UN PEU DE RIEN

S’asseoir et puis quoi ? S’asseoir. Et ensuite ? Ensuite rien. Rien ? Pas de suite, pas de rien. Zazen. C’est vite dit. Les cloches d’une église dans l’air frais du matin. Les raclements de gorge sur ma gauche. Les gargouillis de mon ventre. Que faut-il chercher au juste ? S’endormir ? Attention à ne pas s’endormir ! La structure penche dangereusement au-dessus du vide. Il n’y a pas de vide ! Pourtant ça penche. Redresser, de quelques millimètres, mais à peine, des moitiés de millimètres, c’est mieux, faire semblant de ne plus bouger. Faire semblant de ne pas faire semblant. En être satisfait ? Des gargouillis de ventre à ma droite. Pas le mien. Mais le mien répond quand même. Il ne peut s’en empêcher. Bloquer la respiration. Ne plus vivre serait même mieux. Au moins ne plus penser. Ne plus jamais revenir ici. Zazen. Le roucoulement d’un pigeon sur les toits de Paris. Attendre encore un peu avant de respirer. Compter les secondes. Sortir d’ici. Retourner dormir. Le maître disait « Faire zazen, c’est comme entrer dans votre cercueil ». Mais la vie. La vie qui nous colle, la vie qui exige. Qu’est-ce qu’on en fait ? Peut-on espérer du zazen qu’il nous donne la main pour traverser la frontière … Je crois que zazen nous conduit à la frontière, qu’il ne saurait faire plus. Non c’est faux. En fait je ne crois pas. C’est juste une pensée qui me traverse. Et c’est bien différent. Zazen. Soudain la crampe dans le pied droit. Grosse panique. Le corps se cabre. Merveilleuse douleur qui annihile toute pensée. La douleur remplit, il n’y a plus de vide, la posture se tord, le souffle est déchiqueté, la colère me sort des oreilles. Pourquoi Moi ? Et surtout pourquoi maintenant ? Pourquoi Moi et maintenant. Moi. J’étais venu pour m’oublier mais finalement il n’y a que moi ici. Et je m’apitoie. Les battements de cœur se font plus tendres. La douleur se dissout, chaque cellule décide d’en prendre un bout à son compte, je me reperds. Et ensuite ? Ensuite… Un peu de rien.

GRINCHEUX NOËL

Le type nous a arrêté cet après-midi dans la galerie marchande du centre commercial, il a dit “venez je vous fais un tour de magie”. Alors elle a choisi une carte au milieu du paquet, et lui a retrouvé la carte, c’était vraiment bluffant, elle s’est exclamée eehhh !!! Et c’était la première fois qu’elle ne pleurait plus depuis le matin. Je ne sais pas pourquoi il faut qu’il y ait des jours gris… Ils reviennent quand on les croyait partis pour toujours. La grisaille nous est tombée dessus hier au soir. La nuit a été glaciale. Alors la petite et moi on s’est endormis ensemble, mais difficilement, quant à elle, fâchée à mort, elle veillait dans le salon. De temps en temps la petite se réveillait et pleurait, elle appelait sa mère. J’ai fait aussi un rêve pourri. Et puis le dimanche est arrivé. Avec cette idée géniale de fin d’après-midi, plutôt que de se pendre, si on allait au centre commercial boire un café. Les décorations de Noël, les yeux de la petite fascinée par les gros ours en peluche accrochés au-dessus de nos têtes, la neige artificielle, les boules scintillantes.

Le magicien a dit : votre femme est japonaise ? Je m’en doutais ! Les japonais c’est vraiment le meilleur public !

 

LA BOITE A COUTURE

Il y a les jours fatigants. Devant l’abrutissement de l’administration française retranchée derrière ses formulaires, dossier incomplet, la case n’est pas cochée, l’OFII, les impôts, la traduction de l’acte de naissance, le temps qui s’écoule sans réponse, elle est recroquevillée devant You tube, elle regarde des mangas, son moment de respiration de la journée quand la petite est partie rejoindre le pays des Barbapapa. L’appartement redevenu silencieux. Moi j’ai encore le ricanement des formulaires qui résonne dans mes pensées, complète-nous ! renvoie-nous ! Photocopie-nous ! Je la regarde elle, si loin de son pays, de sa famille, de ses copines espiègles, de son ciel, je me dis qu’elle est venue de là-bas pour moi, alors quelques imprimés de plus ou de moins…

“Je me souviens que parfois je n’aimais pas les cours de couture à l’école. Par contre j’adorais les cours de cuisine. Les écoliers français apprennent aussi la couture et la cuisine ? Nous avions 10 ans et puis 11 ans et 12 ans… Nous nous appliquions à piquer droit, avec les aiguilles et aussi avec les machines, les garçons comme les filles. Nous devions rester concentrés, je me piquais les doigts.

Tous les enfants d’une même école avaient la même boîte. Aujourd’hui encore, ça n’a pas changé. les parents achètent les boîtes à couture directement à l’école. Cà, c’est ma boîte, et à chaque fois que mes parents ont déménagé dans d’autres villes, les élèves autour de moi avaient d’autres boîtes, moi j’ai toujours gardé la même. Jusqu’à aujourd’hui, c’est ma boîte.”

Je la regarde assise par terre, les genoux serrés sous le menton, le nez collé sur l’écran de son ordinateur, hypnotisée par le 100.000ème épisode de Détective Conan. J’avais pas rêvé les feuilles d’imposition c’est certain, mais j’avais bien rêvé tout le reste…

 

GRINCHEUX NOËL

En reprenant mon train de banlieue ce soir, je me mets à penser que la veille de Noël est peut-être bien le jour de l’année où l’on croise le plus de mines sombres et soucieuses. Est-ce la perspective de se mettre à table, mais pour ne rien dire, ou quoi d’autre ? Un goût d’enfance qui ne reviendra pas. Quel que soit le prix qu’on y mette ? Une grosse fatigue de ces supermarchés pleins à craquer de tout ce qui ne nous fait plus envie depuis longtemps, mais qu’on a pas pu s’empêcher de mettre dans le caddie une fois encore. Heureusement que du côté japonais on est moins morose que moi… Même joyeux je peux dire. Par contre du côté Franco-japonais, on reste sceptique, émerveillé et aussi apeuré. Dimanche dernier au centre commercial tous les mômes se bousculaient pour attraper les gros ours automates, elle leur jetait un regard inquiet. Une petite fille s’est mise à danser devant elle qui l’a observée un long moment, stoïque, analytique, à tel point immobile que la petite fille s’est troublée et a fini par s’éloigner.

 

ORANGE ET CANNELLE

Un froid sibérien. A vous casser les oreilles comme du verre. Mais des odeurs de gaufres, de churros et de pain d’épices qui font oublier la froidure habituelle du Marché de Noël des Champs Elysées. Et aussi la promesse d’un Recueil des écrits de Blaise Cendrars à la librairie du Virgin en point de mire, j’accepte parfois de braver la foule qui semble toujours s’obstiner à marcher à contre sens de nos pas.  Elle est aux anges avec son hot-dog moutarde. La poussette évite tous les obstacles, je me demande ce que la petite pense en croisant ces mines sombres qui pourraient bien lui marcher dessus. Retient-elle quelque détail d’un visage ou d’un autre ? Aurait-elle envie de s’y attacher ? Dans la poussette elle ne bouge pas, dans la voiture elle ne bouge pas, parfois même assise sur le sol, entourée de ses jouets, elle ne bouge pas… Je l’observe dans sa méditation. Je connais bien ce chemin, le Monde qui la traverse. Point de Blaise Cendrars dans la librairie, malgré l’obstination de la vendeuse qui me soutient qu’il doit en rester un exemplaire quelque part dans le magasin, l’ordinateur ne saurait mentir. Non pas de Cendrars mais du vin chaud à la cannelle et dans le fond on ne demande rien de plus.

 

AKEMASHITE OMEDETOU GOZAIMASU

La famille lointaine sur l’écran de l’ordinateur. Ils vont manger les nouilles de soba et ensuite aller au temple. Ils sont réunis autour de la table, certains yeux se ferment avec la fatigue de la journée. La petite est heureuse de voir ses grands-parents. Ils nous montrent des images de la télé. Les mêmes niaiseries qu’ici sans doute, avec un peu plus de classe tout de même. Nous sommes attendus pour réveillonner chez des amis. Je lui dis que nous allons manger plein de bonnes choses. Elle sourit mais je sais bien que les nouilles de soba lui auraient procurés bien plus de joie.

J’ai fini de lire L’or de Blaise Cendrars.

 

(Décembre 2011)

LA JOIE QUI AVANCE CHANCELANTE LE LONG DE LA RUE (Gilles Farcet)

 

The BOOK vraiment inattendu, tout de même dans le prolongement de mon achat compulsif de l’été (The Dharma Bums de Kerouac dans une édition US très smart), voilà maintenant que le livre de Gilles Farcet attire mon regard, et WOW quelle rencontre ! Gilles Farcet consacre son ouvrage à un de la bande, resté totalement inconnu, soucieux de préserver son invisibilité, alors que les autres, les Kerouac, Snyder, Ginsberg, Corso… sont devenus des mythes, mais lui, Hank le céleste Beatnik, a seulement confié sa parole enflammée au micro du jeune journaliste (c’était en 1988). Régal suprême (pour moi en tout cas) de lire les pensées de ce Beat inconnu alors je partage, un peu, beaucoup.

 

 

Gilles FARCET : Quand nous sommes arrivés à la hauteur du CBGB, j’étais abasourdi pour de bon. Deux impressions dominaient, impérieuses.

La première : j’étais loin d’avoir tout capté des propos que ce phénomène s’était soudain mis à débiter d’un ton tranquille, en prenant son temps. Sa parole était comme un train qui me roulait dessus en sifflant. Un train va son train, il avance selon sa logique ferroviaire, au rythme qui lui incombe, ni trop vite ni lentement, mais il produit son bruit caractéristique, émet son sifflement sans le moduler en fonction des paysages qu’il traverse. J’allais très vite comprendre que la parole de Hank ne déraillait jamais, qu’elle avait trop d’inertie pour qu’on puisse l’interrompre dans son avancée. J’étais l’Indien médusé qui regarde le Cheval de Fer traverser ses terres. Je ne pouvais pas l’arrêter, ni d’emblée, assimiler la portée de son avènement, mais je pouvais m’asseoir dans la prairie le long de la voie qu’il empruntait et le contempler avec un effroi sacré.

La deuxième impression dominante était que je ne pouvais pas laisser le train filer en espérant le voir repasser un jour prochain. Il fallait que je revoie Hank, et ne surtout pas oublier mon Nagra qui, ce jour-là, me faisait cruellement défaut.  (Extrait)

 

 

Hank :  « Mon gars, un poète aujourd’hui, c’est pas un type en chemise blanche qui tousse au bord d’un lac ce serait plutôt un gusse – ou une fille, d’ailleurs – un peu au bout du rouleau de cette putain de vie, écrasé par son impuissance et celle de tout le monde face à l’ampleur du merdier. Presque KO, tu vois, petit. » (Extrait)

 

 

Hank :  « Voilà, un poète aujourd’hui, c’est un être humain qui a envers et contre tout préservé son innocence et sa capacité à la partager. Et ça, crois-moi, ce n’est pas rien. Et il y a autre chose : quand il partage son innocence, il la réveille, il stimule chez ceux qui le lisent ou l’écoutent leur innocence enfouie bafouée, piétinée par le merdier. Et ça, c’est carrément grand. » (Extrait)

 

 

Hank : « Le regard frais, fiston, frais comme dans poisson frais, fleurs fraîches, fruits frais. En bref, non avarié. Même à New York, les fruits frais sont cent mille fois plus courants qu’un regard frais, tu sais ? Regarde-moi tous ces vieux regards, ces regards avariés. On ne le sent pas, en tout cas pas avec le nez de chair. Mais avec le nez de l’âme, par contre, on sent bien que tous ces regards, ces milliers, ces millions de regards qui trottinent dans Manhattan juchés sur des têtes encombrées, on sent bien que tous ces regards puent. Ils empestent la corruption, déjà tous grignotés par la vermine. Ah, mon garçon, dégage-toi le nez de l’âme et respire-moi cette pourriture ambulante ! Tout Manhattan, ou quasiment, une meute de pourriture. Il y a les pourris pourris, et il y en a pas mal ici, crois-moi, et il y a les pourris braves. Il y a même les pourris honnêtes ou à peu près, mais tous, tous ces regards sont pourris. Pourquoi ? Tout simplement parce que ça fait longtemps qu’ils ont cessé d’être frais. Comme éructait le vieux Whitman qui s’y connaissait en fraîcheur du regard : « il empeste le cadavre, vite, à la fosse, sans tarder ! » Ou T.S Eliot : « Tant de gens … qui eût cru que la mort eût défait tant de gens … » Il me semble d’ailleurs qu’il citait Dante, mais peu importe. Note bien que Whitman comme Eliot ne dénonçaient pas les morts morts mais les pseudo-vivants, les hommes creux dont le regard a cessé d’être frais. Mais sans regard frais, putain, qu’est-ce que tu peux faire ? » (Extrait)

 

 

Hank : « Lazare, c’est notre cadavre à tous. Le cadavre de notre innocence, la dépouille puante de notre candeur désormais en proie à la vermine. On démarre tous en tutoyant le Christ. Et le Bouddha, et Lao Tseu, et Krishna aussi d’ailleurs. Et puis vient un moment où le Christ ou le Bouddha ou Lao Tseu ou Krishna ou qui tu voudras qui s’est penché sur notre berceau, vient un moment où celui-là s’absente. Il va vaquer aux affaires de son vieux, sans doute, jouer un petit coup de flûte aux gamines, faire le tour du pâté de maisons sur le dos d’un bœuf sacré ou se la couler douce sous un arbre. Et nous, dès qu’on n’a plus notre copain des commencements pour nous dire comment regarder, comment respirer, nous, on crève. On commence à s’occuper d’autre chose, de ce dont tout le monde s’occupe, ce qui est une très mauvaise idée. On en vient à l’oublier, notre pote. Trois petits tours et hop, on se retrouve bien malins, tout raides et froids dans nos bandelettes sous lesquelles on commence à sentir, parce qu’un corps vide, un corps sans âme, eh bien ça sent. C’est comme ça, on s’appelle tous Lazare. Call me Lazarus, man, Ich bin ein Lazarus !

Bref, le Christ se pointe chez Lazare, on lui dit à juste titre que s’il ne s’était pas absenté, l’autre ne serait pas en train de pourrir, mais enfin, le Christ, il a bien le droit d’aller voir ailleurs s’il y est, ce qui soit dit en passant est le cas, il y est. Enfin, ça sent déjà. Alors il fait la seule chose à faire avec son bon sens habituel – plus un petit peu d’aide de son vieux, bien sûr -, il parle à Lazare comme à un vivant : « Allez, c’est bon, maintenant, lève-toi ». Et l’autre de se dresser avec ses bandelettes plein la tronche. Ah, ça a dû être quelque chose à voir.

N’empêche, cet épisode nous montre ce qu’il faut faire. Cette ville est peuplée de gens qui sentent déjà, même s’ils déambulent pour prendre part à la bouffonnerie. Mais si on leur parle comme à des vivants, voilà qu’ils se mettent à danser dans leurs bandelettes. Imagine, mon garçon, imagine juste un instant cette foutue ville ressuscitée de Queens à la Cinquième Avenue, de Little Italy à Central Park West en passant par Broadway, le Bowery, Brooklyn, et, allez, tiens, même le New Jersey, eux aussi ont droit au salut, après tout. Représente-toi les bus, les taxis, le métro, les bureaux, les music halls bourrés de ressuscités dansant dans leurs bandelettes. Dancing in the Streets, ouais, là ce serait le Beat, ce serait vraiment un Beat tout neuf, are you ready for a brand new beat ? » (Extrait)

 

Gilles FARCET : « Ses joues étaient creuses, son teint jaunâtre, il n’avait certes pas bonne mine mais son verbe avançait bon pied bon œil. Sa parole me paraissait issue du commencement du monde, d’un commencement qui viendrait juste d’avoir lieu. Sa parole me faisait l’effet d’un Big Bang. C’était un happening, un évènement, un avènement. Boum, quelque chose arrivait, on ne savait pas d’où, on ne savait pas comment, mais ça arrivait, et de cette étincelle jaillie du mystère s’ensuivait une cascade d’univers en expansion. Et moi, j’étais en appétit pour en avaler rouleau sur rouleau, de sa parole.  » (Extrait)

 

La joie qui avance chancelante le long de la rue. (Fragments d’une parole Beat inconnue) – De Gilles Farcet aux éditions Maelström reevolution.

 

EFFLEUREMENTS

L’été est probablement la saison qui s’éloigne le plus rapidement de nous. On tourne la tête et il est déjà loin. Etonnant abîme entre maintenant et l’été dernier. Pourtant j’ai emporté l’été avec moi, l’été japonais ne m’aura pas quitté, pas une journée, pas une nuit, jusqu’à ce mois de novembre. Etonnant aussi ce que la mémoire privilégie de la multitude des images. Quel resurgissement si je ferme les yeux, à peine deux secondes. L’été dernier. Deux secondes… La lumière filtrée d’un salon bar aux murs tapissés de livres, avec un long comptoir en bois et des hôtesses en uniformes strictes, et la difficulté d’écrire. Deux secondes… Des rizières à perte de vue et le vent chargé de l’odeur des montagnes.

L’écriture,  du moins dans ma sensation, est pareille à une concrétion de mes effleurements avec le monde, petite pierre qui fait encore mon corps, l’écriture ne peut trouver d’issue, mais contre toute attente, une forme d’envol, un sourire. Après quelque égarement. Quatre exemplaires du tapuscrit sont partis au courrier, chez quatre éditeurs. Je m’efforce à ce propos de n’en rien imaginer, j’essaie simplement d’accompagner ces enveloppes avec mon texte dedans. C’est-à-dire, ne pas laisser le texte se débattre seul, je ne connais pas les lieux où ces enveloppes seront ouvertes, je ne connais pas les mains qui vont s’emparer des feuilles, je ne reconnais pas les yeux qui vont me regarder, mais je veux être là. Effleurer.

L’été encore, dans une rencontre exceptionnelle, avec le moine zen Iwayama san, le texte de l’entretien est publié, mais je ressens la nécessité d’ajouter, nous étions quatre autour d’une table basse, assis sur les tatamis, nous buvions une tasse de thé, et mon enregistreur écoutait. J’ai pensé dès la première seconde, et comme à chaque fois, que je n’aurais pas le temps, et je n’ai pas eu le temps. Notre hôte nous avait prévenu, il était appelé pour des obsèques, il n’avait qu’une heure à nous consacrer, il aurait suffi de quelques secondes, mais l’approche est toujours interminable, et d’ailleurs j’ignore où j’ai envie d’aller, mais non, je mens encore. J’ai aimé cette rencontre. La vraie question était la question de la transmission à l’enfant. J’ai mis le temps pour y arriver, il m’a semblé que le moine observait mon cheminement, malicieusement. J’ai posé la question. Mon enregistreur a saisi l’épaisseur des secondes pendant que le moine réfléchissait, et moi aussi, j’ai ressenti le vertige, et chacun retenait son souffle dans la petite pièce, à ce moment eut lieu l’interview.

L’interview de Iwayama san est ici !

 

TADAO ANDO

 

Je rends abstraits les éléments naturels que sont l’eau, le vent, la lumière, le bruit … Au sein d’un ordre architectural austère, je cristallise l’énergie vitale de la nature et l’oppose à l’homme. De stupéfiantes confrontations peuvent naître entre l’homme et la nature. Cette tension même peut réveiller une sensibilité latente, enfouie dans l’esprit de l’homme d’aujourd’hui. Par le biais de l’architecture, qui ne se limite pas à un simple produit de la pensée conceptuelle, je souhaite créer un lieu stimulant qui en appelle à tous les sens du corps humain et, pour ce faire, je tente de mettre en relief dans la société contemporaine la force de la nature. Il ne s’agit pas là de forme ni de style ; je souhaite raviver le sens de la vie et de la nature, qui circule dans les strates profondes de l’histoire, autrement dit l’esprit de la culture, le faire dialoguer avec le monde actuel et le projeter aussi loin que possible dans le futur.

Ainsi peut-on accumuler des couches nouvelles pour une société future. Alors l’architecture, sans s’enfermer à l’intérieur des formes, émergera, en accord avec son environnement et le cours du temps, pour redonner vie aux paysages naturels et urbains.

Extrait de Tadao Ando Pensées sur l’architecture et le paysage de Yann Nussaume aux Editions Arléa.

Plus sur TADAO ANDO sur le site VERNACULAIRE, duquel sont extraites les deux photos ci-dessus, très beau site à consulter sans modération !!

VERNACULAIRE

Exposition TADAO ANDO Le Défi au Centre Pompidou Paris – Galerie 3 du 10 octobre au 31 décembre 2018.

 

LA PIERRE QUI VIRE

Dans son petit café Nogentais, au milieu des habitués du samedi qui lui sourient et qui l’embrassent, Michel VRAY évoque pour moi ses retraites spirituelles à l’abbaye de La Pierre Qui Vire, dans l’Yonne. Au-dessus de nos têtes, un écran géant et bruyant diffuse un tournoi de rugby, ambiance idéale pour un petit tour au monastère.

Michel : Le monastère de la Pierre qui Vire, c’est un lieu complètement étonnant. Moi plusieurs fois j’y suis allé, peut-être une vingtaine de fois, peut-être plus. Quand j’ai découvert ce lieu, j’étais relativement jeune, puis j’ai continué à y aller de temps en temps. J’ai eu la chance, car c’est véritablement une chance de dépasser le côté touristique, c’est à dire que je ne mange plus avec les touristes, je mange avec les quatre-vingt-dix moines. Je peux te dire que c’est quelque chose d’assez étonnant ! Quand tu vois la tête et les yeux de ces hommes. Ils ne sont pas comme les autres dehors. Ils t’amènent à une connaissance de toi en très peu de temps. Surtout quand tu passes la barrière. Le dernière fois que j’y suis allé j’étais seul avec quatre-vingt-dix moines. Alors t’es là au milieu et tu en as quatre-vingt-dix autour de toi et évidemment ils te regardent, certains ont un regard ! Tu as l’impression d’être transpercé de partout, mais c’est un regard d’amour, de tranquillité, ils t’en foutent plein la gueule, tu en prends plein la gueule !

Une fois j’y suis allé pour un décès, un moine était décédé, ils m’ont envoyé un courrier alors j’y suis allé, ils l’ont cousu dans un linceul de bure, ils ont creusé un trou et ils l’ont mis dedans et ils ont rebouché. Sans plus de blabla comme on ferait pour les autres. Eux c’est leur vie, c’est vivre et mourir parce qu’ils savent que c’est concomitant.

Daniel : C’est quel ordre ?

Michel : Bénédictins. Quand tu rentres là-dedans, franchement Daniel, tu vois des gens qui ont une autre gueule que les gens de l’extérieur, ils sont complètement habités. C’est très étrange.

Daniel : c’était dans quelles années ?

Michel : Disons que la première fois que j’y ai mis les pieds j’avais vingt-ans et la dernière fois j’avais cinquante ans. Bientôt je pense y aller.

Daniel : Tu aimerais y retourner ?

Michel : Ils ne prennent pas de décision. Ils savent avant de les prendre ! Tu sais ce sont des gens mystérieux. Ils ne se réunissent pas pour prendre une décision, la décision est déjà prise. Avant d’annoncer leur décision ils savent déjà qu’elle a été prise avant.

Daniel : Je ne sais pas de quoi tu me parles mais c’est intéressant !

Michel : Ce sont des gens passionnants, et ils sont beaux parce qu’ils sont simples. Moi je n’y allais qu’en hiver. Et je dormais par terre. Avec le froid.

Daniel : Pourquoi, c’était une sorte de punition ? (rires)

Michel : Non, c’est parce que je voulais en savoir davantage… J’ai vu des touristes là-bas, équipés de deux parkas et de cinq paires de chaussettes !

Daniel : Des touristes qui viennent y faire des retraites ?

Michel : Non, non pas du tout. Pas pour y faire des retraites mais plutôt que de partir en vacances et de dépenser des sommes considérables, ils s’amènent là, mari et femme avec les gosses, ils ne dépensent quasiment rien et ils sont contents !

Daniel : Les mômes doivent être contents les pauvres ! Ils doivent s’amuser comme des fous ! (rires)

(Michel s’adresse à un jeune homme qui suit le match de rugby sur l’écran géant du café)

Michel : Ca va ?

Le jeune homme : Oui ça va.

Michel : Dommage !

Michel : Mais quand tu fonctionnes réellement avec les moines tu ne vois pas tout cela. Tu y es dès 6 h 00 du matin, tu bois du café qui n’est pas bon … Mais tu t’en fous. T’es entouré de quatre-vingt-dix personnes habillées en noir, et tu remarques des yeux bleus qui te percutent, des yeux verts qui te rentrent dedans, et tu te dis mais c’est qui ces gens ?

Daniel : Mais la première fois c’était pourquoi ? Comment est-ce qu’on décide de faire cette expérience ?

Michel : On avait du m’en parler. C’est compliqué à expliquer … J’avais besoin de solitude et la solitude comment la trouver ? Au milieu de gens qui sont dans la solitude comme moi mais qui eux sont dans la GRANDE solitude. Comme j’avais de la famille qui vivait pas très loin de La Pierre qui Vire, je me suis retrouvé à La Pierre qui Vire. J’aurais pu ressortir de là en me disant qu’est-ce que c’est chiant ! J’étais très jeune, j’avais dix-sept ans ! J’ai trouvé ça complètement magique. Moi je sortais du collège quand même, je sortais de l’oratoire, l’école Massillon c’est l’oratoire !

Donc l’oratoire ça t’apprend à parler orare, tu vois c’est la parole. Donc je sors de là et je rentre dans un autre truc où on ne parle pas, mais où tout a été dit avant ! C’est ça l’intérêt. Ceux qui sont là n’ont pas du tout à parler. Ils savent pourquoi ils sont là. Ils sont complètement cohérents dans leur dimension intellectuelle.

Quand tu es là-bas ils ne te parlent pas de Dieu. Ils te parlent de la terre, des oiseaux, de la mer aussi mais aucun ne m’a parlé de Dieu quand j’étais là-bas. Moi parfois je me permettais de leur dire des trucs parfois … pas agressifs mais pas loin, et ils m’ont dit oui c’est tout à fait normal … Quand tu rencontres des gens comme ça tu te dis qu’il reste encore quelque chose d’humain sur Terre !

Ensuite quand je suis rentré chez moi on m’a dit oui mais ces gens-là sont enfermés ! J’ai répondu vous n’êtes pas enfermés vous à l’extérieur ? C’est vous qui êtes enfermés à l’extérieur ! Eux ils sont tranquilles à l’intérieur… Mais de tout cela je n’en ai pas parlé … Les gens ne comprennent pas du tout ce que tu veux dire, tout le monde s’en fout.

Daniel : Et le plus long de tes séjours là-bas, c’était de l’ordre de quelques jours ?

Michel : La dernière fois j’y suis resté un mois quand même.

Daniel : Un mois ! Et ensuite, le retour à la vie normale c’est comment ?

Michel : C’est terrifiant. Quand je suis revenu à Paris j’ai pété mes câbles pendant deux ou trois jours. Je me suis demandé mais qu’est-ce que je fous là ? En fait l’expérience avec le monastère correspondait peut-être un peu à cette période pendant laquelle nous sommes partis vivre dans le sud au Vigan, il y avait à peu près la même tendresse, la même délicatesse… La même inspiration si je peux dire ça.

Daniel : Cette vie me fait un peu penser au monde des squats, c’est une vie communautaire, différente mais ce n’est pas si éloigné.

Michel : Oui c’est pas très loin. Effectivement je m’en suis aperçu. J’ai pu avoir de très bons discours avec deux ou trois personnes alors que j’en ai connu des centaines, tu vois … Pour deux ou trois personnes tu sais que l’autre cherche un truc, mais le simple fait de chercher c’est l’antithèse de trouver ! Tu ne peux pas trouver, alors tu cherches, et tu peux chercher toute ta vie !

Maintenant tu as l’impression que les gens sont établis dans un système, qui leur convient. Dans un système de progression qui leur convient dans le travail, où en théorie plus ça va et plus tu vas gagner d’argent, jusqu’au moment où tu en as tellement gagner qu’on te fout à la porte.

(Michel s’adresse à nouveau au jeune homme qui suit toujours son match de rugby sur la télé en commentant)

Michel : Tu parles à qui ? Tu parles à la télé ? Tu sais c’est grave, ça se soigne !

Michel : Les monastères sont des lieux magiques. J’ai peur que depuis quelque temps ce soit un peu abîmé par le tourisme. Moi j’ai passé la clôture, on appelle cela la clôture. Ces gens là te respectent complètement, tu leur poses des questions et ils essaient de trouver ce qui te manque ou ce que tu as en trop. Moi j’y allais toujours en hiver.. J’ai toujours vécu avec des nu-pieds, je faisais le tour de l’enceinte du monastère, j’avais quinze kilomètres à faire tous les jours. Ils me voyaient revenir et ils ne comprenaient pas pourquoi j’avais les pieds plein de neige. Les moines me disaient mais tu n’as pas froid ? Non, non tout va bien. Ils ont compris ce que je voulais.

Je me souviens d’un moine que je suivais. Il marchait devant moi et il se cassait la gueule puis il se relevait et refaisait quelques pas, moi j’étais très loin derrière lui, j’accélérais un peu, il retombait, je me disais que j’allais le relever, j’essayais de l’aider, et il me dit c’est pas la peine je tombe tout le temps !

C’est magique ça non ? Certains diraient je me casse la gueule et personne ne vient m’aider, bande de salopards ! Mais lui il me dit je tombe tout le temps c’est normal ! On est vraiment dans un autre monde !

La première fois que je suis allé là-bas, c’était neigeux et il était trois heures du matin tu vois, je m’étais trompé sur la route. J’arrive, je cogne à la porte et un père m’ouvre la porte et me dit : ça va ? A trois heures du matin, en pleine neige tu vois ? Il me demande ça va ? Moi je dis, est-ce que je peux entrer pour me reposer cinq minutes ? Il me répond oui, oui attendez je vais vous amener à une chambre ! Si tu veux des serviettes pour te sécher je vais t’amener ça. Moi je lui dis que je ne veux rien mais simplement me coucher par terre, alors il m’a amené une natte et j’ai dormi sur le sol jusqu’au matin. Au matin je l’ai retrouvé et il m’a demandé ça va ? Je lui ai dit ça va beaucoup mieux et je vous en remercie.

Alors il me dit il ne faut pas remercier ! Ici c’est un lieu d’accueil, c’est pas un lieu de remerciements.

Là, tu te dis qu’il a tout compris le mec ! C’est donc le père qui ouvre la porte, et tout la nuit il est là … On ne sait jamais, si quelqu’un vient, et heurte l’huis ! Il faut que quelqu’un soit présent pour ouvrir la porte et pour lui dire : Tu es chez toi. C’est ça la phrase : Tu es chez toi.

 

Le site de l’Abbaye de La Pierre Qui Vire : http://www.apqv.fr/

Le site de Michel VRAY : https://michelvray.com/

 

 

BEFORE MY TIME

Before my time chante Johnny Cash et je ne sais pas pourquoi je pense à toi ce matin, au comptoir du café tabac de la gare. Je suis entouré par les ouvriers qui défilent comme chaque matin, débarqués de lointaines banlieues ils boivent un café et s’en retournent à leurs chantiers. Ça parle dans toutes les langues, les accents déforment les mots français, les visages sont encore ensommeillés, ils ont des pudeurs d’hommes rudes, s’appellent amis ou frères avec fierté. Ils sont les dépositaires de ton souvenir je crois. J’ai toujours été entouré par des ouvriers depuis toi. De ton temps ils étaient  Africains ou Portugais, mais déjà ils avaient semé sur mes paupières des envies d’ailleurs. Peut-être ai-je continué à les chercher, à ma façon, dans les bars de la banlieue et dans les cafés chinois de Belleville. Les immigrés du petit matin te sont proches, du moins dans mon iconographie enfantine. Des vêtements tachés de peinture avec des odeurs de graisse ou de limaille, des mains coupées, bosselées, abîmées à l’outillage, des odeurs de mégots sur la peau. Je me demande toujours s’ils me considèrent comme un des leurs… Seraient-ils prêts à parier sur mon destin de bureaucrate ? En somme, est-ce que je ressemble à toi ?

Old fashioned love words spoken

then keep coming back around again

nothing’s changed except the name,

their love burned just like mine.

Before my time.

Before my time.

Et cette façon de prendre sa place au comptoir, même quand il n’y a plus de place. Sans se bousculer, chacun ménage la susceptibilité de l’autre. Je ne manque jamais d’être attentif à ce rituel du matin. Ils apprennent tous à se comporter, à se positionner, je comprends ces détails car tu me les as enseignés. Tous les matins tu quittais la maison avec ton bleu de travail, d’un bleu si bleu. J’ai vécu dans les odeurs des ateliers avec les bruits des camions et des ponts roulants, j’ai vécu à l’usine. Aujourd’hui je pense à toi. Sans doute étais-tu fier de moi lorsque j’ai trouvé mon premier emploi, ce fut probablement le dernier aussi. Dans un bureau. Est-ce que comme toi, les autres en rêvaient aussi pour leurs enfants ? Le bureau était l’avenir qui leur était interdit. Chez nous il y avait l’atelier en bas et les bureaux en haut. Ils avaient rêvé de cet avenir pour leurs enfants. Le bureau aura été mon avenir. Mais jusqu’à ce matin, il ne m’était jamais, non jamais, venu à la pensée que j’ai pu exaucer ton souhait. Qu’il en soit ainsi.

Maintenant je rêve pour ta petite fille qu’elle devienne artiste, pourquoi nous faut-il toujours un métro de retard ? Est-ce vraiment ainsi que fonctionne la roue du karma ? Doit-on se laisser enchaîner au rêve de nos parents ? Pourtant j’étais bel et bien fait pour travailler avec mes mains. Elles me l’ont fait savoir sans ambiguïté. Elles n’étaient pas avides de manipulation mais de création. Ma première idée d’un métier : la bande dessinée, l’encre, la couleur, les textes, ma première vie aussi, mais déjà il y avait la vie « active » qui me happait, ensuite j’ai eu la naïveté d’envisager de devenir un professionnel des arts martiaux, les mains encore, et puis cette formation professionnelle pour devenir interprète de la langue des signes… Maintenant j’écris. Et c’est ce matin que les souvenirs me viennent. Il y avait aussi dans tes mains, la possibilité de faire naître, en ai-je été troublé, quand tu laissais à mon attention, sur la table de la cuisine de petits animaux en pâte à modeler que je découvrais au matin. Je réalise que mes mains sont les tiennes.

J’ai toujours fui les réunions de bureaucrates, les restaurants de bureaucrates, les wagons de trains pleins de bureaucrates, les conversations de bureaucrates, les loisirs de bureaucrates, les vacances de bureaucrates, les femmes de bureaucrates … évidemment, comment aurais-je pu me sentir en confiance dans un monde où tu n’étais pas … Ce matin tu es là, à ma droite, à ma gauche, jeune, vieux, c’est bien toi. Ils payent leur café et sortent dans la nuit, montent dans de petits camions qui les emmènent au froid. Mais demain matin ils reviendront.

If someway they had seen and knew

how it would be for me and you

they’d wish for love like yours

and they would wish for love like mine.

Before my time.

Before my time.

 

 

LA MESURE

Il me disait que c’est toujours ce qui ne se laisse pas photographier que l’on tente désespérément de raconter. Il me disait aussi que la ville le tourmentait, qu’elle n’avait de cesse de le repousser hors de ses bras et s’ingéniait à le priver de ses lieux habituels de répit. D’après lui les lieux se déplaçaient ou disparaissaient. Il n’était pas le bienvenu, quelque chose avait été déplacé, et la lumière le lui faisait comprendre. La lumière avait ce don de l’hostilité que jamais il ne contestait.  

Il mangeait, dormait, écrivait dans une chambre qui lui évoquait une cellule de moine privée de fenêtre et exiguë. De l’extérieur ne lui parvenait absolument aucun son. Et lorsque lui venait soudainement une envie d’entendre, il n’entendait que le souffle du sang dans sa tête. Les bruissements du monde se racontaient pour lui sur un écran fluorescent de douze pouces qu’il observait fixement comme un astronaute observe la planète qui est sienne et qui lui semble si lointaine depuis sa capsule de moine …

Il ne trouvait plus assez de force pour affronter les lignes verticales des quartiers de verre et traverser les myriades de saumons qui à contre-courant, se précipitaient sur lui sur les trottoirs de Shinjuku. Où allaient-ils finir par se poser tous ces regards ? A quelle destination inconnue la somme de leurs désirs et donc de leurs choix allait-elle les condamner sans espoir de pardon … Il se trouvait amer et le regrettait souvent. 

Le plus souvent il restait immobile, le corps lourd de la moiteur de l’été, sa cellule sans fenêtre devenait un sarcophage. Je me souviens l’avoir entendu dire que cet espace réduit correspondait étrangement au monde qui lui était familier depuis l’enfance. Un monde sans perspective, dans lequel le regard ne peut porter que sur des détails très proches. Il avait développé cette aptitude, il en parlait ainsi, ne marchant qu’avec les yeux résolument posés sur la pointe de ses chaussures. Il avançait ainsi,  traversait un autre monde peuplé de cailloux, de fissures, de feuilles tombées des arbres, d’objets abandonnés, d’insectes et d’ombres. Et je peux dire aussi qu’il agissait de même avec les gens. Lorsque nous conversions ensemble j’avais cette sensation que son regard ne voyait en moi que des objets abandonnées et des ombres… 

D’elle, il ne parla qu’une fois.

Il me dit qu’il ne l’avait pas vu arriver. Une nuit elle avait simplement été là, posée sur ses deux mains formant une coupe.

Elle était née une nuit de juin dans une clinique privée de la banlieue nord de Tokyo. Il se souvenait parfaitement des pas de la sage-femme qui avaient résonné dans son dos, dans le couloir silencieux, le tirant de sa rêverie alors qu’il regardait les rues derrière une baie vitrée. Il y avait un chantier devant la clinique, la journée il observait les ouvriers qui manipulaient des structures métalliques et les camions qui embouteillaient la petite rue. Il pensait que cette vielà allait bientôt lui être retirée. Une femme qu’il connaissait à peine avait désiré cette enfant avec lui.  

Puis un jour la femme disparue avec l’enfant.

Il ne l’avait pas vu arriver et pas plus il ne l’a vit partir.

Il n’en dit pas plus. Et je ne posais pas de question. Je n’étais pour lui qu’une interprète. Notre relation était exclusivement professionnelle.

A notre dernière rencontre et sur un ton exagérément sérieux, il me murmurait que la grande force de mon pays est d’avoir su lui donner à voir les contours de sa propre existence. La mesure à prendre pour se mesurer lui-même mais du dedans… 

 

(Il s’agit en partie d’un texte déjà écrit et publié sur ce blog, l’envie de le retravailler, l’envie de le republier, et demain et tous les jours et encore !)

PASSERELLES

Encore Shibuya pourtant je ne voulais pas. Mais la ville me hante. Lorsque glissent sur les trottoirs les premières ombres du soir, mon corps inquiet m’échappe. Ce quartier depuis longtemps a épuisé ses charmes des premiers jours, mais le corps y retourne, toujours avec le même espoir, celui du premier soir, que quelque chose va arriver. J’observe les marées d’individus déversés par les wagons sur les quais de la gare, et tous me semblent habités de la même attente. La ville hurle plus qu’elle ne chante, des camions aux chromes étincelants planent au-dessus des avenues, arrosant les piétons de chansonnettes à lolitas. Les écrans géants aux façades des buildings je ne les vois plus. Je n’ai qu’une attention, ne pas heurter les corps qui me font face. John Lee Hooker dans mes oreilles. Travelin’ Day and Night. Trop de visages, trop de paupières, de pupilles, de nez, de bouches masquées. Trop de ce qui n’est pas moi. Même trop de ce qui est moi. Je reconnais des bouts de mon être, dans tes esquisses qui me frôlent. Chaque visage me questionne. Chaque passant me retient. Chaque vie me tue. Je m’éloigne mais comme dans un mauvais rêve je n’avance pas, la ville colle à mes talons, ils sont toujours là, les mêmes rues encombrées des mêmes boutiques, les mêmes visages qui se répètent, je monte des escaliers métalliques, des passerelles au-dessus des voitures, ils me suivent, par milliers, pressés, cadencés. Je suis arrêté au milieu de la passerelle. J’attends. Sous mes pieds la violence des camions me fait du bien. Le monde hurle, quelque chose va arriver, nous le savons et nous en sommes impatients.

 

SŒUR D’ARME

Sœur d’arme.

Un froissement de tissu. Une écoute millimétrée. Une peau contre ma peau. Mais à peine. Ton regard noir. Et le silence des murs autour de nous. Aucun désir visible. Mutisme du kata. Frôlements contrôlés. Ton souffle maîtrisé. Ta distance, habituelle. J’écoute encore plus fort. Les bois de nos sabres qui claquent. Il en allait toujours ainsi les dimanches à Belleville. Entre nous, une manière de tendresse. Je vivais en ces temps-là, délices et souffrances, tête à tête merveilleux, avec mon in-espérance.

Tu m’étais l’inaccessible. Au rendez-vous d’un soir. Rue de Ménilmontant. Deux traits de maquillage au coin des yeux. Comme un couple dans la nuit. Quand nous avons dansé. Frôlements contrôlés. Le chanteur nous faisait crier. Quand nous nous sommes séparés.

Ton combat était en chemin mais nous n’en savions rien. Nous arpentions les rues de Paris, nous étonnant d’un mur, tu marchais à l’aventure dans des boutiques étroites, tu étais rieuse, curieuse, esthète de la matière, envoûtée par la couleur. 

C’est un Japon lointain qui nous avait assemblé. Il en aura fallu des années pour qu’on essaie de se parler, pour qu’on aime se remarquer. Et puis un jour tu es partie. Ton combat fut long et difficile, mais l’adversaire était de taille.

Maintenant je garde mon sabre, bien rangé dans son étui. Ma sœur d’arme, ma sabreuse comme j’aimais t’appeler. Je n’aurais jamais su te dire, mais j’aime à penser qu’aujourd’hui encore, comme à ton habitude, tu me secoues quand je m’endors.  Alors je me redresse, peut-être que tu me frôles encore.

POUR TANT

Ce n’est pas que les mots ne viennent plus. Ce n’est pas que le cœur n’y est plus. Ce n’est pas que le temps soit trop plein. Mais c’est probablement la saveur de l’assise, quand le souffle se suffit et que les phrases sont ridicules, et puis quand je n’entends plus les cigales … Je ne peux plus écrire pour ce blog, j’écris pourtant. J’attends, je ne sais pas où je suis, je me suis croisé une fois ou deux pendant l’été, aux détours d’une maison de thé ou d’un bar au comptoir acajou, j’écris pourtant, pour répondre à ma fille qui chaque soir me demande : Papa pourquoi je dois vivre puisque je vais devoir mourir un jour ? C’est bien cela, tout le reste est impudique, seul le courage des enfants. Cette année j’ai cru toucher le ciel, pourtant je crie et tant j’écris, ma fille pour toi, dans le salon grand chic de la librairie Tsutaya de Daikan-Yama, enfoui jusqu’au sommet du crâne dans les replis d’un gros fauteuil en cuir, pendant que les jolies hôtesses du bar me sourient, je n’ai d’yeux que pour deux vieilles éditions américaines de Brautigan et de Kerouac enfin réunis dans une vitrine, j’ai fait le bilan sacré pendant que j’y étais, celui qu’on emporte un jour, dans une thermos on peut rêver, j’y mettrais les sourires, les seins, les cuisses et les ventres de mes amoureuses d’abord, pour les boire en célestes retrouvailles, là-haut, ah oui il y avait aussi … Lui et Elle, mes deux gamins qui me tiennent les mains, accompagnés nous le sommes. Tu voudrais un chat, j’y pense, tu voudrais une petite sœur aussi, tu voudrais rester la seule, tu voudrais être encore bébé, tu voudrais camper dans la montagne, tu voudrais ne plus aller à l’école, tu voudrais ne pas être toi, Papa d’abord c’est toi qui va être mort, et quand tu ne seras plus là qu’est-ce que je vais faire moi ? Du Rock and Roll ma fille et tout est dit, il n’y a rien de mieux à faire.

  

NABESHIMASHOTO PARK

Ambiance d’un petit jardin public à dix minutes à pieds de la bruyante gare de Shibuya, pour la réussite de l’expérience en immersion des écouteurs sont recommandés, ainsi qu’un bon fauteuil, un peu de solitude et aussi un écran d’ordinateur pour les images, à surtout éviter : l’écran misérable du IPhone à l’heure de pointe dans le métro, car vous entrez dans un monde sensible lové à l’intérieur du monde …

 

 

 

UN MOUTON, DEUX MOUTONS EN ÉTÉ

Deux ans auparavant à la même place j’avais croisé un singe, c’est drôle aujourd’hui j’ai rencontré ce mouton. Juste avant de tomber hasardeusement sur une manifestation à la japonaise et qui démarrait au grand carrefour devant la gare de Shibuya. Je me faisais une joie de rentrer enfin à la maison pour me mettre sous la climatisation quand un troupeau de policiers attirent mon attention, nous sommes dimanche en fin d’après-midi, les trottoirs Shibuya sont submergés par des dizaines de milliers de personnes, beaucoup de touristes aussi, tout ce joli monde photographie à tour de bras les écrans géants et les demoiselles en yukatas, mais les uniformes bleus avec bâtons rouges fluo, captivent les regards sur leur passage. Car ils passent. En fait la situation est à la fois assez comique mais aussi assez triste à voir. Je ne me rends pas compte immédiatement qu’il s’agit d’une manifestation. Pourquoi ? Les manifestants sont en partie cachés par l’encadrement policier… Et surtout, il faut bien comprendre que les manifestants forment une colonne, ils sont deux par deux, avec à vue de nez un policier par manifestant. Y a pas intérêt à marcher de travers. Tout ce joli monde me passe sous le nez. Je ne résiste pas à les suivre. Mais s’ils bénéficient des priorités que leur confère leur importante escorte pour traverser les carrefours moi pas.  Alors je peste en attendant que ces p…. de feux passent au rouge, avec l’intention de griller tout le monde dans la traversée pour me retrouver sur le trottoir d’en face et prendre des photos. En attendant j’observe tout de même que très très peu de japonais usent de leur téléphone portable pour prendre un cliché. Je regarde l’expression sur les visages des passants japonais, à Shibuya la moyenne d’âge est assez jeune, ils ont l’air gênés, ou réprobateurs, ou dans l’incompréhension. Ce sont surtout des touristes américains ou européens qui filment la scène sans problème. Les policiers regardent mais laissent faire. Mais il y a aussi quelques photographes japonais qui courent comme moi derrière le cortège, armés de vrai matériel photo, cortège qui progresse super vite mine de rien, en fait j’ai plutôt l’impression que c’est la police qui donne le rythme, plus vite on arrive, plus vite tout le monde rentre à la maison ! Ils vont faire un petit tour au pas de course, cela aura duré vingt ou vingt-cinq minutes, puis tout ce beau monde est parqué, c’est le mot qui convient, car ils sont rassemblés dans un petit parc derrière Shibuya. Et pour le coup la configuration des lieux, c’est à dire l’entrée du petit parc et le cordon policier qui tout autour fait office de barrière, me rappelle le travail des bergers Pyrénéens que j’aimais tant regarder quand le soir ils rentraient leur troupeau de brebis dans le bercail…   Je lis sur les visages des policiers que tout s’est bien passé, les troupes se détendent, les hommes parlent entre eux des soldes d’un magasin de sport, une jeune femme policière  plaisante avec ses collègues. Quand aux manifestants, d’un certain âge, disons-le pas très jeunes, ils se félicitent d’avoir fait ce qu’ils ont fait, et ils ont raison,  ils sont courageux d’exposer leurs convictions à l’encontre d’un monde qui s’enfonce dans le sommeil du consommateur que rien ne doit sortir de son rêve. Oui les J.O c’est pour bientôt, encore un peu de patience, comptons les moutons en attendant. 

 

WOW

Depuis mon arrivée au Japon je n’ai pas pris le temps d’écrire sur ce blog. Besoin d’autre chose, d’écrire en secret peut-être. Mais hier, wow, la folle journée me donne l’envie de donner quelques news, ceci dit je pense qu’il va me falloir quelques mois avant de digérer et de pouvoir présenter les choses avec le formalisme qu’elles méritent.

Hier matin donc départ de Shibuya à 6 heures. Je dois dire en passant (c’est le mot qui convient) que Shibuya me sort par les yeux, mais comme je suis logé à Shoto,  je rallie quotidiennement la station pour utiliser la Yamanote line qui m’emmène ensuite aux quatre coins de Tokyo. Mais Shibuya… Passées les premières sensations juvéniles du touriste débarqué pour la première fois à Tokyo qui se précipite aux pieds du chiens Hachiko à grands renforts de selfies, passées aussi les centaines de traversées du carrefour mythique que l’on arpente en brandissant à bout de bras sa tablette ou son I phone pour n’en garder qu’une banale vidéo au cadrage tremblotant et au son pourri qui dans le meilleur des cas finira sur Youtube et contribuera fièrement à l’accélération du réchauffement planétaire, Shibuya m’ennuie. Mais j’y passe tout de même, comme une ombre. Le seul petit restau où il m’arrive de m’attarder avec plaisir, c’est un restaurant de Lamen dans une des rues principales, je pousse la porte et systématiquement les serveurs qui m’ont repérés maintenant, m’installent au comptoir (une espèce de comptoir à la japonaise, deux comptoirs en bois de cinq places se font face, les mangeurs de soupe sont assis sur des chaises et le serveur déambule au milieu), je mange toujours le même bol de nouilles les yeux baissés sur ma soupe, comme tout le monde ici, enfin comme tous les solitaires, on ne regarde pas les autres, cela ne se fait pas.  Parfois viennent troubler la quiétude du bouillon qui ronronne au fond de mon bol, deux mijaurées en goguette, des sacs de shopping plein les bras et qui parlent et rient très fort comme parlent et rient fort les jeunes japonaises de vingt ans quand elles s’ébaubissent d’un nouveau chanteur idole qui ressemble à s’y méprendre à un ancien chanteur idole, avec tout de même un gel capillaire qui tient mieux.

Hier matin donc, 6 heures dans les rues, chargé d’une sacoche de matériels (photo et son) et d’un sac de petits cadeaux, bouteilles de vins, confitures et autres boîtes de conserves made in France. Tout cela bien lourd et avec une température déjà insupportable. Sans oublier le fait que le matin très tôt il faut faire attention où on met les pieds quand on traverse le quartier de la Gare de Shibuya, je ne sais pas s’il existe un autre quartier de Tokyo avec autant de vomissures sur les trottoirs, sur les quais de métro, voir même de types (et parfois de filles) endormis dedans… Un reste du monde flottant.

Ensuite, attraper un train en gare de Shinjuku et une heure trente plus tard retrouver mon amie et interprète, Miki, en gare d’Odawara, au bord de la mer, wow, mais pas le temps de rêver, mon amie me présente une de ses amies venues de Yokohama spécialement pour la journée et qui va nous présenter un moine zen que l’on me dit être  hors du commun. Nous reprenons un autre train, c’est reparti pour trente minutes de rail et nous voilà à Atami, station balnéaire favorite des Tokyoïtes, encore plus de mer et de montagne aussi, on repart, la chaleur monte en température, nous épongeons comme nous pouvons mais il faut prendre un autre train, juste une station cette fois, mais d’une distance interminable, pour arriver dans une toute petite gare, où nous attend aux guichets un moine zen (!) souriant, et qui nous entraîne à sa suite sur le parking de la gare pour nous pousser à l’intérieur d’un camping car avant de nous dire accrochez-vous bien ça va secouer ! Petites routes de montagnes, nous sommes tous les trois bringuebalés mais complètement heureux de l’aventure qui nous tend les bras. Je ne sais pas où je vais mais je m’en fous royalement, tout ce je sais c’est qu’à l’origine j’ai aussi un rendez-vous à 14 heures avec un autre moine zen, pour une interview prévue de longue date et qui nous attend dans une autre gare, ailleurs…

Le camping car grimpe toujours sur des routes étroites, et nous arrivons devant un gros temple rustique, colorés, autour duquel règne une paix, il y a des enfants qui jouent, un chat qui fait la sieste, des grillons qui font un boucan d’enfer, il y a aussi un peu de vent dans les bambous, et partout nous remarquons des dessins de chat un peu fou, c’est un moine zen artiste, qui peint des chats fous partout, il nous dit qu’après lui le deuxième boss ici c’est le chat. Son temple est ouvert, c’est le seul mot qui me vienne pour décrire ce que je ressens. Ouvert tout d’abord car l’air y circule librement, le moine aime suspendre un peu partout des petites clochettes (furin et nous entendons les sons se répondre de partout dans le temple. Le moine nous explique sa passion des sonorités et les pouvoirs qu’ont les sons pour soigner nos énergies, il s’intéresse à la physique atomique aussi bien qu’à la danse, il pratique le zen de l’école Soto.

Cette rencontre d’une heure, minutée, ne devait être qu’une découverte de passage, mais finalement le moine prenant vraiment plaisir à nous expliquer ses actions diverses pour faire vivre son temple et moi posant sans cesse de nouvelles questions,  nous avons réalisé une véritable interview que j’ai enregistrée, et que je présenterai plus tard.

Nous sommes frustrés de ne pas rester plus longtemps en compagnie de cet homme remarquable mais il nous faut être à l’heure au second rendez-vous. Le camping car à nouveau, nous sommes à l’arrière, assis sur les banquettes et attablés, pieds nus sur une épaisse moquette, c’est très agréable, le moine conduit vite, nous dévalons la montagne, traversons les villages, il nous lâche devant la gare, cinq minutes montre en main, nous n’avons pas plus pour attraper le train qui arrive, la température de l’air est brûlante, je cavale derrière mes deux accompagnatrices. Le train et sa climatisation glacée nous assèche la peau pour quelques minutes. Retour à Odawara, nous avons tous les trois besoin d’un café, mais nous n’avons que sept minutes, pas plus. Six minutes trente plus tard nous débarrassons le plateau avec nos tasses et nous jetons hors de la gare dans la fournaise du début d’après-midi pour y trouver une voiture (normale cette fois) avec un autre moine zen en tenue de cérémonie, Hossan, qui nous conduit jusqu’à son temple à quelque minutes de la gare.

Hossan est particulier pour moi. Il est moine de l’école du zen Rinzai. Il est en lien avec le Centre Assise à Paris. Ce sont les gens du Centre Assise qui m’ont conseillé de le rencontrer. Il intervient parfois en tant qu’interprète lorsque son supérieur dirige des sessions de zazen destinées aux étrangers. Hossan nous explique que le temple dont il a la charge est minuscule, il est effectivement le plus petit temple du Japon dans lequel vit un moine (avec sa famille). Nous réalisons l’interview pour laquelle j’étais venu au Japon, je présenterai aussi ce travail lorsqu’il sera présentable mais il faut souvent des mois pour réécrire l’interview en français puis la faire traduire en japonais, la présenter à l’interviewé, obtenir son accord et publier le tout avec les photos qui vont bien.

J’ai également aimé cette rencontre avec Hossan qui a répondu à toutes mes questions. Souvent en réfléchissant profondément en lui-même. Je souhaitais axer mon interview principalement sur le monde de l’enfance, en rapport avec le zazen mais aussi avec la notion d’enfant intérieur, qui m’est importante. Je veux ajouter que Hossan a entre autres, deux particularités qui sont très importantes à mes yeux. Il est le père d’une petite fille de cinq ans (que nous n’avons pas vu, à peine entendue à notre arrivée, mais j’ai tout de même pu remarquer quelques indices) et il a lui-même une double culture (un père allemand/ une mère japonaise).

Mon amie Miki a réalisé un travail d’interprétation particulièrement difficile pendant cette journée, car les deux moines rencontrés ont utilisé des concepts peu habituels, voir complètement inconnus de la majorité des japonais, pour répondre à mes questions, aussi Miki a dû sérieusement se creuser les méninges pour me traduire le plus justement possible ces concepts obscurs du bouddhisme zen.

Retour sur Tokyo en fin de journée et dans un état de fatigue cérébrale et physique extrême. Je me suis demandé pourquoi je faisais tout cela (ça m’arrive régulièrement mais ce n’est jamais grave) au lieu de passer mes vacances à ne rien faire. Mais heureusement, à peine débarqué à la station Shibuya, j’ai retrouvé devant la gare les écrans géants qui hurlaient une musique insipide à tous vents, les énormes camions qui défilaient avec à leurs flancs les photos des boys band à la mode, et bien évidemment le grand carrefour encombré de plusieurs milliers de personnes armées de leurs téléphones ou de leurs téléobjectifs qui tentaient de faire la photo souvenir d’une journée vraiment pas comme les autres.

LAISSEZ AUX AUTRES.

« Zazen vous fait percevoir que vous n’êtes pas, vos pensées. Vous êtes présence. Vous êtes rayonnement. Vous êtes silence… » Fin d’après-midi à Paris. Les bruits de la cour se glissent par une fenêtre entrouverte. Des enfants chahutent quelque part et la voix d’Alexis se mélange à l’air chaud du zendo. « Laissez aux autres, qui vous entourent, leur place dans votre espace… »  A ce moment, je pense « ah oui c‘est pour moi » bien évidemment. Mais je ne sais pas faire. Toujours les autres m’ennuient, je ne sais même pas si je les supporte immobiles et silencieux ainsi. Presque morts. « Laissez aux autres, qui vous entourent, leur place dans votre espace… » Saurais-je un jour faire un truc pareil ? Laissez les autres à leur place je sais faire, mais les laisser prendre place dans mon espace.  Plus facilement je restreins mon espace jusqu’à la taille d’une bulle et nul n’y entre. Zazen. Ce soir je suis soulagé, pas de gargouillis dans le ventre, pas de douleur au genou. Assis au bord du vide. Zazen. Et au milieu des images qui me traversent, le corps de Sachiko, la danse butô. 

Ensuite il y a le quartier des Halles, la lumière du soleil, la Fontaine des Innocents avec des couples enlacés, les clameurs de l’été. Des brumes de zazen finissent de se dissiper derrière mes yeux et je pense que s’il existe un point commun entre le zazen et la danse butô, c’est peut-être le vide. Que l’on nomme ainsi à défaut d’autre mot. Plus précisément, la séduction du vide. En même temps que l’épouvante à l’idée d’y plonger. Il semble que depuis quelques années, je m’arrange pour ne rencontrer que des gens qui côtoient avec acharnement leurs précipices intérieurs. Dans l’écriture, la musique, la peinture, la danse, la prière … Et dans quelques heures à peine je serais enfermé dans un avion qui caressera le vide en direction du Japon.

J’ai noté dans mon carnet un unique rendez-vous. Je l’ai voulu ainsi pour cette fois. Une seule rencontre, que j’espère véritable, dans un petit temple zen près de Tokyo. Une rencontre avec un moine qui sans me connaître, a gentiment accepté de m’accorder une interview. Je mesure ma chance. Mais pourtant, tout autour de moi, devant moi, dedans moi, envahissant tout de sa noirceur, le gouffre qui m’absorbe. Mais bien sûr, bien sûr,  je n’oublie pas que malgré tout, c’est au bord du vide que l’on peut danser…  

FUNAMBULES

Comme des funambules ils dansent sur des fils tendus sur la terre. Mais sous les fils il n’y a pas de terre. Il y a le vide sans fin. Des fils noirs invisibles qui se confondent avec les ombres. Des fils si fins que nous ne les voyons pas.

Nous qui ne sommes pas danseurs. Nous marchons parce qu’il faut marcher. Nous écrasons les fils si fins de notre poids. Sous nos pieds il y a de la terre sans fin. Mais rien de plus.

Ils dansent avec une extrême lenteur sur des trajectoires qui ne semblent pas les mener très loin. Pourtant aux premiers pas nous les perdons de vue.

Je regarde danser Sachiko et Thierry. Mais dansent-t-ils vraiment ? Le butô interroge en nous jusqu’à l’idée de la danse. Où commence la danse. A partir de quelle intention pouvons-nous qualifier un mouvement de danse… Le danseur butô est immobile et il danse encore. Présence.

La présence d’une autre chose. Le corps prison déposé sur la scène devient le corps chrysalide, libère enfin le danseur.

Au même moment Sachiko se tient peut-être au bord du vide. Son visage s’étonne. Que voit-elle aux tréfonds des ombres ? Danse-t-elle sur un fil, juste au-dessus du gouffre ? Pour le danseur butô il semble qu’il n’y ait pas de scène possible, pas de support sous le pied. Effacement. Mais qui pourrait danser ainsi ?

Danser au bord du vide, en souriant, en pleurant, en tombant, danser vivant.

 

Photos de répétitions d’un spectacle de Thierry Castel et Sachiko Ishikawa « Et les oiseaux ». Une interview de Sachiko Ishikawa est disponible (en français et en japonais) sur le site web de KIKOERU?

 

QUI ALLER ? QUOI NE FAIRE ?

Qui aller ? Quoi ne faire ? Le problème vient peut-être du questionnement. De notre esprit qui ne se pose que les questions qui lui sont familières et auxquelles il n’a jamais su répondre. Le problème vient donc de la question, jamais de la difficulté de la réponse, jamais de la frustration de ne pas obtenir la réponse. L’absence de réponse serait même réconfortante. La question n’a d’autre fonction que de révéler la réponse. Une question qui ne révèle pas n’est donc pas question mais une rumination. On avale la question puis on la régurgite pour la ré-avaler.

L’esprit bovin, celui qui rumine, est un arrangement passé avec le temps. Avec la grande peur à laquelle nous condamne le temps. Dans la rumination nous nous faisons croire que nous avons encore notre mot à dire dans le déroulement de l’action. Oui l’esprit bovin rumine, mastique, déchiquette le temps, réduit le questionnement en bouilli, seule nourriture assimilable sans affrontement. Rumination. Refus de l’affrontement, les questions ne sont jamais les bonnes. Les questions ne sont jamais posées. Il faudrait trouver une autre forme de langage. Celui que nous avons appris pour dialoguer avec le monde ne dit rien, ne demande rien, ne questionne ni ne répond.

Donc nous ne nous disons jamais rien. Mais qui aller ? Quoi ne faire ? Nous avons tout de même de la chance. Nous avons de la chance car nous avons ce vide entre nous. Nous pensons bien évidemment que le vide était déjà là, avant, alors nous en parlons avec un espoir de comblement. L’espoir du comblement c’est notre grande affaire. Nous nourrissons nos enfants de cet espoir. Pourtant avant que la parole n’arrive, avant le premier regard par l’enfant posé sur le monde, tout était déjà comblé. Comment l’écrire autrement… Depuis toujours nous sommes comblés. 

Lorsque l’enfant était enfant,
il marchait les bras ballants,
il voulait que le ruisseau soit rivière
et la rivière, fleuve,
que cette flaque soit la mer.
Lorsque l’enfant était enfant,
il ne savait pas qu’il était enfant,
tout pour lui avait une âme
et toutes les âmes étaient une.
Lorsque l’enfant était enfant,
il n’avait d’opinion sur rien,
il n’avait pas d’habitudes,
il s’asseyait souvent en tailleur,
démarrait en courant,
avait une mèche rebelle
et ne faisait pas de mine
quand on le photographiait.

Lorsque l’enfant était enfant,
les pommes et le pain
suffisaient à le nourrir,
et il en est toujours ainsi.
Lorsque l’enfant était enfant,
les baies tombaient dans sa main
comme seules tombent les baies,
et c’est toujours ainsi,
les noix fraîches
lui irritaient la langue,
et c’est toujours ainsi,
sur chaque montagne, il avait le désir
d’une montagne encore plus haute
et dans chaque ville, le désir
d’une ville plus grande encore,
et il en est toujours ainsi,
dans l’arbre, il tendait le bras
vers les cerises,
exalté
comme aujourd’hui encore,
était intimidé par les inconnus
et il l’est toujours,
il attendait la première neige
et il l’attend toujours.

Lorsque l’enfant était enfant,
il a lancé un bâton contre un arbre,
comme une lance,
et elle y vibre toujours.

Peter Handke.

 

La photo est tirée du merveilleux film de Wim Wenders Les Ailes du Désir (Der Himmel über Berlin) et la poésie que l’on entend comme une voix intérieure dans le film est écrite par Peter Handke .

 

CHRONIQUE JAPONAISE (NICOLAS BOUVIER)

Une grande joie d’avoir relu la Chronique Japonaise de Nicolas BOUVIER avec son japon des années soixante et surtout, quelle belle écriture il avait le bougre, il me semble qu’on ne le sait pas suffisamment, Nicolas Bouvier n’était pas seulement un écrivain-voyageur, il était aussi un écrivain.  Une sacrée belle plume,  alors pour lui rendre un petit hommage et aussi puisque je suis plutôt préoccupé de zen ces temps-ci, j’ai choisi trois extraits de la célèbre Chronique, petit séjour au temple Zen du Daitoku-ji à Kyoto, il y séjournait avec femme et enfant en 1964 …

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Mai 1964, dans le quartier nord-est

(Extrait)

J’ai pu louer – un coup de chance – un bâtiment dans l’immense enceinte du temple bouddhique du Daïtoku-ji. Littéralement traduite, notre adresse donne : « Pavillon de l’Auspicieux Nuage, Temple de la Grande Vertu, Quartier de la Prairie Pourpre, secteur du Nord, Kyoto ».

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Au-dessus pas une tuile pour couvrir la tête

Au-dessous pas un pouce de terre pour le pied.

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Depuis les jours où il se définissait lui-même en ces termes, le bouddhisme zen s’est bien étoffé : jamais depuis que je voyage je n’ai été logé plus grandement qu’ici. L’enceinte du temple de la Grande Vertu n’entrerait pas dans le Champs-de-Mars, et il faudrait des vies longues et nombreuses pour compter les tuiles de ses toits. Le Daïtoku-ji (le nom de ce temple) est l’une des deux sources de la secte Rinzaï du bouddhisme zen japonais et gouverne à travers le pays une centaine de temples issus de la lignée. C’est un grand complexe entouré de murs de pisé et qui comprend trois portes monumentales à la chinoise, un honbo (temple principal), un sodo(monastère), un beffroi au toit cornu qui abrite la cloche de bronze dont les vibrations règlent l’horaire de la vie monastique ; enfin une vingtaine de temples subsidiaires nichés entre leur cimetière et leur jardin, qui ont chacun conservé leur ambiance particulière, leurs traditions, leur clientèle, leurs intrigues et sont souvent à « éventails tirés ». Entre ces murs discrets, un réseau d’allées pavées à grandes dalles de pierres grises; Des bouquets de pins. De très hautes frondaisons compassées et criantes de cigales. Du silence entre les cigales. Dans un cimetière, un bonze en surplis framboise récite des sutra sur une tombe, et c’est comme une fontaine entendue de très loin. Des odeurs de résine, des enfants invisibles qui crient chi-chi (papa) quelque part dans ce labyrinthe, puis quelques vagues de ce silence hautain. La silhouette dansante du livreur d’un bistrot chinois sur un vélo qui grince. Deux abbés se croisent, se saluent bien bas et s’éloignent n’en pensant pas moins. L’un est un saint, l’autre une canaille, et ils se connaissent pour ce qu’ils sont : voilà la vraie courtoisie. Ici, pas un geste ni un mot dont on n’ait pesé d’avance les plus minces conséquences. Derrière cette paix austère, on sent des ressorts bien tendus, et, sous cette politesse engourdie et confite, une vigilance qu’on ne doit pas souvent prendre en défaut.

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(Extrait)

Cessez de vous en faire

Et suivez le courant

Si vos pensées sont liées

Elles perdent leur fraicheur

Seng-t’san

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– Quels mérites me suis-je acquis en répandant la Bonne Loi ? demandait l’affable empereur Wu, grand protecteur du bouddhisme, au moine Bodhi-dharma, fondateur du Zen en Chine.

– Pas le plus léger, répondit le patriarche.

– Quel est alors le premier principe de la doctrine sacrée ?

– Aucun : il n’y a rien de sacré.

– Alors qui donc êtes-vous pour vous présenter ainsi devant Nous ?

– Je ne sais pas !

L’empereur aurait dû se douter qu’une pareille rustrerie chez un saint homme cachait quelque chose qui méritait d’être examiné de plus près, mais il se contenta de lui montrer la porte et sombra dans la perplexité.

Quand, mille ans plus tard environ, François Xavier débarque à kagoshima, il fut reçu de la façon la plus aimable par les bonzes du temple zen qui dominait la ville. on lui fit visiter le quartier des moines et le zendo (la salle de méditation), où les novices étaient assis dans la position du Bouddha sur son lotus, les yeux fixés à trois pas devant eux, absolument immobiles. A la question : « Mais que font-ils ? » son ami le bonze Ninjitsu répondit : « Certains comptent ce qu’ils ont reçu des fidèles le mois dernier ; d’autres se demandent comment s’y prendre pour être mieux nourris et mieux vêtus ; d’autres encore pensent à leurs loisirs, bref, aucun d’eux ne pense à quoi que ce soit qui ait un sens quelconque. »

Une réponse absolument honnête. François-Xavier aurait dû se demander si-chez les gens dont il admirait le caractère, une pareille trivialité ne cachait pas quelque chose d’important. Il n’eut pas cette prudence et se contenta de constater par la suite que, dans la discussion, les moines zen étaient des adversaires formidables et que, malgré leur esprit vif et ouvert, il n’y avait pas moyen d’en convertir un seul.

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(Extrait)

Pour le vieux H.R Blyth, sans doute l’homme de sa génération (il aurait cent ans) qui a le mieux compris le Japon, le Zen est tout bonnement le « plus précieux trésor de l’Asie » et « la plus grande force intellectuelle au monde » ; pourtant ce vieux monsieur était un humoriste qui ne se payait pas de mots et qui a reconnu que le Zen n’avait pas réussi aux Japonais.

Pour moi, c’est seulement un immeuble dont j’ai été, par accident, concierge pendant quatre mois. Ca n’a pas nécessairement des préoccupations relevées, un concierge … mais on prend le courrier, on entend bon gré mal gré les doléances et les ragots, on connaît le « règlement de maison ».

Je me suis intéressé à tout autre chose. Je ne suis pas allé m’asseoir en « lotus », je n’ai pas cherché « quelle était la nature profonde du Bouddha ». J’ai joui du jardin et regardé grandir mon fils qui chassait les papillons entre les tombes du cimetière voisin en criant je ne sais pourquoi gentleman (un mot qu’un de nos visiteurs avait dû lui apprendre) ; il était bien trop petit pour les attraper, mais avec les papillons, c’était bien lui le plus zen de tous : il vivait ; les autres cherchaient à vivre.

Je n’ai pas été bien studieux : ce que je sais du Zen aujourd’hui me permet tout juste de mesurer à quel point j’en manque, et combien ce manque est douloureux. Je me console en me disant que, dans le vieux Zen chinois, c’était la tradition de préférer, pour succéder au maître, le jardinier qui ne savait rien au prieur qui en savait trop.

J’ai conservé mes chances intactes.

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Extraits de : Chroniques Japonaise de Nicolas BOUVIER aux Editions PAYOT.

JACQUES

Pour toi, mon amour, je voudrais avoir une longue, longue, longue, longue et large queue …. de pan. Ce soir Jacques chante en live dans ma radio. Il est bien là, non il n’est pas parti, c’était encore une de ses fantaisies. Il est en pleine forme dit Jean-Louis Foulquier. Qui lui non plus n’est pas parti. Pour toi, mon amour, je voudrais avoir, une longue, longue, longue, tige de nénuphar. Duo de scène avec la chanteuse Camille. La voix de Jacques poursuit : Magnifique, un oiseau de paradis, mon dieu la grâce, comme on en est loin parfois, et pourtant comme on en est près tous les jours… Maintenant il reprend sa guitare, c’est une chanson pour sa fille : je voulais lui écrire une chanson, j’ai commencé par lui écrire des conseils, mais qu’est-ce que je pouvais lui dire ? Surtout fais attention de ne pas prendre froid, quand tu traverses, le ghetto d’Aubervilliers, surtout en hiver, j’t’aime telle, j’t’aime telle que t’es… J’t’aime telle tellement tu vois, tellement tu vois que même, quand le destin m’entraîne si loin de toi, je suis toujours à toi, relié par les antennes de notre amour… Des images me reviennent encore de toutes ces nuits de concerts où j’étais moi aussi, au milieu des autres, on se reconnaissait, on arrivait de partout et on allait voir Higelin, et c’était toujours la même fête, on en parlait des semaines à l’avance, nous étions des papillons attirés par un grand feu, nous sortions de notre nuit pour quelques heures étoilées. Nous n’étions pas ami, mais pourtant il était notre ami, et il était mon ami, aujourd’hui je peux bien dire çà. Car en fait exactement çà. Nous avons rencontré Jacques à l’âge délicat, on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans, il nous a donné une direction, il nous a donné une mesure, à moi et à beaucoup d’autres, nous passions nos dimanches à fumer et à boire peut-être, mais en écoutant sa musique, en nous délectant de ses mots, de ses délires, L’ami qui soigne et guérit, la folie qui m’accompagne, et jamais ne m’a trahi… Il fut mon guide sous le ciel au moment où j’avais tant besoin d’un guide.  Champagne ….  Et si j’ai pu m’approcher de cette envie d’être père, moi qui en étais depuis toujours si éloigné… C’est parce qu’un jour j’ai entendu la ballade pour Izia, que j’ai trouvé la force d’y croire. 

Inutile de ressasser. Mais Jacques, quand je t’ai vu si inanimé dans cette maison de retraite de Nogent sur Marne, j’ai tout de suite pensé que tu avais fait ce qu’il fallait et que c’était  seulement à cela que je devais penser.  En fait en te voyant comme çà, avec ta crinière blanche et hirsute, assis et perdu au milieu de toutes ces têtes aux cheveux blancs bien peignés qui ne te connaissaient probablement pas, j’ai pensé c’est vraiment çà l’enfer, mais j’avais tort car tu étais dans l’amour des tiens et moi j’avais seulement peur pour moi, égoïstement, parce que depuis toujours tu étais la preuve vivante de ma jeunesse et de mes révoltes, alors te voir ainsi… arrêté. Au même moment ta fille m’a sourit.       

Je suis mort, qui qui dit mieux ? Aujourd’hui nous étions tous au Père Lachaise.  Les téléphones crépitaient et chacun y allait de sa petite vidéo, mon appareil photo est resté dans mon sac. Je l’ai pris tout de même avec moi mais je savais bien qu’il n’y avait pas de photo à faire. Arthur et Izia nous ont dit quelques mots, on ne pouvait vraiment pas mettre Jacques dans une église alors on l’a emmené au milieu du Cirque d’Hiver et on a  joué de la musique et on a fait la fête avec lui …  et puis nous avons chanté avec toi, il pleuvait sur Paris, il pleuvait dans nos têtes mais on s’en foutait, comme à chaque fois qu’on est venu te voir en concert. 

Je vis pas ma vie, je la rêve
Le soleil se lève et moi aussi
C’est comme une maladie
Que j’aurais chopé quand j’étais tout petit


 

 

CABU AU JAPON

L’ancien président passe au 20 heures, souriant, attendrissant, qui se défend d’avoir utilisé des financements étranges au profit d’une lointaine campagne présidentielle. J’émets alors l’hypothèse que de mon point de vue la France est tout de même l’un des rares pays au Monde où les gens de pouvoirs sont invités à s’expliquer devant tout le monde de leurs agissements. Et va savoir pourquoi, je souligne mon propos, à l’attention de ma compagne, en lui donnant à titre d’exemple la Russie où encore les Etats-Unis où il suffit qu’un cinglé détienne le pouvoir, pour qu’il exerce le pouvoir. Je ne dis rien de plus.

Sauf, que. Ma compagne est japonaise et me rétorque après une longue réflexion, qu’au Japon les choses ne se passent pas de la même façon. Que c’est difficile à comprendre pour qui n’est pas japonais.

Jusque-là le sourire crispé de l’ancien président me tenait sagement au bord de l’endormissement, ces quelques mots me font comme une sorte de pincement et réveillent en moi une fébrile envie d’en rajouter. Je lui demande alors en quoi le gouvernement japonais serait différent des autres gouvernements, j’ajoute que partout il y a évidemment des gens moralement corrects, des gens biens et d’autres qui le sont moins …

Intense réflexion du côté japonais. L’ancien président à l’écran se défend toujours mais on ne l’écoute plus. Ma compagne ajoute que le problème au Japon est qu’il y a trop de faux japonais.

Des faux japonais ? Et alors ? (j’avoue que je pousse le bouchon) je dis que dans le gouvernement français on ne se pose plus la question de savoir s’il y a trop de faux français (et l’ancien président me donne raison), que c’est idiot de raisonner ainsi, que même si on est un faux japonais (autrement dit un vrai coréen puisque le problème est bien là) on peut être une personne exquise, que parmi les vrais japonais il doit bien y avoir un certain pourcentage de pourris.

Elle ferme les yeux, se tient la tête avec une grande expression de douleur et fronce les sourcils. Gros soupir. Moi j’attends patiemment la suite. Non décidément tu ne comprends pas. Parce que si on n’est pas vraiment japonais on ne peut pas comprendre !

Je ne peux pas en rester là alors je tente tout de même de désamorcer en suggérant qu’avant … dans un avant qui tout de même a bien du existé un jour, à l’heureuse époque où il n’y avait que de vrais japonais partout au japon, même parmi les purs de purs, certains devaient tout de même s’en mettre plein les fouilles pendant que d’autres attendaient patiemment leur tour …

Enorme soupir. Elle semble chercher dans des profondeurs insondables. Pendant ce temps, notre fille qui sent l’orage venir quitte la table précipitamment. Enfin elle reprend la parole et tranche avec un air désolé. Non vraiment tu n’es pas japonais et tu ne pourrais pas comprendre, alors arrêtons cette conversation.

On ne dit plus rien.

L’ancien président semble contrarié.

Deux jours plus tard.

Comme la vie est facétieuse. J’avais déjà acheté ce livre « CABU au Japon » il y a bien des années et puis je l’avais boudé et puis revendu. Je pensais qu’il y allait un peu fort dans ses caricatures. Deux jours après ce micro-drame, comme une piqûre de rappel, le livre resurgit donc devant moi, dans une librairie qui vend de l’occasion…

Donc, CABU au Japon… Avec un texte de Jean-Christophe TOURNEBISE (précisons que c’est un ouvrage publié en 1993). Ce livre est un carnet de route qui présente des dizaines de dessins réalisés par CABU dans les rues du Japon mais bien plus que cela, c’est un excellent guide qui résume de manière rigoureuse l’évolution du pays depuis le début du vingtième siècle, sous ses aspects militaires, politiques, culturels et sociaux.

Extraits de l’intro :

« Chez le visiteur occidental qui s’y rend la première fois, la vision du Japon déclenche généralement un sentiment de ravissement ébloui. En effet, comment ne pas demeurer muet d’admiration devant ces cités ultramodernes où tout marche si bien et où les habitants sont si polis, devant ces champs de riz si propres et si nets, devant ce spectacle hors du commun d’une population besogneuse et souriante ? Assurément, la surprise est salutaire. On gagne à découvrir le Japon. »

« La lune de miel avec le Japon peut perdurer. Il est d’ailleurs des Occidentaux qui en demeurent des enthousiastes transis leur vie entière. Les méchantes langues, envieuses sûrement, les qualifient de « tatamisés ». C’est-à-dire plus japonais que les Japonais. »

« Pour beaucoup de voyageurs impénitents, d’hommes d’affaires habitués ou de résidents étrangers endurcis, un jour vient cependant où le charme se rompt. peu à peu, les Japonais se révèlent sous un jour différent, moins flatteur assurément, plus réel indubitablement. Ce jour-là, les sourires que l’on vous fait ne vous semblent plus que rites obligés, et les courbettes, un cérémonial quelque peu compassé. En même temps vous apparaissent en pleine lumière des travers insaisissables au premier regard. Les Japonais vous semblent alors introvertis, impénétrables, sans chaleur, incapables de spontanéité : voici les imprécations qui sont le plus souvent lancées. Sont-elles méritées ?

Dans les moments d’exaspération intense, lorsque l’envie vous prend de plaquer là ce pays et de naviguer sans délai vers d’autres cieux plus cléments, vous vous dites que les Esquimaux sont probablement des Méridionaux torrides par comparaison avec la froideur distante de ces insulaires. A les regarder vivre au petit matin, coincés à cent personnes au centimètre carré dans les trains de banlieue sur le chemin de leur bureau, l’œil légèrement vide rivé sur une bande dessinée inepte que jetterait avec dégoût un enfant de dix ans normalement constitué, vous seriez tentés de penser que les robots japonais sont bien plus humains que ces humains qui les ont créés. »

« La période de rejet peut se prolonger quelques années. Il arrive que l’on n’en revienne jamais. Ceux-là soutiennent que, dans ses avanies, Edith Cresson était très en deçà de l’ignoble réalité. Mais à cette déprime exagérée succède généralement une troisième phase, plus sereine et plus durable celle-là, bâtie tout à la fois sur l’amour et sur la haine. Car, en tout état de cause, il faut bien l’admettre : il est totalement impossible de rester indifférent à l’égard du Japon. Ce sont donc ces chanceux qui apprécient le mieux le pays du Soleil-Levant. »

Je viens de comprendre que j’entame le début de la phase III … Bien sûr l’œil critique et exercé de CABU (et nous savons ô combien il avait l’œil) est délicieux pour ce qui est d’observer là où çà fait mal, mais je savoure aussi dans le dessin suivant, la justesse et l’élégance de son trait, je l’ai regardé longuement ce dessin et maintenant j’en suis certain, la tendresse du Japon au fil des rues ne lui aura certainement pas échappée.

 

CABU AU JAPON – Dessins de CABU et textes de Jean-Christophe TOURNEBISE aux Editions du Seuil. Dans la collection l’Histoire Immédiate.

   

POÉTIQUE DE LA VILLE # 4 (PIERRE SANSOT)

«Nous ne parlerons pas d’une poésie qui serait propre à la ville et qui se distinguerait d’une autre poésie, celle-là bucolique. Nous ne confondrons pas nécessairement la poésie et la beauté dont telle ou telle ville serait plus ou moins pourvue. Il sera question de «moments poétiques», dont les sources peuvent être différentes et naissent, dans certaines circonstances, d’une relation entre une ville et un témoin sensible. Une même ville peut cesser de nous parler, donc d’être poétique, et cependant elle concerne notre agrément pour les services qu’elle nous offre. Il existe, selon nous, un amour de la ville, d’une ville qui est autre chose que la sublimation de pulsions originelles. Un tel amour possède une relative autonomie et prend place au milieu d’autres formes d’attachements comme l’amour du père, de l’enfant, de la montagne, des sons.

Poésie d’une ville, quand elle ne reçoit pas du dehors, comme des accidents qui ne la concernent pas, les saisons, les nuits, les matins; quand elle nous met en état d’effervescence et semble nous rendre plus sensibles, plus intelligents; quand elle nous inspire des pensées, des gestes qui, sans elle, ne procéderaient pas de notre personne.

A la parcourir, nous ressentons la fatigue comme une forme de bonheur, nous cessons de vouloir tout autre chose qu’elle ou, du moins, nos êtres aimés ont besoin de sa proximité pour délivrer le plus beau de leur visage».

«Elle ne met pas de terme à sa générosité. Que produit-elle ? Non point des légumes ou des céréales, mais des monuments, des personnages, des actes de tendresse ou de désespoir à son image – selon un rapport de convenance (semblable à celui de l’œuvre et de son auteur) et pas seulement de causalité. Vient un moment où nous devenons l’une de ses créations.

Elle n’est pas une image irréelle : bien au contraire, une matière riche, dense à rêver, à travailler tout de même que le marbre, le bois ou le langage inspirent certains artistes. Elle nous prend parfois de vitesse, elle se plaît à redoubler, à se recomposer à travers sa légende, son nom, un fleuve, quelques hauts lieux.

D’une ville poétique, nous nous demandons rarement pour quelles raisons elle nous charme. ou plutôt, après en avoir énuméré toutes les vertus, demeure un je ne sais-quoi inexplicable, comme un certain parfum, une musique troublante». 

(Extraits de la Préface de Pierre SANSOT pour l’édition de poche 2004 de Poétique de la ville – Editions PAYOT).

 

ASAKUSA

Le ciel s’assombrit. Les boutiques d’Asakusa une à une allument leurs enseignes. La nuit arrive. Un flot d’hommes et de femmes encombre encore les allées. Des familles, des amoureux, des adolescentes un peu folles, des africains un peu largués au japon, des jeunes femmes en kimonos à fleurs mauves. Chacun marche d’un pas léger vers le temple pour une prière de plus. Chacun avec une attente confidentielle. Il y a ceux de la file de gauche qui progressent vers le grand portique rouge et ceux de la file de droite qui s’en reviennent un peu plus lourds, plus fatigués.

Un peu à l’écart de la foule. Il est immobile depuis quelques minutes. Ses yeux sont posés sur une petite statue. Derrière son dos trépignent des touristes chinois. Ils attendent caméra en main qu’il veuille bien se décaler. Ils n’ont pas de temps à perdre. Ici tout est photographié, les Bouddhas, les maisons et aussi les jardins, les carpes, les éventails et les femmes. Lui ne photographie pas, il regarde, il ne voit qu’elle. Il s’écarte et fait mine de reprendre sa promenade, le groupe affamé se jette sur la proie, les Smartphones enregistrent des poses. Ils sont partis, il peut revenir, découvre un angle différent, la dernière lumière de cette fin de journée donne à la dame de pierre une teinte rosée. Il s’approche à nouveau d’elle qui semble lui dire, reconnais cet enfant, entends battre le cœur, reconnais, reconnais, reconnais, reconnais.

Attentes de la pierre. Des odeurs d’encens. Frottements du temps. Ce n’est qu’une petite statue devant laquelle on vient pour prier, ou pour prendre une photo, une prière, une photo, une prière. Ce qu’il attend il n’en sait rien et il est observé par un SDF. L’homme à la peau burinée par les assauts du ciel est assis un peu à l’écart dans l’ombre des arbres, il est intrigué. Des touristes il en voit passer, mais des touristes qui s’arrêtent aussi longtemps… Lui aimerait commander à son corps de se remettre en marche et de partir. Mais il ne le peut pas. La pierre lui promet depuis si longtemps. Une preuve. Irait-il jusqu’à dire qu’il entend une respiration. Il sait que la promesse sera tenue. Alors il reviendra encore. Elle ne pourra pas tenir son enfant indéfiniment serré contre elle.

 

ANALYSE SUBJECTIVE ET FACTUELLE DES USAGES DE L’ESPACE PUBLIC

C’est un de ces livres rares, qui surgissent du néant sans prévenir. L’œil se pose sur le titre, sur la couleur de couverture et sur les dimensions de l’objet, et parmi tous les livres empilés sur les tables de la librairie, il est le seul à la seconde où le lien se fait entre lui et … quoi en nous ? Un livre d’architectes cette fois. A priori il ne s’agit pas d’un domaine qui me fait fantasmer mais j’y vois une certaine poésie, et certainement depuis mes lectures passionnées des ouvrages de Pierre SANSOT auquel j’aime rendre hommage de temps en temps dans ce blog. Un livre d’architectes qui décortiquent de leur regard acéré les habitudes de circulation ou de stagnation des corps en milieu urbain. Un regard froid de spécialiste qui malgré la (légère) colorisation des dessins donne à ce travail un côté presque irréel, que j’aime retrouver quand je marche dans les rues de Tokyo.

Tokyo pour moi est certainement une ville froide. Les matériaux sans doute, la retenue dans les gestes aussi… Le livre ne présente presque pas de textes hormis sur les trois premières pages où chaque intervenant au projet écrit quelques lignes dont le propos est la conception de l’espace public au Japon. Le reste de l’ouvrage est constitué des mêmes dessins dont le trait fin nous fait toujours penser à ces affiches publicitaires qui vendent des programmes immobiliers avec espaces verts suggérés d’un trait léger et promeneurs en silhouettes. D’une neutralité étonnante pour donner au plus grand nombre l’envie de vivre ici et à n’importe quel prix cela va de soi.

Tokyo donc, scènes de rues, de jardins publics, de galeries marchandes, une petite note accompagne chaque dessin avec le lieu, l’heure ainsi qu’une brève et description de la scène. Rien de plus. Un livre de méditation sur la condition humaine. Je ne m’en sépare plus. Il me tient chaud en quelque sorte. J’en connais tous les lieux évoqués et je n’ai pas hâte de m’y retrouver, je n’oublie rien de la solitude qui me tue lorsque je suis à Tokyo. Mais c’est seulement à ce prix que je peux écrire.

USAGES TOKYO – Editions Archibooks co-édité par IN-EX Project –  auteurs : Jean Christophe Masson, Franck Tallon, David Trottin.

 

 

POÉTIQUE DE LA VILLE # 3 (PIERRE SANSOT)

 

Départ à l’aube et promenade matinale – (extrait)

«Nous comprenons à quel point cette promenade d’un homme inoccupé, au milieu de gens que le besoin presse d’agir, peut paraître mystifiante. Il nous faut donc en préciser la signification, la défendre à l’endroit d’autres expériences qui sembleront plus authentiques, sur le plan humain ou social. Ce n’est pas que nous ayons à statuer sur sa valeur morale; encore faut-il montrer qu’elle est donnante, qu’elle est révélante de la ville.

D’abord, pensera-t-on, il s’agit d’un jeu, d’une attitude ludique. Ce promeneur qui, par ce matin-là, prétend connaître quelque chose de la ville, s’en absente, échappe à ses contraintes, la traverse comme un étranger qui ne subit pas ses lois et qui s’en fait une vision euphorisante, donc fausse. Mais les acteurs qui circulent, poussés par le travail, la saisissent-ils mieux ! Enfermés dans leurs propres trajets, ils n’en ont pas une vision panoramique. Tout au plus se sentent-ils portés par un mouvement d’ensemble. D’autre part notre promeneur n’est pas un étranger, il sait observer, d’un coup d’œil averti; il décèle les professions et les habitudes, les points de turbulence et les masses molles. Il est, en quelque sorte, mis en appétit par tant de projets et tant d’exécutions. Son regard s’est mis, lui aussi, en travail : avide de capter, de sonder, de rapporter et de coordonner les mesures, d’une curiosité qui ne se lasse pas de s’égaler aux spectacles qui lui sont offerts. Et nous apercevons ainsi de quelle façon il appartient à la ville : non point en assumant un rôle puisqu’aucun ne lui a été dévolu, mais en participant, plus que les autres, à cet appétit de faire. Il recueille et il réactive toutes les excitations qui lui parviennent et qui, sans ce témoin, se perdraient. Il se déplace pour capter le plus grand nombre d’«informations». Il découvre cette vérité première, à savoir que la ville suscite le mouvement, qu’elle met en branle, non point d’abord parce que les tâches ne manquent pas mais parce qu’elle constitue un lieu où il faut faire quelque chose.

Notre promeneur matinal dont la marche n’a, pour motif, aucun intérêt particulier, réalise mieux que les autres cet acte pur, cette ivresse d’agir. On peut parler, à cet égard, d’une création de l’œil, du regard de l’homme par la ville. A force d’être en travail et de réagir aux silhouettes, aux formes, aux spectacles, il devient regard éduqué, averti jusqu’au cynisme, jusqu’à l’effronterie, puisque tout est à voir jusqu’au déballement et l’exhibition.»

 

Extrait de : Départ à l’aube et promenade matinale – Poétique de la ville – Payot.

Ce livre que je ne me lasse pas d’emporter dans mes promenades parisiennes ou tokyoïtes et de citer aussi. Pierre SANSOT a bien évidemment écrit beaucoup d’autres livres magnifiques mais j’ai une attirance infinie pour celui-ci qui est tout aussi labyrinthique que peut l’être une mégalopole pour moi.

 

LE BOIS FRAPPE LE BOL

Le bois frappe le bol. Le son frappe le coeur. Une vibration traverse mes os. Elle emporte dans ses tourbillons des fragments de mon histoire. Elle se cogne à la nuit qui encombre encore nos têtes. Le bois frappe le bol. Le son est différent. La main est toujours différente. La vibration étend ses ailes, je tente de la suivre mais déjà je n’entends plus rien. Quatre fois. Le bol chante et son chant fait trembler les ombres qui nous entourent.

Claquement des bois.

Alors zazen.

Je me tiens assis au bord du vide, sensation rapide, avant que tout ne s’agite. Nous sommes cinq. Comme toujours je me sens fragile au milieu des autres. Les autres sont des rocs au milieu de la tempête et rien ne semble les ébranler. La tempête nous punit, il est interdit de s’asseoir, il n’est pas permis de ne plus rien vouloir, nous voilà trempés de pluies, nos corps sont secoués par des bourrasques de vent. Mais les autres ne bougent pas. Ils sont de marbre. Je  ne peux pas les voir mais je les devine admirables. Et puis la tempête se calme. Et je sais déjà que ça ne durera guère. J’en profite pour me redresser de l’intérieur, d’un millimètre, du bout des cheveux. Au passage je me rends compte que j’habite à l’intérieur d’une coquille. Mais déjà la tempête revient.

Alors zazen.

 

LA MAISON

Maintenant il fait nuit. J’écris ces mots et France Inter annonce l’arrivée imminente d’un typhon sur le japon, le plus terrible de ces dix dernières années… La nuit est tranquille sur Paris et je pense à La maison du Japon.

La maison.

Plus que tout autre moment, j’aimais l’épaisseur des après-midi lorsque la grande maison était enfin silencieuse. J’entrouvrais la porte de ma chambre, m’assurait de l’absence de bruit et descendais l’escalier de bois jusqu’au rez-de-chaussée, le bureau près de l’entrée était vide, il y avait près de la porte moins de paires de chaussures étalées, moins d’odeurs nauséabondes également. La porte de l’entrée, qu’il vente ou qu’il gèle, restait en permanence ouverte sur une courette encombrée de vélos. Conscience et éblouissement d’être au Japon, au-bas de cet escalier, juste là, immobilisé dans l’épaisseur du temps.

Les drôles de pensionnaires habituellement quittaient les lieux tôt le matin, avec armes et bagages, pour les cours d’un maître ninja dans une autre banlieue. Ils revenaient en fin d’après-midi, bien fatigués mais tout de même encombrant pour moi qui dans la maison n’était le plus souvent qu’un fantôme fragile, aspirant au secret de la nuit pour m’aventurer hors de ma chambre. Ils venaient de loin les drôles de pensionnaires, des Etats-Unis, d’Europe de l’est et aussi d’Australie. Des garçons mais aussi des filles qui s’appliquaient en bons élèves à l’étude du sabre, du couteau, de l’étranglement, de la luxation et autres délices de la merveilleuse panoplie du shinobi.

La maison donc.

Dans une petite rue bordée de jardins et de champs. Pendant que des vieux japonais taillaient à petits coups de ciseaux d’élégants pins parasols, des collégiens passaient à vélos. Je les accompagnais du regard. Les enviais un peu d’appartenir à ce pays. Je fumais mes Vogue mentholées dans la cour, souvent en compagnie d’un chat roux que quelqu’un un jour, avait baptisé Ninja. Et le temps passait comme passaient les collégiens sur leurs vélos, ils s’en allaient quelque part mais sans moi. Je ne bougeais pas, je restais là à respirer l’air du Japon d’une saveur mentholée. J’aimais tellement cette sensation.

Au rez-de-chaussée il y avait le bureau de Tin-tin avec ses montagnes de cartons empilés. Tin-Tin qui prodiguait ses conseils aux nouveaux arrivants avec son irrésistible accent anglais. Tin-Tin la maman de tous les pensionnaires, tous constamment en manque d’oreiller, de savon, de pantoufles, de vélos, de taxi, d’ordinateur, de prises électriques, de cordon USB et de pièges à cafards, Tin-Tin qui nous dénichait dans la minute des cours d’Ikebana, des leçons de cérémonie du thé et des femmes à marier chez ses voisines du quartier. Tin-Tin, l’étrangère, pas japonaise, mais coréenne.

De l’autre côté de la cour il y avait aussi la cuisine, unique et remarquable pièce à vivre, toute à la fois pièce commune et pièce hors du commun, avec ses gros canapés défoncés où les drôle de pensionnaires affamés se préparaient des festins de nouilles déshydratées en regardant les shows débiles de la télévision japonaise. Je les côtoyais rarement mais je les entendais chaque soir crier, rire et chanter. 

A l’étage de part et d’autre du couloir des chambres minuscules, des cellules de moines. Mes heures immobiles sur le lit, le corps abandonné près de la fenêtre entre-ouverte, les murmures du japon, de mon cœur aussi.

Ma mémoire se rappelle aussi Fusada San, le manager officiel de la Guest-house qui conduisait une de ces minuscules camionnettes japonaises. Professeur d’anglais de son état, Fusada san était un homme à la pensée ouverte sur le monde de demain. Il m’encourageait souvent à poursuivre mon projet d’écriture, pour que je n’abandonne jamais.

Cher Fusada San, comme j’ai été fier le jour où je vous ai présenté ma future femme et je n’ai pas oublié notre dernière conversation : Réfléchissez bien à ce qu’il y a d’incroyable dans votre histoire, tout vous séparait, vous viviez dans deux pays différents et très éloignés, vous avez une différence de culture, vous avez une différence d’âge, vous ne parlez pas le même langage et pourtant vous vous êtes tout de même rencontrés et vous allez avoir un enfant… Oui souvent j’ai réécouté vos paroles dans mes pensées, je me demande bien où vous êtes aujourd’hui …

Vous me manquez tous, Monsieur Fusada, ma chère Tin Tin, Monsieur Kenichi, tendre Ayumi, tous militants pour un japon plus ouvert au monde et une mixité culturelle, malgré les réticences et les regards courroucés d’un entourage peureux et rétrograde. Il m’aura fallu plusieurs années pour le comprendre : à sa façon La petite maison était un repère de résistance, les idées s’y croisaient, c’était un vrai lieu d’échanges culturels, et je crois bien que nous les faisions tout autant rêver avec nos contrées lointaines qu’ils pouvaient nous faire fantasmer avec leur Japon médiéval.

Le séisme de 2011 aura fait trembler ses murs si fort. La maison a finalement été rasée. L’équipe s’est éparpillée et les drôles de pensionnaires ont dû trouver refuge ailleurs. Mais moi, je suis toujours là-bas, quelque chose en moi est bien né là-bas. Dans La maison.

photos : daNIel à différentes années, la Guest-House de Hanata à Kita-Koshigaya (Saitama)

LA FILLE QUE J’AI ABANDONNÉE (SHÛSAKU ENDÔ)

« … Quand se revoit-on ? »

Mais les portes se refermèrent avant qu’elle ait pu terminer sa phrase. « Qui voudrait te revoir ? Tu m’es complètement étrangère maintenant, au même titre que les gens dans le compartiment qui me bousculent ou me marchent sur les pieds. »

Alors que le train s’ébranlait lentement, j’éprouvais une joie cruelle en me retournant vers la fenêtre. Mitsu, la bouche ouverte, incrédule, trottait le long du quai, une main à moitié levée en l’air. Elle courut le long du wagon jusqu’à ce qu’elle m’eût perdu de vue.

Que deviennent ceux qui ont glissés hors de nos vies… Anciennes amitiés, anciennes passions. et moi je ne trouve pas d’autres itinéraires, toujours à traverser le même Pont St Michel depuis bientôt quarante ans… Toujours à monter les escaliers chez le même bouquiniste à espérer y trouver le livre que moi-même j’aurais pu écrire. Les années ont passées, où sont partis les filles et les garçons que je ne croise plus nulle part. Le Monde les aura engloutis pourtant ils étaient si vivants… Il y avait cette jeune femme avec son bébé. Elle me regardait de ses yeux noirs brillants et pour elle j’étais Jack Kerouac, une triste nuit d’automne nous nous sommes enfuis en abandonnant le bébé, je l’ai enlevé à son mari  et nous avons pris la fuite en direction du Sud du soleil. Mais nous n’aurons pas su aller bien loin, j’avais bien trop peur de l’avenir. Piètre cavale s’il en est. Prématurément achevée à Paris, sur les pavés d’une rue Mouffetard soudainement devenue inhospitalière…

…Elle s’arrêta devant une librairie et scruta l’intérieur au cas où elle repérerait sa silhouette. En vain. Elle regarda aussi dans les cafés. Mais il n’y avait de trace de lui nulle part. Le soir commençait à tomber. Les voyageurs faisaient la queue près des distributeurs de billets. Un garçon à bicyclette lança un paquet de quotidiens du soir devant le kiosque à journaux. Mitsu, debout près du guichet, ne pouvait se décider à repartir pour Kyôdô, espérant toujours apercevoir Yoshioka. Elle resta longtemps les yeux dans le vague, immobile, incapable de bouger…

Je reste appuyé contre le mur en pierre. Penché au-dessus de la Seine. Une péniche manoeuvre avec langueur pour passer sous le Pont au Change. Le niveau de l’eau est monté si haut ces derniers jours et il pleut toujours. Dans les reflets d’une eau   verte des visages usés par le temps grimacent vers moi.

Sont-ils seulement quelque part ? Lorsque nous ne sommes plus reliés par nos itinéraires quotidiens, lorsque nous ne nous rencontrons plus, pouvons-nous jurer que nous appartenons encore à la même époque ? Je les ai peut-être inventer… Je parle d’elle aussi qui pointait la lame de son sabre contre mon cœur. Ma sœur d’armes à n’en pas douter. Combien d’assauts nous avons simulés avec le plus grand sérieux… Le dernier combat qu’elle aura dû mener était injuste. Ma sœur d’âme. Les rues de Belleville sont devenues silencieuses depuis son départ. Mais je vois encore son sourire dans le fleuve. Il nous en fallu du temps avant que nos chemins osent s’aventurer l’un vers l’autre.

 » Vous avez oublié quelque chose. »

Mitsu se retourna, c’était une jeune infirmière au visage rond comme une boule de gomme et aux joues rouges. Ses bras robustes émergeaient de sa blouse impeccable.

« C’est bien à vous ? » lui demanda-t-elle en tendant un paquet, avec un sourire. « La pluie a cessé, quelle chance ! » ajouta-t-elle en regardant le ciel.

Mitsu lui demanda craintivement :

« qu’est-ce que c’est, la maladie de Hansen ?

– La maladie de Hansen ?  » La jeune infirmière pencha la tête d’un air innocent. « Ne serait-ce pas la lèpre ? « 

A la vue du visage de la jeune fille qui changea de couleur instantanément, elle comprit qu’elle en avait trop dit.

Car il s’agit bien de cela. De la volonté de nos chemins. Je l’aurais sans doute définitivement compris grâce à ce garçon qui me parlait jour et nuit dans la solennité d’une vieille bâtisse d’un village de la Creuse. Mots échangés, mots lumière qui chaque fois éclairaient mon chemin de quelques pas nouveaux.

Je pense souvent à l’histoire de Mitsu même si je n’ai abandonné personne, mais peut-être faudrait-il convenir que malgré nous, nous avons quand même abandonné quelqu’un un jour ou l’autre. Et nous n’y pouvons rien. Nos vies sans remord se débarrassent des visages qui les encombrent pour se livrer naturellement à une mue mystérieuse.

Je repensai à la soirée dans l’hôtel à Shibuya, aux murs couverts de moustiques écrasés, au futon humide, à cette jeune femme qui montait avec peine la rue escarpée sous la pluie battante. Nos vies s’étaient croisées momentanément. Il pleuvait sur la ville, des voitures roulaient dans tous les sens, des passants déambulaient et j’étais l’un d’entre eux.  

 

Extraits de La fille que j’ai abandonnée de Shûsaku Endô aux Editions Denoël – Traduction du japonais par Minh Nguyen-Mordvinoff.

VERS LA LUMIERE (NAOMI KAWASE)

«Rien n’est plus beau que ce que l’on a sous les yeux et qui s’apprête à disparaître» 16 h 45 Cinéma Les Halles Naomi Kawase «Vers la lumière».  18 h 30 Sortie, contourner le Forum des Halles, traverser le Sébastopol jusqu’à la rue Quincampoix. 19 h 00 zazen.

«Laissez-vous accueillir par l’assise» En retrouvant l’agitation du quartier Beaubourg après le zazen, les mots résonnent encore en moi. Les mots de l’animateur du zazen avec les mots du film. «Rien n’est plus beau que ce que l’on a sous les yeux et qui s’apprête à disparaître» et me viennent les images de ma mère que mes yeux n’auront pas accompagnée jusqu’au bout. Lorsque je suis revenu dans la chambre d’hôpital son souffle n’était déjà plus. Deux heures plus tôt pourtant elle s’apprêtait à disparaître et moi, debout devant son agonie, je n’ai pas réussi à en supporter davantage. Pourquoi ? «Rien n’est plus beau que ce que l’on a sous les yeux et qui s’apprête à disparaître».

Dans les rues animées du début de soirée je sens sa présence dans l’air. Mais comment le dire sans trahir. Sa présence est dans l’air que je respire. Je me  laisse aller, je respire sa présence. Une sensation d’à peine vingt secondes mais tant caressante que mes pas en sont presque arrêtés, là au milieu de la foule, je ne sais pas où porte mon regard mais je reste à l’écoute, je suis dans un film au ralenti et tout autour de moi j’entrevois le monde qui continu de son habituel empressement.

Comme dans tous les films de Naomi Kawase il est question de disparition. C’est sans doute ce qui me relie à son œuvre. C’est sans doute ce qui nous relie tous ensemble. Il y a Misako qui cherche désespérément le souvenir de son père. Elle n’en garde qu’une petite photo, une photo prise à contre jour et sur laquelle elle pose enfant, au côté de son père. Ils font face à une montagne derrière laquelle le soleil se couche. Il y a aussi Nakamori qui est un photographe de talent et qui lutte pour retenir le peu de vision qui lui reste, il devient aveugle.

De la disparition donc.

Nous sommes conduits sur des chemins qui nous sont personnels, souvent dramatiques, à essayer d’envisager d’autres possibilités au-delà de nos deux points d’ancrage : temps, espace. Pour le dire autrement, il arrive un seuil où nous réalisons que nous avons épuisé toutes nos possibilités de compréhension si nous demeurons cloisonnés à l’intérieur des limites que nous imposent le temps et l’espace. Je te cherche mais tu n’es plus de ce temps et pourtant continuer à t’imaginer au passé m’est insupportable, alors ?

Les films de Naomi Kawase, nous aident à saisir, du moins ai-je envie de l’écrire ainsi, que notre monde est comme un voile tendu devant notre regard, mais la métaphore est si banale qu’on se demande qui prend plaisir à nous torturer ainsi.

Maintenant que fais-tu ? Où es-tu ? Questions inutiles. Tu ne fais rien et tu n’es plus quelque part … A partir du moment où je suis d’accord avec cela alors il se passe quelque chose et je ne peux m’empêcher de faire le lien avec zazen. «Laissez-vous accueillir par l’assise»

C’est un film qui va vite, et c’est inhabituel dans le cinéma de Naomi Kawase, il y a peut-être un ou deux moments de contemplation avec le bruissement des feuillages des arbres mais la caméra ne s’y attarde pas, il y a urgence, Nakamori perd définitivement la vue et Misako  perd définitivement son père. Reste cette lumière hikari, et c’est toujours vers elle que nous tendons la main.

ASSIS

Je ne sais pas où nous sommes assis. Peut-être en nous-mêmes. C’est ce qu’on entend dire un peu partout. Mais très vite les bruits du monde nous ramènent à la lisière de notre possibilité. Nous sommes assis dans le petit matin un point c’est tout. Et en moi il n’y a pas de silence, pas de calme. Seulement le vacarme de mes pensées qui s’ajoutent aux bruits de la rue.

Ce matin j’entends d’abord une mouette au-dessus des toits de Paris. Elle semble s’attarder dans notre ciel. Très vite viennent d’autres mouettes, alors je pense à la mer. Et puis la cloche d’une église. Un peu plus tard un coq chante. Des enfants sortent d’un immeuble en chahutant. Nous sommes assis à Paris, dans la pénombre, nos ventres gargouillent.

Il n’y a donc pas de silence. Simplement s’asseoir. Ce matin mon corps ne souffre pas de la posture. Je m’installe. Jusqu’à ce que je pense que je ne peux surtout pas m’installer ainsi. Le sommeil approche et il est mauvais conseillé. Expirer. Nous entendons un réveil qui joue une douce musique, je pense à un réveil dans une chambre d’enfant d’un immeuble voisin, cela ressemble aussi à des clochettes de Noël. Une veilleuse posée sur le sol nous éclaire, c’est une petite flamme qui vacille. Je vois mon corps comme un empilement de matériaux fragiles et tremblotants et les corps de ceux qui m’entourent, comme de solides montagnes dressées dans la nuit. Nous sommes huit ou peut-être neuf mais je ne le sais pas encore.

Le zazen est fini. Je traverse l’effervescence matinale du quartier Beaubourg. Paris s’éveille et je pense au visage de Pema. Tout de suite une image me revient en mémoire. L’image offerte. Lors de notre entretien au mois de septembre, Pema m’avait donné l’image du courant auquel elle se sent reliée. Je traverse les petites rues jusqu’aux Halles. Je reconnais cette image parce qu’elle se trouve déjà en moi. Un courant, une rivière, j’ai déjà reçu cette information mais je ne sais pas où.

Je ne me suis jamais senti relié aux autres. Toujours pas aujourd’hui. Mais zazen, j’en conviens incrédule, me fait remarquer la présence des autres. Enfin.

IL Y A LE TEMPS

Il y a le temps, il y a la roue du temps et tout ce qui va autour et puis il y a nous, malmenés, égarés, nous tombons, c’est l’image.

Mon corps est sans frottement, sans direction, mon corps tombe de l’espace, je peux étendre les bras, écarter les jambes, pas de peur et je tombe et je n’ai plus froid.

Deux jambes et un regard froid, c’est un homme et c’est une femme. Deux jambes maigres, deux yeux éteints, moi devant la vitrine du Kebbab Galatassaray.

Les voitures dans mon dos, le rose tellement rose du néon, c’est au-dedans de moi que je glisse. Silencieusement, sans inquiéter personne.

Je m’appelle NICOLAS, je suis une invention torturée par son devenir.

Exister me tuerait, je le devine.

Je suis un garçon uniquement car on me l’a appris.

Je rêve de connaître mon rêve et je n’ai pas d’autre folie.

Mes gestes sont retenus. Mon corps est matière en trop. Je vis tapis dans la pénombre d’une caverne de pierre. Chaque jour de ma vie il me faut réapprendre à marcher dans un décor de verre.

Je m’appelle NICOLAS car je n’ai pas eu la force de refuser.

.

Je m’appelle HARUKA, j’ai 20 ans, je suis de taille moyenne, mes cheveux sont mi-longs, ils ne sont pas décolorés. je vis dans la préfecture de SAITAMA, JAPON. Ah oui, je porte des lunettes et je lis souvent, même sur ma bicyclette.

Je m’appelle HARUKA, je suis une invention qui vit d’une histoire fausse au cœur d’une ville planète.

Je synthétise avec chacun de mes pas tous les rêves de toutes les femmes, libérés de l’encombrement du temps et du lieu.

Mon visage ne me ressemblera jamais car mon visage est vivant, mon visage est mouvement.

Mon corps a le souvenir des vagues, mon corps fait peur aux hommes il souhaite les engloutir.

Je m’appelle HARUKA, là commence mon incompréhension.

(Photos : lors d’une soirée de répétition d’un spectacle de Sachiko Ishikawa en 01/2017 pour l’espace Tenri à Paris)