LE GRAND DECALAGE

LE GRAND DECALAGE 1

Brûlure de juillet, autour de l’étang Shinobazu la terre était en feu, ici et là les touristes américains prenaient la pose devant des statues de pierre, un peu plus loin des dizaines d’hommes et de femmes assis à l’ombre des cerisiers, ils pique-niquaient près du théâtre Bunka kaikan d’où s’échappait une mélodie surannée, à l’arrière du théâtre une grande porte était ouverte et sur la grande scène des musiciens répétaient pour un gala, alors j’ai compris que ces gens s’étaient donnés le mot pour venir écouter les chansons de leur jeunesse, les sourires éclairaient tous les visages, quel âge avaient-ils dans les années soixante-dix ? Oui c’est bien cela ils avaient à peu près vingt ans. Ils avaient tous rendez-vous avec leurs vingt ans. Et pour un après-midi la vie leur semblait légère.

J’ai pensé aussi que quelques heures plus tard la salle se remplirait de spectateurs et peut-être bien que tous ceux-là resteraient assis ici, les yeux fermés, à rêver pour pas cher d’un japon qui n’est plus. Je les ai frôlé avec timidité, je marchais presque sur la pointe des pieds pour ne pas piétiner leurs souvenirs. Moi je cherchais résolument la maison Iwasaki, une maison d’un autre temps. J’ai pensé aujourd’hui je suis décalé.

A l’entrée de la maison l’affichage dit : pas de chaussures et pas de photos, j’ai donc marché en chaussettes sur le parquet ciré et pour dire vrai il n’y avait pas grand-chose pour retenir mon attention dans l’imposante maison de style occidental, je me sentais plutôt attiré par les ombres et les lumières du jardin, silence d’un début d’après-midi, j’ai déambulé sans faire de bruit, jusqu’à cette photo encadrée à l’attention des visiteurs, la famille de Hisaya Iwasaki. J’ai regardé les yeux des femmes et j’ai pensé à leurs existences qui s’étaient jouées dans cette maison, à leurs rêves d’enfants et aussi à l’arrogance des hommes, à leurs rêves de gloire. Mais le contraire était peut-être vrai. J’ai pensé aujourd’hui je suis décalé.

De retour dans ma petite banlieue de Yukigaya il y avait cet homme devant le combini près de la gare qui trifouillait sa bicyclette jaune fluorescente, moi je fumais ma cigarette à un mètre de lui, je l’observais depuis un bon moment lorsqu’il s’est tourné vers moi interloqué.

Il m’a dit que je lui rappelais son ami William Bill, un américain décédé depuis plus de vingt ans « quand je vous ai vu j’ai cru que William était revenu !« 

J’ai pensé aujourd’hui je suis vraiment décalé.

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Ici vous pouvez écouter l’ambiance sonore de cette journée.

LE GRAND DECALAGE 2

DOLLS

dolls

Tout d’abord une gêne lorsqu’il la vit transie sous son parapluie. Il s’était encore égaré dans la correspondance. Il fallait quitter les souterrains, remonter dans les rues, traverser les foules d’Asakusa et puis retrouver quelques blocs plus loin la bonne ligne de métro. Mais il s’était obstiné à fouiller les couloirs, revenant sans cesse sur ses pas, n’y comprenant rien. Et sous la pluie elle l’attendait.

Il s’excusa du mieux qu’il put et ce n’était pas suffisant. Les excuses à la japonaise, fort complexes, nécessitent une maitrise verbale et une maitrise gestuelle élaborées pour finalement ne rien excuser. Mais les excuses venant d’un français n’en sont pas vraiment. Et même si le plus souvent on pardonne au français ses erreurs, on l’excuse surtout d’être incompétent à présenter ses excuses…

Sous un parapluie transparent, pendant quelques secondes elle avait ressemblé à la petite fille dans cette scène de Totoro, juste avant l’arrivée du « chat  bus ». Elle ne fit aucune remarque et ils se mirent en route. Les rues étaient sombres et les repères lui manquaient, il craint de ne pas retrouver la porte anonyme de la galerie d’art, se concentra sur ses pas, redouta de lui imposer une marche inutile sous la pluie.

Le quartier d’Asakusabashi luisait dans la nuit. Il avait la réputation d’être le quartier des Dolls et beaucoup venaient ici la journée pour y acheter les traditionnelles poupées japonaises habillées de kimonos. Il se dit que l’exposition nocturne à laquelle ils étaient conviés ne devenait peut-être réelle qu’à la nuit tombée. Laissant passer quelques visiteurs à l’envers d’un monde bien trop sage, les poupées rituelles de l’après-midi libérées de leurs carcans d’étoffes et de symboles exultaient les désirs et les souffrances de la chair.

Il avait essayé d’expliquer à la jeune interprète que ce rendez-vous était particulier et qu’il compterait certainement autant pour lui que pour elle.

Elle ne pouvait pas savoir.

Lui était impatient d’être face à l’étrange femme entre-aperçue dix jours plus tôt lorsqu’il avait visité l’exposition. Habillée de noir, frêle dans la pénombre, elle se tenait assise, le dos au mur, parfaitement immobile et étonnamment recueillie au milieu de ses créations. Depuis ce jour il ne pensait qu’à elle. Elle avait laissé comme un cri de terreur sur son carnet de notes.

Il avait mis longtemps à la remarquer. Les visiteurs déambulaient timidement devant ses poupées aux corps nus et décharnés. Ils passaient pour la plupart devant l’artiste sans même deviner sa présence. La salle était si faiblement éclairée de quelques bougies qu’il fallait se déplacer lentement pour ne rien heurter. Un chant d’église ajoutait un peu plus à l’angoisse générale.

Il avait tout de même pris le temps de la réflexion et quelques jours plus tard il adressa un mail au propriétaire de la galerie…

L’artiste était très renommée. Son assistante prit la peine de répondre au mail par un refus très poli. Mademoiselle donne très peu d’interviews, elle n’aime pas beaucoup cela, elle très occupée… Abattement. Au fond de lui cette voix lui murmurait qu’il devait insister, trouver une autre façon de l’aborder.

Les journées devenaient lumineuses, les foules se pressaient déjà dans les jardins publics pour admirer les sakuras, et la voix murmurait plus fort, alors il choisit un papier à lettre rose et blanc imprimé avec des fleurs de cerisiers, un papier à lettre d’une fraîcheur si vivifiante qu’elle aurait bien pu résonner comme une insulte aux yeux d’une prêtresse des forces obscures. Il posta sa lettre rédigée en mauvais anglais.

Deux femmes pour une même nuit.

La jeune interprète qui l’accompagnait semblait choquée par ce qu’elle découvrait. Elle s’arrêtait prudemment devant les tables et se figeait longuement devant les petits corps démembrés. Elle lui dit que son émotion était trop forte et sortit respirer l’air de la rue. Il la regardait. Elle lui parlait d’un film d’Alain Resnais qu’elle venait tout juste de voir – Au revoir les enfants – Qui racontait une autre histoire, avec d’autres corps. Lui était fasciné par les corps des poupées, la peau blanche, parfois bleutée, les chairs ligaturées, et surtout les yeux qui le suppliaient.  

Deux femmes pour une même nuit.

Une femme solaire le plus souvent vêtue de blanc, une autre de pleine lune habillée de plumes de corbeau.

L’assistante avait tenté à nouveau de faire barrage et lui demandait une somme d’argent en guise de dédommagement. La jeune interprète s’offusqua, demanda des explications, l’assistante restait embarrassée.

Lui écoutait la conversation japonaise, il ne pouvait que ressentir la tension entre les deux femmes, mais sans rien y comprendre. La jeune interprète se rapprocha de lui pour lui souffler dans l’oreille que cette façon de faire n’était vraiment pas très japonaise.

Ensuite tout se passa très vite, l’artiste parue en haut d’un escalier, de quelques mots virulents elle fit taire l’assistante. Et ils firent l’interview pour laquelle ils étaient venus. Elle leur consacra trente minutes.

Il pressentait que lorsque bien des années seraient passées il ne garderait en mémoire que leur tête à tête de fin de soirée. Après l’interview ils avaient marché silencieusement dans les rues d’Asakusabashi, leurs pensées fatiguées. L’artiste n’avait pas répondu aux questions qu’il n’avait pas eu le temps de poser. Et c’est dans un petit restaurant du quartier, devant deux verres de vin rouge, qu’elle lui demanda s’il avait un rêve et timidement lui confia le sien.

Dehors la lune perçait les nuages et il avait définitivement opté pour la femme solaire.

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L’interview est à découvrir sur le site de Kikoeru?

LA CRAVATE (MILENA MICHIKO FLASAR)

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Les rideaux bleus de la salle de conférence de la médiathèque, les gens qui parlent à voix basses, et curieusement trois rangées de têtes grises sur les chaises alignées devant moi. A la proue de cette aventure automnale, petite sur sa chaise, la jeune femme aux cheveux noirs écoute attentivement les paroles de son traducteur. Tous chuchotent et l’ensemble de la scène m’évoque plutôt le début d’une messe pour laquelle se sont rassemblés l’ensemble des notables du village.

Lorsque l’animatrice de la bibliothèque de Bussy St Georges pose une première question nous entendons enfin la voix de Milena qui s’adresse à nous en allemand. A partir de ce moment la tension de l’assistance disparaît, les épaules qui soutiennent les têtes grises se décontractent, les paroles de la jeune femme ont un effet apaisant. Pourquoi ? A bien y réfléchir, puisque c’est d’abord une lecture qui nous aura rassemblés dans cette salle de conférence aux rideaux bleus, hormis les notables qui n’ont rien lu, je pense que ce petit livre nous a laissé à tous les mêmes séquelles. Et que je ne suis pas le seul à avoir ressenti le besoin de rencontrer son auteur.

Quel processus démarre alors sous mon crâne… les sonorités de la langue allemande avec la douceur d’un visage à la mixité austro-japonaise me reconnectent aussitôt à cette île lointaine.

Un journal allemand publie un article à propos d’un Hikikomori allemand reclus chez lui près de trente ans. Enfermement. Pour Milena c’est le déclic. L’envie d’en savoir plus et l’envie d’écrire. Son écriture est attentionnée, lucide, son sujet froid et coupant. Enfermement. Milena nous confie qu’elle attend avec impatience la sortie prochaine de son livre au Japon. Mais ce double phénomène d’exclusion et de réclusion sociétale intéressera-t-il au Japon ? Réclusion volontaire des adolescents qui s’enferment pendant des années dans leurs chambres – Exclusion volontaire des salarymens privés d’emploi et honteux qui d’une autre façon s’enferment dans les jardins publics et attendent la fin de la journée pour reprendre le train, rentrer chez eux et revenir le lendemain… Enfermements.

Un demi-mois s’écoula. Il apparaissait chaque lundi, à neuf heures précises, chaque mardi, mercredi, jeudi et vendredi. Il n’était absent que le week-end. Alors, il me manquait. Je m’étais tellement habitué à sa présence que le parc, en son absence, et ma propre présence dans son enceinte me paraissaient en quelque sorte absurdes. Sans lui, qui me posait des questions, J’étais un point d’interrogation dénué de fonction. Se tenant là, sur une feuille de papier blanc à questionner le vide.

Une fois, en juin, c’était un vendredi nuageux, il était tout juste en train de piquer du nez lorsque la bruine se mit à tomber. Il s’arracha d’un sursaut au sommeil, se mit le journal plié sur la tête tandis que moi, détenu en permission, je dépliai mon parapluie, rentrai les jambes, m’accroupis entièrement sous ce toit protecteur. D’abord il y eut quelques gouttes, qui devinrent bientôt des cordons. Il tendit les mains dans la pluie, laissa tomber le journal, ferma les yeux. Je vis l’eau s’accumuler dans ses mains. Il les avait jointes pour qu’elles forment une coupe. Flic flac, elle l’éclaboussait. J’étais surpris. Aucun salaryman ne s’expose de bon cœur à la pluie. Tout autour le parc était flou, délavé. Partout les gens qui fuyaient. Aucune personne en bonne santé ne s’expose volontiers à la pluie. Lui, totalement livré à elle, déjà trempé jusqu’aux os, il semblait ne pas connaître de plus grand bonheur que d’être ainsi trempé. J’observai, fasciné, son visage heureux. Il ouvrit les yeux. Me regarda, à l’improviste, à travers la pluie. Je bondis sur mes jambes. Je ne m’étais pas attendu à cela. A ce regard subit qui savait ma présence. Je ne suis pas seul, y lisait-on, tu es là. Puis il ferma de nouveau les yeux.

Extrait.

Mon épouse et ma fille qui avaient quitté discrètement la conférence pour musarder du côté de la salle de lecture des enfants reviennent tout aussi discrètement lorsque tout le monde se lève. Piles de livres et dédicaces. La jeune femme est maintenant cernée par ses admirateurs. J’en profite pour échanger quelques mots avec son traducteur, Monsieur Olivier Mannoni. Je vois ses yeux pétiller lorsqu’il me dit qu’après avoir traduit près de deux cent livres, c’est celui de Milena qu’il pense être le plus aboutit. En tous cas celui qui l’aura amené le plus loin. Je lui demande si avant de faire connaissance avec la jeune femme il avait déjà une connaissance du Japon. Pas du tout. Surtout pas semble t-il ajouter. Et cette réponse me plaît.

Je m’approche ensuite de l’auteur, présente fébrilement mon exemplaire pour une signature, et c’est ma fille qui retient son attention. Je dis en japonais que mon épouse est japonaise, c’est à peine une anecdote mais je prête toujours grande attention à ce qui s’ensuit. Comme à chaque fois que cette situation se représente, le monde semble s’arrêter pour nous laisser passer. Ou pour le dire autrement, l’environnement se fige. Je ne m’en lasse pas.

Je me dis que le Japon est quand même une sacrée affaire. Quel que soit le mélange, quelle que soit l’histoire, la culture sociale du pays d’adoption ne tient pas la comparaison avec la culture japonaise maternelle. En fin de compte, le comportementalisme japonais avec sa ritualisation des formules échangées, des mouvements du corps et des exclamations faussement étonnées, signent une carte d’identité que l’on tend à l’interlocuteur et qu’il ne peut en aucun cas refuser. Même si culturellement on a peu à partager, si l’on n’est pas en affaires, si l’on se rencontre à l’instant, rituellement on s’émerveille l’un de l’autre, on se félicite pour ce que l’on est intrinsèquement. Japonais.

Paroles échangées, loin de la littérature. Elles parlent de leurs régions natales, des enfants, de l’école et de l’apprentissage de la langue japonaise ici en Europe, en somme elles parlent de ce qu’elles ont à partager. Je m’en tiens au sourire en attendant.

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Extrait de La cravate de Milena Michiko Flasar – Traduction de l’allemand (Autriche) par Olivier Mannoni. Editions de l’Olivier.

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LE VOYAGEUR MAGNIFIQUE (YVES SIMON)

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Pourtant, seuls trois lieux éloignés dans le temps et l’espace avaient retenu son attention : le lac Turkana au Kenya, Hiroshima, Cap Kennedy, au sud de la Floride.

Au lac Turkana, les premiers hommes s’étaient redressés et Adrien voulait imaginer qu’ils s’étaient mis à lever les yeux, à regarder le ciel, à le rêver, à rêver en lui comme plongés à l’intérieur d’un casque immense de walkman qui aurait emmitouflé leur tête, pour qu’ils puissent ouïr le bruit du monde et se mettent à entendre la beauté de l’azur…

A Cap Kennedy, un jour de juillet 1969, trois Terriens de nationalité américaine embarquaient à bord du satellite Apollo 11, pour entrer dans un univers inconnu et se poser, pour la première fois, sur un objet céleste qui ne s’appelait pas la Terre.

A Hiroshima, c’est la mort qui était descendue du ciel. Cette fois, la nouvelle blessure infligée à l’humanité était atomique. Lieu zéro, temps zéro, le 6 août 1945, on apprenait que la matière était capable de libérer une énergie foudroyante quand on en fissurait le noyau. Adrien se demanda ce qui pouvait résulter d’Hiroshima… Un homme nouveau ? … Différent, puisqu’il savait désormais qu’à tout moment, il pouvait se détruire, lui avec tous les autres, et venir s’échouer comme un banc de baleines, sur une plage du bord de l’univers.

Dans ces trois lieux, quelque chose entre les hommes et le ciel s’était produit ou était en train de se produire, qui semblait être la poursuite d’une même obsession, tenace, ayant traversé intacte des siècles d’histoire. « Un désir de ciel… » Et c’est cela qui passionnait Adrien : cette poursuite d’un même rêve pendant des millions d’années.

Extrait (1)

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On ne trouve plus Yves Simon. On ne se rappelle plus l’élégance de ses chansons. Il a disparu des rayonnages des librairies du Quartier Latin. Même en occasion, il n’y est plus. Dans les bacs de la FNAC demeurent seulement quelques tristes compilations comme savent l’être les compilations. Un étrange silence empoussière nos mémoires.

Pas ma mémoire.

D’abord les routes de France et les gauloises bleues, je me suis rêvé Kerouac entre Montélimar et la place St André des arts. Ma rencontre avec la poésie d’Yves Simon m’a rendu attentif et curieux au sens et à la musique des mots, attentif aussi aux respirations du monde. Son écriture depuis ses toutes premières chansons est porteuse d’une tendresse qui semble infinie. Tendresse particulière envers le quidam, ses héros, ses héroïnes si fragiles, si hésitants, portraits de nous qui passons dans cette vie.

La nuit, Miléna ronflait. Un ronflement charmant, mezza voce grave, une péniche qui s’éloigne au loin. Adrien lançait de petits coups de pied, elle s’interrompait, se tournait sur le côté et continuait paisiblement son sommeil. Lui, réveillé, le restait. Alors il se tournait, se retournait, s’énervait, avait envie, comme lorsqu’il vivait seul, d’allumer la lumière, de lire, d’aller aux toilettes, faire un tour à la cuisine, boire un verre de lait, mais là, il se terrait à l’extrémité du lit. Peur de la réveiller. Quand après un cycle de sommeil manqué, il se rendormait, Miléna revenue sur le dos, bouche ouverte, ronflait à nouveau. Un joli ronflement mezza voce grave, une péniche dans le lointain…

Il passa des nuits à se jurer que la nuit d’après, il dormirait sur le tapis du salon, dans un sac de couchage. Puis ses nuits redevinrent calmes, tranquilles et il ne sut si les ronflements avaient cessé ou s’il avait retrouvé son sommeil.

Est-ce que Marilyn Monroe ronflait … Ornella Mutti, Raquel Welch … Toutes ces images parfaites du désir étaient-elles des ronfleuses qu’aucun amant ou mari n’avait trahies ?

Extrait (2)

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Et puis toujours ses histoires nous ramènent à Paris. Paris est peut-être le vrai personnage de l’histoire d’Yves Simon. Découverte des rues. Poésie de la rue parisienne. Les chansons d’Yves Simon à nul autre pareil. Je me souviens de ce garçon qui s’appelait Jean-Louis, cheveux en bataille et petites lunettes rondes sur le nez. Il nous racontait à nous les mecs du café baby-foot de la banlieue Est, comment il fallait lire les chansons d’Yves Simon. Avant lui, sans doute qu’on ne savait rien. Nous étions barbares, comme le dit si bien Jacques Brel. Et sur l’autoradio d’une 4L pourrie jouait en boucle un truc que je n’oublierai plus jamais :

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Il est tard ou il est tôt,

Paris c’est beau.

Des Maliens, au petit matin

Changeant sa peau.

Paris juke-box, premiers bistrots,

Paris métro,

Des hommes endormis rêvent sous les néons

D’Etoile-Nation.

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Extrait (3)
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Paris donc. Notre premier rendez-vous galant. Notre première exploration du monde interdit, premières sorties et premières ivresses sur cette planète qu’à raison on nous tenait cachée. Les bouquins d’Yves Simon m’allaient bien, autant que ses chansons, ils me donnaient à lire des itinéraires qui je le pressentais me conduiraient plus tard, bien plus tard, à mes rendez-vous essentiels. Jusqu’à cet ultime rendez-vous…

– Si vous voulez comprendre un peu ce qui se passe ici, il vous faut entrer dans un temple, prier, rencontrer un ingénieur en technologies comparées, aller à Hiroshima et Kyoto, sentir un tremblement de terre, un matin dans votre lit – vous verrez, c’est très agréable – et enfin savoir qu’ici, il n’y a pas que les femmes et les hommes qui soient japonais, les choses, les animaux, les rêves le sont aussi…

Ils s’interpénètrent les uns les autres pour former cette structure unique qui se nomme Japon, dont rien, à aucun moment ne peut être arraché, ni venir s’y ajouter. On ne devient pas japonais. A Tokyo, à Hiroshima, il n’y a pas de bureau de naturalisation… En revanche dans la Cité impériale, il y a un bureau des poèmes…

Extrait (4)

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Premiers murmures de Japon, sans doute amenés par un clochard du ciel. Au début seulement une idée de Japon avec ce voyageur magnifique pour moi qui n’était pas voyageur. J’ai lu et lu encore les pages sur le Japon. L’histoire de Milena et Adrien sans doute donnait substance à mes chemins à découvrir. Curieusement, pour moi comme pour Adrien, quelque chose dans la trame de mes jours s’est accordé à la terre du Japon pour comploter à l’insu de mes affolements.

… Le ciel est bleu, c’est un jour d’hiver et il ne peut s’empêcher de penser : « Je suis à Hiroshima, je marche dans Hiroshima, je vis à Hiroshima… »

Ce nom d’Hiroshima l’obsède, tout autant que la présence de l’enfant. Il imagine que ce dernier lieu des commencements qu’il rencontre, au pays de la poignance des choses, peut être le lieu où cette trame tissée autour de lui, inextricable, va se desserrer, et le délivrer de cette guerre entre deux êtres opposés, une figure du temps, une figure d’éternité…

Il ferma les yeux, pensa qu’il était au Japon, le pays aux dix mille dieux, et que l’un d’eux finirait par appeler à lui cet éblouissant visiteur venu à sa rencontre dans un désert.

Il espérait cela, le redoutait, hésitait…

Extrait (5)

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Inexplicablement, c’est en écrivant ces lignes, aujourd’hui seulement, que je fais la liaison, entre mon cheminement de ces dernières années, questionnement et enquête sur les processus de reconnaissance de notre enfant intérieur et la quête d’Adrien qui finalement le conduira lui aussi à la rencontre d’un enfant… Et sans doute existe-t-il une forme d’humour qui plane au-dessus de nos têtes, mélangeant les ingrédients, une pincée de tragédie, un soupçon de comédie, pour nous donner le goût de l’aventure, l’appétit du temps et par là même s’amuser de nos consciences.

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Parfois les gens vivent ensemble comme s’ils étaient des étoiles, et les sons qu’ils émettent pour se parler arrivent retardés d’années éloignées, d’espaces … De même, on croit toujours voir le soleil, mais c’est un soleil plus jeune de sept minutes que nos yeux regardent. Le jour où il s’éteindra, nous aurons ces sept petites minutes pour croire, innocents, que la fin du monde n’aura pas lieu…

Extrait (6)

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On ne trouve plus Yves Simon. On ne se rappelle plus l’élégance de ses chansons.

Ce matin encore je suis resté immobile, au milieu de la place Dauphine, j’essayais d’imaginer derrière quelle fenêtre je pourrais surprendre Yves Simon qui serait lui-même immobile et m’observant.

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Extrait (3) : Paris 75

Extraits (1) (2) (4) (5) (6) : Le voyageur magnifique de Yves Simon aux Editions Grasset

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LA MEMOIRE DURE (ROSSELLA RAGAZZI)

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«L’anthropologue est continuellement en recherche d’adoption. Je cherche à être adoptée et je fais tout pour cela. »

La mémoire dure – Tout d’abord la peau. C’est la peau que je vois. Visages des enfants du Maghreb, de l’Afrique et de l’Asie, le grain de la peau filmé par la caméra de Rossella. La peau avant la parole. La peau avec ses reflets, avec ses traces d’histoire. Ensuite j’entends les mots de cette institutrice un peu rockeuse. Elle y va, elle ne les lâche pas lorsqu’ils se ferment au discours, elle va les chercher dans leurs égarements, les ramène dans son regard, elle les regarde et c’est çà qui les allège de tout ce qu’ils portent. B-A BA des enfants. Le bout du doigt qui suit la ligne. Cruauté d’un HE-LI-COP-TE-RE qui s’acharne sur les lèvres d’une fillette chinoise, au bord des larmes devant ce mot comme on l’est parfois au pied d’un mur.

« Comme pour filmer des oiseaux, choisir dans la classe ou dans la cour de récréation des espaces rituels, y poser ma caméra, les enfants s’approchent s’ils en ont envie, ils sont comme des oiseaux, ils se posent et s’envolent, rester immobile, silencieuse, et surtout accueillir »

Rossella est professeur d’anthropologie et réalisatrice, formée à l’école du cinéma vérité de Jean Rouch et influencée par le travail de David Mac Dougall, elle filme avec discrétion les enfermements et les évasions de ces petits oiseaux.

Enfermé l’oiseau quand il ne sait pas dire ici ce qu’il savait si bien chanter avant (nouveau pays, nouvelle langue). Enfermé l’oiseau quand il ne peut pas dire (traumatismes de la mémoire – souvenir de guerre, de violences, mais aussi de bonheurs perdus, laissés là-bas). Enfermé l’oiseau quand le système décide pour lui de ses lendemains (direction obligée vers la vie professionnelle, cloisonnement, les yeux de la petite qui comprend qu’on ne lui laissera pas le temps). Mais aussi évasion, dans la tendresse de cette maîtresse qui se bat à leurs côtés, les malmène, les rudoie mais les nourrit. Evasion parce que dans cette classe même leur silence est écouté. Evasion quand les mains se tendent pour jouer ou pour aider. Evasion quand les corps dansent…  

Après la projection, des questions qui lui ont été posées par les spectateurs je n’ai rien retenu. Sauf une peut-être, du moins une réponse dont ma mémoire s’est emparée, et que je n’ai pas encore comprise, mais pourtant je sais déjà qu’elle m’est importante : « avec ce travail je montre ces enfants à un moment donné de leur existence. Voilà, cette année là ils étaient comme çà… J’ai cristallisé le présent à un moment particulier de leur vie et j’ai ressenti une angoisse terrible en prenant cette responsabilité… »

Merci Rossella

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La mémoire dure

de Rossella Ragazzi, 2000, 81’

Image, son et montage : Rossella Ragazzi

Production et distribution : Rossella Ragazzi

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L’école primaire Houdon dans le 18ème arrondissement de Paris, accueille un petit groupe de cinq enfants immigrés tout juste arrivés en France dans une classe d’initiation linguistique. Leur maîtresse Pascale, ainsi que Françoise, la professeure de musique et la conteuse d’histoire Kateline Bachrach, leur apprennent la langue ainsi que la culture française. Pendant neuf mois, Rossella Ragazzi les accompagne avec sa caméra et nous livre un portrait touchant de cette petite classe pas comme les autres.

Epique école ! dans le cadre du mois du film documentaire du Centre Pompidou à Paris.

Rencontre avec Rossella Ragazzi le 09 novembre 2016.

Animée par Mina Rad.

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DEVANT CETTE PORTE

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Devant cette porte. Ce soir le ciel coule. On est à l’heure où dans les rues les passants en ont fini de passer. Surtout dans ce quartier éloigné des commerces. Un quartier tranquille à peine éclairé par les réverbères. L’homme s’est figé là, sur le trottoir d’en face, un échange de voix l’a arrêté dans sa promenade nocturne. Une petite voix très jeune, une autre moins. Mots japonais et souffles aussi. Bruits de vaisselle. Il y a une enfant, quel âge ? Et peut-être sa mère … Mot japonais et souffles aussi.

Il ne peut plus bouger. Il écoute. Fasciné. Il lui semble comprendre les mots, pourtant il n’y comprend rien. Bruits de vaisselle. Il n’y a pas d’homme ou bien l’homme n’est pas encore rentré à la maison. Probablement. Pas de son de télé. Cette famille semble aussi calme que la rue dans laquelle il se tient immobile. Il a peur qu’on le remarque mais il n’y a personne. Tout de même, surgissant du virage, parfois une voiture le capture dans la lumière de ses phares et passe devant la maison. Il imagine l’étonnement du conducteur. Puis le silence revient. Devant cette porte. Il reste longtemps, épiant la vie d’une famille qu’il ne connaît pas. Il lui semble observer le visage de la fille et celui de la mère, il ne les voit pas.

La rue est sordide, le quartier n’a rien d’attrayant, pourtant des gens acceptent de vivre ici. Il imagine une vie modeste. Le mur de la maison n’est pas en bon état, le toit ne l’est pas non plus. De quoi parlent la mère et la fille ? Quelques mots à peine, beaucoup de silences, mais c’est une conversation japonaise, alors il sait que le silence en dit long. Il n’y a pas d’intensité particulière dans les voix. Les mots du quotidien sans doute, les mots usuels, laminés par les répétitions qu’impose le retour de chaque jour. Et soudain il comprend ce qu’il essaie de voir malgré la porte.

Une autre voiture passe devant lui. A l’intérieur de la maison ne se prononcent plus de mots, les interstices laissent passer de la lumière. Elles sont donc encore là, la maison est petite, les autres fenêtres sont obscures. La mère et la fille, chacune affairée. La fille devant ses devoirs, la mère devant sa bière…

Il reprend sa marche nocturne. Croise parfois un distributeur de boissons qui lui lance quelques mots qu’il ne comprend pas. Ici pendant la nuit, les villes appartiennent aux machines et il se sent en amitié avec leur résignation. Et plus il s’éloigne de la porte, plus il entend autour de lui, des bribes de rires, de cris d’enfant, de mots qu’il comprenait, un jour, quelque part.

L’HISTOIRE DE WALLACE

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« Ce que je vois, ce que j’entends, ce que je sens, n’est-ce pas l’apparence d’un monde devant le monde ? » interrogeait Bruno GANZ dans « Les ailes du désir ».

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Il suivait le fil de l’eau, ne savait ni d’où elle venait ni où elle allait, la matinée était déjà chaude. Il longeait le canal regardant d’un œil distrait les petits panneaux dessinés par des enfants et qui mettaient en garde le promeneur contre les serpents. Ses yeux rivés sur les hautes tours de Shinjuku qui barraient l’horizon, il se dirigeait au hasard des rues sans perdre son cap.

Il redoutait le moment où il lui faudrait quitter les abords silencieux du canal pour s’aventurer dans les méandres de l’arrondissement. Déjà les petites maisons côtoyaient les ombres imposantes des buildings et de toutes les rues des hommes et des femmes se pressaient pour rejoindre leur bureau. Des sorties de métros ils émergeaient en chemisettes blanches et pantalons sombres pour les hommes, en tailleurs et jupes clairs pour les femmes, les mêmes tenues étaient ainsi répétées à l’infini et il lui semblait que les visages l’étaient aussi. Il était impossible pour le regard de retenir l’image d’une personne croisée sur un trottoir. Les images se précipitaient pour s’étouffer les unes sur les autres. Il continuait maintenant sa marche, tête levée pour ne plus rien voir, mais les immeubles avec leurs fenêtres de verre se jetèrent sur lui.

Il s’était immobilisé au croisement de deux avenues. Son cœur battait fort. Il entendait la respiration de la ville. Maintenant le soleil brûlait la peau et collait les chemises, les piétons restaient à l’abri des ombres des buildings en attendant de pouvoir traverser les avenues. Il était là immobile parmi eux, un élément du décor en somme, rien de plus et il devait en être ainsi de chacun. Il sentait ses paupières se fermer.

Un ange passait au-dessus du carrefour. Il s’élevait péniblement au-dessus de la circulation automobile et soufflait bruyamment en battant des ailes dans l’air humide de l’été mais personne n’y prêtait attention.

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Il avait marché si souvent dans les rues de Bruges, mais c’était une autre séquence, son visage était sans doute différent de toutes ces années. Sa mémoire lui demeurait obstinément silencieuse.

Il se souvenait vaguement des salles du musée Memling et des hôtels Brugeois dans lesquels il avait séjourné tant de fois, mais il lui était totalement impossible de se rappeler à quelle occupation mystérieuse il passait ses journées, marchait-il obsessionnellement dans les rues de la ville ou restait-il assis dans l’ombre des arbres du  Béguinage… Bruges lui était aujourd’hui curieusement distante et familière, elle semblait lui suggérer qu’entre eux des secrets avaient été échangés, mais il ne reconnaissait de son amante qu’un pâle sourire, le même qu’elle distribuait aux touristes qui encombraient ses rues pavés.

Il espérait que la mémoire de la ville se substituerait à sa mémoire pour lui raconter quel homme plus jeune il fut un jour dans cette autre vie. Mais les villes, le sait-on, sont terriblement rancunières. Et la vieille Flamande ne lui répondrait pas. Peut-être parce qu’il avait désormais, mêlées à l’odeur de sa peau, les odeurs de l’Asie.

Une calèche passait devant lui. De petites embarcations sillonnaient les canaux, pleines à craquer d’hommes et de femmes dont les Smartphones subtilisaient avec empressement toutes sortes de fragments de la ville. Reflets de l’eau, ponts de pierre, statuaires, vitraux colorés. Un ange faisait des sauts de beffroi en beffroi. Il y mettait tant de grâce et c’était beau mais parfois il calculait mal sa trajectoire et finissait les ailes dans l’eau. Mais nul ici ne s’en souciait.

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Il rouvrit les yeux à la lumière matinale, se rappela qu’il était en recherche d’un magasin de matériel photographique d’occasion et reprit sa marche en direction de Nishi-Shinjuku 1. La jeune femme vérifia avec le plus grand sérieux les références de l’objectif qu’il avait griffonnées sur un morceau de papier. Elle ne dit pas un mot et s’éclipsa par une porte derrière le comptoir. Il se sentait mal à l’aise dans cet univers de spécialistes. Il n’y connaissait pas grand-chose en technique photographique.

La fille était revenue devant lui, avec un sourire timide elle lui tendait un petit sac noir élégant. Il pensa furtivement que son geste ressemblait à une offrande…

C’est bien plus tard, dans un Café DOUTOR qu’il trouva le courage de sortir l’objectif de son écrin de tissu. A l’abri des regards et à l’abri des rues, fébrile, il fixa le nouvel œil sur le boitier. Un objectif 35 mm f/1.8. Wallace avait retrouvé la vue. Et instantanément la totalité de l’espace s’était pixélisé. Tout était photo. La moindre de ses pensées cherchait le cadrage qui lui inventerait des contours, la ferait matière, chair, émotion.

Il marcha longtemps sans prendre la moindre photo. Wallace attendait tapit au fond du sac. La nuit s’avançait prudemment le long des murs, l’électricité réveillait les enseignes en grésillant au dessus des têtes. La photo qu’il espérait lui rendrait sa totalité, elle serait la réponse. Il n’était pas seulement ici. Il se savait ailleurs. Au même instant il n’aurait pas su expliquer pourquoi mais il se savait, marchant ailleurs, se soupçonnant également dans cet ailleurs, d’être ailleurs. Et peu importait la réalité de cette ville, cela n’empêchait rien de toute façon. La réalité n’avait jamais rien empêcher, c’était un mensonge, une trahison faite à soi-même que de le croire…

Où pouvait-il bien être au même moment où un homme devant ses yeux abaissait le rideau de fer d’un Kebab. L’homme enfourcha son vélo et s’éloigna dans la nuit. Lui, il restait debout devant le rideau de fer, le quartier d’Harajuku devenu étrangement silencieux.

Mais pourquoi s’appelle-t-il Wallace ton stupide appareil photo ? demanda une voix enrouée au dessus de sa tête.

C’était un ange, de mauvaise humeur et salement emmêlé dans les fils électriques de ces poteaux japonais qui tissent leurs toiles au-dessus des rues.

Et sans doute à cette heure tardive de la nuit confia-t-il à l’ange tout déchiré que seul cet enfant qui un jour s’était appelé Foster Wallace aurait pu avoir le regard suffisamment honnête pour se saisir de tous les fragments qui composent nos maigres âmes, où qu’ils soient, et si loin éparpillés…

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pour Marie

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KIZU (MICHAËL FERRIER)

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« Sans doute avons-nous tort, lorsque nous parlons de notre vie, de n’en retenir que la face la plus visible, les arêtes tranchantes, les épisodes dramatiques ou spectaculaires. Nous privilégions ce que tout le monde peut voir, ce qui est évident. Il faudrait pouvoir descendre dans l’épaisseur des jours, passer de l’autre côté de l’existence, sous l’écume des phénomènes. Etablir avec patience et minutie le décompte des séismes intérieurs, tenir le répertoire des cataclysmes inaperçus. » (extrait)

Finis-en avec ce texte. Dis ce qui doit être dit et ne lui donne pas plus d’importance que l’importance de la confidence que tu dois aujourd’hui…

… Il comprit soudainement que ce sentiment maussade chaque jour accroché à ses pas, lui était autant étranger que la terre qui blanchissait le bout de ses chaussures lorsqu’il traversait le parc Yoyogi, qu’il n’avait profondément ni raison ni envie d’être triste mais que cette tristesse, puisqu’elle ne pouvait être niée, devait avoir elle aussi sa propre vérité, c’est-à-dire son histoire, avec un début, et probablement une fin possible. Il imagina ensuite que la cause de son malaise était peut-être à rechercher dans un évènement passé, peut-être même l’attitude de quelque ami qui l’aurait blessé mais rien ne lui vint à l’esprit et il abandonna l’idée. Il sentait intuitivement qu’il ne pourrait relier à aucune image habituelle ce trouble qui enveloppait sa présence au monde. Poussant plus loin son écoute intérieure, il s’aperçut que sa tristesse disparaissait instantanément lorsqu’il chevillait sa pensée au martèlement de ses pieds sur le sol. Il ne pouvait pas maintenir ensemble, la conscience d’être un marcheur et la conscience d’être triste. Il ne le pouvait pas. Alors comment faire pour rester au contact d’une tristesse qui s’évanouit lorsqu’on la contemple dans les yeux … Suffit-il de ne pas cesser d’y penser pour que cette chienne abandonne sa proie ? Il ne savait plus où il en était, il suivait des rues sans la moindre intention, il errait au pied des tours de Shinjuku et son fardeau s’était fait plus lourd.

La possibilité qu’il puisse exister un acte de naissance de la tristesse lui redonna de l’espoir. Il se mit alors à réfléchir au moyen de rembobiner le fil de sa tristesse comme on remonterait vers l’amont d’une rivière … Un effort de mémoire aurait dû suffire pourtant … Mais la chronologie lui échappait.  

Hier … la même angoisse. Avant-hier … la même angoisse. Avant avant-hier … à priori la même angoisse mais déjà il n’en était pas aussi certain. Quelle est la véritable limite de notre mémoire pour nous restituer fidèlement les détails des jours passés ? Inutile de parler de jours, à peine quelques minutes…

Rien ne prouvait d’ailleurs que cette angoisse soit liée au passé… L’idée était finalement étrange. Pourquoi l’amont serait-il à chercher au passé ? Comment pourrions-nous avoir la moindre certitude quant au sens de l’écoulement du temps ? Imaginer que nous sommes emportés dans un flot qui s’écoule depuis l’avenir… Il devenait cinglé.

La pensée lorsqu’elle est libre de toute pression laisse émerger en surface de la conscience les images dont nous avons besoin. De ces images qui nous sortent d’un rêve et que brusquement nous voyons parce que nous ne rêvons plus. Soudain le ciel coïncida. Il traversait le pont rouge à proximité de la station du métro Nakano-Shimbashi lorsque le lien se fit. Entre les nuages noirs qui avaient presque entièrement recouvert le ciel, des trouées de lumière faisaient scintiller l’eau.

Car sous le pont rouge il y avait un canal. Un canal d’une profondeur inquiétante. Il cherchait ce qui pouvait l’inquiéter dans cette rivière le plus souvent asséchée, mais aucune explication ne le satisfaisait. Les jours de fortes pluies le courant pouvait charrier jusqu’à trente centimètres d’une eau claire mais en temps normal la profondeur de l’eau excédait rarement dix centimètres. Le canal par comparaison semblait avoir été creusé de façon exagérée. Ces bords bétonnés avec leur six mètres de hauteur et sa largeur d’une dizaine de mètres le rendaient imposant, presque arrogant.

A croire que l’on pouvait s’attendre à tout instant à voir une vague énorme s’y précipiter et instinctivement chacun tournait un regard rapide vers l’amont pour s’assurer du calme environnant.

La vie du quartier ne pouvait pas être insensible à la présence de l’eau. Bien évidemment ce modeste ouvrage de béton n’aurait pu soutenir la comparaison avec une ville portuaire, mais ce filet d’eau si modeste soit-il s’emparait tout de même des consciences des passants et des riverains lorsque dans leurs occupations ils le côtoyaient, le traversaient, en approchait, s’en éloignait, le canal était une frontière, à partir de laquelle, au-delà de laquelle, ils accordaient leurs itinéraires …

Mais se pouvait-il vraiment qu’il ait décelé l’origine de son tourment … Il ne lui restait que quelques pas à faire pour retrouver sa vieille maison.

« Il y avait aussi les sons qui enveloppent la vie, et l’éloignent de nous pour la fondre dans un bruit indistinct. La voix du haut-parleur nous recommande de faire attention, de ne pas franchir la ligne jaune, de respecter le carré bien tracé de la zone fumeurs, de ne pas s’approcher de la bordure du quai : ces lignes sont l’envers des fissures, leur calque fidèle et rassurant. » (extrait)

De jour et de nuit, quelle que soit son occupation et quel que soit son état d’esprit, il finit par admettre que dans les méandres de sa pensée s’immisçait en surimpression l’image du canal. Comment le dire autrement … la nuit, enfermé dans une chambre étroite et sans fenêtre, lorsque le sommeil se refusait à lui, il suffoquait de la chaleur le corps en sueur, mais pourtant dans son silence, il pouvait entendre un souffle. Comme on tend l’oreille vers le fond d’un puits, il entendait l’image du canal qui respirait.

Le canal était pareil à une coupure sur la peau de son quartier, une blessure, un couloir par lequel à tout moment pouvaient s’engouffrer les monstres de nos peurs primitives, et l’avant garde de ces monstres était déjà là, l’eau charriait avec elle oiseaux, canards et poules d’eau mais aussi serpents, insectes, grenouilles, et le vent. Le canal devait inquiéter tout le monde, c’était une peur inavouable et cachée. Une peur diluée dans le sang et la nanoseconde qui sont les seuls à pouvoir témoigner de notre existence.

Demain il traverserait le pont rouge encore et encore.

« Les lézards étaient étroitement liés, sur les murs de la ville et dans mon esprit, aux fêlures, aux failles, aux ébrèchements. Ils habitaient un lieu au revers du monde, où le verbe habiter ne convenait plus. Ils ne le touchaient pas, ils filaient à la surface du monde en esquissant quelques pas de danse : légers, fureteurs, ils se glissaient dans les interstices et s’amusaient de nos faux-pas, de nos lourdeurs. Ils se riaient du bel ordonnancement factice de nos vies, et trouvaient tout de suite une ligne de fuite. » (extrait)

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Extraits de :  « KIZU à travers les fissures de la ville »  de Michaël FERRIER aux éditions Arléa. Ce petit livre est une merveille, Michaël FERRIER m’avait déjà séduit avec ses petits portraits de l’aube, la courte distance (60 pages) lui va vraiment bien.  

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CHEZ ALICE, IL Y EN AVAIT DES MERVEILLES

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On y venait pour regarder pousser les légumes et les fleurs ou seulement nager les poissons rouges dans les arbres. On y venait aussi pour se mettre à l’abri du chahut de la ville. On y venait comme moi pour y écouter parler les poètes. L’avenue de La Chapelle et ses pollutions de bagnoles, nous semblait loin dans ce bout de campagne oubliée.

C’était en 2009. Ils étaient arrivés au 40 rue de La Chapelle Paris 18ème. Sans faire de bruit. Et pour cause. Depuis quatre ans la maison silencieuse et refroidie  attendait que quelques bulldozers zélés exécutent la sentence de sa démolition. Ils sont arrivés avec leur fatras de crayons, pinceaux et baguettes de soudure, ils ont fait sauter les cadenas des portes, se sont barricadés à l’intérieur, et puis ils ont rallumé le feu dans les cheminées. Ils ont entendus au profond de leurs cœurs la maison frissonner, ils ont même vu dans leurs rêves, Alice l’ancienne propriétaire, leur sourire.  

Tous artistes, ils voulaient mettre leurs rêves à l’abri de ces murs abandonnés. Moi je passais au milieu de leurs esquisses, je venais caresser les chats, vider des bouteilles, retrouver un ami. La nuit dans les allées du jardin, on écoutait les musiciens, les conteurs,  le jour les gosses du quartier s’émerveillaient de la ruche aux abeilles, on entendait chanter les merles. La vie s’écoulait tranquillement, la vie s’écoulait normalement.

C’était bien celui-là le Jardin d’Alice. Le vrai. Mais ses jours étaient comptés. Il fallait ici aussi ajouter du standing. Du grand standing. Mais après tout, puisque rien ne dure…

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JOURS SANS HISTOIRE

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Il y a les moments de silence où je t’observe assise sur le sol. Un livre entre les mains, tu observes attentivement une page et puis une autre page. J’approche mon visage de ton visage et je goûte ce silence qui t’enveloppe. Ce silence je le connais bien. Je te demande si tu es triste, tu continues à fixer ta page.

Et je nous vois traverser les rues de cette ville où nous vivons, grand devant et toute petite derrière, un ordre immuable, mon espiègle gamine à travers ton regard je relis le monde… Fleur, fourmi, canard, train… Notre marche est presque immobile tant nous nous arrêtons pour observer les choses… Train, fourmi, fleur, canard… Nous frôlons presque l’éternité en allant chez le boulanger.

Appliquée, délicate, avec la baguette de ta tortue xylophone certains soirs tu me coiffes. Tu reproduis les gestes de ta mère qui coiffe ta chevelure. La mienne évidemment ne saurait rivaliser. Je sens la petite boule de bois du xylophone qui me chatouille le sommet du crâne et qui descend dans mon cou. Alors je pense : ma fille me coiffe. Et cette pensée m’apaise. Je me sens déjà vieux, remplis de toutes les vies qui m’ont conduit jusqu’à toi. Vieux comme un qui aurait déjà fini de faire sa ronde, qui aurait bouclé sa révolution en quelque sorte. Lorsque mon dos se penche vers l’avant, énergiquement tu me redresses. Je me sens enfant. Tout à la fois enfant et vieux de toutes ces années qui vont encore passer et me laisser assis, le corps fatigué, quel âge auras-tu ? Vingt-ans, vingt-cinq ans ? Et si tu coiffes avec un peigne mes quatre cheveux blancs, je ne pourrais m’empêcher de te demander : où est passée ta boule de xylophone ?

Tu as deux ans et tu es une enfant étonnante. Sensible, attentive au monde et à tes parents. Parfois si craintive. Je crie de moins en moins, j’ai tellement honte de crier sur toi, je n’en ai plus envie. J’ai le sentiment de crier contre moi-même et je sais combien les réprimandes de mon père ont pu m’inquiéter.

Souvent je te chuchote à l’oreille « tu es ma fille ». Et tu souris.

Dans la pénombre de la chambre j’ai fini par glisser dans le sommeil, alors que j’étais là pour t’aider à t’endormir. J’ai senti la chaleur de ta petite main sur mon ventre qui me tapotait doucement, de la même façon que ta mère t’endort chaque soir. Jours sans histoire. Jours détestables. Jours de moins que rien, mais avec au détour des heures traînantes, d’incroyables percées de lumière.

Je pose ces mots aujourd’hui pour être certain que tu les liras plus tard. C’est une photo de tes deux ans. Une photo de nous de l’année 2012.

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RIEN NE S’EFFACE (LÆTITIA MIKLES)

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« Quand j’ai commencé à filmer, je n’étais pas certaine de mon existence. J’étais dans le flou. Je me demandais pourquoi j’étais-là, d’où je venais. »

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Je regarde le film de Lætitia Mikles comme je regarde les longs métrages de Naomi Kawase. On pourrait dire religieusement. Plus exactement avec apaisement et tension aussi. Oui il me semble que bien c’est cela, religieusement. Dans un état inhabituel c’est certain, entre le confort et le vide, en équilibre sur une ligne frontière que chacun de nous, secrètement peut atteindre.

Les films de Naomi Kawase sont nourris d’une énergie qui déborde de l’image pour impunément se couler dans nos histoires, ses images comblent nos manques de réalités, ses images réparent nos oublis de présence au monde.

J’aime ce documentaire car on y entend le même souffle …

Le souffle du vent dans les arbres qui semble apporter ses réponses à la jeune Machiko et au vieux Shigeki (La forêt de Mogari), le souffle de la réalisatrice qui filme son propre accouchement (Shara) et dans ce même film les souffles des deux garçons qui s’amusent à se poursuivre jusqu’à la disparition inexpliquée de l’un des deux frères, le souffle sous-marin de la jeune Kyoko, qui nage avec son uniforme d’écolière dans les flots autour de l’île d’Amami (Still the water), le souffle de vapeur des haricots azuki qui s’échappe de la marmite lorsqu’ils murmurent à l’oreille de Tokue (Les délices de Tokyo), le souffle des dieux de la montagne qui force les hommes à se battre pour une femme (Hanezu), le souffle du passé qu’elle a tellement peur de perdre, une fois encore…

Le cinéma de Naomi Kawase nous propose d’écouter avant de regarder. Et nous sommes tous troublés par ses films. Peut-être par la lenteur de l’action qui nous ramène à un déroulement du temps plus organique, peut-être par le jeu des acteurs qui souvent ne jouent pas ou peut-être par la présence au premier plan des éléments naturels chers à Naomi Kawase et qui semblent eux aussi avoir des répliques à nous dire.

Entre documentaire et fiction, nous ne savons pas. Un peu pareil à nos vies dans le fond. Devant la caméra de Lætitia Mikles elle s’en explique ainsi : elle n’écrit pas de scénario, note quelques idées, mais ne s’en encombre pas lors des tournages, elle commence à filmer et la suite arrive, elle s’en étonne souvent et cherche l’étonnement, elle veut absolument rester présente à ce qui va arriver pendant le tournage sans imposer sa volonté aux évènements, elle souhaite que les acteurs et l’équipe technique (réduite au minimum) restent continuellement ensemble et le plus longtemps possible …  

RIEN NE S’EFFACE

Lætitia Mikles avoue à Naomi Kawase qu’après leur première rencontre et interview en 2000, l’enregistrement sonore si précieux s’est révélé finalement inaudible. Huit années plus tard, une autre chance. Pourtant la force de ce film naît de ces deux rencontres, des huit années qui les relient, d’un processus de création qui n’exige somme toute, mais nous le savons bien c’est loin d’être le plus évident, qu’une douce présence.  

« Si l’on se fie à la mémoire tout est en miettes, avec la photo ou le film, on peut avoir la confirmation de la réalité. »

Il y a bien longtemps que j’avais l’envie d’écrire un texte pour remercier Naomi Kawase de nous offrir cette tendresse. Mais après avoir vu ses films, les mots que l’on souhaite écrire sont toujours pitoyables. Alors aujourd’hui je suis heureux et je remercie donc deux réalisatrices plutôt qu’une.

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Réalisateur : Lætitia Mikles

Production : Zeugma Films
Image : Lætitia Mikles
Son : Victor Pereira
Montage : Marie-Pierre Frappier  
Musique originale : Claire-Mélanie Sinnhuber
Diffusion : Ciné Cinéma
Festivals : Etats Généraux du documentaire 2009 (Lussas) – Indie Lisboa 2009 (Lisbonne)
Avant-garde Film Festival 2009 (Athènes) – Les Ecrans Documentaires 2009 (Arcueil)
Prix : Prix découverte de la SCAM 2010

LES CLOCHARDS CELESTES (JACK KEROUAC)

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En ce temps là, Jean-Michel et moi sommes partis au japon avec la ferme intention d’y réaliser un livre. Nous passions nos nuits à guetter quelque artiste et aussi quelque fille, et dans le meilleur des cas des filles artistes, dans les bars en sous-sols ou en étages de Shibuya, nos journées commençaient rituellement vers 17 heures au déclin de la lumière du soleil, alors les deux vampires débarquaient de la Hibiya Line pour s’emparer de Tokyo avec l’appétit d’un écrivain et d’un photographe dont les jours sous les cerisiers étaient cruellement comptés à la mesure des billets de 10.000 yens qui s’échappaient de nos poches et prenaient leur envol dans le beau ciel du Japon.

De ces semaines japonaises je garde au fond de moi une tendresse amusée. J’avais amené dans mes bagages mon livre fondateur que je feuilletais chaque jour en écoutant derrière la fenêtre de notre petite chambre de banlieue les sons familiers du Japon : les rires des écoliers à bicyclettes, les conversations des vieux jardiniers qui taillaient des pins parasols dans les jardins du voisinage et les entrainements des écoliers sur le terrain de baseball.  J’imagine que nous avons tous un livre fondateur, sans doute pour la majorité d’entre nous il s’agira du livre le plus abîmé, le plus corné. Je n’ai pas aimé « Sur la route  » mais j’ai adoré « Les clochards célestes. Ce texte de Jack Kerouac est au départ de mon envie de japon, de mon envie de la route, de mon envie de montagnes et  de musique et de solitude aussi, toutes les pièces de mon puzzle, déjà réunies dans ce bouquin qu’une heureuse rencontre m’avait mis dans les mains. Il faut ajouter aussi, que ce fameux Japhy Rider qui aura bouleversé la vie de Kerouac n’était autre que Gary Snyder érudit et passionné de culture japonaise.

Regarde, chanta Japhy, des peupliers jaunes. Cela me rappelle un haï-kaï :

Un peuplier; des feuilles jaunies.

Un écrivain est passé par là. »

Dans ce pays on peut comprendre toute la parfaite beauté des haï-kaï que nous ont légués les poètes d’Extrême-Orient. Ces gens ne se laissaient pas enivrer par la nature; ils gardaient toute la fraîcheur d’esprit des enfants. Ils décrivaient ce qu’ils voyaient sans artifice ni procédés. Nous poursuivîmes notre route en composant des haï-kaï tout en suivant le sentier qui montait en lacet, de plus en plus haut. je récitai :

 » Rochers au flanc de la montagne.

Pourquoi ne roulent-ils pas jusqu’en bas ?

Peut-être est-ce un haï-kaï, mais je n’en suis pas sûr.

– C’est trop compliqué, répondit Japhy. Un véritable haï-kaï doit être simple comme la soupe et cependant avoir la saveur de la réalité. Le plus beau des haï-kaï est probablement celui-ci :

Le moineau sautille sur la terrasse.

Il a les pattes mouillées.

C’est un poème de Shiki. On voit les traces des petites pattes mouillées avec les yeux de l’imagination. Et cependant, dans ces quelques mots, il y a aussi la pluie qui est tombée ce jour-là. On sent presque le parfum des aiguilles de pin humides.

– Encore un !

– Celui-ci sera de moi. Attends !

Le lac en contrebas;

Des trous noirs comme des puits.

Non, c’est mauvais. Il faut être très fort pour écrire des haï-kaï.

Cette année là donc je trimballais encore ce livre dans les banlieues de Tokyo. Le renifler me fait toujours du bien. Sans doute le parallèle est-il à chercher dans cette année aventureuse pendant laquelle j’avais mis mon boulot entre parenthèse pour m’offrir ce caprice « écrire un livre au japon ». C’était à moindre risque et pourtant pour moi c’était une vraie aventure au coeur d’une existence anesthésiée à fortes doses de RER et d’open-space. Nous avons rencontré des artistes, les interviews se sont faites avec bonheur, personne ne nous attendait mais tous nous ont accueillis et plus nous avancions dans ce projet plus j’avais l’angoisse que tout s’arrête. Il fallait un axe pour nous guider, bien sûr, il suffisait d’annoncer que nous allions réaliser un livre avec un éditeur français pour que les oreilles se dressent et que les portes s’ouvrent, c’était naïf, c’était un mensonge à nous-mêmes, mais c’était aussi la magie qui nous portait. J’avais pris l’axe de questionner les artistes sur le thème du rêve. Ce rêve que chacun d’entre nous porte au fond de soi ou plus exactement encore, du chemin qui mène à la réalisation de ce rêve primordial. Aujourd’hui encore je conserve la même obsession.

« Mais un instant plus tard, je me trouvai plongé en plein délire : en levant la tête je vis Japhy descendre la montagne en courant, à grandes foulées de dix mètres, sautant, fonçant, atterrissant sur les talons de ses grosses bottes, rebondissant deux mètres plus loin, pour s’envoler de nouveau par-dessus les rochers, planant, criant, ioulant sur cette marge de la terre, où nous nous trouvions, et dans un éclair je compris qu’il est impossible de tomber de la montagne, espèce d’idiot, et avec un ioulement de ma composition je me levai soudain et me ruais à mon tour vers le bas de la pente après Japhy, à force de bonds aussi grands que les siens, de foulées aussi fantastiques »

Cette année là, après la floraison des cerisiers et après que le vent ait balayé les derniers pétales blancs dans les allées du parc de Ueno, il fallu me résoudre à reprendre l’avion pour revenir à mon RER parisien sale et repoussant. Je m’éloignais du Japon et j’en avais gros sur le coeur, pourtant je pris progressivement conscience qu’au fond de moi et grâce à toutes ces rencontres  s’était installée une certitude :

Même si je m’éloignais du japon je continuerais malgré tout à m’en rapprocher. J’avais réveillé mon rêve et il n’y avait aucune raison d’en être effrayé, je pouvais marcher lentement ou même courir, jamais plus je ne pourrais tomber de la montagne, espèce d’idiot !

Extraits de « Les clochards célestes » de Jack KEROUAC Editions Folio – Gallimard

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LA COQUILLE A JEF

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Il y a le boulevard de La Villette avec ses kebabs et ses cafés chinois… Il y a la bulle du Parti Communiste et le kiosque à journaux du Métro Colonel Fabien… Il y a le bar-tabac Le Narval avec ses joueurs gratteurs aux milles tickets hallucinatoires, il y a cette vieille femme et sa peau de lapin usée qui déambule en causant toute seule au milieu des buveurs, et puis les cabines des taxiphones derrière lesquelles s’échangent les confidences des amours éloignés, il y a toutes ces portes cochères qui restent fermées…

L’une d’elles s’est ouverte pour moi il y a près de vingt ans, j’y ai mis un pied et puis deux et j’y ai mis le cœur.

C’était un peu comme sa coquille et il la partageait très souvent. Répétitions tôt le matin et jam session tard dans la nuit, les malades de la percussion, les fêlés du piano, les irrécupérables de la guitare et un peu plus rares les névrosés du coquillage… Tous musiciens aux âmes élégantes ils connaissaient l’adresse du Boulevard de La Villette et la double porte du coffre-fort qui laissait parfois s’échapper des solos de free jazz ou des rythmes latins, s’ouvrait jusqu’au petit matin sur des garçons et filles chargés d’instruments, de bouteilles et de rires…

La porte s’ouvrait et se refermait à l’infini. Et lorsque des musiciens se décidaient à quitter le lieu pour aller enflammer la nuit ailleurs, d’autres arrivaient encore, débarqués des ténèbres et le groove repartait de plus belle au-dessus des brumes de tabac.

Nuits marathoniennes, je me rappelle de cette fois où j’eu la sensation de pouvoir entrer dans la musique. Les musiciens se succédaient depuis plusieurs heures sur une impro sans fin. La sensation n’aura duré pour moi que quelques secondes. Je regardais les musiciens et il me semblait que chacun jouait selon son propre désir en se fichant pas mal des autres. Mes oreilles s’obstinaient à se concentrer  sur la musique mais finalement n’entendaient qu’une cacophonie. J’en étais fatigué. Mais soudain j’ai entendu : ça se passait « derrière » la musique : ils étaient libres mais ils étaient ensemble. Quelque chose courait entre les musiciens. Je n’ai jamais oublié.

Le maître du lieu nous remarquait à peine, souvent préoccupé par le choix d’un bec, d’une conque ou d’une anche. Nous le surprenions parfois, malgré l’immense fatigue qui pesait sur les rescapés de la nuit, dans la lumière du petit matin, il continuait ses confidences avec son saxophone.

La coquille à JEF maintenant nous manque. Elle a été remplacée par un bel appartement stylé, les voisins dorment en paix, le digicode fonctionne bien. Elles ferment leurs portes les unes après les autres les coquilles des JEF dans Paris. Elles ferment parce qu’elles ne sont que des lieux de vie enfantés par les rêves souvent naïfs d’hommes et de femmes dont la véritable ambition est seulement de rassembler les gens et pas les billets…

JEF a été l’un des premiers artistes à répondre à ma demande d’interview. Il fait partie du petit groupe des artistes « fondateurs » de l’aventure « Katatsumuri ». Nous avons parlé des chemins du rêve bien sûr et de son amour pour la musique et les musiciens, je me souviens encore avec délectation de l’intensité de sa réflexion.

Merci JEF pour la magie que tu offres à tous et sans compter. Merci pour ta générosité et la gentillesse de tes coquillages.

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LE SITE OFFICIEL DE JEF SICARD

L’INTERVIEW REALISEE AVEC JEF DANS KIKOERU ?

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J’AI REVU TOMOKI

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J’ai revu « Tomoki » avec ses parents. Dans un petit théâtre du 20e à Paris, le Théâtre aux mains nues. C’était une journée froide et mouillée, toutes les rues de Paris dégoulinaient sous mes chaussures. J’ai eu froid toute la journée, j’ai eu froid jusqu’au théâtre…

… Je pense à mon frère que j’ai perdu il y a maintenant 23 ans. Il n’en avait que 22… Il a disparu de notre famille comme ça, d’un coup. Il disait que « l’homme part lorsqu’il a terminé son chemin ». Pourquoi a-t-il dû partir si tôt ?  Peut-être devait-il vivre son âme d’une autre façon ?… Mon frère a toujours été avec moi dans mes rêves, mais depuis que j’ai un enfant, Il ne revient plus. Je crois qu’il est là, en nous…

Tout commence avec les ténèbres, je suis assis au milieu des ténèbres, pas au milieu des autres spectateurs, non, juste dans mes ténèbres. Il n’y a plus un bruit. Certains spectateurs peut-être ferment les yeux et se demandent pourquoi les secondes sont si longues, pourtant ce ne sont que quelques secondes, volées à un monde qui brille et qui caquète sans jamais plus connaître aucun répit. Mes yeux cherchent une faille, une poussière de lumière ou même un son auquel s’accrocher, mais l’obscurité emplit la salle, elle recouvre nos chaussures, nos jambes, nos mains et mon cœur aussi. Je ne peux plus m’arrimer à l’espace. Alors la danse peut commencer.

Un corps fœtus immobile se dessine devant mes yeux. Un corps chrysalide, suspendu par un fil. Doucement se balance. Doucement tourne. et nous dans nos fauteuils, peut-être croyons-nous nous souvenir… Les pieds et les mains de la danseuse lentement se déplient, inquiets à caresser l’obscurité. Naissance délicate, le corps fragile se libère du harnais ombilical, j’ignore pourquoi  les larmes me viennent, je ne saurais en dire plus, naître serait-il si désespérant …

Les ombres sont vaincues, le corps se déploie à la lumière et les musiques sont joyeuses « Tomoki » est une fête, bossanova et ombrelles, Kaori et Sébastien dansent tout aussi bien avec la vie qu’avec le drame. Une dame pleure devant moi et je me dit que maintenant quelque chose nous a frôlé, ici quelque chose qui dormait a été réveillé, avec la tendresse et l’élégance de ces deux artistes.

É pau, é pedra, é o fim do caminho

É um resto de toco, é um pouco sozinho

Un pas, une pierre, un chemin qui chemine,

Un reste de racine, c’est un peu so-li-taire,

J’ai rencontré Kaori, Sébastien et Oscar-Tomoki, il y a peut-être sept ans, à l’occasion d’une interview, chez eux, gentiment ils m’avaient reçu dans leur cocon parisien. Et nous avions parlé en profondeur de notre drôle de vie, de notre recherche si floue et si exacte et après l’interview je m’étais retrouvé sur les boulevards, exalté mais seul, j’avais ravivé ma certitude qu’au loin, par-delà la colonne de la Bastille, il y avait une île qui s’appelait Japon et qui m’attendait…

Libérés du harnais nous ne le sommes jamais. A chacun de nos efforts nous sentons ce qui nous lie… C’est là ce qui nous met en mouvement, c’est la raison de tout cela. Je regarde Kaori qui danse au milieu d’une mer colérique de papier Kraft et dans mon ventre je nous vois tous danser ensemble comme nous le pouvons, avec nos corps tordus, avec nos corps peureux, nous dansons et c’est la raison de tout cela.

J’ai revu « Tomoki » avec ses parents.

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EXTRAIT VIDEO DE TOMOKI SUR LE SITE KIKOERU ?.

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Photos © Jean-Michel JARILLOT

EXTRAIT VIDEO DE TOMOKI SUR LE SITE KIKOERU ?

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Je le suivais souvent dans les montagnes et les forêts. Je crois me souvenir maintenant qu’il me montrait les herbes et les insectes. Je ne me souviens pas qu’il m’en donnait les noms mais la nature l’intéressait. Je suivais son pas avec mes jambes d’enfant et aujourd’hui encore, si longtemps après, je garde des traces de cette émotion qui était la mienne lorsqu’il me proposait d’aller crapahuter, comme il disait, avec lui dans les montagnes. J’étais fier de suivre mon père. Nous grimpions par des sentiers de muletiers dans nos Pyrénées et nous redescendions en fin de journée, les bras chargés de fleurs ramassées sur les pentes. En ce temps là il était encore permis de cueillir les iris du Tourmalet. Fleurs que nous donnions fièrement à elle qui était restée en bas à nous attendre.

Mon père et moi ne parlions guère. Jamais. Aujourd’hui, même au prix d’un effort bien inutile, je ne me souviens pas d’une seule conversation que nous aurions pu avoir tous les deux. Et je m’étonne qu’il m’ait vu grandir sans avoir eu l’envie de me parler.

Je parle souvent à ma fille et je pense à lui. Même si parfois prenant son air le plus sérieux elle me dit « quand même je pense que c’est intéressant ce que tu me dis même quand je comprends pas tout« . Je parle avec ma fille et j’ai le sentiment confus que je lui dois bien cela, à mon père.

Dans le magnifique jardin du musée NEZU me vient l’envie de penser à eux. Autour de moi la nature hurle l’été de ses cris et  de ses senteurs. Les ombres et les lumières s’entremêlent au chant des cigales. Des statues de pierres moussues  évoquent la fraîcheur, peut-être est-ce la fraîcheur du passé.

Hier soir à l’occasion d’un dîner avec Bruno, je lui ai demandé de me conseiller sur un lieu à visiter pour mon dernier jour à Tokyo. J’ai précisé que je voulais un lieu loin du bruit, loin des boutiques, loin de la chaleur, loin du temps.

Il m’a répondu : « Je n’y suis encore jamais allé, mais je sais déjà que j’aimerai ce lieu et toi aussi tu devrais t’y plaire« .

Son conseil fut des plus heureux. Il m’en aura fallu des séjours à Tokyo avant d’arriver dans ce jardin… Le musée NEZU à Minami Aoyama est un endroit délicieux, hors du temps.

Ma mère aussi avait ce contact si particulier avec la nature. Je m’en suis aperçu lorsqu’elle s’est trouvée veuve. Dans sa maison du Loiret, désormais solitaire, elle était visitée par les oiseaux, les chiens du voisinage et les chats errants. C’était un lieu protégé par la douce lumière de sa présence. Les fleurs du jardin le savaient, les chattes qui venaient régulièrement y mettre bas aussi. Elle aimait les êtres vivants bien qu’elle répétait à mon attention et à chacune de nos conversations « elle n’est vraiment pas belle la vie« . Peut-être incarnait-elle cette compassion naturelle envers les souffrances des êtres dont parlent les bouddhistes.

J’ai bâclé le tour des collections de peintures, calligraphies, céramiques et sculptures présentées à l’intérieur du musée, sans doutes remarquables, mais je me suis vite retrouvé dans le jardin.

Je n’ai rien pu faire pour vous empêcher de partir. Je n’ai pas su vous retenir. Je pense à cela en déjeunant face à la baie vitrée du Café NEZU qui offre une vue plongeante sur les petits sentiers de pierre qui descendent dans le jardin. Nous sommes pour ainsi dire au-dessus des arbres, au loin nous apercevons les toitures des maisons de thé cachées au cœur de la végétation, dans le café des haut-parleurs diffusent des œuvres classiques pour piano.

Je suis au Japon pour quelques heures encore. Je pense à vous deux qui maintenant êtes partout. Regardez comme c’est beau. 

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Le musée NEZU a été créé en 1941 à la demande de M Kaichiro NEZU (1860-1940), riche industriel et collectionneur.

Le site du musée

UN JOUR PAS PLUS

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Délice des dernières heures à Tokyo. Les derniers moments car le temps est maintenant mesuré, le choix s’impose et même pour le choix il n’y a plus assez de temps. Une journée, pas plus.

J’ai failli marcher sur un long serpent vert sur un trottoir et mon coeur a fait un bond. Le serpent a sifflé et puis détalé sous mon pied. Je me suis rappelé que même si je marche dans Tokyo, ce pays est sauvage jusque sur les trottoirs de ces villes, les buildings ultra sophistiqués n’empêchent pas la vie sauvage de continuer à se développer dans les interstices de béton où poussent les herbes. D’ailleurs partout près de la rivière qui passe juste à côté de Shinjuku il y a de petits panneaux de mise en garde avec un joli dessin de serpent. Après le serpent j’ai ressenti une fatigue énorme, je suis revenu à la maison et j’ai dormi douze heures.

MU

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Je suis en train de me dire que c’est toujours lorsque je suis au japon que mes repas sont les moins japonais. Ce n’est certes pas la nourriture qui m’aura conduit vers cette culture et vers ce pays. Je passe deux fois devant la même devanture de restaurant pour m’assurer qu’il n’y a pas trop de monde à l’intérieur, si beaucoup de japonais, je n’y entre pas, si trop de touristes, je n’y entre pas, si le restaurant est presque désert alors peut-être que j’y entre, mais rien n’est moins certain. J’ai mes adresses, là où je suis certain d’être tranquille, là où j’ai déjà identifié et posé mes repères sur la carte du menu et sur la configuration des lieux. Je dois pouvoir entrer sans être trop remarqué et je dois pouvoir sortir rapidement, sur une ligne droite de préférence, un restaurant qui tournicote avec des coins et des recoins je m’en méfie. Ainsi quand la faim me tenaille, mes itinéraires passent nécessairement par un restaurant de Ramens à Shibuya, un restaurant de Tendon à Ueno, un fast-food de burgers à Shimo-Kitazawa et depuis ce soir un Kebab Turc à Harajuku… Cela fait peu pour une ville où l’on passe son temps à manger.

J’ai marché dans Shibuya dès la tombée de la nuit et puis je suis arrivé dans Harajuku. Les rues se vidaient, ce kebab était sur le point de fermer et j’ai demandé à l’homme si je pouvais manger, il a eu un hochement de tête qui m’a plu, le sandwich fallafel était délicieux, la musique turc m’a fait du bien. J’avais besoin de m’éloigner du Japon. J’étais sorti quelques heures auparavant d’un pavillon de thé où j’avais eu, grâce à mon amie Miki, le privilège d’assister en spectateur à une leçon de sadō 茶道 (cérémonie du thé) par une maîtresse de thé de l’enseignement Urasenke. J’avais bu un thé épais au goût fort, je me sentais léger en marchant à nouveau sur les trottoirs de Shibuya, je ne pensais plus à rien.

Dans la petite pièce où les ombres de fin d’après-midi jouaient sur les tatamis nous avons observé la calligraphie choisie par la maîtresse de thé pour cette occasion. L’encre disait en substance : rester soi-même.

La maîtresse de thé m’a demandé si j’avais un rêve unique. Nous avons un peu échangé à ce propos. Je lui ai demandé si les pratiquants de la cérémonie du thé pouvaient, grâce à cette discipline, avoir une communication plus profonde avec leur enfant intérieur. La réponse de la maîtresse a été en rapport avec les préceptes du bouddhisme zen : une pratique et une étude assidue de la cérémonie du thé peuvent conduire le pratiquant à l’état de Mu (rien). Nous traduisons ce terme Mu par rien, ou encore par vide, mais… Ces notions nous échappent totalement si nous tentons de les interpréter intellectuellement. Mieux vaut garder le Mu et oublier le rien. La maîtresse de thé a d’ailleurs insisté sur cet état de compréhension qui ne saurait être intellectuel.

De cet échange ponctué de silence je n’ai rien enregistré, le micro était pourtant prêt au fond de mon sac, il y est resté. Si j’avais installé et puis réglé le micro, sans doute que sa présence aurait altéré la qualité, j’ai envie de dire l’épaisseur de l’air dans la petite pièce de thé.  A la fin de cette rencontre nous nous sommes souri tout simplement.

Mu. Enfant intérieur.

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Merci à Miki (sur la photo) pour ce moment offert.

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NOUVELLE TENTATIVE D’APPROCHE D’UNE ÎLE LOINTAINE (2)

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Certainement par la tendresse. Il n’y avait jamais que deux voies qui menaient à l’étreinte des corps, la barbarie ou la tendresse, il fallait bien choisir. Il savait depuis toujours qu’il en était de même dans toutes les intentions humaines, qu’elles tendent au rapprochement de deux visages, deux cultures, deux organisations, deux histoires… de son histoire à lui mêlée à l’histoire de cette île était née une nouvelle héroïne qui avait en charge l’écriture de nouvelles pages et tout cela n’en finissait jamais et c’était la beauté du monde et le monde n’avait absolument rien d’autre à offrir. Il pensait exactement à ce genre de choses dans le bus de la compagnie JR qui le ramenait ce soir à Tokyo.

Un peu moins de cinq heures auparavant. Une vallée entourée de montagnes. Aizu Wakamatsu sous un soleil radieux et le vert étincelant des rizières de part et d’autre de la route. Trois femmes agitaient leurs mains pour lui souhaiter un bon voyage. C’est cela une famille, ça ne peut être que cela pensait-il. Et c’est sous un ciel noir menaçant que l’immensité de Tokyo allait à nouveau l’engloutir. La nuit était venue, le bus roulait maintenant sur les avenues surpeuplées, il serait bientôt à Shinjuku et il apercevait sur les trottoirs des visages de garçons et de filles éclairés par les lumières froides des néons. Chacun de nous est chargé de la même histoire, chacun avance avec la peur du vide devant ses pas. Et tous sans aucun répit, nous répétons à l’infini que cette vie nous fait peur, mais pourtant nous continuons, animés par la tendresse ou par la barbarie.

Il se dit qu’à peine quelques années en arrière, son quotidien se suffisait amplement de la Gare de l’Est et de la rue Louis Blanc à Paris. Aujourd’hui Shinjuku était devenu son quotidien, aujourd’hui la tendresse d’une enfant lui donnait l’envie d’affronter son vide.

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Ce sont les dessins des enfants d’une école primaire de Aizu Wakamatsu (Fukushima), ils étaient affichés en grands formats dans la gare des bus de la Compagnie JR et je crois qu’ils expriment bien l’importance des transports en commun dans la vie quotidienne des japonais.

CE QUI RESTE A FAIRE

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Ce séjour est pour le moins confus. Mes idées sont fragiles. Je ne trouve le repos nulle part, ni le jour ni la nuit. J’ai revu un peu de ce film révolutionnaire de Jean Rouch et Edgar Morin « Chronique d’un été » et particulièrement cette scène avec cette jeune femme qui traverse une place de la Concorde déserte en se souvenant de la dernière fois où elle a vu son père. La jeune femme devait avoir cinq ans, un officier SS la frappait pour la séparer des bras de son père. Ils étaient dans un de ces camps. Maintenant cette jeune femme de vingt ans traverse la Place de la Concorde en parlant à son père, elle n’est pas actrice, elle est filmée c’est tout, c’est toute la beauté de ce film sans acteurs. Elle dit : j’en suis revenue et toi pas…  et encore : j’étais si heureuse d’avoir été déportée avec toi, je t’aimais tellement… Ces mots à chaque fois que je les entends me transpercent le cœur.

Cette année je suis décidément décalé. Ou plutôt le calage est beaucoup, beaucoup plus précis que les années passées. Ce qui ne facilite rien.  Ferais-je des interviews ? C’est mal parti. J’ai annulé les quelques rencontres qui auraient pu se produire. Il le fallait. Et je ne sais pas pourquoi. Mais ce n’est pas si grave, j’essaie de rester à l’écoute… de mes doutes. Demain je prends un billet de car et je pars pour Fukushima, passer quelques jours avec ma princesse qui ne va pas très fort et puis retour à Tokyo pour faire tout ce qui reste à faire…

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(photos : Mitama matsuri au temple Yasukuni à Tokyo)

Le film à voir absolument : Chronique d’un été

UN SINGE EN ETE

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J’aime pas :  Me traîner dans les rues avec les vêtements collés à la peau et la sensation de marcher au fond d’une piscine (pleine) à chaque pas – Me faire congeler, surgeler et décongeler par les climatiseurs quand je prends le métro avec mes fringues qui ont arpentés le fond d’une piscine (pleine) – Imaginer toutes les bestioles infectes et grouillantes au fond des mers que s’envoient au fond de leur gosier, du reste charmant, avec appétit et raffinement, toutes ces jolies femmes en kimonos qui minaudent sur les avenues – Quand ils remplissent d’abord mon verre d’un demi bac à glaçons avant de me servir entre les interstices un peu de coca pour colorer – Les saloperies de cafards géants qui partagent une colocation que je n’ai certainement jamais demandé –  Entendre partout et toutes les quinze secondes environ, j’exagère à peine, les japonaises de tous âges d’ailleurs,  s’exclamer devant tout et n’importe quoi « kawaiiiiiii ! » (mignon) ce à quoi une autre japonaise toujours rétorquera avec le plus grand discernement « sugo kawaiii ! » (super mignon) – Voir ces files d’attentes de filles hystériques devant les boutiques qui annoncent une super promo sur un truc dont personne n’avait jamais entendu parler avant – Que de vieux types en uniformes, fourbus par les années, agitent inutilement des bâtons rouges fluorescents devant mon nez en s’exclamant sur un ton victorieux  que le trottoir est dégagé et que maintenant je peux passer sans risque – Surtout quand la rue est déserte (J’en connais qui ne s’en remettraient pas s’ils étaient téléportés avec leurs bâtons fluo dans Paris) – Ces hommes et ces femmes débiles qui poussent du matin au soir des cris de d’allégresse dans les émissions de la télé japonaise – Ces caissières de supermarché qui déclament à une vitesse sidérante et à haute voix le prix de chacun des articles qu’elles scannent, comme-ci j’allais  leur dire qu’il y a une erreur quelque part – Ces vendeurs de magasins qui se mettent à crier en un concert parfait et dans tous les coins de la boutique que je suis le bienvenu et qui crient à nouveau quand je sors, même si je n’ai rien acheté, que c’est quand même gentil d’être passé – Ces gens qui se précipitent à la vitesse de l’éclair dès qu’ils choppent une place libre dans le métro – Et qui changent automatiquement dès que la place en début de rangée se libère, parce qu’on y est pas enserré entre deux corps qu’on n’aime pas –  Ces piétons qui restent inanimés au passage clouté à attendre que le bonhomme lumineux passe au vert, quand il n’y a pas une seule voiture à dix kilomètres à la ronde, surtout au moment du déluge et c’est pas beaucoup mieux sous le soleil –  Ces fumeurs honteux et parqués dans des aquariums de verre pour goûter ensemble la pitoyable joie des plaisirs défendus par l’autorité – La monstrueuse gare de Shinjuku et ses labyrinthes de galeries marchandes enterrées dans les entrailles de la cité et par lesquelles il faut  nécessairement passer pour retrouver sa correspondance – Les gens dont l’unique rêve dans la vie serait de voir au moins une fois le Mont Saint Michel et payer à prix d’or une médiocre omelette qui les mènera aussi loin que l’orgasme à chaque fois  renouvelé devant les portes du Disneyland de Tokyo – Les trois kilos de petites pièces que je me trimballe en me disant que j’arriverais bien à les fourguer, sauf qu’à chaque fois vendeurs et clients me semblent si pressés que j’ai la honte de compter ma mitraille alors je sors un nouveau billet – Les flics qui ne lâchent jamais leur gros bâton aux allures préhistoriques même quand ils sont assis derrière leur bureau dans le koban (poste de police) du quartier – Les jardins japonais dont on paie l’entrée et où il est interdit d’approcher à moins dix mètres de leur patrimoine, à savoir qu’on aimerait bien toucher le bois de leurs jolies maisons traditionnelles, surtout que la baraque a due être reconstruite au minimum 25 fois depuis l’époque où elle a été bâtie pour la première fois – Le flic qui fait la morale pendant dix minutes au type qui vient de se griller le feu rouge avec sa mobylette et qui écoute, tête basse et qui n’en pense pas moins – Avoir la sensation que tout le monde ici a peur de gêner tout le monde et donc que toutes les quinze secondes tout le monde demande pardon à tout le monde.

Et j’allais oublier le principal : j’aime pas le nato, c’est dégueulasse.

Mais dans le fond,  tout cela n’est rien en comparaison de ce que j’aime au japon.