pensée me vient : quelque chose a changé. 

Karma Drölma s’est endormie sur la banquette arrière.

Le site officiel de Ani Pema est ici : http://lamapema.org/

 

VARIATIONS POUR UN ÉTÉ (3)

A peine débarqués à Bruges, nous allons boire une bière dans le même café suffisamment éloigné des rues touristiques pour préserver une relative intimité à ses habitués. C’est un quartier pour vivre, pas de boutique de dentelles, encore moins de chocolats. En général en poussant la porte nous sommes accueillis par quelques secondes de silence avant que les conversations ne reprennent. 

Découvert à Bruges. Dans une galerie d’art près du musée Groeninge. Pour se mettre à l’abri de la foule et aussi pour se délasser les yeux de tous ces murs de briquettes rouges. Le délire de l’artiste Belge Stéphane Halleux. De ses personnages construits à partir de petites pièces de métaux rouillés ou de vieux appareils électriques hors d’usage émane une telle force qu’on les croit facilement capables de s’animer. Les corps et les engins recréés par l’artiste avec des éléments que notre mémoire parvient encore à identifier ( mais pour combien de temps ? )  nous sont si familiers que notre imaginaire reconnaît sans hésitation aux ailes le pouvoir de voler, aux roues la possibilité de rouler et aux cadrans le devoir de mesurer, même les boutons doivent bien avoir de réelles et surprenantes fonctions !

 

« Ce ne sont pas les enfants qui sont distraits à l’école, c’est l’enseignement qui distrait les enfants de leur imaginaire naturel »  Extrait du superbe livre : Sculptures aux Editions Méconium Artworks et Stéphane Halleux. Pour les photos j’ai eu l’envie de photographier quelques pages du livre acheté  à la galerie, ce livre sera mon unique souvenir de Bruges finalement, et j’ai choisi de retravailler toutes les photos pour les présenter à ma façon. Pour en voir plus et beaucoup plus, allez donc jeter un œil au site officiel de l’artiste :

Le site officiel de Stéphane Halleux 

 

VARIATIONS POUR UN ÉTÉ (2)

Retour du pays Flamand. En fait d’imprenable bastion, sur la plage de Blankenberge nous n’avons réussi qu’à creuser un misérable trou dans le sable mouillé dont nous nous sommes vite lassés elle et moi pour aller sauter dans les vagues. Et c’était bien.  Je marchais sur les pavés de Bruges à la recherche de la photo qui résumerait mon existence et je me rappelais avoir tant de fois séjourné dans cette ville, il y a presque vingt-ans. Je n’ai pas été foutu de retrouver dans mes souvenirs quels avaient été mes bistrots favoris, où m’étais-je assis le plus souvent, qu’est-ce que j’y avais fait de mes journées … Et c’est pour moi un véritable mystère. Un voile s’est fermé.  Je pense que je devais marcher du matin au soir comme je l’ai toujours fait partout. C’était une époque de douleur. j’étais venu m’enfermer dans cette cité pour avoir mal.

Comme cette vie est mystérieuse. A peine deux années en arrière et il y avait Katatsumuri et nombre de visages et de lieux qui m’étaient habituels. Aujourd’hui je me réveille et je m’endors chaque jour dans une forteresse de silence. Aujourd’hui encore je traverse avec délectation une zone aride avant la prochaine floraison.

Retour à Paname donc, et encore une fois je suis retourné voir le film d’Agnès Varda et de JR. J’entends souvent les gens me dire qu’ils sont incapables de regarder deux fois le même DVD … D’autres sont incapables de lire deux fois le même livre… Je ne sais jamais quoi répondre tant leurs mots me sont incompréhensibles. Aujourd’hui j’ai réfléchi à la question : leur semble-t-il  impensable d’aller visiter deux fois le même ami ? Evidemment si on considère les films de l’été qui sont à l’affiche …

D’ailleurs j’y ai emmené une amie. J’ai encore adoré la scène de collage de la photo de Guy Bourdin sur le bunker. J’ai adoré la voix d’Agnès lorsqu’elle parle de ses morts. La mer en une nuit avait lavé le bunker et emporté la photo. J’ai pensé au château de sable que j’aurais pu faire avec ma fille. Nous aurions dû insister tout de même.

photo extraite du film –  Visages, Villages  – d’Agnès Varda et JR.

VARIATIONS POUR UN ÉTÉ (1)

Finalement et en fait, plus d’une année sans fumer. Mais il serait plus exact d’écrire, sans fumée. Je pensais à cela ce matin en remontant la rue St Denis en direction de la Seine. Je pensais encore aux chansons de Yves Simon. On fumait des Gauloises bleues, qu’on coupait souvent en deux … C’est la fumée que nous désirons plus que tout, n’en déplaise aux chimistes et aux moralistes et peut-être aussi le partage de la fumée. Et d’ailleurs tous ces gens avec leurs pitoyables pipettes à vapeur, enlevez leur la fumée et vous verrez …

Dans les rues du quartier des Halles, des femmes allument une cigarette en sortant du métro. Il est tôt, premiers rayons de soleil du matin. Certaines sont seules enfermées dans leurs pensées. Elles fument un morceau de vie et inspirent la fumée qui vient de se mélanger à l’air qui les entoure et à la crasse sur les murs et aux fruits pourris dans le caniveau. Elles fument tout cela en même temps et elles s’en délectent. Avec abandon, sans y réfléchir plus que ça.

Je les envie. Malgré tous ceux qui nous félicitent d’avoir su arrêter de fumer… Seulement par manque de courage et nul besoin de s’en féliciter. Alors arrêter de fumer pourrait être un manque de courage ? Inutile d’en dire plus.

Demain nous partirons pour Bruges, la vieille Flamande. Avec, comme  pour tous les papas du monde, l’envie  incontrôlable de faire des châteaux de sable avec ma fille sur les grandes plages du nord. Parce que la vague le balayera. Construire ensemble des fortifications avec du sable mouillé, de grands fossés tout autour et aussi des remparts, les décorer avec des coquillages.  Elle va adorer.

L’idée était de traverser le Jardin du Luxembourg pour y faire six photos sous une lumière crue. Pas une de plus. Juste avant j’ai déniché en occasion le livre magique que j’espérais tant trouver aujourd’hui, un album de photos de Saul Leiter – Early Color. Et ensuite je me suis trainé jusqu’à Montparnasse  pour y voir le nouveau film d’Agnès Varda Villages, Visages ou le contraire. Mais il n’y était pas. Malgré les nombreux cinémas du quartier, sur les affiches seulement l’insipide pâture habituelle, les éternels navets de l’été qui donnent à tous l’impression d’être vraiment en vacances ça fait tellement du bien de ne pas penser murmurent-t-ils en essayant de vous convaincre.

Retour aux Halles et le film est bien là.

Je garde en mémoire les larmes d’Agnès lorsque lui vient le souvenir de Jacques Demy. Si longtemps après. Comme J’aurais aimé voir ce film avec ma fille. Lui montrer que la poésie seule est la clé de nos serrures. En fait six photos c’était encore trop et je n’en ramène qu’une et encore elle n’est pas complètement de moi…

 

J’ENTENDS LE LOUP… ET LES CIGALES CHANTER

Tout d’abord il faisait chaud. Cela à l’air anodin mais l’intervieweur sous la chaleur n’est pas le même qu’en milieu tempéré. Il est généralement de mauvaise humeur, vite découragé et ses questions semblent émaner d’un puits sans fond au-dessus duquel par ailleurs on n’a pas la moindre envie de se pencher. Je n’échappais pas à la règle.

Mais j’avais envie d’interviewer Miki.

L’envie s’était imposée à moi doucement au fil des jours. Cet été-là j’étais venu à Tokyo avec deux ou trois pistes en poche, mais qui finalement ne s’étaient pas concrétisées en interview. Aucune rencontre ne se faisait, les jours passaient, je ravalais mes questions en déprimant dans les rues étouffantes. Quelque chose avait changé. J’avais dissout une association, j’en avais créé une nouvelle. Quelque chose avait changé mais je ne savais plus comment agir.

Je ressentais une colère nouvelle à l’encontre des japonais en général. Ils me sortaient par les yeux. Dans les fast-foods j’observais souvent les employés des bureaux dès les premières heures du jour,  ils restaient là, inertes, le regard épuisé devant l’écran de leur téléphone. Quelques heures plus tard des hordes de jeunes mères avec bébés et poussettes roulaient avec nonchalance vers les pâtisseries des centres commerciaux, toutes coiffées du même canotier très tendance, donnant à la scène des parfums de club de vacances. J’errais souvent en solitaire dans les rues, à la recherche d’une belle âme, c’est-à-dire un homme ou une femme dont le quotidien me prouverait qu’il existe d’autres chemins que ceux qui conduisent invariablement les foules vers les temples de la surconsommation.

Elle m’avait parlé de son grand-père. Nous étions attablés dans un petit restaurant d’Ebisu. La nourriture y était simple et délicieuse. J’avais abordé le sujet de la cuisine macrobiotique, qui n’intéressait jamais personne lorsque je tentais d’en parler avec un japonais, mais à ma grande surprise elle me dit que son grand-père détenait un manuel de cuisine macrobiotique qu’il pratiquait assidûment. Et que ce livre était maintenant à elle.

Alors nous avons parlé de la famille. Des chemins dont nous héritons, des chemins que nous poursuivons bon gré mal gré… Et quelques jours après, je n’avais plus aucun doute, c’est Miki que je voulais interviewer.

Son parcours est atypique. J’ai aimé l’entendre se souvenir de son enfance, et j’ai pensé que les directions nous sont données très tôt et qu’il nous appartient si nous en avons la force, de les contredire ou pas …

Miki a hésité avant de me donner son accord pour publier l’interview. Tout d’abord elle m’a demandé si cela me gênerait de ne la publier qu’en français… Nous avons échangé encore beaucoup de mots, les mois passaient, j’imaginais que j’avais définitivement perdu cette interview. Mais elle réfléchissait au sens de tout cela. C’est la première fois que je suis confronté à une réflexion sur la portée des mots enregistrés au cours d’une interview. C’est une problématique spécifiquement japonaise je pense. Les français ont plutôt hâte d’être lu, ils ont une certaine fierté à montrer leur monde intérieur. Mais pour les japonais, il en va tout autrement. Il y a des implications. Je pense que Miki a beaucoup réfléchi à la portée de ses mots sur son entourage et il nous a fallu bien des échanges de mails pour convenir finalement que ses convictions lui font honneur.

C’est à Tama Plaza que s’est déroulée l’interview, à une quinzaine de stations de Shibuya. J’ai marché le coeur léger dans les rues de cette petite banlieue en revenant vers la gare et comme j’avais encore mon enregistreur en main … Ambiance de fin d’après-midi …

Ah oui j’oubliais le plus important :

pour lire l’interview c’est ici

POÉTIQUE DE LA VILLE (PIERRE SANSOT)

« L’homme en souci, en tracas, éprouve comme le besoin de développer, le long d’un itinéraire, ce qui l’oppresse et il semble bien qu’il en tire un double bénéfice. Ce qui le tenaille, jusqu’à le figer, va gagner en vastitude, donc devenir moins harcelant. Il faut donner à la souffrance un certain envol pour qu’elle fonde sur nous avec moins de hargne et pour qu’elle nous accompagne avec un semblant de discrétion. »

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« Dans notre chambre, la douleur nous assaillait. Maintenant, c’est nous qui la parcourons, c’est nous qui cheminons le long de ses crêtes, au bord de ses abîmes. »

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«L’homme qui entreprend cette promenade nocturne ne sait pas encore exactement de quel mal il souffre. Il ne va donc pas projeter une angoisse ou une douleur qui serait déjà là, en lui. Par sa marche, il va effectuer ce qu’il est, il va porter à la lumière ce dont il était capable de souffrir, et il lui appartiendra d’aller plus ou moins loin, dans cette effectuation de soi, selon les circonstances, selon la longueur de cette nuit, selon les rencontres esquissées ou poursuivies, selon, enfin, sa capacité de dépasser, en cette nuit, ses limites habituelles. »

 

Pour le plaisir quelques extraits de La déambulation nocturne – dans le merveilleux livre de Pierre SANSOT : Poétique de la ville aux Editions PAYOT.

SANS DOUTE

Sans doute qu’elle ne s’en rappellera pas. Lorsqu’elle sera devenue femme, elle ne se rappellera pas qu’elle tenait ta main et que vous marchiez de la même lenteur. Je voudrais protéger cette image précieuse de l’effacement du temps. Vous marchiez d’un pas cahotant sur les graviers d’un jardin. Son pas hésitant de petite fille accordé à tes pas essoufflés. Et moi, loin derrière qui vous observais avec fierté. Je ne vous entendais pas mais je devinais des confidences échangées. A tout jamais c’est votre secret. A ce moment-là, j’ai compris que vous étiez faites l’une pour l’autre. Elle aura pourtant mis du temps à prendre ta main. Tu en avais souvent les larmes aux yeux lorsqu’elle se refusait à toi. Tu lui tendais des petits jouets dont elle ne voulait pas, tu lui faisais des sourires et elle détournait les yeux. Et puis tout doucement, avec une extrême lenteur, tu es entrée dans sa vie, elle te regardait de loin, elle commençait à te sourire, au fil des mois sa porte s’est entrouverte.

Aujourd’hui elle ne parle pas de toi. Elle ne demande pas. Je lui ai donné ta pauvre boîte à bijoux avec les bouts de bracelets, les médaillons usés et les montres cassées que tu gardais. Elle l’a prise entre ses mains comme on reçoit un trésor. De ta mort finalement nous nous sommes arrangés. Il le fallait bien. Nous n’attendons plus d’explication. Mais de ta vie, nous viennent de plus en plus de questions. Je la regarde qui trottine devant moi. Et je t’imagine à son âge. Tu es son inexplication, sa première question restée sans réponse. Tu lui donnes à jamais le déséquilibre qui lui sera nécessaire dans sa course éperdue.

Ta petite histoire s’en est allée par des chemins incroyables, de la campagne normande où tu courais enfant, jusqu’à cette terre des shoguns où je n’aurais pas eu le temps de t’emmener. Nos chemins nous mènent bien plus loin que nos pas. J’aime à y penser ces jours-ci.

POUR CAUSE D INVENTAIRE

Je regarde partir un à un les morceaux de mon canapé que j’ai vendu pour trois sous et je constate le grand vide laissé au milieu du salon. J’en viens à penser que peut-être, à notre insu, c’est à dire sans qu’on ait pu imaginer pareille absurdité, il existe autour de nous, un objet dans notre environnement, petit ou grand, un objet que nous ne voyons qu’à peine tant il fait partie du décor de notre existence, et qui possède à lui seul plus de valeur que tous les autres réunis… Mais là où ça devient intéressant, c’est d’imaginer que le dit objet est indétectable, jusqu’au jour où, il n’est plus là. Alors, sans que l’on devine pourquoi, tout s’effondre autour de nous, les choses commencent à aller mal, plus rien ne tient droit.

Imaginons cette possibilité, un objet qui serait la pierre angulaire de notre quotidien… Non pas la bague de la grand-mère ou la lettre d’amour du premier flirt, non, beaucoup plus subtil, un objet auquel on ne pense pas, genre un canapé, un paillasson, une table de cuisine en formica, un chausse-pied, que sais-je… Le problème tient à ces mots : que sais-je. De ce sur quoi je bâtis mon existence, c’est à dire la tranquillité de mes journées qui se répètent, que sais-je des constructions qu’à mon insu, donc à l’insu de la conscience que j’en ai, je créé un jour après l’autre, et qui répondent à mes désirs, à mes peurs aussi. Le monde des objets est par définition mon extension corporelle n’est-ce pas ? Mon corps du dehors, je n’ai pas assez de matière à moi seul pour remplir le monde qui m’entoure, mais je ne peux pas le laisser vide de moi, c’est trop inquiétant. Enfin, je n’en suis pas là, j’ai peu d’objets en ce qui me concerne, car ils m’encombrent vraiment. Ils me font peur. Mais même avec un seul objet, on s’attache, ou plutôt on s’appuie. L’objet nous supporterait t-il donc ?

Oui nous avons des appuis. Pour ne pas tomber évidemment. La vraie question est pourquoi ne pas tomber ? Ou alors pourquoi s’appuyer ? Pour ne pas tomber. Evidemment. Ce canapé immense était le sommet de l’encombrement, mais tellement confortable que j’y passais volontiers quelques heures devant la sacro sainte télé… Je l’ai pourtant choisie toute petite cette p… de télé,  au grand dam de ma moitié (qui n’est pas coupable) qui opterait plutôt pour l’écran super géant de ses rêves. Cauchemar.

Je sais ce que j’aime quand je marche dans les rues du Japon. Je ne possède que ma valise à roulettes et le sac qui est à mon épaule, et je dois organiser mon existence avec ça. Je le sais d’autant mieux que le japon, Tokyo par excellence est le pays de la consommation, les foules font de la consommation leur loisir, leur sport, leur religion.

C’est une transition. Les articles de ce blog sont en attente de déménagement et d’aménagement. Changement de lieu. Tout va rejoindre les cartons, mes idées  et mes envies aussi sont dans les cartons. Ce n’est pas pour me déplaire, un peu de bordel. Du plâtre partout, ici on perce des trous, là on rebouche d’autres trous, dans ma vie aussi, pareil, percer, boucher, c’est à dire, fermer, ouvrir… 

Il n’y aura jamais rien de plus.

Fermer, ouvrir

Où est le ruban adhésif ?

DOLLS

dolls

Tout d’abord une gêne lorsqu’il la vit transie sous son parapluie. Il s’était encore égaré dans la correspondance. Il fallait quitter les souterrains, remonter dans les rues, traverser les foules d’Asakusa et puis retrouver quelques blocs plus loin la bonne ligne de métro. Mais il s’était obstiné à fouiller les couloirs, revenant sans cesse sur ses pas, n’y comprenant rien. Et sous la pluie elle l’attendait.

Il s’excusa du mieux qu’il put et ce n’était pas suffisant. Les excuses à la japonaise, fort complexes, nécessitent une maitrise verbale et une maitrise gestuelle élaborées pour finalement ne rien excuser. Mais les excuses venant d’un français n’en sont pas vraiment. Et même si le plus souvent on pardonne au français ses erreurs, on l’excuse surtout d’être incompétent à présenter ses excuses…

Sous un parapluie transparent, pendant quelques secondes elle avait ressemblé à la petite fille dans cette scène de Totoro, juste avant l’arrivée du « chat  bus ». Elle ne fit aucune remarque et ils se mirent en route. Les rues étaient sombres et les repères lui manquaient, il craint de ne pas retrouver la porte anonyme de la galerie d’art, se concentra sur ses pas, redouta de lui imposer une marche inutile sous la pluie.

Le quartier d’Asakusabashi luisait dans la nuit. Il avait la réputation d’être le quartier des Dolls et beaucoup venaient ici la journée pour y acheter les traditionnelles poupées japonaises habillées de kimonos. Il se dit que l’exposition nocturne à laquelle ils étaient conviés ne devenait peut-être réelle qu’à la nuit tombée. Laissant passer quelques visiteurs à l’envers d’un monde bien trop sage, les poupées rituelles de l’après-midi libérées de leurs carcans d’étoffes et de symboles exultaient les désirs et les souffrances de la chair.

Il avait essayé d’expliquer à la jeune interprète que ce rendez-vous était particulier et qu’il compterait certainement autant pour lui que pour elle.

Elle ne pouvait pas savoir.

Lui était impatient d’être face à l’étrange femme entre-aperçue dix jours plus tôt lorsqu’il avait visité l’exposition. Habillée de noir, frêle dans la pénombre, elle se tenait assise, le dos au mur, parfaitement immobile et étonnamment recueillie au milieu de ses créations. Depuis ce jour il ne pensait qu’à elle. Elle avait laissé comme un cri de terreur sur son carnet de notes.

Il avait mis longtemps à la remarquer. Les visiteurs déambulaient timidement devant ses poupées aux corps nus et décharnés. Ils passaient pour la plupart devant l’artiste sans même deviner sa présence. La salle était si faiblement éclairée de quelques bougies qu’il fallait se déplacer lentement pour ne rien heurter. Un chant d’église ajoutait un peu plus à l’angoisse générale.

Il avait tout de même pris le temps de la réflexion et quelques jours plus tard il adressa un mail au propriétaire de la galerie…

L’artiste était très renommée. Son assistante prit la peine de répondre au mail par un refus très poli. Mademoiselle donne très peu d’interviews, elle n’aime pas beaucoup cela, elle très occupée… Abattement. Au fond de lui cette voix lui murmurait qu’il devait insister, trouver une autre façon de l’aborder.

Les journées devenaient lumineuses, les foules se pressaient déjà dans les jardins publics pour admirer les sakuras, et la voix murmurait plus fort, alors il choisit un papier à lettre rose et blanc imprimé avec des fleurs de cerisiers, un papier à lettre d’une fraîcheur si vivifiante qu’elle aurait bien pu résonner comme une insulte aux yeux d’une prêtresse des forces obscures. Il posta sa lettre rédigée en mauvais anglais.

Deux femmes pour une même nuit.

La jeune interprète qui l’accompagnait semblait choquée par ce qu’elle découvrait. Elle s’arrêtait prudemment devant les tables et se figeait longuement devant les petits corps démembrés. Elle lui dit que son émotion était trop forte et sortit respirer l’air de la rue. Il la regardait. Elle lui parlait d’un film d’Alain Resnais qu’elle venait tout juste de voir – Au revoir les enfants – Qui racontait une autre histoire, avec d’autres corps. Lui était fasciné par les corps des poupées, la peau blanche, parfois bleutée, les chairs ligaturées, et surtout les yeux qui le suppliaient.  

Deux femmes pour une même nuit.

Une femme solaire le plus souvent vêtue de blanc, une autre de pleine lune habillée de plumes de corbeau.

L’assistante avait tenté à nouveau de faire barrage et lui demandait une somme d’argent en guise de dédommagement. La jeune interprète s’offusqua, demanda des explications, l’assistante restait embarrassée.

Lui écoutait la conversation japonaise, il ne pouvait que ressentir la tension entre les deux femmes, mais sans rien y comprendre. La jeune interprète se rapprocha de lui pour lui souffler dans l’oreille que cette façon de faire n’était vraiment pas très japonaise.

Ensuite tout se passa très vite, l’artiste parue en haut d’un escalier, de quelques mots virulents elle fit taire l’assistante. Et ils firent l’interview pour laquelle ils étaient venus. Elle leur consacra trente minutes.

Il pressentait que lorsque bien des années seraient passées il ne garderait en mémoire que leur tête à tête de fin de soirée. Après l’interview ils avaient marché silencieusement dans les rues d’Asakusabashi, leurs pensées fatiguées. L’artiste n’avait pas répondu aux questions qu’il n’avait pas eu le temps de poser. Et c’est dans un petit restaurant du quartier, devant deux verres de vin rouge, qu’elle lui demanda s’il avait un rêve et timidement lui confia le sien.

Dehors la lune perçait les nuages et il avait définitivement opté pour la femme solaire.

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L’interview est à découvrir sur le site de Kikoeru?

LA CRAVATE (MILENA MICHIKO FLASAR)

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Les rideaux bleus de la salle de conférence de la médiathèque, les gens qui parlent à voix basses, et curieusement trois rangées de têtes grises sur les chaises alignées devant moi. A la proue de cette aventure automnale, petite sur sa chaise, la jeune femme aux cheveux noirs écoute attentivement les paroles de son traducteur. Tous chuchotent et l’ensemble de la scène m’évoque plutôt le début d’une messe pour laquelle se sont rassemblés l’ensemble des notables du village.

Lorsque l’animatrice de la bibliothèque de Bussy St Georges pose une première question nous entendons enfin la voix de Milena qui s’adresse à nous en allemand. A partir de ce moment la tension de l’assistance disparaît, les épaules qui soutiennent les têtes grises se décontractent, les paroles de la jeune femme ont un effet apaisant. Pourquoi ? A bien y réfléchir, puisque c’est d’abord une lecture qui nous aura rassemblés dans cette salle de conférence aux rideaux bleus, hormis les notables qui n’ont rien lu, je pense que ce petit livre nous a laissé à tous les mêmes séquelles. Et que je ne suis pas le seul à avoir ressenti le besoin de rencontrer son auteur.

Quel processus démarre alors sous mon crâne… les sonorités de la langue allemande avec la douceur d’un visage à la mixité austro-japonaise me reconnectent aussitôt à cette île lointaine.

Un journal allemand publie un article à propos d’un Hikikomori allemand reclus chez lui près de trente ans. Enfermement. Pour Milena c’est le déclic. L’envie d’en savoir plus et l’envie d’écrire. Son écriture est attentionnée, lucide, son sujet froid et coupant. Enfermement. Milena nous confie qu’elle attend avec impatience la sortie prochaine de son livre au Japon. Mais ce double phénomène d’exclusion et de réclusion sociétale intéressera-t-il au Japon ? Réclusion volontaire des adolescents qui s’enferment pendant des années dans leurs chambres – Exclusion volontaire des salarymens privés d’emploi et honteux qui d’une autre façon s’enferment dans les jardins publics et attendent la fin de la journée pour reprendre le train, rentrer chez eux et revenir le lendemain… Enfermements.

Un demi-mois s’écoula. Il apparaissait chaque lundi, à neuf heures précises, chaque mardi, mercredi, jeudi et vendredi. Il n’était absent que le week-end. Alors, il me manquait. Je m’étais tellement habitué à sa présence que le parc, en son absence, et ma propre présence dans son enceinte me paraissaient en quelque sorte absurdes. Sans lui, qui me posait des questions, J’étais un point d’interrogation dénué de fonction. Se tenant là, sur une feuille de papier blanc à questionner le vide.

Une fois, en juin, c’était un vendredi nuageux, il était tout juste en train de piquer du nez lorsque la bruine se mit à tomber. Il s’arracha d’un sursaut au sommeil, se mit le journal plié sur la tête tandis que moi, détenu en permission, je dépliai mon parapluie, rentrai les jambes, m’accroupis entièrement sous ce toit protecteur. D’abord il y eut quelques gouttes, qui devinrent bientôt des cordons. Il tendit les mains dans la pluie, laissa tomber le journal, ferma les yeux. Je vis l’eau s’accumuler dans ses mains. Il les avait jointes pour qu’elles forment une coupe. Flic flac, elle l’éclaboussait. J’étais surpris. Aucun salaryman ne s’expose de bon cœur à la pluie. Tout autour le parc était flou, délavé. Partout les gens qui fuyaient. Aucune personne en bonne santé ne s’expose volontiers à la pluie. Lui, totalement livré à elle, déjà trempé jusqu’aux os, il semblait ne pas connaître de plus grand bonheur que d’être ainsi trempé. J’observai, fasciné, son visage heureux. Il ouvrit les yeux. Me regarda, à l’improviste, à travers la pluie. Je bondis sur mes jambes. Je ne m’étais pas attendu à cela. A ce regard subit qui savait ma présence. Je ne suis pas seul, y lisait-on, tu es là. Puis il ferma de nouveau les yeux.

Extrait.

Mon épouse et ma fille qui avaient quitté discrètement la conférence pour musarder du côté de la salle de lecture des enfants reviennent tout aussi discrètement lorsque tout le monde se lève. Piles de livres et dédicaces. La jeune femme est maintenant cernée par ses admirateurs. J’en profite pour échanger quelques mots avec son traducteur, Monsieur Olivier Mannoni. Je vois ses yeux pétiller lorsqu’il me dit qu’après avoir traduit près de deux cent livres, c’est celui de Milena qu’il pense être le plus aboutit. En tous cas celui qui l’aura amené le plus loin. Je lui demande si avant de faire connaissance avec la jeune femme il avait déjà une connaissance du Japon. Pas du tout. Surtout pas semble t-il ajouter. Et cette réponse me plaît.

Je m’approche ensuite de l’auteur, présente fébrilement mon exemplaire pour une signature, et c’est ma fille qui retient son attention. Je dis en japonais que mon épouse est japonaise, c’est à peine une anecdote mais je prête toujours grande attention à ce qui s’ensuit. Comme à chaque fois que cette situation se représente, le monde semble s’arrêter pour nous laisser passer. Ou pour le dire autrement, l’environnement se fige. Je ne m’en lasse pas.

Je me dis que le Japon est quand même une sacrée affaire. Quel que soit le mélange, quelle que soit l’histoire, la culture sociale du pays d’adoption ne tient pas la comparaison avec la culture japonaise maternelle. En fin de compte, le comportementalisme japonais avec sa ritualisation des formules échangées, des mouvements du corps et des exclamations faussement étonnées, signent une carte d’identité que l’on tend à l’interlocuteur et qu’il ne peut en aucun cas refuser. Même si culturellement on a peu à partager, si l’on n’est pas en affaires, si l’on se rencontre à l’instant, rituellement on s’émerveille l’un de l’autre, on se félicite pour ce que l’on est intrinsèquement. Japonais.

Paroles échangées, loin de la littérature. Elles parlent de leurs régions natales, des enfants, de l’école et de l’apprentissage de la langue japonaise ici en Europe, en somme elles parlent de ce qu’elles ont à partager. Je m’en tiens au sourire en attendant.

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Extrait de La cravate de Milena Michiko Flasar – Traduction de l’allemand (Autriche) par Olivier Mannoni. Editions de l’Olivier.

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LE VOYAGEUR MAGNIFIQUE (YVES SIMON)

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Pourtant, seuls trois lieux éloignés dans le temps et l’espace avaient retenu son attention : le lac Turkana au Kenya, Hiroshima, Cap Kennedy, au sud de la Floride.

Au lac Turkana, les premiers hommes s’étaient redressés et Adrien voulait imaginer qu’ils s’étaient mis à lever les yeux, à regarder le ciel, à le rêver, à rêver en lui comme plongés à l’intérieur d’un casque immense de walkman qui aurait emmitouflé leur tête, pour qu’ils puissent ouïr le bruit du monde et se mettent à entendre la beauté de l’azur…

A Cap Kennedy, un jour de juillet 1969, trois Terriens de nationalité américaine embarquaient à bord du satellite Apollo 11, pour entrer dans un univers inconnu et se poser, pour la première fois, sur un objet céleste qui ne s’appelait pas la Terre.

A Hiroshima, c’est la mort qui était descendue du ciel. Cette fois, la nouvelle blessure infligée à l’humanité était atomique. Lieu zéro, temps zéro, le 6 août 1945, on apprenait que la matière était capable de libérer une énergie foudroyante quand on en fissurait le noyau. Adrien se demanda ce qui pouvait résulter d’Hiroshima… Un homme nouveau ? … Différent, puisqu’il savait désormais qu’à tout moment, il pouvait se détruire, lui avec tous les autres, et venir s’échouer comme un banc de baleines, sur une plage du bord de l’univers.

Dans ces trois lieux, quelque chose entre les hommes et le ciel s’était produit ou était en train de se produire, qui semblait être la poursuite d’une même obsession, tenace, ayant traversé intacte des siècles d’histoire. « Un désir de ciel… » Et c’est cela qui passionnait Adrien : cette poursuite d’un même rêve pendant des millions d’années.

Extrait (1)

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On ne trouve plus Yves Simon. On ne se rappelle plus l’élégance de ses chansons. Il a disparu des rayonnages des librairies du Quartier Latin. Même en occasion, il n’y est plus. Dans les bacs de la FNAC demeurent seulement quelques tristes compilations comme savent l’être les compilations. Un étrange silence empoussière nos mémoires.

Pas ma mémoire.

D’abord les routes de France et les gauloises bleues, je me suis rêvé Kerouac entre Montélimar et la place St André des arts. Ma rencontre avec la poésie d’Yves Simon m’a rendu attentif et curieux au sens et à la musique des mots, attentif aussi aux respirations du monde. Son écriture depuis ses toutes premières chansons est porteuse d’une tendresse qui semble infinie. Tendresse particulière envers le quidam, ses héros, ses héroïnes si fragiles, si hésitants, portraits de nous qui passons dans cette vie.

La nuit, Miléna ronflait. Un ronflement charmant, mezza voce grave, une péniche qui s’éloigne au loin. Adrien lançait de petits coups de pied, elle s’interrompait, se tournait sur le côté et continuait paisiblement son sommeil. Lui, réveillé, le restait. Alors il se tournait, se retournait, s’énervait, avait envie, comme lorsqu’il vivait seul, d’allumer la lumière, de lire, d’aller aux toilettes, faire un tour à la cuisine, boire un verre de lait, mais là, il se terrait à l’extrémité du lit. Peur de la réveiller. Quand après un cycle de sommeil manqué, il se rendormait, Miléna revenue sur le dos, bouche ouverte, ronflait à nouveau. Un joli ronflement mezza voce grave, une péniche dans le lointain…

Il passa des nuits à se jurer que la nuit d’après, il dormirait sur le tapis du salon, dans un sac de couchage. Puis ses nuits redevinrent calmes, tranquilles et il ne sut si les ronflements avaient cessé ou s’il avait retrouvé son sommeil.

Est-ce que Marilyn Monroe ronflait … Ornella Mutti, Raquel Welch … Toutes ces images parfaites du désir étaient-elles des ronfleuses qu’aucun amant ou mari n’avait trahies ?

Extrait (2)

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Et puis toujours ses histoires nous ramènent à Paris. Paris est peut-être le vrai personnage de l’histoire d’Yves Simon. Découverte des rues. Poésie de la rue parisienne. Les chansons d’Yves Simon à nul autre pareil. Je me souviens de ce garçon qui s’appelait Jean-Louis, cheveux en bataille et petites lunettes rondes sur le nez. Il nous racontait à nous les mecs du café baby-foot de la banlieue Est, comment il fallait lire les chansons d’Yves Simon. Avant lui, sans doute qu’on ne savait rien. Nous étions barbares, comme le dit si bien Jacques Brel. Et sur l’autoradio d’une 4L pourrie jouait en boucle un truc que je n’oublierai plus jamais :

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Il est tard ou il est tôt,

Paris c’est beau.

Des Maliens, au petit matin

Changeant sa peau.

Paris juke-box, premiers bistrots,

Paris métro,

Des hommes endormis rêvent sous les néons

D’Etoile-Nation.

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Extrait (3)
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Paris donc. Notre premier rendez-vous galant. Notre première exploration du monde interdit, premières sorties et premières ivresses sur cette planète qu’à raison on nous tenait cachée. Les bouquins d’Yves Simon m’allaient bien, autant que ses chansons, ils me donnaient à lire des itinéraires qui je le pressentais me conduiraient plus tard, bien plus tard, à mes rendez-vous essentiels. Jusqu’à cet ultime rendez-vous…

– Si vous voulez comprendre un peu ce qui se passe ici, il vous faut entrer dans un temple, prier, rencontrer un ingénieur en technologies comparées, aller à Hiroshima et Kyoto, sentir un tremblement de terre, un matin dans votre lit – vous verrez, c’est très agréable – et enfin savoir qu’ici, il n’y a pas que les femmes et les hommes qui soient japonais, les choses, les animaux, les rêves le sont aussi…

Ils s’interpénètrent les uns les autres pour former cette structure unique qui se nomme Japon, dont rien, à aucun moment ne peut être arraché, ni venir s’y ajouter. On ne devient pas japonais. A Tokyo, à Hiroshima, il n’y a pas de bureau de naturalisation… En revanche dans la Cité impériale, il y a un bureau des poèmes…

Extrait (4)

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Premiers murmures de Japon, sans doute amenés par un clochard du ciel. Au début seulement une idée de Japon avec ce voyageur magnifique pour moi qui n’était pas voyageur. J’ai lu et lu encore les pages sur le Japon. L’histoire de Milena et Adrien sans doute donnait substance à mes chemins à découvrir. Curieusement, pour moi comme pour Adrien, quelque chose dans la trame de mes jours s’est accordé à la terre du Japon pour comploter à l’insu de mes affolements.

… Le ciel est bleu, c’est un jour d’hiver et il ne peut s’empêcher de penser : « Je suis à Hiroshima, je marche dans Hiroshima, je vis à Hiroshima… »

Ce nom d’Hiroshima l’obsède, tout autant que la présence de l’enfant. Il imagine que ce dernier lieu des commencements qu’il rencontre, au pays de la poignance des choses, peut être le lieu où cette trame tissée autour de lui, inextricable, va se desserrer, et le délivrer de cette guerre entre deux êtres opposés, une figure du temps, une figure d’éternité…

Il ferma les yeux, pensa qu’il était au Japon, le pays aux dix mille dieux, et que l’un d’eux finirait par appeler à lui cet éblouissant visiteur venu à sa rencontre dans un désert.

Il espérait cela, le redoutait, hésitait…

Extrait (5)

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Inexplicablement, c’est en écrivant ces lignes, aujourd’hui seulement, que je fais la liaison, entre mon cheminement de ces dernières années, questionnement et enquête sur les processus de reconnaissance de notre enfant intérieur et la quête d’Adrien qui finalement le conduira lui aussi à la rencontre d’un enfant… Et sans doute existe-t-il une forme d’humour qui plane au-dessus de nos têtes, mélangeant les ingrédients, une pincée de tragédie, un soupçon de comédie, pour nous donner le goût de l’aventure, l’appétit du temps et par là même s’amuser de nos consciences.

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Parfois les gens vivent ensemble comme s’ils étaient des étoiles, et les sons qu’ils émettent pour se parler arrivent retardés d’années éloignées, d’espaces … De même, on croit toujours voir le soleil, mais c’est un soleil plus jeune de sept minutes que nos yeux regardent. Le jour où il s’éteindra, nous aurons ces sept petites minutes pour croire, innocents, que la fin du monde n’aura pas lieu…

Extrait (6)

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On ne trouve plus Yves Simon. On ne se rappelle plus l’élégance de ses chansons.

Ce matin encore je suis resté immobile, au milieu de la place Dauphine, j’essayais d’imaginer derrière quelle fenêtre je pourrais surprendre Yves Simon qui serait lui-même immobile et m’observant.

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Extrait (3) : Paris 75

Extraits (1) (2) (4) (5) (6) : Le voyageur magnifique de Yves Simon aux Editions Grasset

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LA MEMOIRE DURE (ROSSELLA RAGAZZI)

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«L’anthropologue est continuellement en recherche d’adoption. Je cherche à être adoptée et je fais tout pour cela. »

La mémoire dure – Tout d’abord la peau. C’est la peau que je vois. Visages des enfants du Maghreb, de l’Afrique et de l’Asie, le grain de la peau filmé par la caméra de Rossella. La peau avant la parole. La peau avec ses reflets, avec ses traces d’histoire. Ensuite j’entends les mots de cette institutrice un peu rockeuse. Elle y va, elle ne les lâche pas lorsqu’ils se ferment au discours, elle va les chercher dans leurs égarements, les ramène dans son regard, elle les regarde et c’est çà qui les allège de tout ce qu’ils portent. B-A BA des enfants. Le bout du doigt qui suit la ligne. Cruauté d’un HE-LI-COP-TE-RE qui s’acharne sur les lèvres d’une fillette chinoise, au bord des larmes devant ce mot comme on l’est parfois au pied d’un mur.

« Comme pour filmer des oiseaux, choisir dans la classe ou dans la cour de récréation des espaces rituels, y poser ma caméra, les enfants s’approchent s’ils en ont envie, ils sont comme des oiseaux, ils se posent et s’envolent, rester immobile, silencieuse, et surtout accueillir »

Rossella est professeur d’anthropologie et réalisatrice, formée à l’école du cinéma vérité de Jean Rouch et influencée par le travail de David Mac Dougall, elle filme avec discrétion les enfermements et les évasions de ces petits oiseaux.

Enfermé l’oiseau quand il ne sait pas dire ici ce qu’il savait si bien chanter avant (nouveau pays, nouvelle langue). Enfermé l’oiseau quand il ne peut pas dire (traumatismes de la mémoire – souvenir de guerre, de violences, mais aussi de bonheurs perdus, laissés là-bas). Enfermé l’oiseau quand le système décide pour lui de ses lendemains (direction obligée vers la vie professionnelle, cloisonnement, les yeux de la petite qui comprend qu’on ne lui laissera pas le temps). Mais aussi évasion, dans la tendresse de cette maîtresse qui se bat à leurs côtés, les malmène, les rudoie mais les nourrit. Evasion parce que dans cette classe même leur silence est écouté. Evasion quand les mains se tendent pour jouer ou pour aider. Evasion quand les corps dansent…  

Après la projection, des questions qui lui ont été posées par les spectateurs je n’ai rien retenu. Sauf une peut-être, du moins une réponse dont ma mémoire s’est emparée, et que je n’ai pas encore comprise, mais pourtant je sais déjà qu’elle m’est importante : « avec ce travail je montre ces enfants à un moment donné de leur existence. Voilà, cette année là ils étaient comme çà… J’ai cristallisé le présent à un moment particulier de leur vie et j’ai ressenti une angoisse terrible en prenant cette responsabilité… »

Merci Rossella

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La mémoire dure

de Rossella Ragazzi, 2000, 81’

Image, son et montage : Rossella Ragazzi

Production et distribution : Rossella Ragazzi

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L’école primaire Houdon dans le 18ème arrondissement de Paris, accueille un petit groupe de cinq enfants immigrés tout juste arrivés en France dans une classe d’initiation linguistique. Leur maîtresse Pascale, ainsi que Françoise, la professeure de musique et la conteuse d’histoire Kateline Bachrach, leur apprennent la langue ainsi que la culture française. Pendant neuf mois, Rossella Ragazzi les accompagne avec sa caméra et nous livre un portrait touchant de cette petite classe pas comme les autres.

Epique école ! dans le cadre du mois du film documentaire du Centre Pompidou à Paris.

Rencontre avec Rossella Ragazzi le 09 novembre 2016.

Animée par Mina Rad.

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DEVANT CETTE PORTE

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Devant cette porte. Ce soir le ciel coule. On est à l’heure où dans les rues les passants en ont fini de passer. Surtout dans ce quartier éloigné des commerces. Un quartier tranquille à peine éclairé par les réverbères. L’homme s’est figé là, sur le trottoir d’en face, un échange de voix l’a arrêté dans sa promenade nocturne. Une petite voix très jeune, une autre moins. Mots japonais et souffles aussi. Bruits de vaisselle. Il y a une enfant, quel âge ? Et peut-être sa mère … Mot japonais et souffles aussi.

Il ne peut plus bouger. Il écoute. Fasciné. Il lui semble comprendre les mots, pourtant il n’y comprend rien. Bruits de vaisselle. Il n’y a pas d’homme ou bien l’homme n’est pas encore rentré à la maison. Probablement. Pas de son de télé. Cette famille semble aussi calme que la rue dans laquelle il se tient immobile. Il a peur qu’on le remarque mais il n’y a personne. Tout de même, surgissant du virage, parfois une voiture le capture dans la lumière de ses phares et passe devant la maison. Il imagine l’étonnement du conducteur. Puis le silence revient. Devant cette porte. Il reste longtemps, épiant la vie d’une famille qu’il ne connaît pas. Il lui semble observer le visage de la fille et celui de la mère, il ne les voit pas.

La rue est sordide, le quartier n’a rien d’attrayant, pourtant des gens acceptent de vivre ici. Il imagine une vie modeste. Le mur de la maison n’est pas en bon état, le toit ne l’est pas non plus. De quoi parlent la mère et la fille ? Quelques mots à peine, beaucoup de silences, mais c’est une conversation japonaise, alors il sait que le silence en dit long. Il n’y a pas d’intensité particulière dans les voix. Les mots du quotidien sans doute, les mots usuels, laminés par les répétitions qu’impose le retour de chaque jour. Et soudain il comprend ce qu’il essaie de voir malgré la porte.

Une autre voiture passe devant lui. A l’intérieur de la maison ne se prononcent plus de mots, les interstices laissent passer de la lumière. Elles sont donc encore là, la maison est petite, les autres fenêtres sont obscures. La mère et la fille, chacune affairée. La fille devant ses devoirs, la mère devant sa bière…

Il reprend sa marche nocturne. Croise parfois un distributeur de boissons qui lui lance quelques mots qu’il ne comprend pas. Ici pendant la nuit, les villes appartiennent aux machines et il se sent en amitié avec leur résignation. Et plus il s’éloigne de la porte, plus il entend autour de lui, des bribes de rires, de cris d’enfant, de mots qu’il comprenait, un jour, quelque part.

L’HISTOIRE DE WALLACE

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« Ce que je vois, ce que j’entends, ce que je sens, n’est-ce pas l’apparence d’un monde devant le monde ? » interrogeait Bruno GANZ dans « Les ailes du désir ».

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Il suivait le fil de l’eau, ne savait ni d’où elle venait ni où elle allait, la matinée était déjà chaude. Il longeait le canal regardant d’un œil distrait les petits panneaux dessinés par des enfants et qui mettaient en garde le promeneur contre les serpents. Ses yeux rivés sur les hautes tours de Shinjuku qui barraient l’horizon, il se dirigeait au hasard des rues sans perdre son cap.

Il redoutait le moment où il lui faudrait quitter les abords silencieux du canal pour s’aventurer dans les méandres de l’arrondissement. Déjà les petites maisons côtoyaient les ombres imposantes des buildings et de toutes les rues des hommes et des femmes se pressaient pour rejoindre leur bureau. Des sorties de métros ils émergeaient en chemisettes blanches et pantalons sombres pour les hommes, en tailleurs et jupes clairs pour les femmes, les mêmes tenues étaient ainsi répétées à l’infini et il lui semblait que les visages l’étaient aussi. Il était impossible pour le regard de retenir l’image d’une personne croisée sur un trottoir. Les images se précipitaient pour s’étouffer les unes sur les autres. Il continuait maintenant sa marche, tête levée pour ne plus rien voir, mais les immeubles avec leurs fenêtres de verre se jetèrent sur lui.

Il s’était immobilisé au croisement de deux avenues. Son cœur battait fort. Il entendait la respiration de la ville. Maintenant le soleil brûlait la peau et collait les chemises, les piétons restaient à l’abri des ombres des buildings en attendant de pouvoir traverser les avenues. Il était là immobile parmi eux, un élément du décor en somme, rien de plus et il devait en être ainsi de chacun. Il sentait ses paupières se fermer.

Un ange passait au-dessus du carrefour. Il s’élevait péniblement au-dessus de la circulation automobile et soufflait bruyamment en battant des ailes dans l’air humide de l’été mais personne n’y prêtait attention.

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Il avait marché si souvent dans les rues de Bruges, mais c’était une autre séquence, son visage était sans doute différent de toutes ces années. Sa mémoire lui demeurait obstinément silencieuse.

Il se souvenait vaguement des salles du musée Memling et des hôtels Brugeois dans lesquels il avait séjourné tant de fois, mais il lui était totalement impossible de se rappeler à quelle occupation mystérieuse il passait ses journées, marchait-il obsessionnellement dans les rues de la ville ou restait-il assis dans l’ombre des arbres du  Béguinage… Bruges lui était aujourd’hui curieusement distante et familière, elle semblait lui suggérer qu’entre eux des secrets avaient été échangés, mais il ne reconnaissait de son amante qu’un pâle sourire, le même qu’elle distribuait aux touristes qui encombraient ses rues pavés.

Il espérait que la mémoire de la ville se substituerait à sa mémoire pour lui raconter quel homme plus jeune il fut un jour dans cette autre vie. Mais les villes, le sait-on, sont terriblement rancunières. Et la vieille Flamande ne lui répondrait pas. Peut-être parce qu’il avait désormais, mêlées à l’odeur de sa peau, les odeurs de l’Asie.

Une calèche passait devant lui. De petites embarcations sillonnaient les canaux, pleines à craquer d’hommes et de femmes dont les Smartphones subtilisaient avec empressement toutes sortes de fragments de la ville. Reflets de l’eau, ponts de pierre, statuaires, vitraux colorés. Un ange faisait des sauts de beffroi en beffroi. Il y mettait tant de grâce et c’était beau mais parfois il calculait mal sa trajectoire et finissait les ailes dans l’eau. Mais nul ici ne s’en souciait.

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Il rouvrit les yeux à la lumière matinale, se rappela qu’il était en recherche d’un magasin de matériel photographique d’occasion et reprit sa marche en direction de Nishi-Shinjuku 1. La jeune femme vérifia avec le plus grand sérieux les références de l’objectif qu’il avait griffonnées sur un morceau de papier. Elle ne dit pas un mot et s’éclipsa par une porte derrière le comptoir. Il se sentait mal à l’aise dans cet univers de spécialistes. Il n’y connaissait pas grand-chose en technique photographique.

La fille était revenue devant lui, avec un sourire timide elle lui tendait un petit sac noir élégant. Il pensa furtivement que son geste ressemblait à une offrande…

C’est bien plus tard, dans un Café DOUTOR qu’il trouva le courage de sortir l’objectif de son écrin de tissu. A l’abri des regards et à l’abri des rues, fébrile, il fixa le nouvel œil sur le boitier. Un objectif 35 mm f/1.8. Wallace avait retrouvé la vue. Et instantanément la totalité de l’espace s’était pixélisé. Tout était photo. La moindre de ses pensées cherchait le cadrage qui lui inventerait des contours, la ferait matière, chair, émotion.

Il marcha longtemps sans prendre la moindre photo. Wallace attendait tapit au fond du sac. La nuit s’avançait prudemment le long des murs, l’électricité réveillait les enseignes en grésillant au dessus des têtes. La photo qu’il espérait lui rendrait sa totalité, elle serait la réponse. Il n’était pas seulement ici. Il se savait ailleurs. Au même instant il n’aurait pas su expliquer pourquoi mais il se savait, marchant ailleurs, se soupçonnant également dans cet ailleurs, d’être ailleurs. Et peu importait la réalité de cette ville, cela n’empêchait rien de toute façon. La réalité n’avait jamais rien empêcher, c’était un mensonge, une trahison faite à soi-même que de le croire…

Où pouvait-il bien être au même moment où un homme devant ses yeux abaissait le rideau de fer d’un Kebab. L’homme enfourcha son vélo et s’éloigna dans la nuit. Lui, il restait debout devant le rideau de fer, le quartier d’Harajuku devenu étrangement silencieux.

Mais pourquoi s’appelle-t-il Wallace ton stupide appareil photo ? demanda une voix enrouée au dessus de sa tête.

C’était un ange, de mauvaise humeur et salement emmêlé dans les fils électriques de ces poteaux japonais qui tissent leurs toiles au-dessus des rues.

Et sans doute à cette heure tardive de la nuit confia-t-il à l’ange tout déchiré que seul cet enfant qui un jour s’était appelé Foster Wallace aurait pu avoir le regard suffisamment honnête pour se saisir de tous les fragments qui composent nos maigres âmes, où qu’ils soient, et si loin éparpillés…

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pour Marie

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KIZU (MICHAËL FERRIER)

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« Sans doute avons-nous tort, lorsque nous parlons de notre vie, de n’en retenir que la face la plus visible, les arêtes tranchantes, les épisodes dramatiques ou spectaculaires. Nous privilégions ce que tout le monde peut voir, ce qui est évident. Il faudrait pouvoir descendre dans l’épaisseur des jours, passer de l’autre côté de l’existence, sous l’écume des phénomènes. Etablir avec patience et minutie le décompte des séismes intérieurs, tenir le répertoire des cataclysmes inaperçus. » (extrait)

Finis-en avec ce texte. Dis ce qui doit être dit et ne lui donne pas plus d’importance que l’importance de la confidence que tu dois aujourd’hui…

… Il comprit soudainement que ce sentiment maussade chaque jour accroché à ses pas, lui était autant étranger que la terre qui blanchissait le bout de ses chaussures lorsqu’il traversait le parc Yoyogi, qu’il n’avait profondément ni raison ni envie d’être triste mais que cette tristesse, puisqu’elle ne pouvait être niée, devait avoir elle aussi sa propre vérité, c’est-à-dire son histoire, avec un début, et probablement une fin possible. Il imagina ensuite que la cause de son malaise était peut-être à rechercher dans un évènement passé, peut-être même l’attitude de quelque ami qui l’aurait blessé mais rien ne lui vint à l’esprit et il abandonna l’idée. Il sentait intuitivement qu’il ne pourrait relier à aucune image habituelle ce trouble qui enveloppait sa présence au monde. Poussant plus loin son écoute intérieure, il s’aperçut que sa tristesse disparaissait instantanément lorsqu’il chevillait sa pensée au martèlement de ses pieds sur le sol. Il ne pouvait pas maintenir ensemble, la conscience d’être un marcheur et la conscience d’être triste. Il ne le pouvait pas. Alors comment faire pour rester au contact d’une tristesse qui s’évanouit lorsqu’on la contemple dans les yeux … Suffit-il de ne pas cesser d’y penser pour que cette chienne abandonne sa proie ? Il ne savait plus où il en était, il suivait des rues sans la moindre intention, il errait au pied des tours de Shinjuku et son fardeau s’était fait plus lourd.

La possibilité qu’il puisse exister un acte de naissance de la tristesse lui redonna de l’espoir. Il se mit alors à réfléchir au moyen de rembobiner le fil de sa tristesse comme on remonterait vers l’amont d’une rivière … Un effort de mémoire aurait dû suffire pourtant … Mais la chronologie lui échappait.  

Hier … la même angoisse. Avant-hier … la même angoisse. Avant avant-hier … à priori la même angoisse mais déjà il n’en était pas aussi certain. Quelle est la véritable limite de notre mémoire pour nous restituer fidèlement les détails des jours passés ? Inutile de parler de jours, à peine quelques minutes…

Rien ne prouvait d’ailleurs que cette angoisse soit liée au passé… L’idée était finalement étrange. Pourquoi l’amont serait-il à chercher au passé ? Comment pourrions-nous avoir la moindre certitude quant au sens de l’écoulement du temps ? Imaginer que nous sommes emportés dans un flot qui s’écoule depuis l’avenir… Il devenait cinglé.

La pensée lorsqu’elle est libre de toute pression laisse émerger en surface de la conscience les images dont nous avons besoin. De ces images qui nous sortent d’un rêve et que brusquement nous voyons parce que nous ne rêvons plus. Soudain le ciel coïncida. Il traversait le pont rouge à proximité de la station du métro Nakano-Shimbashi lorsque le lien se fit. Entre les nuages noirs qui avaient presque entièrement recouvert le ciel, des trouées de lumière faisaient scintiller l’eau.

Car sous le pont rouge il y avait un canal. Un canal d’une profondeur inquiétante. Il cherchait ce qui pouvait l’inquiéter dans cette rivière le plus souvent asséchée, mais aucune explication ne le satisfaisait. Les jours de fortes pluies le courant pouvait charrier jusqu’à trente centimètres d’une eau claire mais en temps normal la profondeur de l’eau excédait rarement dix centimètres. Le canal par comparaison semblait avoir été creusé de façon exagérée. Ces bords bétonnés avec leur six mètres de hauteur et sa largeur d’une dizaine de mètres le rendaient imposant, presque arrogant.

A croire que l’on pouvait s’attendre à tout instant à voir une vague énorme s’y précipiter et instinctivement chacun tournait un regard rapide vers l’amont pour s’assurer du calme environnant.

La vie du quartier ne pouvait pas être insensible à la présence de l’eau. Bien évidemment ce modeste ouvrage de béton n’aurait pu soutenir la comparaison avec une ville portuaire, mais ce filet d’eau si modeste soit-il s’emparait tout de même des consciences des passants et des riverains lorsque dans leurs occupations ils le côtoyaient, le traversaient, en approchait, s’en éloignait, le canal était une frontière, à partir de laquelle, au-delà de laquelle, ils accordaient leurs itinéraires …

Mais se pouvait-il vraiment qu’il ait décelé l’origine de son tourment … Il ne lui restait que quelques pas à faire pour retrouver sa vieille maison.

« Il y avait aussi les sons qui enveloppent la vie, et l’éloignent de nous pour la fondre dans un bruit indistinct. La voix du haut-parleur nous recommande de faire attention, de ne pas franchir la ligne jaune, de respecter le carré bien tracé de la zone fumeurs, de ne pas s’approcher de la bordure du quai : ces lignes sont l’envers des fissures, leur calque fidèle et rassurant. » (extrait)

De jour et de nuit, quelle que soit son occupation et quel que soit son état d’esprit, il finit par admettre que dans les méandres de sa pensée s’immisçait en surimpression l’image du canal. Comment le dire autrement … la nuit, enfermé dans une chambre étroite et sans fenêtre, lorsque le sommeil se refusait à lui, il suffoquait de la chaleur le corps en sueur, mais pourtant dans son silence, il pouvait entendre un souffle. Comme on tend l’oreille vers le fond d’un puits, il entendait l’image du canal qui respirait.

Le canal était pareil à une coupure sur la peau de son quartier, une blessure, un couloir par lequel à tout moment pouvaient s’engouffrer les monstres de nos peurs primitives, et l’avant garde de ces monstres était déjà là, l’eau charriait avec elle oiseaux, canards et poules d’eau mais aussi serpents, insectes, grenouilles, et le vent. Le canal devait inquiéter tout le monde, c’était une peur inavouable et cachée. Une peur diluée dans le sang et la nanoseconde qui sont les seuls à pouvoir témoigner de notre existence.

Demain il traverserait le pont rouge encore et encore.

« Les lézards étaient étroitement liés, sur les murs de la ville et dans mon esprit, aux fêlures, aux failles, aux ébrèchements. Ils habitaient un lieu au revers du monde, où le verbe habiter ne convenait plus. Ils ne le touchaient pas, ils filaient à la surface du monde en esquissant quelques pas de danse : légers, fureteurs, ils se glissaient dans les interstices et s’amusaient de nos faux-pas, de nos lourdeurs. Ils se riaient du bel ordonnancement factice de nos vies, et trouvaient tout de suite une ligne de fuite. » (extrait)

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Extraits de :  « KIZU à travers les fissures de la ville »  de Michaël FERRIER aux éditions Arléa. Ce petit livre est une merveille, Michaël FERRIER m’avait déjà séduit avec ses petits portraits de l’aube, la courte distance (60 pages) lui va vraiment bien.  

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CHEZ ALICE, IL Y EN AVAIT DES MERVEILLES

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On y venait pour regarder pousser les légumes et les fleurs ou seulement nager les poissons rouges dans les arbres. On y venait aussi pour se mettre à l’abri du chahut de la ville. On y venait comme moi pour y écouter parler les poètes. L’avenue de La Chapelle et ses pollutions de bagnoles, nous semblait loin dans ce bout de campagne oubliée.

C’était en 2009. Ils étaient arrivés au 40 rue de La Chapelle Paris 18ème. Sans faire de bruit. Et pour cause. Depuis quatre ans la maison silencieuse et refroidie  attendait que quelques bulldozers zélés exécutent la sentence de sa démolition. Ils sont arrivés avec leur fatras de crayons, pinceaux et baguettes de soudure, ils ont fait sauter les cadenas des portes, se sont barricadés à l’intérieur, et puis ils ont rallumé le feu dans les cheminées. Ils ont entendus au profond de leurs cœurs la maison frissonner, ils ont même vu dans leurs rêves, Alice l’ancienne propriétaire, leur sourire.  

Tous artistes, ils voulaient mettre leurs rêves à l’abri de ces murs abandonnés. Moi je passais au milieu de leurs esquisses, je venais caresser les chats, vider des bouteilles, retrouver un ami. La nuit dans les allées du jardin, on écoutait les musiciens, les conteurs,  le jour les gosses du quartier s’émerveillaient de la ruche aux abeilles, on entendait chanter les merles. La vie s’écoulait tranquillement, la vie s’écoulait normalement.

C’était bien celui-là le Jardin d’Alice. Le vrai. Mais ses jours étaient comptés. Il fallait ici aussi ajouter du standing. Du grand standing. Mais après tout, puisque rien ne dure…

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JOURS SANS HISTOIRE

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Il y a les moments de silence où je t’observe assise sur le sol. Un livre entre les mains, tu observes attentivement une page et puis une autre page. J’approche mon visage de ton visage et je goûte ce silence qui t’enveloppe. Ce silence je le connais bien. Je te demande si tu es triste, tu continues à fixer ta page.

Et je nous vois traverser les rues de cette ville où nous vivons, grand devant et toute petite derrière, un ordre immuable, mon espiègle gamine à travers ton regard je relis le monde… Fleur, fourmi, canard, train… Notre marche est presque immobile tant nous nous arrêtons pour observer les choses… Train, fourmi, fleur, canard… Nous frôlons presque l’éternité en allant chez le boulanger.

Appliquée, délicate, avec la baguette de ta tortue xylophone certains soirs tu me coiffes. Tu reproduis les gestes de ta mère qui coiffe ta chevelure. La mienne évidemment ne saurait rivaliser. Je sens la petite boule de bois du xylophone qui me chatouille le sommet du crâne et qui descend dans mon cou. Alors je pense : ma fille me coiffe. Et cette pensée m’apaise. Je me sens déjà vieux, remplis de toutes les vies qui m’ont conduit jusqu’à toi. Vieux comme un qui aurait déjà fini de faire sa ronde, qui aurait bouclé sa révolution en quelque sorte. Lorsque mon dos se penche vers l’avant, énergiquement tu me redresses. Je me sens enfant. Tout à la fois enfant et vieux de toutes ces années qui vont encore passer et me laisser assis, le corps fatigué, quel âge auras-tu ? Vingt-ans, vingt-cinq ans ? Et si tu coiffes avec un peigne mes quatre cheveux blancs, je ne pourrais m’empêcher de te demander : où est passée ta boule de xylophone ?

Tu as deux ans et tu es une enfant étonnante. Sensible, attentive au monde et à tes parents. Parfois si craintive. Je crie de moins en moins, j’ai tellement honte de crier sur toi, je n’en ai plus envie. J’ai le sentiment de crier contre moi-même et je sais combien les réprimandes de mon père ont pu m’inquiéter.

Souvent je te chuchote à l’oreille « tu es ma fille ». Et tu souris.

Dans la pénombre de la chambre j’ai fini par glisser dans le sommeil, alors que j’étais là pour t’aider à t’endormir. J’ai senti la chaleur de ta petite main sur mon ventre qui me tapotait doucement, de la même façon que ta mère t’endort chaque soir. Jours sans histoire. Jours détestables. Jours de moins que rien, mais avec au détour des heures traînantes, d’incroyables percées de lumière.

Je pose ces mots aujourd’hui pour être certain que tu les liras plus tard. C’est une photo de tes deux ans. Une photo de nous de l’année 2012.

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RIEN NE S’EFFACE (LÆTITIA MIKLES)

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« Quand j’ai commencé à filmer, je n’étais pas certaine de mon existence. J’étais dans le flou. Je me demandais pourquoi j’étais-là, d’où je venais. »

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Je regarde le film de Lætitia Mikles comme je regarde les longs métrages de Naomi Kawase. On pourrait dire religieusement. Plus exactement avec apaisement et tension aussi. Oui il me semble bien que c’est cela, religieusement. Dans un état inhabituel c’est certain, entre le confort et le vide, en équilibre sur une ligne frontière que chacun de nous, secrètement peut atteindre.

Les films de Naomi Kawase sont nourris d’une énergie qui déborde de l’image pour impunément se couler dans nos histoires, ses images comblent nos manques de réalités, ses images réparent nos oublis de présence au monde.

J’aime ce documentaire car on y entend le même souffle …

Le souffle du vent dans les arbres qui semble apporter ses réponses à la jeune Machiko et au vieux Shigeki (La forêt de Mogari), le souffle de la réalisatrice qui filme son propre accouchement (Shara) et dans ce même film les souffles des deux garçons qui s’amusent à se poursuivre jusqu’à la disparition inexpliquée de l’un des deux frères, le souffle sous-marin de la jeune Kyoko, qui nage avec son uniforme d’écolière dans les flots autour de l’île d’Amami (Still the water), le souffle de vapeur des haricots azuki qui s’échappe de la marmite lorsqu’ils murmurent à l’oreille de Tokue (Les délices de Tokyo), le souffle des dieux de la montagne qui force les hommes à se battre pour une femme (Hanezu), le souffle du passé qu’elle a tellement peur de perdre, une fois encore…

Le cinéma de Naomi Kawase nous propose d’écouter avant de regarder. Et nous sommes tous troublés par ses films. Peut-être par la lenteur de l’action qui nous ramène à un déroulement du temps plus organique, peut-être par le jeu des acteurs qui souvent ne jouent pas ou peut-être par la présence au premier plan des éléments naturels chers à Naomi Kawase et qui semblent eux aussi avoir des répliques à nous dire.

Entre documentaire et fiction, nous ne savons pas. Un peu pareil à nos vies dans le fond. Devant la caméra de Lætitia Mikles elle s’en explique ainsi : elle n’écrit pas de scénario, note quelques idées, mais ne s’en encombre pas lors des tournages, elle commence à filmer et la suite arrive, elle s’en étonne souvent et cherche l’étonnement, elle veut absolument rester présente à ce qui va arriver pendant le tournage sans imposer sa volonté aux évènements, elle souhaite que les acteurs et l’équipe technique (réduite au minimum) restent continuellement ensemble et le plus longtemps possible …  

RIEN NE S’EFFACE

Lætitia Mikles avoue à Naomi Kawase qu’après leur première rencontre et interview en 2000, l’enregistrement sonore si précieux s’est révélé finalement inaudible. Huit années plus tard, une autre chance. Pourtant la force de ce film naît de ces deux rencontres, des huit années qui les relient, d’un processus de création qui n’exige somme toute, mais nous le savons bien c’est loin d’être le plus évident, qu’une douce présence.  

« Si l’on se fie à la mémoire tout est en miettes, avec la photo ou le film, on peut avoir la confirmation de la réalité. »

Il y a bien longtemps que j’avais l’envie d’écrire un texte pour remercier Naomi Kawase de nous offrir cette tendresse. Mais après avoir vu ses films, les mots que l’on souhaite écrire sont toujours pitoyables. Alors aujourd’hui je suis heureux et je remercie donc deux réalisatrices plutôt qu’une.

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Réalisateur : Lætitia Mikles

Production : Zeugma Films
Image : Lætitia Mikles
Son : Victor Pereira
Montage : Marie-Pierre Frappier  
Musique originale : Claire-Mélanie Sinnhuber
Diffusion : Ciné Cinéma
Festivals : Etats Généraux du documentaire 2009 (Lussas) – Indie Lisboa 2009 (Lisbonne)
Avant-garde Film Festival 2009 (Athènes) – Les Ecrans Documentaires 2009 (Arcueil)
Prix : Prix découverte de la SCAM 2010

LES CLOCHARDS CELESTES (JACK KEROUAC)

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En ce temps là, Jean-Michel et moi sommes partis au japon avec la ferme intention d’y réaliser un livre. Nous passions nos nuits à guetter quelque artiste et aussi quelque fille, et dans le meilleur des cas des filles artistes, dans les bars en sous-sols ou en étages de Shibuya, nos journées commençaient rituellement vers 17 heures au déclin de la lumière du soleil, alors les deux vampires débarquaient de la Hibiya Line pour s’emparer de Tokyo avec l’appétit d’un écrivain et d’un photographe dont les jours sous les cerisiers étaient cruellement comptés à la mesure des billets de 10.000 yens qui s’échappaient de nos poches et prenaient leur envol dans le beau ciel du Japon.

De ces semaines japonaises je garde au fond de moi une tendresse amusée. J’avais amené dans mes bagages mon livre fondateur que je feuilletais chaque jour en écoutant derrière la fenêtre de notre petite chambre de banlieue les sons familiers du Japon : les rires des écoliers à bicyclettes, les conversations des vieux jardiniers qui taillaient des pins parasols dans les jardins du voisinage et les entrainements des écoliers sur le terrain de baseball.  J’imagine que nous avons tous un livre fondateur, sans doute pour la majorité d’entre nous il s’agira du livre le plus abîmé, le plus corné. Je n’ai pas aimé « Sur la route  » mais j’ai adoré « Les clochards célestes. Ce texte de Jack Kerouac est au départ de mon envie de japon, de mon envie de la route, de mon envie de montagnes et  de musique et de solitude aussi, toutes les pièces de mon puzzle, déjà réunies dans ce bouquin qu’une heureuse rencontre m’avait mis dans les mains. Il faut ajouter aussi, que ce fameux Japhy Rider qui aura bouleversé la vie de Kerouac n’était autre que Gary Snyder érudit et passionné de culture japonaise.

Regarde, chanta Japhy, des peupliers jaunes. Cela me rappelle un haï-kaï :

Un peuplier; des feuilles jaunies.

Un écrivain est passé par là. »

Dans ce pays on peut comprendre toute la parfaite beauté des haï-kaï que nous ont légués les poètes d’Extrême-Orient. Ces gens ne se laissaient pas enivrer par la nature; ils gardaient toute la fraîcheur d’esprit des enfants. Ils décrivaient ce qu’ils voyaient sans artifice ni procédés. Nous poursuivîmes notre route en composant des haï-kaï tout en suivant le sentier qui montait en lacet, de plus en plus haut. je récitai :

 » Rochers au flanc de la montagne.

Pourquoi ne roulent-ils pas jusqu’en bas ?

Peut-être est-ce un haï-kaï, mais je n’en suis pas sûr.

– C’est trop compliqué, répondit Japhy. Un véritable haï-kaï doit être simple comme la soupe et cependant avoir la saveur de la réalité. Le plus beau des haï-kaï est probablement celui-ci :

Le moineau sautille sur la terrasse.

Il a les pattes mouillées.

C’est un poème de Shiki. On voit les traces des petites pattes mouillées avec les yeux de l’imagination. Et cependant, dans ces quelques mots, il y a aussi la pluie qui est tombée ce jour-là. On sent presque le parfum des aiguilles de pin humides.

– Encore un !

– Celui-ci sera de moi. Attends !

Le lac en contrebas;

Des trous noirs comme des puits.

Non, c’est mauvais. Il faut être très fort pour écrire des haï-kaï.

Cette année là donc je trimballais encore ce livre dans les banlieues de Tokyo. Le renifler me fait toujours du bien. Sans doute le parallèle est-il à chercher dans cette année aventureuse pendant laquelle j’avais mis mon boulot entre parenthèse pour m’offrir ce caprice « écrire un livre au japon ». C’était à moindre risque et pourtant pour moi c’était une vraie aventure au coeur d’une existence anesthésiée à fortes doses de RER et d’open-space. Nous avons rencontré des artistes, les interviews se sont faites avec bonheur, personne ne nous attendait mais tous nous ont accueillis et plus nous avancions dans ce projet plus j’avais l’angoisse que tout s’arrête. Il fallait un axe pour nous guider, bien sûr, il suffisait d’annoncer que nous allions réaliser un livre avec un éditeur français pour que les oreilles se dressent et que les portes s’ouvrent, c’était naïf, c’était un mensonge à nous-mêmes, mais c’était aussi la magie qui nous portait. J’avais pris l’axe de questionner les artistes sur le thème du rêve. Ce rêve que chacun d’entre nous porte au fond de soi ou plus exactement encore, du chemin qui mène à la réalisation de ce rêve primordial. Aujourd’hui encore je conserve la même obsession.

« Mais un instant plus tard, je me trouvai plongé en plein délire : en levant la tête je vis Japhy descendre la montagne en courant, à grandes foulées de dix mètres, sautant, fonçant, atterrissant sur les talons de ses grosses bottes, rebondissant deux mètres plus loin, pour s’envoler de nouveau par-dessus les rochers, planant, criant, ioulant sur cette marge de la terre, où nous nous trouvions, et dans un éclair je compris qu’il est impossible de tomber de la montagne, espèce d’idiot, et avec un ioulement de ma composition je me levai soudain et me ruais à mon tour vers le bas de la pente après Japhy, à force de bonds aussi grands que les siens, de foulées aussi fantastiques »

Cette année là, après la floraison des cerisiers et après que le vent ait balayé les derniers pétales blancs dans les allées du parc de Ueno, il fallu me résoudre à reprendre l’avion pour revenir à mon RER parisien sale et repoussant. Je m’éloignais du Japon et j’en avais gros sur le coeur, pourtant je pris progressivement conscience qu’au fond de moi et grâce à toutes ces rencontres  s’était installée une certitude :

Même si je m’éloignais du japon je continuerais malgré tout à m’en rapprocher. J’avais réveillé mon rêve et il n’y avait aucune raison d’en être effrayé, je pouvais marcher lentement ou même courir, jamais plus je ne pourrais tomber de la montagne, espèce d’idiot !

Extraits de « Les clochards célestes » de Jack KEROUAC Editions Folio – Gallimard

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LA COQUILLE A JEF

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Il y a le boulevard de La Villette avec ses kebabs et ses cafés chinois… Il y a la bulle du Parti Communiste et le kiosque à journaux du Métro Colonel Fabien… Il y a le bar-tabac Le Narval avec ses joueurs gratteurs aux milles tickets hallucinatoires, il y a cette vieille femme et sa peau de lapin usée qui déambule en causant toute seule au milieu des buveurs, et puis les cabines des taxiphones derrière lesquelles s’échangent les confidences des amours éloignés, il y a toutes ces portes cochères qui restent fermées…

L’une d’elles s’est ouverte pour moi il y a près de vingt ans, j’y ai mis un pied et puis deux et j’y ai mis le cœur.

C’était un peu comme sa coquille et il la partageait très souvent. Répétitions tôt le matin et jam session tard dans la nuit, les malades de la percussion, les fêlés du piano, les irrécupérables de la guitare et un peu plus rares les névrosés du coquillage… Tous musiciens aux âmes élégantes ils connaissaient l’adresse du Boulevard de La Villette et la double porte du coffre-fort qui laissait parfois s’échapper des solos de free jazz ou des rythmes latins, s’ouvrait jusqu’au petit matin sur des garçons et filles chargés d’instruments, de bouteilles et de rires…

La porte s’ouvrait et se refermait à l’infini. Et lorsque des musiciens se décidaient à quitter le lieu pour aller enflammer la nuit ailleurs, d’autres arrivaient encore, débarqués des ténèbres et le groove repartait de plus belle au-dessus des brumes de tabac.

Nuits marathoniennes, je me rappelle de cette fois où j’eu la sensation de pouvoir entrer dans la musique. Les musiciens se succédaient depuis plusieurs heures sur une impro sans fin. La sensation n’aura duré pour moi que quelques secondes. Je regardais les musiciens et il me semblait que chacun jouait selon son propre désir en se fichant pas mal des autres. Mes oreilles s’obstinaient à se concentrer  sur la musique mais finalement n’entendaient qu’une cacophonie. J’en étais fatigué. Mais soudain j’ai entendu : ça se passait « derrière » la musique : ils étaient libres mais ils étaient ensemble. Quelque chose courait entre les musiciens. Je n’ai jamais oublié.

Le maître du lieu nous remarquait à peine, souvent préoccupé par le choix d’un bec, d’une conque ou d’une anche. Nous le surprenions parfois, malgré l’immense fatigue qui pesait sur les rescapés de la nuit, dans la lumière du petit matin, il continuait ses confidences avec son saxophone.

La coquille à JEF maintenant nous manque. Elle a été remplacée par un bel appartement stylé, les voisins dorment en paix, le digicode fonctionne bien. Elles ferment leurs portes les unes après les autres les coquilles des JEF dans Paris. Elles ferment parce qu’elles ne sont que des lieux de vie enfantés par les rêves souvent naïfs d’hommes et de femmes dont la véritable ambition est seulement de rassembler les gens et pas les billets…

JEF a été l’un des premiers artistes à répondre à ma demande d’interview. Il fait partie du petit groupe des artistes « fondateurs » de l’aventure « Katatsumuri ». Nous avons parlé des chemins du rêve bien sûr et de son amour pour la musique et les musiciens, je me souviens encore avec délectation de l’intensité de sa réflexion.

Merci JEF pour la magie que tu offres à tous et sans compter. Merci pour ta générosité et la gentillesse de tes coquillages.

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LE SITE OFFICIEL DE JEF SICARD

L’INTERVIEW REALISEE AVEC JEF DANS KIKOERU ?

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J’AI REVU TOMOKI

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J’ai revu « Tomoki » avec ses parents. Dans un petit théâtre du 20e à Paris, le Théâtre aux mains nues. C’était une journée froide et mouillée, toutes les rues de Paris dégoulinaient sous mes chaussures. J’ai eu froid toute la journée, j’ai eu froid jusqu’au théâtre…

… Je pense à mon frère que j’ai perdu il y a maintenant 23 ans. Il n’en avait que 22… Il a disparu de notre famille comme ça, d’un coup. Il disait que « l’homme part lorsqu’il a terminé son chemin ». Pourquoi a-t-il dû partir si tôt ?  Peut-être devait-il vivre son âme d’une autre façon ?… Mon frère a toujours été avec moi dans mes rêves, mais depuis que j’ai un enfant, Il ne revient plus. Je crois qu’il est là, en nous…

Tout commence avec les ténèbres, je suis assis au milieu des ténèbres, pas au milieu des autres spectateurs, non, juste dans mes ténèbres. Il n’y a plus un bruit. Certains spectateurs peut-être ferment les yeux et se demandent pourquoi les secondes sont si longues, pourtant ce ne sont que quelques secondes, volées à un monde qui brille et qui caquète sans jamais plus connaître aucun répit. Mes yeux cherchent une faille, une poussière de lumière ou même un son auquel s’accrocher, mais l’obscurité emplit la salle, elle recouvre nos chaussures, nos jambes, nos mains et mon cœur aussi. Je ne peux plus m’arrimer à l’espace. Alors la danse peut commencer.

Un corps fœtus immobile se dessine devant mes yeux. Un corps chrysalide, suspendu par un fil. Doucement se balance. Doucement tourne. et nous dans nos fauteuils, peut-être croyons-nous nous souvenir… Les pieds et les mains de la danseuse lentement se déplient, inquiets à caresser l’obscurité. Naissance délicate, le corps fragile se libère du harnais ombilical, j’ignore pourquoi  les larmes me viennent, je ne saurais en dire plus, naître serait-il si désespérant …

Les ombres sont vaincues, le corps se déploie à la lumière et les musiques sont joyeuses « Tomoki » est une fête, bossanova et ombrelles, Kaori et Sébastien dansent tout aussi bien avec la vie qu’avec le drame. Une dame pleure devant moi et je me dit que maintenant quelque chose nous a frôlé, ici quelque chose qui dormait a été réveillé, avec la tendresse et l’élégance de ces deux artistes.

É pau, é pedra, é o fim do caminho

É um resto de toco, é um pouco sozinho

Un pas, une pierre, un chemin qui chemine,

Un reste de racine, c’est un peu so-li-taire,

J’ai rencontré Kaori, Sébastien et Oscar-Tomoki, il y a peut-être sept ans, à l’occasion d’une interview, chez eux, gentiment ils m’avaient reçu dans leur cocon parisien. Et nous avions parlé en profondeur de notre drôle de vie, de notre recherche si floue et si exacte et après l’interview je m’étais retrouvé sur les boulevards, exalté mais seul, j’avais ravivé ma certitude qu’au loin, par-delà la colonne de la Bastille, il y avait une île qui s’appelait Japon et qui m’attendait…

Libérés du harnais nous ne le sommes jamais. A chacun de nos efforts nous sentons ce qui nous lie… C’est là ce qui nous met en mouvement, c’est la raison de tout cela. Je regarde Kaori qui danse au milieu d’une mer colérique de papier Kraft et dans mon ventre je nous vois tous danser ensemble comme nous le pouvons, avec nos corps tordus, avec nos corps peureux, nous dansons et c’est la raison de tout cela.

J’ai revu « Tomoki » avec ses parents.

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EXTRAIT VIDEO DE TOMOKI SUR LE SITE KIKOERU ?.

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Photos © Jean-Michel JARILLOT

EXTRAIT VIDEO DE TOMOKI SUR LE SITE KIKOERU ?

NEZU

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Je le suivais souvent dans les montagnes et les forêts. Je crois me souvenir maintenant qu’il me montrait les herbes et les insectes. Je ne me souviens pas qu’il m’en donnait les noms mais la nature l’intéressait. Je suivais son pas avec mes jambes d’enfant et aujourd’hui encore, si longtemps après, je garde des traces de cette émotion qui était la mienne lorsqu’il me proposait d’aller crapahuter, comme il disait, avec lui dans les montagnes. J’étais fier de suivre mon père. Nous grimpions par des sentiers de muletiers dans nos Pyrénées et nous redescendions en fin de journée, les bras chargés de fleurs ramassées sur les pentes. En ce temps là il était encore permis de cueillir les iris du Tourmalet. Fleurs que nous donnions fièrement à elle qui était restée en bas à nous attendre.

Mon père et moi ne parlions guère. Jamais. Aujourd’hui, même au prix d’un effort bien inutile, je ne me souviens pas d’une seule conversation que nous aurions pu avoir tous les deux. Et je m’étonne qu’il m’ait vu grandir sans avoir eu l’envie de me parler.

Je parle souvent à ma fille et je pense à lui. Même si parfois prenant son air le plus sérieux elle me dit « quand même je pense que c’est intéressant ce que tu me dis même quand je comprends pas tout« . Je parle avec ma fille et j’ai le sentiment confus que je lui dois bien cela, à mon père.

Dans le magnifique jardin du musée NEZU me vient l’envie de penser à eux. Autour de moi la nature hurle l’été de ses cris et  de ses senteurs. Les ombres et les lumières s’entremêlent au chant des cigales. Des statues de pierres moussues  évoquent la fraîcheur, peut-être est-ce la fraîcheur du passé.

Hier soir à l’occasion d’un dîner avec Bruno, je lui ai demandé de me conseiller sur un lieu à visiter pour mon dernier jour à Tokyo. J’ai précisé que je voulais un lieu loin du bruit, loin des boutiques, loin de la chaleur, loin du temps.

Il m’a répondu : « Je n’y suis encore jamais allé, mais je sais déjà que j’aimerai ce lieu et toi aussi tu devrais t’y plaire« .

Son conseil fut des plus heureux. Il m’en aura fallu des séjours à Tokyo avant d’arriver dans ce jardin… Le musée NEZU à Minami Aoyama est un endroit délicieux, hors du temps.

Ma mère aussi avait ce contact si particulier avec la nature. Je m’en suis aperçu lorsqu’elle s’est trouvée veuve. Dans sa maison du Loiret, désormais solitaire, elle était visitée par les oiseaux, les chiens du voisinage et les chats errants. C’était un lieu protégé par la douce lumière de sa présence. Les fleurs du jardin le savaient, les chattes qui venaient régulièrement y mettre bas aussi. Elle aimait les êtres vivants bien qu’elle répétait à mon attention et à chacune de nos conversations « elle n’est vraiment pas belle la vie« . Peut-être incarnait-elle cette compassion naturelle envers les souffrances des êtres dont parlent les bouddhistes.

J’ai bâclé le tour des collections de peintures, calligraphies, céramiques et sculptures présentées à l’intérieur du musée, sans doutes remarquables, mais je me suis vite retrouvé dans le jardin.

Je n’ai rien pu faire pour vous empêcher de partir. Je n’ai pas su vous retenir. Je pense à cela en déjeunant face à la baie vitrée du Café NEZU qui offre une vue plongeante sur les petits sentiers de pierre qui descendent dans le jardin. Nous sommes pour ainsi dire au-dessus des arbres, au loin nous apercevons les toitures des maisons de thé cachées au cœur de la végétation, dans le café des haut-parleurs diffusent des œuvres classiques pour piano.

Je suis au Japon pour quelques heures encore. Je pense à vous deux qui maintenant êtes partout. Regardez comme c’est beau. 

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Le musée NEZU a été créé en 1941 à la demande de M Kaichiro NEZU (1860-1940), riche industriel et collectionneur.

Le site du musée

UN JOUR PAS PLUS

SHIBUYA 12

Délice des dernières heures à Tokyo. Les derniers moments car le temps est maintenant mesuré, le choix s’impose et même pour le choix il n’y a plus assez de temps. Une journée, pas plus.

J’ai failli marcher sur un long serpent vert sur un trottoir et mon coeur a fait un bond. Le serpent a sifflé et puis détalé sous mon pied. Je me suis rappelé que même si je marche dans Tokyo, ce pays est sauvage jusque sur les trottoirs de ces villes, les buildings ultra sophistiqués n’empêchent pas la vie sauvage de continuer à se développer dans les interstices de béton où poussent les herbes. D’ailleurs partout près de la rivière qui passe juste à côté de Shinjuku il y a de petits panneaux de mise en garde avec un joli dessin de serpent. Après le serpent j’ai ressenti une fatigue énorme, je suis revenu à la maison et j’ai dormi douze heures.