QUI ALLER ? QUOI NE FAIRE ?

Qui aller ? Quoi ne faire ? Le problème vient peut-être du questionnement. De notre esprit qui ne se pose que les questions qui lui sont familières et auxquelles il n’a jamais su répondre. Le problème vient donc de la question, jamais de la difficulté de la réponse, jamais de la frustration de ne pas obtenir la réponse. L’absence de réponse serait même réconfortante. La question n’a d’autre fonction que de révéler la réponse. Une question qui ne révèle pas n’est donc pas question mais une rumination. On avale la question puis on la régurgite pour la ré-avaler.

L’esprit bovin, celui qui rumine, est un arrangement passé avec le temps. Avec la grande peur à laquelle nous condamne le temps. Dans la rumination nous nous faisons croire que nous avons encore notre mot à dire dans le déroulement de l’action. Oui l’esprit bovin rumine, mastique, déchiquette le temps, réduit le questionnement en bouilli, seule nourriture assimilable sans affrontement. Rumination. Refus de l’affrontement, les questions ne sont jamais les bonnes. Les questions ne sont jamais posées. Il faudrait trouver une autre forme de langage. Celui que nous avons appris pour dialoguer avec le monde ne dit rien, ne demande rien, ne questionne ni ne répond.

Donc nous ne nous disons jamais rien. Mais qui aller ? Quoi ne faire ? Nous avons tout de même de la chance. Nous avons de la chance car nous avons ce vide entre nous. Nous pensons bien évidemment que le vide était déjà là, avant, alors nous en parlons avec un espoir de comblement. L’espoir du comblement c’est notre grande affaire. Nous nourrissons nos enfants de cet espoir. Pourtant avant que la parole n’arrive, avant le premier regard par l’enfant posé sur le monde, tout était déjà comblé. Comment l’écrire autrement… Depuis toujours nous sommes comblés. 

Lorsque l’enfant était enfant,
il marchait les bras ballants,
il voulait que le ruisseau soit rivière
et la rivière, fleuve,
que cette flaque soit la mer.
Lorsque l’enfant était enfant,
il ne savait pas qu’il était enfant,
tout pour lui avait une âme
et toutes les âmes étaient une.
Lorsque l’enfant était enfant,
il n’avait d’opinion sur rien,
il n’avait pas d’habitudes,
il s’asseyait souvent en tailleur,
démarrait en courant,
avait une mèche rebelle
et ne faisait pas de mine
quand on le photographiait.

Lorsque l’enfant était enfant,
les pommes et le pain
suffisaient à le nourrir,
et il en est toujours ainsi.
Lorsque l’enfant était enfant,
les baies tombaient dans sa main
comme seules tombent les baies,
et c’est toujours ainsi,
les noix fraîches
lui irritaient la langue,
et c’est toujours ainsi,
sur chaque montagne, il avait le désir
d’une montagne encore plus haute
et dans chaque ville, le désir
d’une ville plus grande encore,
et il en est toujours ainsi,
dans l’arbre, il tendait le bras
vers les cerises,
exalté
comme aujourd’hui encore,
était intimidé par les inconnus
et il l’est toujours,
il attendait la première neige
et il l’attend toujours.

Lorsque l’enfant était enfant,
il a lancé un bâton contre un arbre,
comme une lance,
et elle y vibre toujours.

Peter Handke.

 

La photo est tirée du merveilleux film de Wim Wenders Les Ailes du Désir (Der Himmel über Berlin) et la poésie que l’on entend comme une voix intérieure dans le film est écrite par Peter Handke .

 

CHRONIQUE JAPONAISE (NICOLAS BOUVIER)

Une grande joie d’avoir relu la Chronique Japonaise de Nicolas BOUVIER avec son japon des années soixante et surtout, quelle belle écriture il avait le bougre, il me semble qu’on ne le sait pas suffisamment, Nicolas Bouvier n’était pas seulement un écrivain-voyageur, il était aussi un écrivain.  Une sacrée belle plume,  alors pour lui rendre un petit hommage et aussi puisque je suis plutôt préoccupé de zen ces temps-ci, j’ai choisi trois extraits de la célèbre Chronique, petit séjour au temple Zen du Daitoku-ji à Kyoto, il y séjournait avec femme et enfant en 1964 …

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Mai 1964, dans le quartier nord-est

(Extrait)

J’ai pu louer – un coup de chance – un bâtiment dans l’immense enceinte du temple bouddhique du Daïtoku-ji. Littéralement traduite, notre adresse donne : « Pavillon de l’Auspicieux Nuage, Temple de la Grande Vertu, Quartier de la Prairie Pourpre, secteur du Nord, Kyoto ».

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Au-dessus pas une tuile pour couvrir la tête

Au-dessous pas un pouce de terre pour le pied.

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Depuis les jours où il se définissait lui-même en ces termes, le bouddhisme zen s’est bien étoffé : jamais depuis que je voyage je n’ai été logé plus grandement qu’ici. L’enceinte du temple de la Grande Vertu n’entrerait pas dans le Champs-de-Mars, et il faudrait des vies longues et nombreuses pour compter les tuiles de ses toits. Le Daïtoku-ji (le nom de ce temple) est l’une des deux sources de la secte Rinzaï du bouddhisme zen japonais et gouverne à travers le pays une centaine de temples issus de la lignée. C’est un grand complexe entouré de murs de pisé et qui comprend trois portes monumentales à la chinoise, un honbo (temple principal), un sodo(monastère), un beffroi au toit cornu qui abrite la cloche de bronze dont les vibrations règlent l’horaire de la vie monastique ; enfin une vingtaine de temples subsidiaires nichés entre leur cimetière et leur jardin, qui ont chacun conservé leur ambiance particulière, leurs traditions, leur clientèle, leurs intrigues et sont souvent à « éventails tirés ». Entre ces murs discrets, un réseau d’allées pavées à grandes dalles de pierres grises; Des bouquets de pins. De très hautes frondaisons compassées et criantes de cigales. Du silence entre les cigales. Dans un cimetière, un bonze en surplis framboise récite des sutra sur une tombe, et c’est comme une fontaine entendue de très loin. Des odeurs de résine, des enfants invisibles qui crient chi-chi (papa) quelque part dans ce labyrinthe, puis quelques vagues de ce silence hautain. La silhouette dansante du livreur d’un bistrot chinois sur un vélo qui grince. Deux abbés se croisent, se saluent bien bas et s’éloignent n’en pensant pas moins. L’un est un saint, l’autre une canaille, et ils se connaissent pour ce qu’ils sont : voilà la vraie courtoisie. Ici, pas un geste ni un mot dont on n’ait pesé d’avance les plus minces conséquences. Derrière cette paix austère, on sent des ressorts bien tendus, et, sous cette politesse engourdie et confite, une vigilance qu’on ne doit pas souvent prendre en défaut.

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(Extrait)

Cessez de vous en faire

Et suivez le courant

Si vos pensées sont liées

Elles perdent leur fraicheur

Seng-t’san

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– Quels mérites me suis-je acquis en répandant la Bonne Loi ? demandait l’affable empereur Wu, grand protecteur du bouddhisme, au moine Bodhi-dharma, fondateur du Zen en Chine.

– Pas le plus léger, répondit le patriarche.

– Quel est alors le premier principe de la doctrine sacrée ?

– Aucun : il n’y a rien de sacré.

– Alors qui donc êtes-vous pour vous présenter ainsi devant Nous ?

– Je ne sais pas !

L’empereur aurait dû se douter qu’une pareille rustrerie chez un saint homme cachait quelque chose qui méritait d’être examiné de plus près, mais il se contenta de lui montrer la porte et sombra dans la perplexité.

Quand, mille ans plus tard environ, François Xavier débarque à kagoshima, il fut reçu de la façon la plus aimable par les bonzes du temple zen qui dominait la ville. on lui fit visiter le quartier des moines et le zendo (la salle de méditation), où les novices étaient assis dans la position du Bouddha sur son lotus, les yeux fixés à trois pas devant eux, absolument immobiles. A la question : « Mais que font-ils ? » son ami le bonze Ninjitsu répondit : « Certains comptent ce qu’ils ont reçu des fidèles le mois dernier ; d’autres se demandent comment s’y prendre pour être mieux nourris et mieux vêtus ; d’autres encore pensent à leurs loisirs, bref, aucun d’eux ne pense à quoi que ce soit qui ait un sens quelconque. »

Une réponse absolument honnête. François-Xavier aurait dû se demander si-chez les gens dont il admirait le caractère, une pareille trivialité ne cachait pas quelque chose d’important. Il n’eut pas cette prudence et se contenta de constater par la suite que, dans la discussion, les moines zen étaient des adversaires formidables et que, malgré leur esprit vif et ouvert, il n’y avait pas moyen d’en convertir un seul.

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(Extrait)

Pour le vieux H.R Blyth, sans doute l’homme de sa génération (il aurait cent ans) qui a le mieux compris le Japon, le Zen est tout bonnement le « plus précieux trésor de l’Asie » et « la plus grande force intellectuelle au monde » ; pourtant ce vieux monsieur était un humoriste qui ne se payait pas de mots et qui a reconnu que le Zen n’avait pas réussi aux Japonais.

Pour moi, c’est seulement un immeuble dont j’ai été, par accident, concierge pendant quatre mois. Ca n’a pas nécessairement des préoccupations relevées, un concierge … mais on prend le courrier, on entend bon gré mal gré les doléances et les ragots, on connaît le « règlement de maison ».

Je me suis intéressé à tout autre chose. Je ne suis pas allé m’asseoir en « lotus », je n’ai pas cherché « quelle était la nature profonde du Bouddha ». J’ai joui du jardin et regardé grandir mon fils qui chassait les papillons entre les tombes du cimetière voisin en criant je ne sais pourquoi gentleman (un mot qu’un de nos visiteurs avait dû lui apprendre) ; il était bien trop petit pour les attraper, mais avec les papillons, c’était bien lui le plus zen de tous : il vivait ; les autres cherchaient à vivre.

Je n’ai pas été bien studieux : ce que je sais du Zen aujourd’hui me permet tout juste de mesurer à quel point j’en manque, et combien ce manque est douloureux. Je me console en me disant que, dans le vieux Zen chinois, c’était la tradition de préférer, pour succéder au maître, le jardinier qui ne savait rien au prieur qui en savait trop.

J’ai conservé mes chances intactes.

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Extraits de : Chroniques Japonaise de Nicolas BOUVIER aux Editions PAYOT.

JACQUES

Pour toi, mon amour, je voudrais avoir une longue, longue, longue, longue et large queue …. de pan. Ce soir Jacques chante en live dans ma radio. Il est bien là, non il n’est pas parti, c’était encore une de ses fantaisies. Il est en pleine forme dit Jean-Louis Foulquier. Qui lui non plus n’est pas parti. Pour toi, mon amour, je voudrais avoir, une longue, longue, longue, tige de nénuphar. Duo de scène avec la chanteuse Camille. La voix de Jacques poursuit : Magnifique, un oiseau de paradis, mon dieu la grâce, comme on en est loin parfois, et pourtant comme on en est près tous les jours… Maintenant il reprend sa guitare, c’est une chanson pour sa fille : je voulais lui écrire une chanson, j’ai commencé par lui écrire des conseils, mais qu’est-ce que je pouvais lui dire ? Surtout fais attention de ne pas prendre froid, quand tu traverses, le ghetto d’Aubervilliers, surtout en hiver, j’t’aime telle, j’t’aime telle que t’es… J’t’aime telle tellement tu vois, tellement tu vois que même, quand le destin m’entraîne si loin de toi, je suis toujours à toi, relié par les antennes de notre amour… Des images me reviennent encore de toutes ces nuits de concerts où j’étais moi aussi, au milieu des autres, on se reconnaissait, on arrivait de partout et on allait voir Higelin, et c’était toujours la même fête, on en parlait des semaines à l’avance, nous étions des papillons attirés par un grand feu, nous sortions de notre nuit pour quelques heures étoilées. Nous n’étions pas ami, mais pourtant il était notre ami, et il était mon ami, aujourd’hui je peux bien dire çà. Car en fait exactement çà. Nous avons rencontré Jacques à l’âge délicat, on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans, il nous a donné une direction, il nous a donné une mesure, à moi et à beaucoup d’autres, nous passions nos dimanches à fumer et à boire peut-être, mais en écoutant sa musique, en nous délectant de ses mots, de ses délires, L’ami qui soigne et guérit, la folie qui m’accompagne, et jamais ne m’a trahi… Il fut mon guide sous le ciel au moment où j’avais tant besoin d’un guide.  Champagne ….  Et si j’ai pu m’approcher de cette envie d’être père, moi qui en étais depuis toujours si éloigné… C’est parce qu’un jour j’ai entendu la ballade pour Izia, que j’ai trouvé la force d’y croire. 

Inutile de ressasser. Mais Jacques, quand je t’ai vu si inanimé dans cette maison de retraite de Nogent sur Marne, j’ai tout de suite pensé que tu avais fait ce qu’il fallait et que c’était  seulement à cela que je devais penser.  En fait en te voyant comme çà, avec ta crinière blanche et hirsute, assis et perdu au milieu de toutes ces têtes aux cheveux blancs bien peignés qui ne te connaissaient probablement pas, j’ai pensé c’est vraiment çà l’enfer, mais j’avais tort car tu étais dans l’amour des tiens et moi j’avais seulement peur pour moi, égoïstement, parce que depuis toujours tu étais la preuve vivante de ma jeunesse et de mes révoltes, alors te voir ainsi… arrêté. Au même moment ta fille m’a sourit.       

Je suis mort, qui qui dit mieux ? Aujourd’hui nous étions tous au Père Lachaise.  Les téléphones crépitaient et chacun y allait de sa petite vidéo, mon appareil photo est resté dans mon sac. Je l’ai pris tout de même avec moi mais je savais bien qu’il n’y avait pas de photo à faire. Arthur et Izia nous ont dit quelques mots, on ne pouvait vraiment pas mettre Jacques dans une église alors on l’a emmené au milieu du Cirque d’Hiver et on a  joué de la musique et on a fait la fête avec lui …  et puis nous avons chanté avec toi, il pleuvait sur Paris, il pleuvait dans nos têtes mais on s’en foutait, comme à chaque fois qu’on est venu te voir en concert. 

Je vis pas ma vie, je la rêve
Le soleil se lève et moi aussi
C’est comme une maladie
Que j’aurais chopé quand j’étais tout petit


 

 

CABU AU JAPON

L’ancien président passe au 20 heures, souriant, attendrissant, qui se défend d’avoir utilisé des financements étranges au profit d’une lointaine campagne présidentielle. J’émets alors l’hypothèse que de mon point de vue la France est tout de même l’un des rares pays au Monde où les gens de pouvoirs sont invités à s’expliquer devant tout le monde de leurs agissements. Et va savoir pourquoi, je souligne mon propos, à l’attention de ma compagne, en lui donnant à titre d’exemple la Russie où encore les Etats-Unis où il suffit qu’un cinglé détienne le pouvoir, pour qu’il exerce le pouvoir. Je ne dis rien de plus.

Sauf, que. Ma compagne est japonaise et me rétorque après une longue réflexion, qu’au Japon les choses ne se passent pas de la même façon. Que c’est difficile à comprendre pour qui n’est pas japonais.

Jusque-là le sourire crispé de l’ancien président me tenait sagement au bord de l’endormissement, ces quelques mots me font comme une sorte de pincement et réveillent en moi une fébrile envie d’en rajouter. Je lui demande alors en quoi le gouvernement japonais serait différent des autres gouvernements, j’ajoute que partout il y a évidemment des gens moralement corrects, des gens biens et d’autres qui le sont moins …

Intense réflexion du côté japonais. L’ancien président à l’écran se défend toujours mais on ne l’écoute plus. Ma compagne ajoute que le problème au Japon est qu’il y a trop de faux japonais.

Des faux japonais ? Et alors ? (j’avoue que je pousse le bouchon) je dis que dans le gouvernement français on ne se pose plus la question de savoir s’il y a trop de faux français (et l’ancien président me donne raison), que c’est idiot de raisonner ainsi, que même si on est un faux japonais (autrement dit un vrai coréen puisque le problème est bien là) on peut être une personne exquise, que parmi les vrais japonais il doit bien y avoir un certain pourcentage de pourris.

Elle ferme les yeux, se tient la tête avec une grande expression de douleur et fronce les sourcils. Gros soupir. Moi j’attends patiemment la suite. Non décidément tu ne comprends pas. Parce que si on n’est pas vraiment japonais on ne peut pas comprendre !

Je ne peux pas en rester là alors je tente tout de même de désamorcer en suggérant qu’avant … dans un avant qui tout de même a bien du existé un jour, à l’heureuse époque où il n’y avait que de vrais japonais partout au japon, même parmi les purs de purs, certains devaient tout de même s’en mettre plein les fouilles pendant que d’autres attendaient patiemment leur tour …

Enorme soupir. Elle semble chercher dans des profondeurs insondables. Pendant ce temps, notre fille qui sent l’orage venir quitte la table précipitamment. Enfin elle reprend la parole et tranche avec un air désolé. Non vraiment tu n’es pas japonais et tu ne pourrais pas comprendre, alors arrêtons cette conversation.

On ne dit plus rien.

L’ancien président semble contrarié.

Deux jours plus tard.

Comme la vie est facétieuse. J’avais déjà acheté ce livre « CABU au Japon » il y a bien des années et puis je l’avais boudé et puis revendu. Je pensais qu’il y allait un peu fort dans ses caricatures. Deux jours après ce micro-drame, comme une piqûre de rappel, le livre resurgit donc devant moi, dans une librairie qui vend de l’occasion…

Donc, CABU au Japon… Avec un texte de Jean-Christophe TOURNEBISE (précisons que c’est un ouvrage publié en 1993). Ce livre est un carnet de route qui présente des dizaines de dessins réalisés par CABU dans les rues du Japon mais bien plus que cela, c’est un excellent guide qui résume de manière rigoureuse l’évolution du pays depuis le début du vingtième siècle, sous ses aspects militaires, politiques, culturels et sociaux.

Extraits de l’intro :

« Chez le visiteur occidental qui s’y rend la première fois, la vision du Japon déclenche généralement un sentiment de ravissement ébloui. En effet, comment ne pas demeurer muet d’admiration devant ces cités ultramodernes où tout marche si bien et où les habitants sont si polis, devant ces champs de riz si propres et si nets, devant ce spectacle hors du commun d’une population besogneuse et souriante ? Assurément, la surprise est salutaire. On gagne à découvrir le Japon. »

« La lune de miel avec le Japon peut perdurer. Il est d’ailleurs des Occidentaux qui en demeurent des enthousiastes transis leur vie entière. Les méchantes langues, envieuses sûrement, les qualifient de « tatamisés ». C’est-à-dire plus japonais que les Japonais. »

« Pour beaucoup de voyageurs impénitents, d’hommes d’affaires habitués ou de résidents étrangers endurcis, un jour vient cependant où le charme se rompt. peu à peu, les Japonais se révèlent sous un jour différent, moins flatteur assurément, plus réel indubitablement. Ce jour-là, les sourires que l’on vous fait ne vous semblent plus que rites obligés, et les courbettes, un cérémonial quelque peu compassé. En même temps vous apparaissent en pleine lumière des travers insaisissables au premier regard. Les Japonais vous semblent alors introvertis, impénétrables, sans chaleur, incapables de spontanéité : voici les imprécations qui sont le plus souvent lancées. Sont-elles méritées ?

Dans les moments d’exaspération intense, lorsque l’envie vous prend de plaquer là ce pays et de naviguer sans délai vers d’autres cieux plus cléments, vous vous dites que les Esquimaux sont probablement des Méridionaux torrides par comparaison avec la froideur distante de ces insulaires. A les regarder vivre au petit matin, coincés à cent personnes au centimètre carré dans les trains de banlieue sur le chemin de leur bureau, l’œil légèrement vide rivé sur une bande dessinée inepte que jetterait avec dégoût un enfant de dix ans normalement constitué, vous seriez tentés de penser que les robots japonais sont bien plus humains que ces humains qui les ont créés. »

« La période de rejet peut se prolonger quelques années. Il arrive que l’on n’en revienne jamais. Ceux-là soutiennent que, dans ses avanies, Edith Cresson était très en deçà de l’ignoble réalité. Mais à cette déprime exagérée succède généralement une troisième phase, plus sereine et plus durable celle-là, bâtie tout à la fois sur l’amour et sur la haine. Car, en tout état de cause, il faut bien l’admettre : il est totalement impossible de rester indifférent à l’égard du Japon. Ce sont donc ces chanceux qui apprécient le mieux le pays du Soleil-Levant. »

Je viens de comprendre que j’entame le début de la phase III … Bien sûr l’œil critique et exercé de CABU (et nous savons ô combien il avait l’œil) est délicieux pour ce qui est d’observer là où çà fait mal, mais je savoure aussi dans le dessin suivant, la justesse et l’élégance de son trait, je l’ai regardé longuement ce dessin et maintenant j’en suis certain, la tendresse du Japon au fil des rues ne lui aura certainement pas échappée.

 

CABU AU JAPON – Dessins de CABU et textes de Jean-Christophe TOURNEBISE aux Editions du Seuil. Dans la collection l’Histoire Immédiate.

   

POÉTIQUE DE LA VILLE # 4 (PIERRE SANSOT)

«Nous ne parlerons pas d’une poésie qui serait propre à la ville et qui se distinguerait d’une autre poésie, celle-là bucolique. Nous ne confondrons pas nécessairement la poésie et la beauté dont telle ou telle ville serait plus ou moins pourvue. Il sera question de «moments poétiques», dont les sources peuvent être différentes et naissent, dans certaines circonstances, d’une relation entre une ville et un témoin sensible. Une même ville peut cesser de nous parler, donc d’être poétique, et cependant elle concerne notre agrément pour les services qu’elle nous offre. Il existe, selon nous, un amour de la ville, d’une ville qui est autre chose que la sublimation de pulsions originelles. Un tel amour possède une relative autonomie et prend place au milieu d’autres formes d’attachements comme l’amour du père, de l’enfant, de la montagne, des sons.

Poésie d’une ville, quand elle ne reçoit pas du dehors, comme des accidents qui ne la concernent pas, les saisons, les nuits, les matins; quand elle nous met en état d’effervescence et semble nous rendre plus sensibles, plus intelligents; quand elle nous inspire des pensées, des gestes qui, sans elle, ne procéderaient pas de notre personne.

A la parcourir, nous ressentons la fatigue comme une forme de bonheur, nous cessons de vouloir tout autre chose qu’elle ou, du moins, nos êtres aimés ont besoin de sa proximité pour délivrer le plus beau de leur visage».

«Elle ne met pas de terme à sa générosité. Que produit-elle ? Non point des légumes ou des céréales, mais des monuments, des personnages, des actes de tendresse ou de désespoir à son image – selon un rapport de convenance (semblable à celui de l’œuvre et de son auteur) et pas seulement de causalité. Vient un moment où nous devenons l’une de ses créations.

Elle n’est pas une image irréelle : bien au contraire, une matière riche, dense à rêver, à travailler tout de même que le marbre, le bois ou le langage inspirent certains artistes. Elle nous prend parfois de vitesse, elle se plaît à redoubler, à se recomposer à travers sa légende, son nom, un fleuve, quelques hauts lieux.

D’une ville poétique, nous nous demandons rarement pour quelles raisons elle nous charme. ou plutôt, après en avoir énuméré toutes les vertus, demeure un je ne sais-quoi inexplicable, comme un certain parfum, une musique troublante». 

(Extraits de la Préface de Pierre SANSOT pour l’édition de poche 2004 de Poétique de la ville – Editions PAYOT).

 

ASAKUSA

Le ciel s’assombrit. Les boutiques d’Asakusa une à une allument leurs enseignes. La nuit arrive. Un flot d’hommes et de femmes encombre encore les allées. Des familles, des amoureux, des adolescentes un peu folles, des africains un peu largués au japon, des jeunes femmes en kimonos à fleurs mauves. Chacun marche d’un pas léger vers le temple pour une prière de plus. Chacun avec une attente confidentielle. Il y a ceux de la file de gauche qui progressent vers le grand portique rouge et ceux de la file de droite qui s’en reviennent un peu plus lourds, plus fatigués.

Un peu à l’écart de la foule. Il est immobile depuis quelques minutes. Ses yeux sont posés sur une petite statue. Derrière son dos trépignent des touristes chinois. Ils attendent caméra en main qu’il veuille bien se décaler. Ils n’ont pas de temps à perdre. Ici tout est photographié, les Bouddhas, les maisons et aussi les jardins, les carpes, les éventails et les femmes. Lui ne photographie pas, il regarde, il ne voit qu’elle. Il s’écarte et fait mine de reprendre sa promenade, le groupe affamé se jette sur la proie, les Smartphones enregistrent des poses. Ils sont partis, il peut revenir, découvre un angle différent, la dernière lumière de cette fin de journée donne à la dame de pierre une teinte rosée. Il s’approche à nouveau d’elle qui semble lui dire, reconnais cet enfant, entends battre le cœur, reconnais, reconnais, reconnais, reconnais.

Attentes de la pierre. Des odeurs d’encens. Frottements du temps. Ce n’est qu’une petite statue devant laquelle on vient pour prier, ou pour prendre une photo, une prière, une photo, une prière. Ce qu’il attend il n’en sait rien et il est observé par un SDF. L’homme à la peau burinée par les assauts du ciel est assis un peu à l’écart dans l’ombre des arbres, il est intrigué. Des touristes il en voit passer, mais des touristes qui s’arrêtent aussi longtemps… Lui aimerait commander à son corps de se remettre en marche et de partir. Mais il ne le peut pas. La pierre lui promet depuis si longtemps. Une preuve. Irait-il jusqu’à dire qu’il entend une respiration. Il sait que la promesse sera tenue. Alors il reviendra encore. Elle ne pourra pas tenir son enfant indéfiniment serré contre elle.

 

ANALYSE SUBJECTIVE ET FACTUELLE DES USAGES DE L’ESPACE PUBLIC

C’est un de ces livres rares, qui surgissent du néant sans prévenir. L’œil se pose sur le titre, sur la couleur de couverture et sur les dimensions de l’objet, et parmi tous les livres empilés sur les tables de la librairie, il est le seul à la seconde où le lien se fait entre lui et … quoi en nous ? Un livre d’architectes cette fois. A priori il ne s’agit pas d’un domaine qui me fait fantasmer mais j’y vois une certaine poésie, et certainement depuis mes lectures passionnées des ouvrages de Pierre SANSOT auquel j’aime rendre hommage de temps en temps dans ce blog. Un livre d’architectes qui décortiquent de leur regard acéré les habitudes de circulation ou de stagnation des corps en milieu urbain. Un regard froid de spécialiste qui malgré la (légère) colorisation des dessins donne à ce travail un côté presque irréel, que j’aime retrouver quand je marche dans les rues de Tokyo.

Tokyo pour moi est certainement une ville froide. Les matériaux sans doute, la retenue dans les gestes aussi… Le livre ne présente presque pas de textes hormis sur les trois premières pages où chaque intervenant au projet écrit quelques lignes dont le propos est la conception de l’espace public au Japon. Le reste de l’ouvrage est constitué des mêmes dessins dont le trait fin nous fait toujours penser à ces affiches publicitaires qui vendent des programmes immobiliers avec espaces verts suggérés d’un trait léger et promeneurs en silhouettes. D’une neutralité étonnante pour donner au plus grand nombre l’envie de vivre ici et à n’importe quel prix cela va de soi.

Tokyo donc, scènes de rues, de jardins publics, de galeries marchandes, une petite note accompagne chaque dessin avec le lieu, l’heure ainsi qu’une brève et description de la scène. Rien de plus. Un livre de méditation sur la condition humaine. Je ne m’en sépare plus. Il me tient chaud en quelque sorte. J’en connais tous les lieux évoqués et je n’ai pas hâte de m’y retrouver, je n’oublie rien de la solitude qui me tue lorsque je suis à Tokyo. Mais c’est seulement à ce prix que je peux écrire.

USAGES TOKYO – Editions Archibooks co-édité par IN-EX Project –  auteurs : Jean Christophe Masson, Franck Tallon, David Trottin.

 

 

POÉTIQUE DE LA VILLE # 3 (PIERRE SANSOT)

 

Départ à l’aube et promenade matinale – (extrait)

«Nous comprenons à quel point cette promenade d’un homme inoccupé, au milieu de gens que le besoin presse d’agir, peut paraître mystifiante. Il nous faut donc en préciser la signification, la défendre à l’endroit d’autres expériences qui sembleront plus authentiques, sur le plan humain ou social. Ce n’est pas que nous ayons à statuer sur sa valeur morale; encore faut-il montrer qu’elle est donnante, qu’elle est révélante de la ville.

D’abord, pensera-t-on, il s’agit d’un jeu, d’une attitude ludique. Ce promeneur qui, par ce matin-là, prétend connaître quelque chose de la ville, s’en absente, échappe à ses contraintes, la traverse comme un étranger qui ne subit pas ses lois et qui s’en fait une vision euphorisante, donc fausse. Mais les acteurs qui circulent, poussés par le travail, la saisissent-ils mieux ! Enfermés dans leurs propres trajets, ils n’en ont pas une vision panoramique. Tout au plus se sentent-ils portés par un mouvement d’ensemble. D’autre part notre promeneur n’est pas un étranger, il sait observer, d’un coup d’œil averti; il décèle les professions et les habitudes, les points de turbulence et les masses molles. Il est, en quelque sorte, mis en appétit par tant de projets et tant d’exécutions. Son regard s’est mis, lui aussi, en travail : avide de capter, de sonder, de rapporter et de coordonner les mesures, d’une curiosité qui ne se lasse pas de s’égaler aux spectacles qui lui sont offerts. Et nous apercevons ainsi de quelle façon il appartient à la ville : non point en assumant un rôle puisqu’aucun ne lui a été dévolu, mais en participant, plus que les autres, à cet appétit de faire. Il recueille et il réactive toutes les excitations qui lui parviennent et qui, sans ce témoin, se perdraient. Il se déplace pour capter le plus grand nombre d’«informations». Il découvre cette vérité première, à savoir que la ville suscite le mouvement, qu’elle met en branle, non point d’abord parce que les tâches ne manquent pas mais parce qu’elle constitue un lieu où il faut faire quelque chose.

Notre promeneur matinal dont la marche n’a, pour motif, aucun intérêt particulier, réalise mieux que les autres cet acte pur, cette ivresse d’agir. On peut parler, à cet égard, d’une création de l’œil, du regard de l’homme par la ville. A force d’être en travail et de réagir aux silhouettes, aux formes, aux spectacles, il devient regard éduqué, averti jusqu’au cynisme, jusqu’à l’effronterie, puisque tout est à voir jusqu’au déballement et l’exhibition.»

 

Extrait de : Départ à l’aube et promenade matinale – Poétique de la ville – Payot.

Ce livre que je ne me lasse pas d’emporter dans mes promenades parisiennes ou tokyoïtes et de citer aussi. Pierre SANSOT a bien évidemment écrit beaucoup d’autres livres magnifiques mais j’ai une attirance infinie pour celui-ci qui est tout aussi labyrinthique que peut l’être une mégalopole pour moi.

 

LE BOIS FRAPPE LE BOL

Le bois frappe le bol. Le son frappe le coeur. Une vibration traverse mes os. Elle emporte dans ses tourbillons des fragments de mon histoire. Elle se cogne à la nuit qui encombre encore nos têtes. Le bois frappe le bol. Le son est différent. La main est toujours différente. La vibration étend ses ailes, je tente de la suivre mais déjà je n’entends plus rien. Quatre fois. Le bol chante et son chant fait trembler les ombres qui nous entourent.

Claquement des bois.

Alors zazen.

Je me tiens assis au bord du vide, sensation rapide, avant que tout ne s’agite. Nous sommes cinq. Comme toujours je me sens fragile au milieu des autres. Les autres sont des rocs au milieu de la tempête et rien ne semble les ébranler. La tempête nous punit, il est interdit de s’asseoir, il n’est pas permis de ne plus rien vouloir, nous voilà trempés de pluies, nos corps sont secoués par des bourrasques de vent. Mais les autres ne bougent pas. Ils sont de marbre. Je  ne peux pas les voir mais je les devine admirables. Et puis la tempête se calme. Et je sais déjà que ça ne durera guère. J’en profite pour me redresser de l’intérieur, d’un millimètre, du bout des cheveux. Au passage je me rends compte que j’habite à l’intérieur d’une coquille. Mais déjà la tempête revient.

Alors zazen.

 

LA MAISON

Maintenant il fait nuit. J’écris ces mots et France Inter annonce l’arrivée imminente d’un typhon sur le japon, le plus terrible de ces dix dernières années… La nuit est tranquille sur Paris et je pense à La maison du Japon.

La maison.

Plus que tout autre moment, j’aimais l’épaisseur des après-midi lorsque la grande maison était enfin silencieuse. J’entrouvrais la porte de ma chambre, m’assurait de l’absence de bruit et descendais l’escalier de bois jusqu’au rez-de-chaussée, le bureau près de l’entrée était vide, il y avait près de la porte moins de paires de chaussures étalées, moins d’odeurs nauséabondes également. La porte de l’entrée, qu’il vente ou qu’il gèle, restait en permanence ouverte sur une courette encombrée de vélos. Conscience et éblouissement d’être au Japon, au-bas de cet escalier, juste là, immobilisé dans l’épaisseur du temps.

Les drôles de pensionnaires habituellement quittaient les lieux tôt le matin, avec armes et bagages, pour les cours d’un maître ninja dans une autre banlieue. Ils revenaient en fin d’après-midi, bien fatigués mais tout de même encombrant pour moi qui dans la maison n’était le plus souvent qu’un fantôme fragile, aspirant au secret de la nuit pour m’aventurer hors de ma chambre. Ils venaient de loin les drôles de pensionnaires, des Etats-Unis, d’Europe de l’est et aussi d’Australie. Des garçons mais aussi des filles qui s’appliquaient en bons élèves à l’étude du sabre, du couteau, de l’étranglement, de la luxation et autres délices de la merveilleuse panoplie du shinobi.

La maison donc.

Dans une petite rue bordée de jardins et de champs. Pendant que des vieux japonais taillaient à petits coups de ciseaux d’élégants pins parasols, des collégiens passaient à vélos. Je les accompagnais du regard. Les enviais un peu d’appartenir à ce pays. Je fumais mes Vogue mentholées dans la cour, souvent en compagnie d’un chat roux que quelqu’un un jour, avait baptisé Ninja. Et le temps passait comme passaient les collégiens sur leurs vélos, ils s’en allaient quelque part mais sans moi. Je ne bougeais pas, je restais là à respirer l’air du Japon d’une saveur mentholée. J’aimais tellement cette sensation.

Au rez-de-chaussée il y avait le bureau de Tin-tin avec ses montagnes de cartons empilés. Tin-Tin qui prodiguait ses conseils aux nouveaux arrivants avec son irrésistible accent anglais. Tin-Tin la maman de tous les pensionnaires, tous constamment en manque d’oreiller, de savon, de pantoufles, de vélos, de taxi, d’ordinateur, de prises électriques, de cordon USB et de pièges à cafards, Tin-Tin qui nous dénichait dans la minute des cours d’Ikebana, des leçons de cérémonie du thé et des femmes à marier chez ses voisines du quartier. Tin-Tin, l’étrangère, pas japonaise, mais coréenne.

De l’autre côté de la cour il y avait aussi la cuisine, unique et remarquable pièce à vivre, toute à la fois pièce commune et pièce hors du commun, avec ses gros canapés défoncés où les drôle de pensionnaires affamés se préparaient des festins de nouilles déshydratées en regardant les shows débiles de la télévision japonaise. Je les côtoyais rarement mais je les entendais chaque soir crier, rire et chanter. 

A l’étage de part et d’autre du couloir des chambres minuscules, des cellules de moines. Mes heures immobiles sur le lit, le corps abandonné près de la fenêtre entre-ouverte, les murmures du japon, de mon cœur aussi.

Ma mémoire se rappelle aussi Fusada San, le manager officiel de la Guest-house qui conduisait une de ces minuscules camionnettes japonaises. Professeur d’anglais de son état, Fusada san était un homme à la pensée ouverte sur le monde de demain. Il m’encourageait souvent à poursuivre mon projet d’écriture, pour que je n’abandonne jamais.

Cher Fusada San, comme j’ai été fier le jour où je vous ai présenté ma future femme et je n’ai pas oublié notre dernière conversation : Réfléchissez bien à ce qu’il y a d’incroyable dans votre histoire, tout vous séparait, vous viviez dans deux pays différents et très éloignés, vous avez une différence de culture, vous avez une différence d’âge, vous ne parlez pas le même langage et pourtant vous vous êtes tout de même rencontrés et vous allez avoir un enfant… Oui souvent j’ai réécouté vos paroles dans mes pensées, je me demande bien où vous êtes aujourd’hui …

Vous me manquez tous, Monsieur Fusada, ma chère Tin Tin, Monsieur Kenichi, tendre Ayumi, tous militants pour un japon plus ouvert au monde et une mixité culturelle, malgré les réticences et les regards courroucés d’un entourage peureux et rétrograde. Il m’aura fallu plusieurs années pour le comprendre : à sa façon La petite maison était un repère de résistance, les idées s’y croisaient, c’était un vrai lieu d’échanges culturels, et je crois bien que nous les faisions tout autant rêver avec nos contrées lointaines qu’ils pouvaient nous faire fantasmer avec leur Japon médiéval.

Le séisme de 2011 aura fait trembler ses murs si fort. La maison a finalement été rasée. L’équipe s’est éparpillée et les drôles de pensionnaires ont dû trouver refuge ailleurs. Mais moi, je suis toujours là-bas, quelque chose en moi est bien né là-bas. Dans La maison.

photos : daNIel à différentes années, la Guest-House de Hanata à Kita-Koshigaya (Saitama)

LA FILLE QUE J’AI ABANDONNÉE (SHÛSAKU ENDÔ)

« … Quand se revoit-on ? »

Mais les portes se refermèrent avant qu’elle ait pu terminer sa phrase. « Qui voudrait te revoir ? Tu m’es complètement étrangère maintenant, au même titre que les gens dans le compartiment qui me bousculent ou me marchent sur les pieds. »

Alors que le train s’ébranlait lentement, j’éprouvais une joie cruelle en me retournant vers la fenêtre. Mitsu, la bouche ouverte, incrédule, trottait le long du quai, une main à moitié levée en l’air. Elle courut le long du wagon jusqu’à ce qu’elle m’eût perdu de vue.

Que deviennent ceux qui ont glissés hors de nos vies… Anciennes amitiés, anciennes passions. et moi je ne trouve pas d’autres itinéraires, toujours à traverser le même Pont St Michel depuis bientôt quarante ans… Toujours à monter les escaliers chez le même bouquiniste à espérer y trouver le livre que moi-même j’aurais pu écrire. Les années ont passées, où sont partis les filles et les garçons que je ne croise plus nulle part. Le Monde les aura engloutis pourtant ils étaient si vivants… Il y avait cette jeune femme avec son bébé. Elle me regardait de ses yeux noirs brillants et pour elle j’étais Jack Kerouac, une triste nuit d’automne nous nous sommes enfuis en abandonnant le bébé, je l’ai enlevé à son mari  et nous avons pris la fuite en direction du Sud du soleil. Mais nous n’aurons pas su aller bien loin, j’avais bien trop peur de l’avenir. Piètre cavale s’il en est. Prématurément achevée à Paris, sur les pavés d’une rue Mouffetard soudainement devenue inhospitalière…

…Elle s’arrêta devant une librairie et scruta l’intérieur au cas où elle repérerait sa silhouette. En vain. Elle regarda aussi dans les cafés. Mais il n’y avait de trace de lui nulle part. Le soir commençait à tomber. Les voyageurs faisaient la queue près des distributeurs de billets. Un garçon à bicyclette lança un paquet de quotidiens du soir devant le kiosque à journaux. Mitsu, debout près du guichet, ne pouvait se décider à repartir pour Kyôdô, espérant toujours apercevoir Yoshioka. Elle resta longtemps les yeux dans le vague, immobile, incapable de bouger…

Je reste appuyé contre le mur en pierre. Penché au-dessus de la Seine. Une péniche manoeuvre avec langueur pour passer sous le Pont au Change. Le niveau de l’eau est monté si haut ces derniers jours et il pleut toujours. Dans les reflets d’une eau   verte des visages usés par le temps grimacent vers moi.

Sont-ils seulement quelque part ? Lorsque nous ne sommes plus reliés par nos itinéraires quotidiens, lorsque nous ne nous rencontrons plus, pouvons-nous jurer que nous appartenons encore à la même époque ? Je les ai peut-être inventer… Je parle d’elle aussi qui pointait la lame de son sabre contre mon cœur. Ma sœur d’armes à n’en pas douter. Combien d’assauts nous avons simulés avec le plus grand sérieux… Le dernier combat qu’elle aura dû mener était injuste. Ma sœur d’âme. Les rues de Belleville sont devenues silencieuses depuis son départ. Mais je vois encore son sourire dans le fleuve. Il nous en fallu du temps avant que nos chemins osent s’aventurer l’un vers l’autre.

 » Vous avez oublié quelque chose. »

Mitsu se retourna, c’était une jeune infirmière au visage rond comme une boule de gomme et aux joues rouges. Ses bras robustes émergeaient de sa blouse impeccable.

« C’est bien à vous ? » lui demanda-t-elle en tendant un paquet, avec un sourire. « La pluie a cessé, quelle chance ! » ajouta-t-elle en regardant le ciel.

Mitsu lui demanda craintivement :

« qu’est-ce que c’est, la maladie de Hansen ?

– La maladie de Hansen ?  » La jeune infirmière pencha la tête d’un air innocent. « Ne serait-ce pas la lèpre ? « 

A la vue du visage de la jeune fille qui changea de couleur instantanément, elle comprit qu’elle en avait trop dit.

Car il s’agit bien de cela. De la volonté de nos chemins. Je l’aurais sans doute définitivement compris grâce à ce garçon qui me parlait jour et nuit dans la solennité d’une vieille bâtisse d’un village de la Creuse. Mots échangés, mots lumière qui chaque fois éclairaient mon chemin de quelques pas nouveaux.

Je pense souvent à l’histoire de Mitsu même si je n’ai abandonné personne, mais peut-être faudrait-il convenir que malgré nous, nous avons quand même abandonné quelqu’un un jour ou l’autre. Et nous n’y pouvons rien. Nos vies sans remord se débarrassent des visages qui les encombrent pour se livrer naturellement à une mue mystérieuse.

Je repensai à la soirée dans l’hôtel à Shibuya, aux murs couverts de moustiques écrasés, au futon humide, à cette jeune femme qui montait avec peine la rue escarpée sous la pluie battante. Nos vies s’étaient croisées momentanément. Il pleuvait sur la ville, des voitures roulaient dans tous les sens, des passants déambulaient et j’étais l’un d’entre eux.  

 

Extraits de La fille que j’ai abandonnée de Shûsaku Endô aux Editions Denoël – Traduction du japonais par Minh Nguyen-Mordvinoff.

VERS LA LUMIERE (NAOMI KAWASE)

«Rien n’est plus beau que ce que l’on a sous les yeux et qui s’apprête à disparaître» 16 h 45 Cinéma Les Halles Naomi Kawase «Vers la lumière».  18 h 30 Sortie, contourner le Forum des Halles, traverser le Sébastopol jusqu’à la rue Quincampoix. 19 h 00 zazen.

«Laissez-vous accueillir par l’assise» En retrouvant l’agitation du quartier Beaubourg après le zazen, les mots résonnent encore en moi. Les mots de l’animateur du zazen avec les mots du film. «Rien n’est plus beau que ce que l’on a sous les yeux et qui s’apprête à disparaître» et me viennent les images de ma mère que mes yeux n’auront pas accompagnée jusqu’au bout. Lorsque je suis revenu dans la chambre d’hôpital son souffle n’était déjà plus. Deux heures plus tôt pourtant elle s’apprêtait à disparaître et moi, debout devant son agonie, je n’ai pas réussi à en supporter davantage. Pourquoi ? «Rien n’est plus beau que ce que l’on a sous les yeux et qui s’apprête à disparaître».

Dans les rues animées du début de soirée je sens sa présence dans l’air. Mais comment le dire sans trahir. Sa présence est dans l’air que je respire. Je me  laisse aller, je respire sa présence. Une sensation d’à peine vingt secondes mais tant caressante que mes pas en sont presque arrêtés, là au milieu de la foule, je ne sais pas où porte mon regard mais je reste à l’écoute, je suis dans un film au ralenti et tout autour de moi j’entrevois le monde qui continu de son habituel empressement.

Comme dans tous les films de Naomi Kawase il est question de disparition. C’est sans doute ce qui me relie à son œuvre. C’est sans doute ce qui nous relie tous ensemble. Il y a Misako qui cherche désespérément le souvenir de son père. Elle n’en garde qu’une petite photo, une photo prise à contre jour et sur laquelle elle pose enfant, au côté de son père. Ils font face à une montagne derrière laquelle le soleil se couche. Il y a aussi Nakamori qui est un photographe de talent et qui lutte pour retenir le peu de vision qui lui reste, il devient aveugle.

De la disparition donc.

Nous sommes conduits sur des chemins qui nous sont personnels, souvent dramatiques, à essayer d’envisager d’autres possibilités au-delà de nos deux points d’ancrage : temps, espace. Pour le dire autrement, il arrive un seuil où nous réalisons que nous avons épuisé toutes nos possibilités de compréhension si nous demeurons cloisonnés à l’intérieur des limites que nous imposent le temps et l’espace. Je te cherche mais tu n’es plus de ce temps et pourtant continuer à t’imaginer au passé m’est insupportable, alors ?

Les films de Naomi Kawase, nous aident à saisir, du moins ai-je envie de l’écrire ainsi, que notre monde est comme un voile tendu devant notre regard, mais la métaphore est si banale qu’on se demande qui prend plaisir à nous torturer ainsi.

Maintenant que fais-tu ? Où es-tu ? Questions inutiles. Tu ne fais rien et tu n’es plus quelque part … A partir du moment où je suis d’accord avec cela alors il se passe quelque chose et je ne peux m’empêcher de faire le lien avec zazen. «Laissez-vous accueillir par l’assise»

C’est un film qui va vite, et c’est inhabituel dans le cinéma de Naomi Kawase, il y a peut-être un ou deux moments de contemplation avec le bruissement des feuillages des arbres mais la caméra ne s’y attarde pas, il y a urgence, Nakamori perd définitivement la vue et Misako  perd définitivement son père. Reste cette lumière hikari, et c’est toujours vers elle que nous tendons la main.

ASSIS

Je ne sais pas où nous sommes assis. Peut-être en nous-mêmes. C’est ce qu’on entend dire un peu partout. Mais très vite les bruits du monde nous ramènent à la lisière de notre possibilité. Nous sommes assis dans le petit matin un point c’est tout. Et en moi il n’y a pas de silence, pas de calme. Seulement le vacarme de mes pensées qui s’ajoutent aux bruits de la rue.

Ce matin j’entends d’abord une mouette au-dessus des toits de Paris. Elle semble s’attarder dans notre ciel. Très vite viennent d’autres mouettes, alors je pense à la mer. Et puis la cloche d’une église. Un peu plus tard un coq chante. Des enfants sortent d’un immeuble en chahutant. Nous sommes assis à Paris, dans la pénombre, nos ventres gargouillent.

Il n’y a donc pas de silence. Simplement s’asseoir. Ce matin mon corps ne souffre pas de la posture. Je m’installe. Jusqu’à ce que je pense que je ne peux surtout pas m’installer ainsi. Le sommeil approche et il est mauvais conseillé. Expirer. Nous entendons un réveil qui joue une douce musique, je pense à un réveil dans une chambre d’enfant d’un immeuble voisin, cela ressemble aussi à des clochettes de Noël. Une veilleuse posée sur le sol nous éclaire, c’est une petite flamme qui vacille. Je vois mon corps comme un empilement de matériaux fragiles et tremblotants et les corps de ceux qui m’entourent, comme de solides montagnes dressées dans la nuit. Nous sommes huit ou peut-être neuf mais je ne le sais pas encore.

Le zazen est fini. Je traverse l’effervescence matinale du quartier Beaubourg. Paris s’éveille et je pense au visage de Pema. Tout de suite une image me revient en mémoire. L’image offerte. Lors de notre entretien au mois de septembre, Pema m’avait donné l’image du courant auquel elle se sent reliée. Je traverse les petites rues jusqu’aux Halles. Je reconnais cette image parce qu’elle se trouve déjà en moi. Un courant, une rivière, j’ai déjà reçu cette information mais je ne sais pas où.

Je ne me suis jamais senti relié aux autres. Toujours pas aujourd’hui. Mais zazen, j’en conviens incrédule, me fait remarquer la présence des autres. Enfin.

IL Y A LE TEMPS

Il y a le temps, il y a la roue du temps et tout ce qui va autour et puis il y a nous, malmenés, égarés, nous tombons, c’est l’image.

Mon corps est sans frottement, sans direction, mon corps tombe de l’espace, je peux étendre les bras, écarter les jambes, pas de peur et je tombe et je n’ai plus froid.

Deux jambes et un regard froid, c’est un homme et c’est une femme. Deux jambes maigres, deux yeux éteints, moi devant la vitrine du Kebbab Galatassaray.

Les voitures dans mon dos, le rose tellement rose du néon, c’est au-dedans de moi que je glisse. Silencieusement, sans inquiéter personne.

Je m’appelle NICOLAS, je suis une invention torturée par son devenir.

Exister me tuerait, je le devine.

Je suis un garçon uniquement car on me l’a appris.

Je rêve de connaître mon rêve et je n’ai pas d’autre folie.

Mes gestes sont retenus. Mon corps est matière en trop. Je vis tapis dans la pénombre d’une caverne de pierre. Chaque jour de ma vie il me faut réapprendre à marcher dans un décor de verre.

Je m’appelle NICOLAS car je n’ai pas eu la force de refuser.

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Je m’appelle HARUKA, j’ai 20 ans, je suis de taille moyenne, mes cheveux sont mi-longs, ils ne sont pas décolorés. je vis dans la préfecture de SAITAMA, JAPON. Ah oui, je porte des lunettes et je lis souvent, même sur ma bicyclette.

Je m’appelle HARUKA, je suis une invention qui vit d’une histoire fausse au cœur d’une ville planète.

Je synthétise avec chacun de mes pas tous les rêves de toutes les femmes, libérés de l’encombrement du temps et du lieu.

Mon visage ne me ressemblera jamais car mon visage est vivant, mon visage est mouvement.

Mon corps a le souvenir des vagues, mon corps fait peur aux hommes il souhaite les engloutir.

Je m’appelle HARUKA, là commence mon incompréhension.

(Photos : lors d’une soirée de répétition d’un spectacle de Sachiko Ishikawa en 01/2017 pour l’espace Tenri à Paris)

 

DESORGANISER LE MONDE

Encore un voyage à désorganiser. Le prochain voyage en prenant bien soin d’éviter les cafards. A tout prix car après tout ce n’est qu’une question de prix. Encore qu’il n’y a souvent que les cafards qui soient les mieux informés de la vie japonaise. Je gagnerais sûrement à copiner. Mais cette fois je veux des murs blancs, une chambre vide et des tatamis, un dépouillement absolu et aussi le silence aux fenêtres. Et si je peux en rajouter je veux aussi entendre le gargouillis de l’eau dans la bouilloire pour le thé. Bref, un Japon nécessaire.

Quand tout cela sera en place, je me résignerais à sortir de la maison et me mettrais en recherche de l’homme essentiel ou de la femme essentielle. Son histoire sera posée là sur une table entre nous. Je veux qu’il ou elle me confie qu’il ou elle m’attend depuis toujours. Et pas moins sinon ça ne vaudra rien. Nous nous reconnaîtrons dans une amitié vieille de cent mille ans. Et nous en pleurerons. Ce sera encore l’été. Tokyo en été. Alors évidemment les cafards. Il y aura des bars dans lesquels je n’entrerai pas, mais devant lesquels je repasserai plusieurs fois. Et puis des rues, encore des rues. Et il faudra bien que je trouve des ruses pour refuser toutes celles qui m’étaient si familières, les rues d’hier. Cette fois j’irais là où je ne vais jamais. J’irai là où je ne veux pas aller. Pour te rencontrer.

Les regards pourraient bien suffire pour se comprendre, mais généralement ne suffisent pas pour se trouver. Affligeante problématique. Il me faudra trouver l’interprète qui rêve de moi. Et pas moins sinon ça ne vaudra rien. Le projet quant à lui est irracontable. Proche de la folie. Certainement. Combien de fois j’ai bredouillé, à chaque fois plus maladroit. Kikoeru ? Ça veut dire est-ce que tu entends ? Tout est dit. Pourtant à chaque fois il faut en rajouter, expliquer, développer, rassurer surtout. Toujours rassurer, moi qui ne suis pas rassurant. L’interprète est la clé. Mais le problème de l’interprète est qu’il (ou elle) manque de confiance en lui (en elle). Il ou elle accepte le job uniquement parce que c’est un job… Un peu plus original que les autres jobs.

La vraie question que l’interprète me pose parfois c’est, pourquoi faites-vous cela ? Et là je suis perdu, au fond de moi je comprends que nous ne pouvons pas être sur la même longueur d’onde. Parce que c’est évident. Je fais cela parce que c’est évident. Je devrais répondre : et vous, pourquoi ne faites-vous pas cela ?

Questionner le monde à propos des chemins qui nous rapprochent de nos rêves. Beaucoup sont incapables de concevoir qu’ils portent un rêve en eux. Un rêve. Qui demande à se réaliser. A nous réaliser. C’est ce que je cherche à savoir. Peut-être qu’en cherchant ensemble nous arriverons à accepter nos présences multiples, et non plus à simplement nous tolérer mais à nous souhaiter. Et pas moins sinon ça ne vaudra rien.

Mais ça n’a jamais marché. Avant je passais des mois à organiser mes séjours japonais, en prenant des contacts, avec des échanges de mails, de longues explications, noter des dates et des heures, imprimer des plans de rendez-vous, et malgré tant de choses réalisées, ça n’a jamais fonctionné.

L’interprète peut-il rester neutre ? J’ai le souvenir en 2009 d’une interprète que j’agaçais terriblement avec mes prétentions de faux journaliste borné, elle me disait que je devrais plutôt m’intéresser à des personnalités du monde artistique, mieux préparer mes dossiers de presse, connaître mon sujet … Mais mon sujet n’est passionnant pour moi que parce qu’il ne m’est pas connu. Quelle grande leçon. Grâce soit rendue à cette jeune femme, qui de toute sa mauvaise humeur me résumait en deux ou trois mots, les longues réponses de mon interlocuteur. Cette peste m’aura fait comprendre l’essentiel. Il suffit que nous soyons face à face, que nos respirations s’accordent et que nous ayons le temps. Ne rien presser. Il suffit que je rencontre la personne qui veut me rencontrer… Pas moins sinon cela n’aura pas de valeur.

Désorganiser le monde donc et essayer d’apprendre.

IZAKAYA

Comment s’appelait cette jeune femme. Ma mémoire laisse filer les contours de son visage et même le son de sa voix. C’est curieux les bribes qui nous restent. On s’en arrange finalement. Il nous suffit de savoir que les choses ont été vécues par nous pour qu’une image même floue suffise à notre bonheur. A chaque fois qu’on se repasse le film la mémoire se de-pixellise. Son prénom m’échappe de plus en plus souvent maintenant. Je le retrouve tout de même, lorsque je n’y pense plus.

Kazuyo était assise au comptoir de ce bar dès le premier jour où j’en avais franchi la porte. Dans mon souvenir c’était un soir de pluie et un soir de juin. J’avais hésité à entrer dans le bar, j’étais passé devant la porte deux ou trois fois avant de trouver suffisamment de courage pour aller m’asseoir au milieu des habitués. Ils étaient assis sur des tabourets hauts devant le comptoir. La salle était grande mais aucun client n’utilisait les tables. 

Le patron m’avait salué et aussitôt indiqué où m’asseoir. A côté d’elle justement. Parce qu’elle parlait un peu anglais. J’en étais ravi. Derrière nous dans la salle des statues en plâtre d’Elvis Presley et de Marilyn Monroe donnaient l’ambiance. Il y avait une lumière crue dans la salle et une Harley Davidson rutilante au beau milieu, enfin il y avait une moto, j’imagine qu’il s’agissait d’une Harley.

Au-dessus du bar un écran jouait chaque soir des films américains en noir et blanc avec Marilyn sous l’œil nostalgique des clients du bar. J’avais pris l’habitude de finir mes journées dans ce bar, j’y restais en général jusqu’ à la fermeture, vers deux heures du matin. Ensuite, elle et moi quittions le bar ensemble, elle avec sa bicyclette qu’elle poussait à pied pour marcher à mes côtés. Je me demande bien de quoi nous parlions, ivres d’alcools en tous genres. La plupart du temps nous ne parlions pas.

Ces souvenirs me laissent une grande nostalgie. A cette époque je guettais vivement la moindre intention féminine à mon égard. Certains soirs lorsque j’arrivais au bar avant elle, le patron faisait déplacer les clients pour qu’ils laissent un tabouret libre juste à côté du mien en attendant l’arrivée de mon infirmière, car elle était infirmière. Elle me parlait de son métier, de ses journées difficiles dans une maison de retraite, de la méchanceté des vieux parfois. Je me souviens aussi qu’un soir, entre deux cocktails elle me dit qu’elle avait confié à sa mère qu’il lui arrivait de parler dans un bar avec un français certains soirs,  elle ajouta que sa mère n’avait pas compris pourquoi elle parlait avec un français. Mes bribes de mémoire ont gardé précieusement le petit pincement de fierté qu’elle m’avait procuré avec ses mots.

Le patron du bar était un phénomène. Pendant sa jeunesse il s’était enrôlé dans la légion étrangère et avait transité par Bordeaux. Il avait aussi été acteur de théâtre de Nô. Lorsqu’il racontait ses souvenirs de théâtre ou de légionnaire tous les clients assis au comptoir écoutaient avec ferveur et riaient aux éclats. Parfois il me prenait à témoin pour que je valide un de ses souvenirs à propos de la culture française. Enfin il était mystérieusement envoûté par la culture américaine des années 50-60.  Ce qui à mes yeux restait une énigme. Je le savais cultivé ouvert sur le monde mais qu’il puisse succomber à un univers aussi kitch me laissait perplexe.  Il avait la carrure d’un sumo. Il était large avec un ventre énorme, bougeait à peine derrière son comptoir. Chaque déplacement semblait lui coûter et il essuyait souvent son visage en sueur avec une petite serviette éponge blanche.  Il était chaque soir secondé par deux frêles jeunes filles, fardées et costumées étrangement. L’une était de style gothique punk avec le teint livide, les cheveux violets, les lèvres noires, des bracelets cloutés et piercing, l’autre était de style soubrette, porte-jarretelles blanc et mini-jupe avec petit nœud dans les cheveux, pommettes roses et grands cils. Elles me souriaient comme deux enfants candides en remplissant mon verre de vodka puis se remettaient en position à gauche et à droite du patron. Elles demeuraient ainsi debout, bien droites, les mains derrière le dos et silencieuses. Ces deux assistantes étaient une énigme de plus à mes yeux, elles me fascinaient et me faisaient vaguement songer à deux poupées sorties d’une vitrine. Les hommes assis au comptoir ne semblaient pas fantasmer sur ces filles, ou alors ils le cachaient bien. Je crois plutôt que chacun restait noyé au fond de son verre, c’est d’ailleurs ce qui m’attirait ici, me noyer.

Les heures passaient ainsi à l’écart du monde, et c’’est bien ce que chacun demandait dans un tel lieu, se tenir loin du quotidien, loin du boulot, loin de la famille ou loin de la solitude et pour certains, loin d’eux-mêmes, ce qui était bien mon cas.

Kazuyo me faisait goûter la cuisine de l’izakaya qu’elle picorait au comptoir en sirotant son verre de shochu. Quand elle commandait un potage, elle portait méticuleusement la petite cuillère de son bol jusqu’à mes lèvres, et me procurait, j’en suis certain, le même délicieux frisson qui parcourt le corps tremblotant de l’oisillon lorsqu’il reçoit la becquée de sa mère. Tout cela sous le regard faussement indifférent du patron et sur la musique de certains l’aiment chaud. Je garde une nostalgie de toutes ces soirées passées accoudé à ce comptoir en compagnie de tous ces gens. En fermant les yeux je peux m’imaginer que pour la plupart, ils y sont encore et que Marylin, Tony et Jack sont toujours aussi espiègles malgré toutes ces années qui sont passées.

LA PAUPIÈRE

« Les quelques traits qui composent un caractère idéographique sont tracés dans un certain ordre, arbitraire mais régulier; la ligne, commencée à plein pinceau, se termine par une pointe courte, infléchie, détournée au dernier moment de son sens. C’est ce même tracé d’une pression que l’on retrouve dans l’oeil japonais. On dirait que le calligraphe anatomiste pose à plein son pinceau sur le coin interne de l’oeil et le tournant un peu, d’un seul trait, comme il se doit dans la peinture alla prima, ouvre le visage d’une fente elliptique, qu’il ferme vers la tempe, d’un virage rapide de sa main; le tracé est parfait parce que simple, immédiat, instantané et cependant mûr comme ces cercles qu’il faut toute une vie pour apprendre à faire d’un seul geste souverain. » (Extrait de La paupière – l’empire des signes – Roland Barthes).

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Tout cela tiendrait donc à un petit détail. Glissé dans les interstices de nos jours. Il y a quelque chose à comprendre. J’en ai toujours eu la conviction. Et ce qui doit être compris doit être simple, il ne pourrait en être autrement. Car si cette chose était un tant soit peu compliquée, elle ne serait pas accessible à tout le monde et de ce seul fait elle ne serait pas valable. Une imposture. La chose essentielle doit être comprise par tous. Justement parce qu’elle est d’origine essentielle… Elle est sens.

Quelque chose se glisse dans les interstices et c’est presque sensuel un peu comme du Gainsbourg.

Nous étions sortis pour aller donner du pain aux canards sur le lac derrière la maison. Ma fille laissait trainer ses yeux aux pieds des gouttières sur le trottoir qui longe notre immeuble. C’est elle qui a vu le livre, l’a ramassé, me l’a tendu. Il attendait là dans un interstice. Le Guide Marabout du karaté par Roland Habersetzer. Quarante ans plus tôt j’avais fait de ce livre ma bible. J’avais donc quinze ans et je m’entrainais secrètement devant le miroir de ma chambre en copiant les petites photos noir et blanc, à des postures improbables. Mais la plus grande richesse de ce livre résidait pour moi dans la dernière page pleine de références bibliographiques… Le monde du Zen de Wilson Ross, les essais sur le bouddhisme zen du professeur Suzuki. J’avais commandé ces ouvrages à la petite librairie du coin sous le regard inquiet de mes parents. Les quelques photos de jardins de pierres et de moines en méditation m’attiraient vers le cosmos et je m’appliquais à lire et à relire les pages de ces bouquins sans rien y comprendre.

Le Guide Marabout du karaté depuis longtemps s’était sans doute perdu dans un déménagement. Et ce samedi matin, sur le chemin du lac aux canards, le voilà qui resurgissait devant mes yeux avec ses pages un peu jaunies et humides. Pendant que ma fille me souriait, ravie de sa découverte, me revenaient des images…

Mon souvenir le plus ancien, ce cours du soir de karaté dans le gymnase de la commune où nous vivions, avec des hommes en kimonos blancs qui crient fort en faisant des katas. Mon père et moi sagement assis dans un coin de la salle. Nous sommes terrorisés, mon père n’insiste pas pour parler au professeur et je n’aurais jamais le courage de m’inscrire dans ce cours, pourtant j’en rêvais.

Quelques années plus tard, nouvelle rencontre avec l’Asie. Le visage de Philippe. Il est vietnamien, ainé d’une famille de réfugiés boat people installés près de Nogent Sur Marne, et nous partageons tout autant les tables du lycée que la table familiale le midi lorsqu’il m’invite chez lui pour le déjeuner. Je découvre alors les saveurs de la cuisine asiatique, les baguettes de bois, les nouilles instantanées, et aussi le kung-fu qu’il avait pratiqué au Vietnam avant l’exode. Mais ce que je découvre surtout, sans en avoir conscience, c’est un tout petit détail qui va guider mes pas jusqu’à aujourd’hui : la paupière de l’Asie.

Les yeux de Philippe avaient ce pouvoir de me mettre en confiance, presque sous hypnose, je pense que je n’avais jusqu’alors rien vu de plus beau qu’une paupière bridée. Depuis, je n’ai eu de cesse d’aller à la rencontre d’hommes et de femmes asiatiques, les yeux de l’Asie me fascinent, c’est une image un peu facile, mais j’y entrevois une lueur au fond des ténèbres et loin de m’effrayer ces ténèbres me semblent familières.

Philippe et ses histoires de tigres et de dragons me fit donc tout naturellement dériver vers la Chine, d’autant plus qu’il m’ouvrait les portes d’une existence nouvelle, ce furent les cinémas asiatique du 13ème arrondissement entre National et Chevaleret qui jouaient des vieux films de kung-fu des studios de Hong-Kong, en version chinoise sous-titrée en vietnamien et re-sous-titrée de deux ou trois mots de français. Les salles de cinéma étaient remplies de familles et du nouveau-né jusqu’aux grands-parents chacun riait et criait à tue-tête en suivant l’action sur l’écran. Ensuite il m’entrainait dans les appartements des grandes tours de la Porte de Choisy où il allait prendre livraison de sacs pleins de nems et autres beignets de crevettes, fabriqués par les familles pour être revendus dans les boutiques de traiteurs. Je restais sur le pas de la porte à observer cette vie qui m’était inconnue. J’étais entouré de vieillards et d’enfants qui ne semblaient pas me prêter attention, mon oreille s’habituait à la musicalité de leur langue. Je courrais littéralement derrière Philippe. Il venait à peine d’arriver en France, mais il connaissait déjà les rues de Paris, les métros, les cafés, les mauvais coups et moi je n’étais jamais sorti de chez mes parents sauf pour courir les forêts.

Tout naturellement, je choisis quelques années plus tard de me passionner pour la chine. En fait à cette époque, le Japon était totalement absent de nos références. Cuisine inconnue, cinéma inconnu, littérature inconnue, du grand public évidemment. Pour la grande majorité des français, les asiatiques étaient tous des chinois…

Paris, onzième arrondissement, le Gymnase de la Cour des lions et le cours de kung-fu de cet extraordinaire professeur qu’était Jacques Chenal. Il n’y avait aucun asiatique dans son cours, évidemment. Mais l’esprit était bien au rendez-vous. Je me suis senti propulser au cœur de la forêt du monastère des moines du Shaolin. Je commençais enfin à rêver en grand format. Du Kung-fu de Jacques Chenal je suis passé ensuite à l’enseignement d’un autre professeur remarquable, Jean-Michel Fauvergue qui m’a tellement apporté, notamment en me donnant le goût et l’opportunité de l’enseignement, pour les tout petits et plus tard pour les adultes. J’ai suivi les cours de Jean-Michel pendant dix années.

J’étais sur un rail assez confortable, tout s’organisait pour que je m’installe au sein d’une fédération reconnue, un premier dan et puis un diplôme d’instructeur fédéral, pourtant à un petit détail près, il me manquait sans doute quelque chose. Peu après que je sois enfin devenu ceinture noire, je fis la connaissance, au Centre de la danse du Marais, d’un asiatique qui enseignait le tai-chi-chuan, au milieu des danseurs, chaque mercredi soir nous nous retrouvions de plus en plus nombreux à suivre son cours. Une petite salle sous les toits de Paris, des sonorités de tango et de hip-hop nous parvenaient des étages inférieurs alors que nous nous efforcions à l’immobilisme des arbres.

Le petit détail fut cette fois, non seulement la paupière de ce japonais qui nous regardait bien plus intensément que nul ne l’avait fait auparavant, mais également ses index qu’il pointait tranquillement vers nous, pendant qu’il nous faisait tomber avec grâce. Contre lui nous ne pouvions rien, dans cet exercice bien connus du tai-chi, la poussée des mains, il excellait avec malice en nous souriant, nous invitant à donner tout ce que nous avions pour tenter de le déséquilibrer. Puis, constatant notre essoufflement il avançait juste un index dans notre direction et nous tombions à la renverse, heureux d’être les témoins de ce que d’autres ne croyaient pas être possible.

Avec Uemura senseï, nous rêvions en très grand. En fait je peux même le dire ainsi, nous avons été conduits aux portes de nos rêves. Tous. Boxeurs, karatekas, aïkidokas, danseurs, thérapeutes … Peu importait notre histoire ou notre appétit, il prenait la suite et nourrissait la demande de chacun. Notre histoire, étonnamment trouvait une suite dans la sienne. Il y avait bien évidemment de notre part, beaucoup de fantasmes dans tout cela, mais cet homme fut mon maître, je n’en douterai jamais, ma vie a basculé à son contact, il n’a jamais cherché à m’asservir, il m’a rendu libre en aiguisant mon regard sur le monde. Notamment sur le monde des arts martiaux… Nous apprenions avec lui le Tai-chi-chuan et aussi le I-chuan, ensuite après quelques années de préparation à étudier le mouvement dans son essence il nous enseigna le Ju-Jutsu, le Ken-Justu et le iaï-jutsu. Tout cela je l’écris comme autant de souvenirs qui me font sourire, il va sans dire que mon niveau dans ces domaines, bien que j’y mit toute mon énergie, n’aura jamais été remarquable. Mais quand bien même mon niveau était médiocre, j’ai rencontré tant de belles personnes, j’ai goûté, j’ai vu, j’ai écouté et parfois même j’ai compris quelques détails … 

Je fus donc remercié par les dirigeants de la Fédération qui me suspectèrent plus ou moins d’appartenir à une secte dirigée par un gourou japonais. Je perdis mes cours de kung-fu et de tai-chi mais quelques-uns de mes élèves me suivirent tout de même dans les jardins publics parisiens où je continuais hiver comme été à enseigner. J’étais à mon tour devenu un instructeur. J’en prenais la responsabilité et j’y pensais souvent. Parfois avec arrogance, parfois avec inquiétude. Certains de mes élèves m’auront suivi dans mes cours pendant près de vingt années.

J’ai suivi l’enseignement de Uemura senseï près de quinze années, intensément, avec passion, c’est à dire du lundi matin au dimanche soir, en fait je ne vivais que pour cela, ne pensais qu’à cela, et j’ai dû, maintenant que j’y pense, saouler pas mal de gens avec cette obsession. Ensuite, tout naturellement, l’occasion s’est présentée d’aller rencontrer le maitre de mon maitre, au japon. A cette époque également, une autre rencontre fut significative pour moi, l’école du Kinomichi de Maitre Noro Masamichi. Le Dojo de la Fontaine dans le 10eme arrondissement et le sourire ô combien célèbre de Noro senseï. Il passait beaucoup de temps pendant ses cours à demander à ses élèves de s’offrir les uns aux autres leur plus beau sourire. Il fallait sourire, et peu importait notre état d’âme, il fallait sourire large, immense. Il enseignait à nos cœurs le sourire.   

2001, première rencontre avec le japon et avec l’enseignement de l’école du Shinbukan de Kuroda senseï. La claque. Et surtout ce sentiment d’avoir enfin accosté sur la terre promise. Le Guide Marabout du karaté était bien loin de moi, du moins dans les techniques qui m’étaient enseignées. Pourtant, à aucun moment auparavant je ne m’étais approché de si près de ces énigmatiques dernières pages du livre, cette fois j’étais bien au pays du bouddhisme zen.

A Tokyo j’allais donc dans les dojos. J’aimais la solennité de ces espaces dépouillés d’accessoires. Le jour je m’entrainais au sabre et la nuit je m’entrainais aux alcools forts. Ce fut une période étrange où il me suffisait de changer d’habits pour flirter avec deux mondes opposés. Puis les dojos commencèrent à m’ennuyer et les bars de nuit aussi d’ailleurs. Je ne trouvais finalement le repos de l’esprit que dans les jardins publics tokyoïtes ou les cimetières. Le monde des arbres a toujours été pour moi un monde intermédiaire, une zone qui permet la transition. J’ai donc remisé mon attirail de samouraï qui me pesait depuis bien longtemps et me suis assis sur un banc sous les cerisiers. Je savais que j’en avais définitivement fini avec cette recherche effrénée du mouvement parfait. Quelque chose en moi en avait décidé ainsi. Alors a commencé une période de bonheur tranquille et d’observation d’une nouvelle route possible.

Dans les parcs j’étais magnétisé par les visages des enfants. J’essayais assez maladroitement de les saisir en photo tout en restant discret pour ne pas inquiéter les mamans. Le petit détail me séduisait toujours autant. Les visages de ces gosses avec leurs paupières bridées me faisaient fondre. Il est fascinant de réaliser qu’il n’est besoin que de reconnaître un chemin pour que ce chemin se déroule sous nos pas. Il n’y a pas d’efforts. Pour l’écrire autrement, nous reconnaissons le chemin qui nous reconnaît… J’ignore si je vivrais une autre période dans ma vie où ces conditions seront à nouveau réunies, mais cette fois-ci, miraculeusement j’y étais.

Ensuite, mon enfant est née. Elle est née de l’idée de l’enfant. Elle est née de la douceur de toutes ces paupières qui m’ont caressées.

Nouvelle rencontre avec l’Asie. Et quelle rencontre ! Je ne me lasse pas de regarder les yeux de ma fille, ce petit détail qui maintenant dans mon quotidien prend tout son sens. C’était mon chemin, quand j’y pense je comprends qu’il s’était annoncé au tout début, mais la somme d’expériences nécessaires pour apprendre à décrypter en quelque sorte un langage dont nous n’avons pas l’habitude est déroutante.

Aujourd’hui tout est calme, parfois un peu trop. Depuis quelques années, ma respiration est devenue un problème. Le corps demandait quelque chose. J’ai donc rejoint le groupe de zazen du Centre Assise à Paris. J’avais depuis fort longtemps eu l’occasion de lire les écrits du Père Jacques Breton, notamment lors de son hommage au grand Graf Dürckheim. Le Père Breton avait laissé en moi ses paroles qui m’avaient touchées. Mais j’ignorais tout de son groupe de méditation. Je les ai rejoint au dojo de la rue Quincampoix cette année, discrètement. Mais là aussi, il en aura fallu des années avant que je n’ose la pousser cette porte. Il aura fallu presque quarante années. Je ne sais pas pourquoi. Pour moi le zen était purement et exclusivement attaché au visage du japon. Mais bien évidemment qu’il l’est, même si ce groupe est composé uniquement de visages occidentaux, le zazen est authentique.

Le Père Breton est parti cette année. Je n’aurais pas eu le temps de le rencontrer, mais en m’asseyant au milieu de ses amis je sais qu’il est bien là. Alors je m’assois en zazen pour de vrai, j’ai encore quinze ans pour de vrai et je suis assis sur le sol et j’ai mal aux jambes. Aujourd’hui et après toutes ces pérégrinations, je rejoins les dernières pages de mon précieux Guide Marabout du karaté. Pendant l’assise mon silence ressemble le plus souvent à un brouhaha incessant sous mon crâne, mais je continue tout de même, car tout autour de moi, j’ai le sentiment d’être encouragé par des milliers de paupières attentionnées qui me font comprendre que le chemin se déroulera sous mes pas tant que j’aurais l’envie d’avancer.  

POÉTIQUE DE LA VILLE #2 (PIERRE SANSOT)

La ville, qui s’est vidée des regards humains mais qui demeure habitée par la présence humaine, attend et entend. Elle ne nous dit rien, elle ne nous approuve, ni ne nous blâme ni ne nous console. Elle se contente, ce qui n’est pas peu, d’être ce silence qui appelle le sens. Elle apparaît comme le lieu ultime de nos passions, de notre salut ou de notre perte – dont, de toute façon, nous serons responsables mais qui ne pouvait advenir qu’en sa présence. (extrait)

Extrait de cet incroyable livre qu’il faut (re)découvrir sans tarder : Poétique de la ville de Pierre SANSOT aux éditions PAYOT.

 

4026

Cette préfecture a reçue la certification Marianne pour son accueil, lors de la dernière enquête de satisfaction 77 % des usagers se sont prononcés satisfaits de l’accueil.

Un simple SMS sibyllin nous aura conduit ce matin devant les grilles de la Sous-préfecture de Torcy. Deux mois auparavant, j’avais dû livrer à peu près 2 kg de photocopies en échange de ce maigre SMS.

Je remarque seulement maintenant le panneau d’affichage près de la porte et qui stipule en lettres majuscules qu’AUCUNE information n’est plus jamais donnée à l’accueil. Qu’il faut impérativement envoyer un courriel pour avoir le moindre renseignement. Que l’adresse courriel est disponible à l’accueil…

Mais, il y a la porte. La grille de la prison. Sauf que c’est nous qui sommes enfermés à l’extérieur. Le monde libre semble être le territoire des fonctionnaires, de l’autre côté de la haute grille; Je sors le titre de séjour provisoire de ma compagne, elle se tient comme elle peut à mes côtés. Nous sommes bousculés par des hommes et des femmes qui veulent expliquer leur cas personnel au cerbère de la porte. Tous parlent en même temps. Les voix s’échauffent. Une femme se met à pleurer.

Le cerbère me gratifie d’un regard en fronçant les sourcils, il identifie de loin mon papier et aussitôt me lance en prenant soin d’articuler : Regardez le panneau d’affichage ! Il dit cela comme s’il parlait à un débile et en nous tournant le dos : Regardez le panneau ! Je n’ai même pas le temps d’envisager une première syllabe qu’il s’éloigne tranquillement.

Résigné je me plante à nouveau devant l’affichage. Qui ne m’en dit pas plus. Je peste devant les grilles quand un deuxième cerbère arrive et me demande de lui montrer ce fameux SMS sur mon tout petit téléphone, avec ce soleil du matin qui nous flashe, et moi sans lunettes qui ne voit rien sur le minuscule écran, et ces gens qui nous passent devant, pour se glisser par le tout petit espace que le cerbère entre-ouvre avec suspicion, et moi je cherche dans mes messages ce p… de message qui nous a prévenu que le nouveau titre de séjour de ma compagne était prêt et que je ne retrouve pas avec ce soleil. Enfin. Je montre le téléphone au nouveau cerbère qui me dit qu’il ne voit rien… mais il me fait signe d’entrer tout de même.

Notre ticket porte le numéro 4026 … Déjà le chiffre n’est pas rassurant. La longue attente commence dans une étrange lumière blafarde qui semble faire peser encore plus de soupçons sur l’ensemble des participants. Néanmoins nous sommes dans la place et comme tant de fois depuis maintenant sept ans, je regarde encore tous ces visages venus des quatre coins du monde, c’est le seul moment dans cette épreuve qui me donne du réconfort, à chaque fois j’y vois, peut-être par contraste, une certaine tendresse qui relie les peuples. J’y vois la dureté d’un service public qui a hérité d’un nom fantasmé, un peu comme on hérite d’un blason dont on est fier mais dont on ne connaît plus l’histoire. Une fois à l’intérieur du château on peut apercevoir ceux qui sont encore dehors et tentent désespérément d’obtenir ce fameux service au public. Un jeune chinois s’énerve au guichet 23, il accompagne sa mère je pense. Il dit qu’il va faire appel à un avocat. Le cerbère le plus musclé vient le prier de sortir immédiatement en élevant la voix. Et devant tout le monde ils sont reconduits jusqu’à la porte, lui le jeune homme costumé avec sa vieille mère toute tordue.

Que peut-on lire à cet instant dans les regards de tous ces gens, les nuages au ciel qu’ils ont quitté, les rues d’un village qu’ils ont aimés et dans les cris des bébés des histoires à raconter. C’est alors seulement que je remarque Marianne qui me sourit…

FAMILLE SYRIENNE

Il y avait comme tous les soirs des gens qui se croisaient, se bousculaient, se pressaient de rentrer chez eux, et les couloirs souterrains de la gare RER des Halles étaient étrangement silencieux malgré tout, chacun se tenait enfermé dans ses pensées, course contre la montre, journée qui finit, tout ce qu’il reste à faire, soirée maussade, et puis, à droite et à gauche, assis par terre, ici une femme et un enfant, là un couple et deux enfants, là-bas encore un couple et une enfant… J’ose à peine les regarder, parfois je leur jette des regards de haine, parce qu’ils sont encore là, ils font que chacun de mes jours se ressemblent, ils sont assis à la même place tous les jours, comme moi qui passe là tous les jours, pourquoi ils ne s’en sortent pas autrement ? Me renvoient-ils la même question ? J’enrage, j’accélère le pas, comme les autres, tout juste qu’on ne les écrase pas. Ils font crier leurs enfants, ça n’a pas plus d’effet. Leurs enfants crient dans notre direction, leurs enfants crient sur nous. Et nous baissons un peu plus la tête. Comme lorsque nous étions enfants. Petite voix de petite fille, famille syrienne, et alors ? Elle tient son bout de carton où l’on peut lire, famille syrienne, et elle s’adresse à la foule qui lui arrive dessus, petite fille, petite pomme, sacré début dans la vie, chaque jour, des millions de gens la traversent sans l’écouter, quand elle n’en peut plus de crier elle s’assoit sur le sol et le père ou la mère reprend la litanie.

J’étais emporté par tous les autres. On s’emportait mutuellement, on faisait corps pour affronter le long couloir, évidemment chaque soir l’obstacle se représente, alors on connaît, on ferme les écoutilles, les yeux, le cœur, on bande les muscles, le corps se raidit, c’est pas notre histoire, c’est pas la mienne en tout cas. Petite fille, petite pomme, vas-tu te taire ?

Et puis quand je passais à son niveau, mes yeux ont rencontré le regard de la mère assise par terre. A ses côté il y avait un grand sac en plastique qu’elle a promptement refermé d’un geste pudique, parce que le monde des gens dressés pouvait regarder leur maigre trésor. Et cela elle ne le voulait pas. En fermant le sac j’ai vu son regard se durcir. Mais j’étais déjà passé. Un peu plus loin je me suis arrêté. Son regard était encore dans mes yeux. J’avais honte de revenir sur mes pas. C’est à dire à contresens du flot. Je ne pouvais plus bouger en fait. Mais pour une fois je suis tout de même revenu sur mes pas et j’ai donné une petite pièce. Peut-être bien que  je voulais juste revoir le regard de la mère. Et j’ai été surpris que cette pièce ait du sens pour moi. Pour une fois.

Parce qu’on a beau m’expliquer, me montrer, me supplier, qu’ils ont fui une guerre, qu’ils avaient un pays, avec des amis, avec des envies de pas aller à l’école, avec des fruits sucrés et des histoires de famille, et des envies d’ailleurs, et des rêves plein la tête,  jusqu’à ce couloir en courant d’airs du RER des Halles. Tout cela ne colle pas avec mon histoire et en plus c’est inacceptable. En fait c’est cela. Inacceptable sauf que parfois, rarement, quelque chose fait que nous acceptons… C’est à dire, nous acceptons de faire partie de la même histoire. Non, ce n’est pas ça … Nous acceptons que nos histoires se rencontrent. Petite fille, petite pomme, vas-tu te taire ?

VARIATIONS POUR UN ÉTÉ (5)

Le train de Pema roulait déjà vers le sud, nous laissant un peu solitaires, lorsqu’une vieille connaissance nous interpella aux abords des quais de la Gare d’Austerlitz. Corto avait fait le voyage jusqu’à nous, sans doute pour nous aider à imaginer nos propres chemins et ainsi traverser l’épaisse brume qui enveloppe nos routines. Décidément, les aventuriers se succèdent dans mon été et je ne m’en lasse pas. Alors petite visite de l’expo qui s’est installée du 29 juin au 31 octobre 2017.

 

 

VARIATIONS POUR UN ÉTÉ (4)

Quelque chose a changé. Je penserais dans un premier temps à la couleur du ciel, sans doute aussi à la couleur de l’air et sans doute encore parce que le temps d’un battement de paupières qui aura duré trois jours, j’ai retrouvé l’usage de mes yeux. Sans avoir rien vu venir, grâce à une amie qui m’a demandé un petit coup de main,  je me suis retrouvé à Roissy Charles de Gaulle sous le panneau des arrivées à guetter un vol en provenance de Delhi.

A quelques heures à peine, les rues pavées de Belgique, la douce lumière des plages du nord et aussi les cinémas du Quartier Latin et je n’oublie pas la voix de Claude à la terrasse d’un café du Boulevard de La Villette qui me dit que les individus susceptibles d’être intéressés par nos travaux respectifs ne sont que des individus isolés, qu’il n’y a rien qui les rassemble. «Comment les trouver ? Comment les localiser ? Quelle étiquette leur donner ?  Ca pourrait être la petite fille là-bas ou bien le type au comptoir, ça peut être n’importe qui en fait.» Et Claude d’ajouter  «Nous sommes des marginaux dans ce que nous aimons faire, le seul point commun des gens qui nous lisent et qui s’intéressent à nos travaux c’est leur état d’esprit.»

Un état d’esprit donc.

Roissy Charles de Gaulle direction Paris Belleville. Une nonne tibétaine est assise sur le siège passager de ma voiture et je trouve cela parfaitement satisfaisant. A voix basse elle récite une prière pendant que j’amorce le virage qui va nous jeter sur l’autoroute. J’avais oublié le Tibet depuis que le Japon avait débordé sur mon quotidien. Mais le Tibet pourtant… Les romans d’Alexandra David-Neel qui m’avaient fait tant rêver.

Pema Zangmo vient chaque année en France pour y trouver des donateurs qui l’aideront dans ses projets. C’est une bâtisseuse, de monastères et d’écoles pour les jeunes moines, on le voit sur les photos du site internet dédié à ses projets, elle travaille sur les chantiers, avec les ouvriers mais elle doit aussi se bouger pour amener les capitaux. Elle me dit que c’est à peu près vers 1966 qu’elle a débuté ses premiers chantiers. Je lui demande à la fin de notre dîner pourquoi elle fait tout cela encore aujourd’hui à l’heure de ses quatre-vingt et quelques printemps ? «Pour le bénéfice des autres.»  répond t-elle.

Un état d’esprit donc.

Deux jours plus tard, ravis nous l’accompagnons jusqu’à la gare d’Austerlitz où un train l’emmène vers le monastère Dhagpo Kagyu Ling en Dordogne. Ma fille a manifesté l’envie de la rencontrer et j’ai été  très surpris car je n’avais pas raconté grand chose à mon retour de l’aéroport. Mais elle insiste «Demain matin tu promets que tu ne pars pas sans moi !»  «Mais tu sais que nous devrons nous lever à 5h30 ! Est-ce que tu pourras ?» En fait oui, d’ailleurs elle n’a pas dormi du tout cette nuit là.

Et c’est une journée lumineuse, je sens que nous sommes portés par l’énergie de Pema. A commencer par ma fille qui reçoit un nouveau nom «Karma Drölma» sans oublier l’agent de la gare d’Austerlitz qui se voit attribuer un cordon de bénédiction rouge au poignet. Et je vois au sourire qui éclaire son visage que rien ne pouvait lui procurer plus de plaisir aujourd’hui. Les gens que nous croisons dans la gare sont tous pressés car c’est l’heure de pointe, les visages sont fatigués et un peu énervés, je saisis tout de même leur regard au passage de la chaise roulante où est assise la nonne. Il me semble bien y déceler une poussière d’étincelle qui fait briller leurs yeux. Sans doute est-ce la couleur de la robe de Pema, ou la résolution qui se lit sur son visage, quelque chose se fait reconnaître de tous, quelque chose d’identifiable par nous tous, dont nous sommes familiers…  

Mon amie m’explique que la nonne restera quelques jours en Dordogne mais ira ensuite vers d’autres destinations en Europe pour sensibiliser différents publics à sa cause. Peut-être la reverrons-nous à son retour à Paris début septembre.

Nous sommes à nouveau dans ma voiture en direction de notre banlieue. Nous sommes épuisés. Je regarde la route et cette pensée me vient : quelque chose a changé. 

Karma Drölma s’est endormie sur la banquette arrière.

Le site officiel de Ani Pema est ici : http://lamapema.org/

 

VARIATIONS POUR UN ÉTÉ (3)

A peine débarqués à Bruges, nous allons boire une bière dans le même café suffisamment éloigné des rues touristiques pour préserver une relative intimité à ses habitués. C’est un quartier pour vivre, pas de boutique de dentelles, encore moins de chocolats. En général en poussant la porte nous sommes accueillis par quelques secondes de silence avant que les conversations ne reprennent. 

Découvert à Bruges. Dans une galerie d’art près du musée Groeninge. Pour se mettre à l’abri de la foule et aussi pour se délasser les yeux de tous ces murs de briquettes rouges. Le délire de l’artiste Belge Stéphane Halleux. De ses personnages construits à partir de petites pièces de métaux rouillés ou de vieux appareils électriques hors d’usage émane une telle force qu’on les croit facilement capables de s’animer. Les corps et les engins recréés par l’artiste avec des éléments que notre mémoire parvient encore à identifier ( mais pour combien de temps ? )  nous sont si familiers que notre imaginaire reconnaît sans hésitation aux ailes le pouvoir de voler, aux roues la possibilité de rouler et aux cadrans le devoir de mesurer, même les boutons doivent bien avoir de réelles et surprenantes fonctions !

 

« Ce ne sont pas les enfants qui sont distraits à l’école, c’est l’enseignement qui distrait les enfants de leur imaginaire naturel »  Extrait du superbe livre : Sculptures aux Editions Méconium Artworks et Stéphane Halleux. Pour les photos j’ai eu l’envie de photographier quelques pages du livre acheté  à la galerie, ce livre sera mon unique souvenir de Bruges finalement, et j’ai choisi de retravailler toutes les photos pour les présenter à ma façon. Pour en voir plus et beaucoup plus, allez donc jeter un œil au site officiel de l’artiste :

Le site officiel de Stéphane Halleux 

 

VARIATIONS POUR UN ÉTÉ (2)

Retour du pays Flamand. En fait d’imprenable bastion, sur la plage de Blankenberge nous n’avons réussi qu’à creuser un misérable trou dans le sable mouillé dont nous nous sommes vite lassés elle et moi pour aller sauter dans les vagues. Et c’était bien.  Je marchais sur les pavés de Bruges à la recherche de la photo qui résumerait mon existence et je me rappelais avoir tant de fois séjourné dans cette ville, il y a presque vingt-ans. Je n’ai pas été foutu de retrouver dans mes souvenirs quels avaient été mes bistrots favoris, où m’étais-je assis le plus souvent, qu’est-ce que j’y avais fait de mes journées … Et c’est pour moi un véritable mystère. Un voile s’est fermé.  Je pense que je devais marcher du matin au soir comme je l’ai toujours fait partout. C’était une époque de douleur. j’étais venu m’enfermer dans cette cité pour avoir mal.

Comme cette vie est mystérieuse. A peine deux années en arrière et il y avait Katatsumuri et nombre de visages et de lieux qui m’étaient habituels. Aujourd’hui je me réveille et je m’endors chaque jour dans une forteresse de silence. Aujourd’hui encore je traverse avec délectation une zone aride avant la prochaine floraison.

Retour à Paname donc, et encore une fois je suis retourné voir le film d’Agnès Varda et de JR. J’entends souvent les gens me dire qu’ils sont incapables de regarder deux fois le même DVD … D’autres sont incapables de lire deux fois le même livre… Je ne sais jamais quoi répondre tant leurs mots me sont incompréhensibles. Aujourd’hui j’ai réfléchi à la question : leur semble-t-il  impensable d’aller visiter deux fois le même ami ? Evidemment si on considère les films de l’été qui sont à l’affiche …

D’ailleurs j’y ai emmené une amie. J’ai encore adoré la scène de collage de la photo de Guy Bourdin sur le bunker. J’ai adoré la voix d’Agnès lorsqu’elle parle de ses morts. La mer en une nuit avait lavé le bunker et emporté la photo. J’ai pensé au château de sable que j’aurais pu faire avec ma fille. Nous aurions dû insister tout de même.

photo extraite du film –  Visages, Villages  – d’Agnès Varda et JR.

VARIATIONS POUR UN ÉTÉ (1)

Finalement et en fait, plus d’une année sans fumer. Mais il serait plus exact d’écrire, sans fumée. Je pensais à cela ce matin en remontant la rue St Denis en direction de la Seine. Je pensais encore aux chansons de Yves Simon. On fumait des Gauloises bleues, qu’on coupait souvent en deux … C’est la fumée que nous désirons plus que tout, n’en déplaise aux chimistes et aux moralistes et peut-être aussi le partage de la fumée. Et d’ailleurs tous ces gens avec leurs pitoyables pipettes à vapeur, enlevez leur la fumée et vous verrez …

Dans les rues du quartier des Halles, des femmes allument une cigarette en sortant du métro. Il est tôt, premiers rayons de soleil du matin. Certaines sont seules enfermées dans leurs pensées. Elles fument un morceau de vie et inspirent la fumée qui vient de se mélanger à l’air qui les entoure et à la crasse sur les murs et aux fruits pourris dans le caniveau. Elles fument tout cela en même temps et elles s’en délectent. Avec abandon, sans y réfléchir plus que ça.

Je les envie. Malgré tous ceux qui nous félicitent d’avoir su arrêter de fumer… Seulement par manque de courage et nul besoin de s’en féliciter. Alors arrêter de fumer pourrait être un manque de courage ? Inutile d’en dire plus.

Demain nous partirons pour Bruges, la vieille Flamande. Avec, comme  pour tous les papas du monde, l’envie  incontrôlable de faire des châteaux de sable avec ma fille sur les grandes plages du nord. Parce que la vague le balayera. Construire ensemble des fortifications avec du sable mouillé, de grands fossés tout autour et aussi des remparts, les décorer avec des coquillages.  Elle va adorer.

L’idée était de traverser le Jardin du Luxembourg pour y faire six photos sous une lumière crue. Pas une de plus. Juste avant j’ai déniché en occasion le livre magique que j’espérais tant trouver aujourd’hui, un album de photos de Saul Leiter – Early Color. Et ensuite je me suis trainé jusqu’à Montparnasse  pour y voir le nouveau film d’Agnès Varda Villages, Visages ou le contraire. Mais il n’y était pas. Malgré les nombreux cinémas du quartier, sur les affiches seulement l’insipide pâture habituelle, les éternels navets de l’été qui donnent à tous l’impression d’être vraiment en vacances ça fait tellement du bien de ne pas penser murmurent-t-ils en essayant de vous convaincre.

Retour aux Halles et le film est bien là.

Je garde en mémoire les larmes d’Agnès lorsque lui vient le souvenir de Jacques Demy. Si longtemps après. Comme J’aurais aimé voir ce film avec ma fille. Lui montrer que la poésie seule est la clé de nos serrures. En fait six photos c’était encore trop et je n’en ramène qu’une et encore elle n’est pas complètement de moi…

 

J’ENTENDS LE LOUP… ET LES CIGALES CHANTER

Tout d’abord il faisait chaud. Cela à l’air anodin mais l’intervieweur sous la chaleur n’est pas le même qu’en milieu tempéré. Il est généralement de mauvaise humeur, vite découragé et ses questions semblent émaner d’un puits sans fond au-dessus duquel par ailleurs on n’a pas la moindre envie de se pencher. Je n’échappais pas à la règle.

Mais j’avais envie d’interviewer Miki.

L’envie s’était imposée à moi doucement au fil des jours. Cet été-là j’étais venu à Tokyo avec deux ou trois pistes en poche, mais qui finalement ne s’étaient pas concrétisées en interview. Aucune rencontre ne se faisait, les jours passaient, je ravalais mes questions en déprimant dans les rues étouffantes. Quelque chose avait changé. J’avais dissout une association, j’en avais créé une nouvelle. Quelque chose avait changé mais je ne savais plus comment agir.

Je ressentais une colère nouvelle à l’encontre des japonais en général. Ils me sortaient par les yeux. Dans les fast-foods j’observais souvent les employés des bureaux dès les premières heures du jour,  ils restaient là, inertes, le regard épuisé devant l’écran de leur téléphone. Quelques heures plus tard des hordes de jeunes mères avec bébés et poussettes roulaient avec nonchalance vers les pâtisseries des centres commerciaux, toutes coiffées du même canotier très tendance, donnant à la scène des parfums de club de vacances. J’errais souvent en solitaire dans les rues, à la recherche d’une belle âme, c’est-à-dire un homme ou une femme dont le quotidien me prouverait qu’il existe d’autres chemins que ceux qui conduisent invariablement les foules vers les temples de la surconsommation.

Elle m’avait parlé de son grand-père. Nous étions attablés dans un petit restaurant d’Ebisu. La nourriture y était simple et délicieuse. J’avais abordé le sujet de la cuisine macrobiotique, qui n’intéressait jamais personne lorsque je tentais d’en parler avec un japonais, mais à ma grande surprise elle me dit que son grand-père détenait un manuel de cuisine macrobiotique qu’il pratiquait assidûment. Et que ce livre était maintenant à elle.

Alors nous avons parlé de la famille. Des chemins dont nous héritons, des chemins que nous poursuivons bon gré mal gré… Et quelques jours après, je n’avais plus aucun doute, c’est Miki que je voulais interviewer.

Son parcours est atypique. J’ai aimé l’entendre se souvenir de son enfance, et j’ai pensé que les directions nous sont données très tôt et qu’il nous appartient si nous en avons la force, de les contredire ou pas …

Miki a hésité avant de me donner son accord pour publier l’interview. Tout d’abord elle m’a demandé si cela me gênerait de ne la publier qu’en français… Nous avons échangé encore beaucoup de mots, les mois passaient, j’imaginais que j’avais définitivement perdu cette interview. Mais elle réfléchissait au sens de tout cela. C’est la première fois que je suis confronté à une réflexion sur la portée des mots enregistrés au cours d’une interview. C’est une problématique spécifiquement japonaise je pense. Les français ont plutôt hâte d’être lu, ils ont une certaine fierté à montrer leur monde intérieur. Mais pour les japonais, il en va tout autrement. Il y a des implications. Je pense que Miki a beaucoup réfléchi à la portée de ses mots sur son entourage et il nous a fallu bien des échanges de mails pour convenir finalement que ses convictions lui font honneur.

C’est à Tama Plaza que s’est déroulée l’interview, à une quinzaine de stations de Shibuya. J’ai marché le coeur léger dans les rues de cette petite banlieue en revenant vers la gare et comme j’avais encore mon enregistreur en main … Ambiance de fin d’après-midi …

Ah oui j’oubliais le plus important :

pour lire l’interview c’est ici

POÉTIQUE DE LA VILLE (PIERRE SANSOT)

« L’homme en souci, en tracas, éprouve comme le besoin de développer, le long d’un itinéraire, ce qui l’oppresse et il semble bien qu’il en tire un double bénéfice. Ce qui le tenaille, jusqu’à le figer, va gagner en vastitude, donc devenir moins harcelant. Il faut donner à la souffrance un certain envol pour qu’elle fonde sur nous avec moins de hargne et pour qu’elle nous accompagne avec un semblant de discrétion. »

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« Dans notre chambre, la douleur nous assaillait. Maintenant, c’est nous qui la parcourons, c’est nous qui cheminons le long de ses crêtes, au bord de ses abîmes. »

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«L’homme qui entreprend cette promenade nocturne ne sait pas encore exactement de quel mal il souffre. Il ne va donc pas projeter une angoisse ou une douleur qui serait déjà là, en lui. Par sa marche, il va effectuer ce qu’il est, il va porter à la lumière ce dont il était capable de souffrir, et il lui appartiendra d’aller plus ou moins loin, dans cette effectuation de soi, selon les circonstances, selon la longueur de cette nuit, selon les rencontres esquissées ou poursuivies, selon, enfin, sa capacité de dépasser, en cette nuit, ses limites habituelles. »

 

Pour le plaisir quelques extraits de La déambulation nocturne – dans le merveilleux livre de Pierre SANSOT : Poétique de la ville aux Editions PAYOT.

SANS DOUTE

Sans doute qu’elle ne s’en rappellera pas. Lorsqu’elle sera devenue femme, elle ne se rappellera pas qu’elle tenait ta main et que vous marchiez de la même lenteur. Je voudrais protéger cette image précieuse de l’effacement du temps. Vous marchiez d’un pas cahotant sur les graviers d’un jardin. Son pas hésitant de petite fille accordé à tes pas essoufflés. Et moi, loin derrière qui vous observais avec fierté. Je ne vous entendais pas mais je devinais des confidences échangées. A tout jamais c’est votre secret. A ce moment-là, j’ai compris que vous étiez faites l’une pour l’autre. Elle aura pourtant mis du temps à prendre ta main. Tu en avais souvent les larmes aux yeux lorsqu’elle se refusait à toi. Tu lui tendais des petits jouets dont elle ne voulait pas, tu lui faisais des sourires et elle détournait les yeux. Et puis tout doucement, avec une extrême lenteur, tu es entrée dans sa vie, elle te regardait de loin, elle commençait à te sourire, au fil des mois sa porte s’est entrouverte.

Aujourd’hui elle ne parle pas de toi. Elle ne demande pas. Je lui ai donné ta pauvre boîte à bijoux avec les bouts de bracelets, les médaillons usés et les montres cassées que tu gardais. Elle l’a prise entre ses mains comme on reçoit un trésor. De ta mort finalement nous nous sommes arrangés. Il le fallait bien. Nous n’attendons plus d’explication. Mais de ta vie, nous viennent de plus en plus de questions. Je la regarde qui trottine devant moi. Et je t’imagine à son âge. Tu es son inexplication, sa première question restée sans réponse. Tu lui donnes à jamais le déséquilibre qui lui sera nécessaire dans sa course éperdue.

Ta petite histoire s’en est allée par des chemins incroyables, de la campagne normande où tu courais enfant, jusqu’à cette terre des shoguns où je n’aurais pas eu le temps de t’emmener. Nos chemins nous mènent bien plus loin que nos pas. J’aime à y penser ces jours-ci.

POUR CAUSE D INVENTAIRE

Je regarde partir un à un les morceaux de mon canapé que j’ai vendu pour trois sous et je constate le grand vide laissé au milieu du salon. J’en viens à penser que peut-être, à notre insu, c’est à dire sans qu’on ait pu imaginer pareille absurdité, il existe autour de nous, un objet dans notre environnement, petit ou grand, un objet que nous ne voyons qu’à peine tant il fait partie du décor de notre existence, et qui possède à lui seul plus de valeur que tous les autres réunis… Mais là où ça devient intéressant, c’est d’imaginer que le dit objet est indétectable, jusqu’au jour où, il n’est plus là. Alors, sans que l’on devine pourquoi, tout s’effondre autour de nous, les choses commencent à aller mal, plus rien ne tient droit.

Imaginons cette possibilité, un objet qui serait la pierre angulaire de notre quotidien… Non pas la bague de la grand-mère ou la lettre d’amour du premier flirt, non, beaucoup plus subtil, un objet auquel on ne pense pas, genre un canapé, un paillasson, une table de cuisine en formica, un chausse-pied, que sais-je… Le problème tient à ces mots : que sais-je. De ce sur quoi je bâtis mon existence, c’est à dire la tranquillité de mes journées qui se répètent, que sais-je des constructions qu’à mon insu, donc à l’insu de la conscience que j’en ai, je créé un jour après l’autre, et qui répondent à mes désirs, à mes peurs aussi. Le monde des objets est par définition mon extension corporelle n’est-ce pas ? Mon corps du dehors, je n’ai pas assez de matière à moi seul pour remplir le monde qui m’entoure, mais je ne peux pas le laisser vide de moi, c’est trop inquiétant. Enfin, je n’en suis pas là, j’ai peu d’objets en ce qui me concerne, car ils m’encombrent vraiment. Ils me font peur. Mais même avec un seul objet, on s’attache, ou plutôt on s’appuie. L’objet nous supporterait t-il donc ?

Oui nous avons des appuis. Pour ne pas tomber évidemment. La vraie question est pourquoi ne pas tomber ? Ou alors pourquoi s’appuyer ? Pour ne pas tomber. Evidemment. Ce canapé immense était le sommet de l’encombrement, mais tellement confortable que j’y passais volontiers quelques heures devant la sacro sainte télé… Je l’ai pourtant choisie toute petite cette p… de télé,  au grand dam de ma moitié (qui n’est pas coupable) qui opterait plutôt pour l’écran super géant de ses rêves. Cauchemar.

Je sais ce que j’aime quand je marche dans les rues du Japon. Je ne possède que ma valise à roulettes et le sac qui est à mon épaule, et je dois organiser mon existence avec ça. Je le sais d’autant mieux que le japon, Tokyo par excellence est le pays de la consommation, les foules font de la consommation leur loisir, leur sport, leur religion.

C’est une transition. Les articles de ce blog sont en attente de déménagement et d’aménagement. Changement de lieu. Tout va rejoindre les cartons, mes idées  et mes envies aussi sont dans les cartons. Ce n’est pas pour me déplaire, un peu de bordel. Du plâtre partout, ici on perce des trous, là on rebouche d’autres trous, dans ma vie aussi, pareil, percer, boucher, c’est à dire, fermer, ouvrir… 

Il n’y aura jamais rien de plus.

Fermer, ouvrir

Où est le ruban adhésif ?