Bruno Quinquet (french / japanese version)

L’ombre des arbres du jardin Hibiya Koen nous fait oublier un peu la moiteur de septembre. Autour de nous, des hommes sont endormis sur des tables de bois, le chant assourdissant des cigales berce leur sieste. Rendez-vous pris sur internet juste après avoir vu ses photos de salarymens dans un petit article qui lui était consacré, le coup de foudre, j’ai eu envie de rencontrer Bruno Quinquet, photographe français résident à Tokyo.  

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REMUE-MÉNINGES

Ca bouge beaucoup sur le blog depuis quelques jours. Il faut dire, que ça m’est tombé dessus sans prévenir. J’ai supprimé le site web de Kikoeru? avec toutes ses interviews. Allez savoir. Douze années d’existence, ça suffit. Douze, c’est un bon chiffre. Je pense que toutes ces interviews, beaucoup de gens auront pu les lire, que c’est déjà çà, même si au final, le site a recueilli peu de commentaires en retour, je pense aussi que c’est la raison de mon abandon. Mais c’est aussi un signe des temps, sur internet nous consommons vidéos, photos et mots en les picorant, en somme nous ne faisons que passer incognito. Je pense aussi que rien ne vaut d’avoir un livre entre ses mains pour éprouver la valeur des mots. Certaines des interviews seront déménagées sur ce blog, j’y travaille, mais elles ne le seront pas toutes. Ce n’est pas mon intention. Quoiqu’il en soit, cela me donne maintenant  l’occasion de les redécouvrir, je leur donne un nouveau visage, avec parfois de nouvelles photos, et je me dis que d’autres personnes vont découvrir ces hommes et ces femmes qui m’ont surpris de leur existence.

 

Michel Vray (french / japanese version)

Paris 9ème, dernier étage d’un immeuble de fer. Toiles immenses et sculptures de ferrailles, couleurs sur les murs, bois et tissus, papiers et métaux … Ici les objets se cherchent une âme. Un squat d’artistes c’est comme un lieu de rendez-vous, pour femmes, pour hommes, pour objets, et pour leurs rêves en commun … Rencontre avec Michel VRAY, peintre, poète,  éditeur, mais avant tout « HOMME DE L’ÊTRE ». 

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Sachiko Ishikawa (french / japanese version)

 

Daniel : Sachiko, j’aimerais connaitre ton avis sur cette question : C’est quoi danser ? Ou bien encore :  c’est quoi ne pas danser ?

Sachiko : Pour moi, danser est un peu ma façon de respirer. Donc ne pas danser, c’est comme si je ne respirais pas… Quand je vivais au Japon, à Tokyo, en tant que salariée, pendant dix ans environ tous les matins je me levais tôt et me dépêchais de me préparer en cinq minutes pour ensuite aller travailler dans un bureau. Je travaillais jusqu’au soir 20h mais très souvent 22h, et parfois même jusqu’à minuit pour rentrer avec le dernier train. Sans avoir de vraies vacances, pas même une semaine pendant l’été en ce qui me concernait. Au bureau, en plus du travail je faisais de la communication avec les collègues, en essayant de m’adapter à la situation. Et cela se répétait de la même façon chaque jour.

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Choje Lama Ani Pema (french/english version)

Lama Pema est une de ces personnes habitées par un souffle d’absolu, en sa présence on ne saurait en douter, d’ailleurs ce n’est pas le doute qui l’anime, elle agit et elle n’est qu’action, pour suivre son chemin si particulier. Avec beaucoup de gentillesse elle a bien voulu répondre à quelques questions alors qu’elle ne parle que vraiment très rarement de tout cela. J’en profite pour attirer l’attention sur son incroyable travail de bâtisseuse, d’ailleurs ses séjours en Europe n’ont souvent d’autre objectif que de sensibiliser le public pour financer ses divers projets de construction, le site officiel qui lui est dédié explique tout cela en détail et nous permet de comprendre avec beaucoup de photos l’ampleur de sa mission.

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Ninsho Kakinuma 柿沼忍昭 (french version)

Juillet 2018, abandonnant pour quelques heures la chaleur infernale des rues de Tokyo, nous rendons visite au moine Ninsho Kakinuma 柿沼忍昭 dans son temple, le Chokoji (Kannami, Shizuoka-ken), je suis accompagné par Mme Miki Iida qui interprète cette rencontre ainsi que Mme Yuu Adachi.

… Et toujours cette lumière si particulière de l’été. Comme un voile posé sur le décor, qui invite à supposer une existence, un autre monde, il y a simplement à tendre une main, pour sentir une caresse.

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SES JOURS EFFACÉS

Ecrire sur un ami. Pour dire. La poésie des jours effacés. Pour dire. La transmission d’une vie aussi. Pour dire à ses filles qu’il est encore temps. Pour dire. A ses amis, qu’il est encore temps. Pour dire. Au monde entier, que le poète est vivant.

Dans sa chambre minuscule de la Maison Nationale des Artistes de Nogent, les peintures de Michel se serrent toile contre toile au milieu des livres. Dans cette chambre qui lui sert de placard, quatre pas seulement sont possibles, deux pas en avant et deux pas sur la gauche, ensuite il faut se ranger comme n’importe quel objet, comme tous les papiers. Entassés, empilés, alignés, éparpillés, Michel a maintenant toute sa vie à portée de main. Et toute sa vie comme il me l’a dit un jour, n’est qu’une vie de papier.

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TAMISER LE MONDE

Se lever tôt. Prolonger le sommeil dans un train. Se réveiller dans une gare parisienne. Sortir dans les rues, avec l’air frais du matin. Marcher jusqu’à la porte du zendo. Rebrousser chemin, tourner les talons, s’enfuir sans chercher pourquoi. Replonger dans les sous-sols de la ville. Les couloirs se remplissent. Il est l’heure d’hier à la même heure, il est l’heure de refaire, de remettre les pas dans les pas d’hier, nos traces encore visibles nous ordonnent.

Soudain le monde me traverse. Mais quoi ? Des histoires inaudibles. Des trajectoires. Et le corps surpris de se savoir vivant. Station Les Halles. Je passe lentement au milieu de l’affolement général. La pensée du zendo dans la lumière du matin. J’y suis. Je n’y suis pas. Je m’en éloigne jusqu’à la prochaine tentative.

Ces derniers temps la mort rôde autour de moi. Il faut vraiment être idiot pour écrire une phrase pareille. Disons qu’elle occupe un peu trop de place. Ma fille m’a dit un truc l’autre soir au coucher : nous ne sommes pas vraiment vivants, on passe dans la gare de la vie mais on va vers la mort et aussi on vient de la mort, alors pour moi on est pas vraiment vivants. Les chiens ne font pas des chats.

J’écris moins sur ce blog. Je n’ai plus assez de mots sans doute, pour écrire à la fois ce roman qui m’occupe l’esprit depuis l’été dernier et des articles pour le blog. Un roman c’est une écriture infinie, on peut le reprendre et le reprendre encore, en rajouter, en enlever, on peut aussi ne pas savoir s’arrêter, tout gâcher, quoiqu’il en soit c’est toujours, une aventure avec soi-même, et c’est peut-être simplement ce que l’on cherche. Je repense aussi à ce que Michel m’a dit un jour à propos de son travail : quand j’écris je ne me relis pas, c’est parfait comme ça. Et je comprends cela. Il me vient cette pensée, peut-être présomptueuse :  c’est comme zazen. c’est parfait comme ça.

Il y a aussi mon aventure Kikoeru? qui semble arrêtée. Que faire de toutes ces rencontres ? Continuer à payer chaque mois un abonnement chez un hébergeur pour que ces interviews témoignent de rencontres. Des mots, un jour, quelque part. Pierre Barouh n’est plus là pour nous répéter les paroles de Vinicius de Moraes la vie c’est l’art des rencontres.

Le monde nous traverse. Nous tamisons le monde. Du moins si nous acceptons de le laisser passer.

En nous.

 

PARIS AT NIGHT (JACQUES PREVERT)

PARIS AT NIGHT

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Trois allumettes une à une allumées dans la nuit

La première pour voir ton visage tout entier

La seconde pour voir tes yeux

La dernière pour voir ta bouche

Et l’obscurité toute entière pour me rappeler tout cela

En te serrant dans mes bras.

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(Jacques Prévert -Paroles – Editions Gallimard 1949)

KINAKO

Je crois que la mort est sans direction. On ne va nulle part. Il n’y a pas d’endroit où aller. Et c’est inacceptable. Mais justement puisque c’est inacceptable, c’est passionnant. Pourquoi nous faut-il toujours penser à la mort en l’associant à une orientation. Pas besoin d’orientation, aucune direction. Alors pas de chemin ? Nous voyons le mythe s’effondrer. Si nous avons tant besoin d’un chemin pourquoi ne pas considérer au plus  haut point celui sur lequel nous marchons en ce moment. Fichus aveugles qui n’en croient que leurs yeux immensément ouverts.

La nuit dernière est morte notre petite amie. Elle n’aura enchantée nos vies que pendant quelques jours, six jours pas un de plus. Comment peut-on être si petit et détenir un tel pouvoir ? Elle ne disait pas un mot, n’avait aucun cri, restait le plus souvent immobile et silencieuse à nous observer. Une boîte à chaussure taille enfant aura suffit. Nous avons écrit des mots japonais sur la boîte, elle avait un nom japonais,  mis du foin à l’intérieur, choisi seulement les granulés rouges, ceux qu’elle avait tant aimés, étalés à ses côtés pour un pique-nique qu’elle partagera avec ses nouveaux amis, là-bas. Ensuite mes femmes ont délicatement coupé aux ciseaux quelques petites touffes de ce poil si joli qu’elles ont glissé dans des sachets en plastique. Je les regardais faire avec le plus grand respect, m’accrochant à un verre de vin. Elles m’expliquaient que deux de ces sachets seraient offerts en souvenir aux deux amies japonaises qui s’étaient relayées pour les accompagner à la clinique vétérinaire. Une fois encore j’ai pensé que la culture japonaise me laisse émerveillé. Et puis nous sommes partis vers la forêt avec deux pauvres pelles en plastiques prises à la hâte.  Mais la terre de la forêt si dure nous a fait renoncer, les pelles se sont cassées. Alors nous avons sournoisement redemandé à notre fille si elle voulait vraiment l’enterrer dans la forêt ou bien laisser le vétérinaire s’en occuper (incinérer), mais elle a demandé si après l’incinération on pourrait encore aller la voir sur sa tombe… Et puis nous avions sous les yeux cette grande nature, si libre, si lumineuse, on lui devait bien ça. Donc nous avons quitté la forêt pour aller chercher un magasin qui vend des pelles métalliques de jardinage, et nous sommes revenus plus tard près de notre arbre. Malgré l’outillage le trou était difficile à faire parmi les racines et les pierres. Ensuite nous avons recouvert notre boîte avec la terre humide et pour finir nous avons mis en terre une petite plante à fleurettes blanches au pied de l’arbre. Non, pour finir nous avons prié. Mes femmes accroupies à la façon japonaise. Et moi debout à la façon d’un idiot. Puis nous avons éparpillé feuilles et brindilles sur la terre pour créer un camouflage à toutes épreuves. Ensuite nous sommes rentrés à la maison, épuisés, et devant la cage vide et ouverte je me suis dit que la mort n’aura jamais le dernier mot, c’est pourquoi j’écris. 

Maintenant il fait nuit, je finis seul la bouteille de vin. Elle repose dans sa boîte à chaussure taille enfant.  Il y a le grand lac tout près d’elle et de partout, elle entend c’est certain, les cavalcades de ses cousins lapins tout autour d’elle. 

Ni temps, ni espace. Tu peux imaginer ça ? Bon dieu quel soulagement mon ange. Mais les atomes, mais les poussières ? Non, ça c’est encore un mensonge, c’est encore de la vie, ce n’est pas encore la mort. La mort c’est ni temps, ni espace. Dis-moi si tu peux l’imaginer !! Essaies au moins !  Mais l’image aussi a besoin de ces deux dimensions. Alors, à quoi bon imaginer…  Tu vois ? La mort est ni temps, ni espace, ni imagination. Ce qui nous attend, c’est bien autrement. Et d’ailleurs, ça ne nous attend pas.  

LA POÉSIE DE RAYMOND CARVER

Ouaip, je viens à peine de découvrir Raymond Carver. Il aura fallu tout ce temps. Mais en fait, c’est bien plus que du temps qu’il aura fallu. Un regard sur la couverture d’un recueil de poésie et on se dit : c’est qui ? J’ai choisi ce poème parmi beaucoup, les poèmes c’est pas comme les fraises des bois, on ne peut pas les manger les uns après les autres, cela n’aurait plus aucun goût. Il faut y revenir, souvent, et pas seulement pour le comprendre, c’est le poème qui doit vous comprendre, comprendre votre fonctionnement. Pour le dire autrement, c’est le poème qui doit avoir l’envie de revenir vous visiter. J’aime la découpe de ce poème, on sent la pénibilité de communiquer sur les choses qui sont importantes, on sent aussi la mastication, à la fois de la tourte et du re-sentiment. J’aime cet instant de conscience la cuisine de ma fille en hiver, la fille on ne la voit pas, on ne l’imagine pas physiquement mais on peut l’entendre respirer, elle n’est pas loin, n’est-ce pas ? Et puis le père, qui se fait le plus léger possible, mais qui semble étouffer de l’intérieur. Raymond Carver, il s’appelait ainsi, et il regardait l’existence avec ces yeux là.

 

Ma fille et la tourte aux pommes

.

Elle m’en sert une part quelques minutes

après la sortie du four. Un peu de vapeur monte

des fentes sur le dessus. Sucre et épice –

cannelle – caramélisés dans la croûte.

Mais il y a ces lunettes noires qu’elle porte

dans la cuisine à dix heures

du matin – tout baigne –

tandis qu’elle me regarde en rompre

un morceau, le porter à ma bouche,

et souffler dessus. La cuisine de ma fille,

en hiver. Je mange la tourte à la fourchette

en me disant de ne pas m’en mêler.

Elle dit qu’elle l’aime. Je ne vois pas comment

ça pourrait être pire.

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Raymond CARVER Poésie Collection Points (traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacqueline Huet, Jean-Pierre Carasso et Emmanuel Moses. Editions de l’Olivier.

LA BOÎTE À PHOTOS

Avant on avait un truc pareil. Une boîte à chaussure par exemple, avec des paquets de photos oubliées, de celles qu’on n’avait pas jugé suffisamment bonnes pour les placer dans l’album, vous vous rappelez ? Et jamais on ne sortait la boîte  à photos du placard, puisqu’on regardait l’album. Sauf, dans les déménagements, probablement, on se disait mais qu’est-ce qu’il y a là-dedans ? Et alors, pour quelques minutes hors du temps, on s’asseyait sur le sol et on étalait les petites photos en essayant de se rappeler les époques, les prénoms, les âges, les amours. Mais depuis la numérisation des clichés, nos souvenirs maintenant sont pixellisés, d’aucun diront que c’est pareil sauf que maintenant dans l’album il y a des milliers de petits vers invisibles qui se tortillent pour grignoter nos belles images. Le pixel s’évapore au fil du temps. Les photos pas bonnes sont tout d’abord passées au tamis de la suppression/poubelle et puis s’il en reste encore, elles sont classées dans un fichier à part, il y a des sous-dossiers dans des dossiers, qui portent des noms assez évasifs, parfois des dossiers vides, et aussi des photos isolées du groupe … Conservées tout de même car quelque chose a fait qu’on n’a pas eu le cœur à l’effacement  …

Ce soir je m’arrête sur ces photos bancales,  ces photos qu’on n’avait pas pris la peine de regarder et qui maintenant nous arrachent comme une tendresse. J’en ressors quelques-unes, qui concernent bien évidemment l’aventure de Kikoeru? commencée par Katatsumuri. Sur une période de dix années. On aura qu’à dire que c’est une façon de marquer un anniversaire.

Alors regardez, regardez comme on est beaux et irrésistibles, parce que nous sommes dans l’action, et que nous ne savons pas encore que ces moments seront uniques sur nos itinéraires respectifs. C’est cela qu’il me tenait tant à cœur de partager et en un sens pour moi tout est réussi. Qu’ils en soient ici remerciés mes amis d’hier et de demain. Lire la suite

VISITE AU CHOKOJI

 

… Et toujours cette lumière si particulière de l’été. Comme un voile posé sur le décor, qui invite à supposer une existence, un autre monde, il y a simplement à tendre une main, pour sentir une caresse.  

Le temple me semble grand mais le paysage au milieu duquel il est posé est bien plus majestueux encore. Une petite ville en contrebas, des forêts de bambous et des pierres tombales qui s’étalent aux flancs de la colline. Nous traversons une cour, un chat sommeille dans la poussière et nous ignore, des enfants jouent. Je quitte mes chaussures sur les marches de bois ciré, me laisse glisser à l’intérieur du temple dans l’ombre d’une histoire qui n’est pas la mienne.  Le moine qui nous accueille marche devant nous d’un pas décidé. Il me fait penser à un homme de la terre qui arpente son champ. Son visage est accueil, son temple est accueil, le timbre de sa voix aussi. Une rencontre complètement inattendue, qui a devancé mon imagination. Nous voilà assis sur des coussins posés sur tatamis, autour d’une table, le moine apporte des petites bouteilles de thé vert glacé, il nous dit que le produit est fabriqué aux Etats-Unis et nous en rions.

Je ne sais plus comment débute la conversation. Je ne sais plus à quel moment je sors le micro de mon sac. Officiellement il ne s’agit que d’une visite amicale. Pas d’une interview. Le temps est compté, une heure, pas plus. Je ne sais pas où regarder, il y a trop de détails autour de moi, trop de perceptions qui titillent mes sens, ma pensée se fige comme un lapin prisonnier dans les phares d’une voiture.

Mais une chose rare se produit. A peine sommes-nous assis, qu’il me semble que les mots dits ne sont que le prolongement d’une conversation commencée depuis fort longtemps. Le moine va à l’essentiel, il se déplace dans la conversation comme son corps le fait sur la terre et comme je le suppose savent le faire tous ceux qui suivent le chemin du zen.

Dès notre entrée dans le temple nous sommes subjugués par toutes les clochettes qui tintent autour de nous …

POUR LIRE L’INTERVIEW C’EST ICI !

UN PEU DE RIEN

S’asseoir et puis quoi ? S’asseoir. Et ensuite ? Ensuite rien. Rien ? Pas de suite, pas de rien. Zazen. C’est vite dit. Les cloches d’une église dans l’air frais du matin. Les raclements de gorge sur ma gauche. Les gargouillis de mon ventre. Que faut-il chercher au juste ? S’endormir ? Attention à ne pas s’endormir ! La structure penche dangereusement au-dessus du vide. Il n’y a pas de vide ! Pourtant ça penche. Redresser, de quelques millimètres, mais à peine, des moitiés de millimètres, c’est mieux, faire semblant de ne plus bouger. Faire semblant de ne pas faire semblant. En être satisfait ? Des gargouillis de ventre à ma droite. Pas le mien. Mais le mien répond quand même. Il ne peut s’en empêcher. Bloquer la respiration. Ne plus vivre serait même mieux. Au moins ne plus penser. Ne plus jamais revenir ici. Zazen. Le roucoulement d’un pigeon sur les toits de Paris. Attendre encore un peu avant de respirer. Compter les secondes. Sortir d’ici. Retourner dormir. Le maître disait « Faire zazen, c’est comme entrer dans votre cercueil ». Mais la vie. La vie qui nous colle, la vie qui exige. Qu’est-ce qu’on en fait ? Peut-on espérer du zazen qu’il nous donne la main pour traverser la frontière … Je crois que zazen nous conduit à la frontière, qu’il ne saurait faire plus. Non c’est faux. En fait je ne crois pas. C’est juste une pensée qui me traverse. Et c’est bien différent. Zazen. Soudain la crampe dans le pied droit. Grosse panique. Le corps se cabre. Merveilleuse douleur qui annihile toute pensée. La douleur remplit, il n’y a plus de vide, la posture se tord, le souffle est déchiqueté, la colère me sort des oreilles. Pourquoi Moi ? Et surtout pourquoi maintenant ? Pourquoi Moi et maintenant. Moi. Moi. Moi. J’étais venu pour m’oublier mais finalement il n’y a que moi ici. Je m’apitoie. Les battements de cœur se font alors plus tendres. Inexplicablement la douleur semble se dissoudre, chaque cellule décide d’en prendre un bout à son compte, et je me reperds enfin. Et ensuite ? Ensuite… Un peu de rien.

GRINCHEUX NOËL

Le type nous a arrêté cet après-midi dans la galerie marchande du centre commercial, il a dit “venez je vous fais un tour de magie”. Alors elle a choisi une carte au milieu du paquet, et lui a retrouvé la carte, c’était vraiment bluffant, elle s’est exclamée eehhh !!! Et c’était la première fois qu’elle ne pleurait plus depuis le matin. Je ne sais pas pourquoi il faut qu’il y ait des jours gris…

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LA JOIE QUI AVANCE CHANCELANTE LE LONG DE LA RUE (Gilles Farcet)

 

The BOOK vraiment inattendu, tout de même dans le prolongement de mon achat compulsif de l’été (The Dharma Bums de Kerouac dans une édition US très smart), voilà maintenant que le livre de Gilles Farcet attire mon regard, et WOW quelle rencontre ! Gilles Farcet consacre son ouvrage à un de la bande, resté totalement inconnu, soucieux de préserver son invisibilité, alors que les autres, les Kerouac, Snyder, Ginsberg, Corso… sont devenus des mythes, mais lui, Hank le céleste Beatnik, a seulement confié sa parole enflammée au micro du jeune journaliste (c’était en 1988). Régal suprême (pour moi en tout cas) de lire les pensées de ce Beat inconnu alors je partage, un peu, beaucoup.

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EFFLEUREMENTS

L’été est probablement la saison qui s’éloigne le plus rapidement de nous. On tourne la tête et il est déjà loin. Etonnant abîme entre maintenant et l’été dernier. Pourtant j’ai emporté l’été avec moi, l’été japonais ne m’aura pas quitté, pas une journée, pas une nuit, jusqu’à ce mois de novembre. Etonnant aussi ce que la mémoire privilégie de la multitude des images. Quel resurgissement si je ferme les yeux, à peine deux secondes. L’été dernier. Deux secondes… La lumière filtrée d’un salon bar aux murs tapissés de livres, avec un long comptoir en bois et des hôtesses en uniformes strictes, et la difficulté d’écrire. Deux secondes… Des rizières à perte de vue et le vent chargé de l’odeur des montagnes.

L’écriture,  du moins dans ma sensation, est pareille à une concrétion de mes effleurements avec le monde, petite pierre qui fait encore mon corps, l’écriture ne peut trouver d’issue, mais contre toute attente, une forme d’envol, un sourire. Après quelque égarement. Quatre exemplaires du tapuscrit sont partis au courrier, chez quatre éditeurs. Je m’efforce à ce propos de n’en rien imaginer, j’essaie simplement d’accompagner ces enveloppes avec mon texte dedans. C’est-à-dire, ne pas laisser le texte se débattre seul, je ne connais pas les lieux où ces enveloppes seront ouvertes, je ne connais pas les mains qui vont s’emparer des feuilles, je ne reconnais pas les yeux qui vont me regarder, mais je veux être là. Effleurer.

L’été encore, dans une rencontre exceptionnelle, avec le moine zen Iwayama san, le texte de l’entretien est publié, mais je ressens la nécessité d’ajouter, nous étions quatre autour d’une table basse, assis sur les tatamis, nous buvions une tasse de thé, et mon enregistreur écoutait. J’ai pensé dès la première seconde, et comme à chaque fois, que je n’aurais pas le temps, et je n’ai pas eu le temps. Notre hôte nous avait prévenu, il était appelé pour des obsèques, il n’avait qu’une heure à nous consacrer, il aurait suffi de quelques secondes, mais l’approche est toujours interminable, et d’ailleurs j’ignore où j’ai envie d’aller, mais non, je mens encore. J’ai aimé cette rencontre. La vraie question était la question de la transmission à l’enfant. J’ai mis le temps pour y arriver, il m’a semblé que le moine observait mon cheminement, malicieusement. J’ai posé la question. Mon enregistreur a saisi l’épaisseur des secondes pendant que le moine réfléchissait, et moi aussi, j’ai ressenti le vertige, et chacun retenait son souffle dans la petite pièce, à ce moment eut lieu l’interview.

L’interview de Iwayama san est ici !

 

TADAO ANDO

 

Je rends abstraits les éléments naturels que sont l’eau, le vent, la lumière, le bruit … Au sein d’un ordre architectural austère, je cristallise l’énergie vitale de la nature et l’oppose à l’homme. De stupéfiantes confrontations peuvent naître entre l’homme et la nature. Cette tension même peut réveiller une sensibilité latente, enfouie dans l’esprit de l’homme d’aujourd’hui. Par le biais de l’architecture, qui ne se limite pas à un simple produit de la pensée conceptuelle, je souhaite créer un lieu stimulant qui en appelle à tous les sens du corps humain et, pour ce faire, je tente de mettre en relief dans la société contemporaine la force de la nature. Il ne s’agit pas là de forme ni de style ; je souhaite raviver le sens de la vie et de la nature, qui circule dans les strates profondes de l’histoire, autrement dit l’esprit de la culture, le faire dialoguer avec le monde actuel et le projeter aussi loin que possible dans le futur.

Ainsi peut-on accumuler des couches nouvelles pour une société future. Alors l’architecture, sans s’enfermer à l’intérieur des formes, émergera, en accord avec son environnement et le cours du temps, pour redonner vie aux paysages naturels et urbains.

Extrait de Tadao Ando Pensées sur l’architecture et le paysage de Yann Nussaume aux Editions Arléa.

Plus sur TADAO ANDO sur le site VERNACULAIRE, duquel sont extraites les deux photos ci-dessus, très beau site à consulter sans modération !!

VERNACULAIRE

Exposition TADAO ANDO Le Défi au Centre Pompidou Paris – Galerie 3 du 10 octobre au 31 décembre 2018.

 

LA PIERRE QUI VIRE

Dans son petit café Nogentais, au milieu des habitués du samedi qui lui sourient et qui l’embrassent, Michel VRAY évoque pour moi ses retraites spirituelles à l’abbaye de La Pierre Qui Vire, dans l’Yonne. Au-dessus de nos têtes, un écran géant et bruyant diffuse un tournoi de rugby, ambiance idéale pour un petit tour au monastère..  Lire la suite

BEFORE MY TIME

Before my time chante Johnny Cash et je ne sais pas pourquoi je pense à toi ce matin, au comptoir du café tabac de la gare. Je suis entouré par les ouvriers qui défilent comme chaque matin, débarqués de lointaines banlieues ils boivent un café et s’en retournent à leurs chantiers. Ça parle dans toutes les langues, les accents déforment les mots français, les visages sont encore ensommeillés, ils ont des pudeurs d’hommes rudes, s’appellent amis ou frères avec fierté. Ils sont les dépositaires de ton souvenir je crois. J’ai toujours été entouré par des ouvriers depuis toi. De ton temps ils étaient  Africains ou Portugais, mais déjà ils avaient semé sur mes paupières des envies d’ailleurs. Peut-être ai-je continué à les chercher, à ma façon, dans les bars de la banlieue et dans les cafés chinois de Belleville. Les immigrés du petit matin te sont proches, du moins dans mon iconographie enfantine. Des vêtements tachés de peinture avec des odeurs de graisse ou de limaille, des mains coupées, bosselées, abîmées à l’outillage, des odeurs de mégots sur la peau. Je me demande toujours s’ils me considèrent comme un des leurs… Seraient-ils prêts à parier sur mon destin de bureaucrate ? En somme, est-ce que je ressemble à toi ?

Old fashioned love words spoken

then keep coming back around again

nothing’s changed except the name,

their love burned just like mine.

Before my time.

Before my time.

Et cette façon de prendre sa place au comptoir, même quand il n’y a plus de place. Sans se bousculer, chacun ménage la susceptibilité de l’autre. Je ne manque jamais d’être attentif à ce rituel du matin. Ils apprennent tous à se comporter, à se positionner, je comprends ces détails car tu me les as enseignés. Tous les matins tu quittais la maison avec ton bleu de travail, d’un bleu si bleu. J’ai vécu dans les odeurs des ateliers avec les bruits des camions et des ponts roulants, j’ai vécu à l’usine. Aujourd’hui je pense à toi. Sans doute étais-tu fier de moi lorsque j’ai trouvé mon premier emploi, ce fut probablement le dernier aussi. Dans un bureau. Est-ce que comme toi, les autres en rêvaient aussi pour leurs enfants ? Le bureau était l’avenir qui leur était interdit. Chez nous il y avait l’atelier en bas et les bureaux en haut. Ils avaient rêvé de cet avenir pour leurs enfants. Le bureau aura été mon avenir. Mais jusqu’à ce matin, il ne m’était jamais, non jamais, venu à la pensée que j’ai pu exaucer ton souhait. Qu’il en soit ainsi.

Maintenant je rêve pour ta petite fille qu’elle devienne artiste, pourquoi nous faut-il toujours un métro de retard ? Est-ce vraiment ainsi que fonctionne la roue du karma ? Doit-on se laisser enchaîner au rêve de nos parents ? Pourtant j’étais bel et bien fait pour travailler avec mes mains. Elles me l’ont fait savoir sans ambiguïté. Elles n’étaient pas avides de manipulation mais de création. Ma première idée d’un métier : la bande dessinée, l’encre, la couleur, les textes, ma première vie aussi, mais déjà il y avait la vie « active » qui me happait, ensuite j’ai eu la naïveté d’envisager de devenir un professionnel des arts martiaux, les mains encore, et puis cette formation professionnelle pour devenir interprète de la langue des signes… Maintenant j’écris. Et c’est ce matin que les souvenirs me viennent. Il y avait aussi dans tes mains, la possibilité de faire naître, en ai-je été troublé, quand tu laissais à mon attention, sur la table de la cuisine de petits animaux en pâte à modeler que je découvrais au matin. Je réalise que mes mains sont les tiennes.

J’ai toujours fui les réunions de bureaucrates, les restaurants de bureaucrates, les wagons de trains pleins de bureaucrates, les conversations de bureaucrates, les loisirs de bureaucrates, les vacances de bureaucrates, les femmes de bureaucrates … évidemment, comment aurais-je pu me sentir en confiance dans un monde où tu n’étais pas … Ce matin tu es là, à ma droite, à ma gauche, jeune, vieux, c’est bien toi. Ils payent leur café et sortent dans la nuit, montent dans de petits camions qui les emmènent au froid. Mais demain matin ils reviendront.

If someway they had seen and knew

how it would be for me and you

they’d wish for love like yours

and they would wish for love like mine.

Before my time.

Before my time.

 

 

LA MESURE

Il me disait que c’est toujours ce qui ne se laisse pas photographier que l’on tente désespérément de raconter. Il me disait aussi que la ville le tourmentait, qu’elle n’avait de cesse de le repousser hors de ses bras et s’ingéniait à le priver de ses lieux habituels de répit. D’après lui les lieux se déplaçaient ou disparaissaient. Il n’était pas le bienvenu, quelque chose avait été déplacé, et la lumière le lui faisait comprendre. La lumière avait ce don de l’hostilité que jamais il ne contestait.  

Il mangeait, dormait, écrivait dans une chambre qui lui évoquait une cellule de moine privée de fenêtre et exiguë. De l’extérieur ne lui parvenait absolument aucun son. Et lorsque lui venait soudainement une envie d’entendre, il n’entendait que le souffle du sang dans sa tête. Les bruissements du monde se racontaient pour lui sur un écran fluorescent de douze pouces qu’il observait fixement comme un astronaute observe la planète qui est sienne et qui lui semble si lointaine depuis sa capsule de moine …

Il ne trouvait plus assez de force pour affronter les lignes verticales des quartiers de verre et traverser les myriades de saumons qui à contre-courant, se précipitaient sur lui sur les trottoirs de Shinjuku. Où allaient-ils finir par se poser tous ces regards ? A quelle destination inconnue la somme de leurs désirs et donc de leurs choix allait-elle les condamner sans espoir de pardon … Il se trouvait amer et le regrettait souvent. 

Le plus souvent il restait immobile, le corps lourd de la moiteur de l’été, sa cellule sans fenêtre devenait un sarcophage. Je me souviens l’avoir entendu dire que cet espace réduit correspondait étrangement au monde qui lui était familier depuis l’enfance. Un monde sans perspective, dans lequel le regard ne peut porter que sur des détails très proches. Il avait développé cette aptitude, il en parlait ainsi, ne marchant qu’avec les yeux résolument posés sur la pointe de ses chaussures. Il avançait ainsi,  traversait un autre monde peuplé de cailloux, de fissures, de feuilles tombées des arbres, d’objets abandonnés, d’insectes et d’ombres. Et je peux dire aussi qu’il agissait de même avec les gens. Lorsque nous conversions ensemble j’avais cette sensation que son regard ne voyait en moi que des objets abandonnées et des ombres… 

D’elle, il ne parla qu’une fois.

Il me dit qu’il ne l’avait pas vu arriver. Une nuit elle avait simplement été là, posée sur ses deux mains formant une coupe.

Elle était née une nuit de juin dans une clinique privée de la banlieue nord de Tokyo. Il se souvenait parfaitement des pas de la sage-femme qui avaient résonné dans son dos, dans le couloir silencieux, le tirant de sa rêverie alors qu’il regardait les rues derrière une baie vitrée. Il y avait un chantier devant la clinique, la journée il observait les ouvriers qui manipulaient des structures métalliques et les camions qui embouteillaient la petite rue. Il pensait que cette vielà allait bientôt lui être retirée. Une femme qu’il connaissait à peine avait désiré cette enfant avec lui.  

Puis un jour la femme disparue avec l’enfant.

Il ne l’avait pas vu arriver et pas plus il ne l’a vit partir.

Il n’en dit pas plus. Et je ne posais pas de question. Je n’étais pour lui qu’une interprète. Notre relation était exclusivement professionnelle.

A notre dernière rencontre et sur un ton exagérément sérieux, il me murmurait que la grande force de mon pays est d’avoir su lui donner à voir les contours de sa propre existence. La mesure à prendre pour se mesurer lui-même mais du dedans… 

 

(Il s’agit en partie d’un texte déjà écrit et publié sur ce blog, l’envie de le retravailler, l’envie de le republier, et demain et tous les jours et encore !)

PASSERELLES

Encore Shibuya pourtant je ne voulais pas. Mais la ville me hante. Lorsque glissent sur les trottoirs les premières ombres du soir, mon corps inquiet m’échappe. Ce quartier depuis longtemps a épuisé ses charmes des premiers jours, mais le corps y retourne, toujours avec le même espoir, celui du premier soir, que quelque chose va arriver. J’observe les marées d’individus déversés par les wagons sur les quais de la gare, et tous me semblent habités de la même attente. La ville hurle plus qu’elle ne chante, des camions aux chromes étincelants planent au-dessus des avenues, arrosant les piétons de chansonnettes à lolitas. Les écrans géants aux façades des buildings je ne les vois plus. Je n’ai qu’une attention, ne pas heurter les corps qui me font face. John Lee Hooker dans mes oreilles. Travelin’ Day and Night. Trop de visages, trop de paupières, de pupilles, de nez, de bouches masquées. Trop de ce qui n’est pas moi. Même trop de ce qui est moi. Je reconnais des bouts de mon être, dans tes esquisses qui me frôlent. Chaque visage me questionne. Chaque passant me retient. Chaque vie me tue. Je m’éloigne mais comme dans un mauvais rêve je n’avance pas, la ville colle à mes talons, ils sont toujours là, les mêmes rues encombrées des mêmes boutiques, les mêmes visages qui se répètent, je monte des escaliers métalliques, des passerelles au-dessus des voitures, ils me suivent, par milliers, pressés, cadencés. Je suis arrêté au milieu de la passerelle. J’attends. Sous mes pieds la violence des camions me fait du bien. Le monde hurle, quelque chose va arriver, nous le savons et nous en sommes impatients.

 

SŒUR D’ARME

Sœur d’arme.

Un froissement de tissu. Une écoute millimétrée. Une peau contre ma peau. Mais à peine. Ton regard noir. Et le silence des murs autour de nous. Aucun désir visible. Mutisme du kata. Frôlements contrôlés. Ton souffle maîtrisé. Ta distance, habituelle. J’écoute encore plus fort. Les bois de nos sabres qui claquent. Il en allait toujours ainsi les dimanches à Belleville. Entre nous, une manière de tendresse. Je vivais en ces temps-là, délices et souffrances, tête à tête merveilleux, avec mon in-espérance.

Tu m’étais l’inaccessible. Au rendez-vous d’un soir. Rue de Ménilmontant. Deux traits de maquillage au coin des yeux. Comme un couple dans la nuit. Quand nous avons dansé. Frôlements contrôlés. Le chanteur nous faisait crier. Quand nous nous sommes séparés.

Ton combat était en chemin mais nous n’en savions rien. Nous arpentions les rues de Paris, nous étonnant d’un mur, tu marchais à l’aventure dans des boutiques étroites, tu étais rieuse, curieuse, esthète de la matière, envoûtée par la couleur. 

C’est un Japon lointain qui nous avait assemblé. Il en aura fallu des années pour qu’on essaie de se parler, pour qu’on aime se remarquer. Et puis un jour tu es partie. Ton combat fut long et difficile, mais l’adversaire était de taille.

Maintenant je garde mon sabre, bien rangé dans son étui. Ma sœur d’arme, ma sabreuse comme j’aimais t’appeler. Je n’aurais jamais su te dire, mais j’aime à penser qu’aujourd’hui encore, comme à ton habitude, tu me secoues quand je m’endors.  Alors je me redresse, peut-être que tu me frôles encore.

POUR TANT

Ce n’est pas que les mots ne viennent plus. Ce n’est pas que le cœur n’y est plus. Ce n’est pas que le temps soit trop plein. Mais c’est probablement la saveur de l’assise, quand le souffle se suffit et que les phrases sont ridicules, et puis quand je n’entends plus les cigales … Je ne peux plus écrire pour ce blog, j’écris pourtant. J’attends, je ne sais pas où je suis, je me suis croisé une fois ou deux pendant l’été, aux détours d’une maison de thé ou d’un bar au comptoir acajou, j’écris pourtant, pour répondre à ma fille qui chaque soir me demande : Papa pourquoi je dois vivre puisque je vais devoir mourir un jour ? C’est bien cela, tout le reste est impudique, seul le courage des enfants. Cette année j’ai cru toucher le ciel, pourtant je crie et tant j’écris, ma fille pour toi, dans le salon grand chic de la librairie Tsutaya de Daikan-Yama, enfoui jusqu’au sommet du crâne dans les replis d’un gros fauteuil en cuir, pendant que les jolies hôtesses du bar me sourient, je n’ai d’yeux que pour deux vieilles éditions américaines de Brautigan et de Kerouac enfin réunis dans une vitrine, j’ai fait le bilan sacré pendant que j’y étais, celui qu’on emporte un jour, dans une thermos on peut rêver, j’y mettrais les sourires, les seins, les cuisses et les ventres de mes amoureuses d’abord, pour les boire en célestes retrouvailles, là-haut, ah oui il y avait aussi … Lui et Elle, mes deux gamins qui me tiennent les mains, accompagnés nous le sommes. Tu voudrais un chat, j’y pense, tu voudrais une petite sœur aussi, tu voudrais rester la seule, tu voudrais être encore bébé, tu voudrais camper dans la montagne, tu voudrais ne plus aller à l’école, tu voudrais ne pas être toi, Papa d’abord c’est toi qui va être mort, et quand tu ne seras plus là qu’est-ce que je vais faire moi ? Du Rock and Roll ma fille et tout est dit, il n’y a rien de mieux à faire.

  

NABESHIMASHOTO PARK

Ambiance d’un petit jardin public à dix minutes à pieds de la bruyante gare de Shibuya, pour la réussite de l’expérience en immersion des écouteurs sont recommandés, ainsi qu’un bon fauteuil, un peu de solitude et aussi un écran d’ordinateur pour les images, à surtout éviter : l’écran misérable du IPhone à l’heure de pointe dans le métro, car vous entrez dans un monde sensible lové à l’intérieur du monde …

 

 

 

UN MOUTON, DEUX MOUTONS EN ÉTÉ

Deux ans auparavant à la même place j’avais croisé un singe, c’est drôle aujourd’hui j’ai rencontré ce mouton. Juste avant de tomber hasardeusement sur une manifestation à la japonaise et qui démarrait au grand carrefour devant la gare de Shibuya. Je me faisais une joie de rentrer enfin à la maison pour me mettre sous la climatisation quand un troupeau de policiers attirent mon attention, nous sommes dimanche en fin d’après-midi, les trottoirs Shibuya sont submergés par des dizaines de milliers de personnes, beaucoup de touristes aussi, tout ce joli monde photographie à tour de bras les écrans géants et les demoiselles en yukatas, mais les uniformes bleus avec bâtons rouges fluo, captivent les regards sur leur passage. Car ils passent. En fait la situation est à la fois assez comique mais aussi assez triste à voir. Je ne me rends pas compte immédiatement qu’il s’agit d’une manifestation. Pourquoi ? Les manifestants sont en partie cachés par l’encadrement policier… Et surtout, il faut bien comprendre que les manifestants forment une colonne, ils sont deux par deux, avec à vue de nez un policier par manifestant. Y a pas intérêt à marcher de travers. Tout ce joli monde me passe sous le nez. Je ne résiste pas à les suivre. Mais s’ils bénéficient des priorités que leur confère leur importante escorte pour traverser les carrefours moi pas.  Alors je peste en attendant que ces p…. de feux passent au rouge, avec l’intention de griller tout le monde dans la traversée pour me retrouver sur le trottoir d’en face et prendre des photos. En attendant j’observe tout de même que très très peu de japonais usent de leur téléphone portable pour prendre un cliché. Je regarde l’expression sur les visages des passants japonais, à Shibuya la moyenne d’âge est assez jeune, ils ont l’air gênés, ou réprobateurs, ou dans l’incompréhension. Ce sont surtout des touristes américains ou européens qui filment la scène sans problème. Les policiers regardent mais laissent faire. Mais il y a aussi quelques photographes japonais qui courent comme moi derrière le cortège, armés de vrai matériel photo, cortège qui progresse super vite mine de rien, en fait j’ai plutôt l’impression que c’est la police qui donne le rythme, plus vite on arrive, plus vite tout le monde rentre à la maison ! Ils vont faire un petit tour au pas de course, cela aura duré vingt ou vingt-cinq minutes, puis tout ce beau monde est parqué, c’est le mot qui convient, car ils sont rassemblés dans un petit parc derrière Shibuya. Et pour le coup la configuration des lieux, c’est à dire l’entrée du petit parc et le cordon policier qui tout autour fait office de barrière, me rappelle le travail des bergers Pyrénéens que j’aimais tant regarder quand le soir ils rentraient leur troupeau de brebis dans le bercail…   Je lis sur les visages des policiers que tout s’est bien passé, les troupes se détendent, les hommes parlent entre eux des soldes d’un magasin de sport, une jeune femme policière  plaisante avec ses collègues. Quand aux manifestants, d’un certain âge, disons-le pas très jeunes, ils se félicitent d’avoir fait ce qu’ils ont fait, et ils ont raison,  ils sont courageux d’exposer leurs convictions à l’encontre d’un monde qui s’enfonce dans le sommeil du consommateur que rien ne doit sortir de son rêve. Oui les J.O c’est pour bientôt, encore un peu de patience, comptons les moutons en attendant. 

 

WOW

Depuis mon arrivée au Japon je n’ai pas pris le temps d’écrire sur ce blog. Besoin d’autre chose, d’écrire en secret peut-être. Mais hier, wow, la folle journée me donne l’envie de donner quelques news, ceci dit je pense qu’il va me falloir quelques mois avant de digérer et de pouvoir présenter les choses avec le formalisme qu’elles méritent.

Hier matin donc départ de Shibuya à 6 heures. Je dois dire en passant (c’est le mot qui convient) que Shibuya me sort par les yeux, mais comme je suis logé à Shoto,  je rallie quotidiennement la station pour utiliser la Yamanote line qui m’emmène ensuite aux quatre coins de Tokyo. Mais Shibuya… Passées les premières sensations juvéniles du touriste débarqué pour la première fois à Tokyo qui se précipite aux pieds du chiens Hachiko à grands renforts de selfies, passées aussi les centaines de traversées du carrefour mythique que l’on arpente en brandissant à bout de bras sa tablette ou son I phone pour n’en garder qu’une banale vidéo au cadrage tremblotant et au son pourri qui dans le meilleur des cas finira sur Youtube et contribuera fièrement à l’accélération du réchauffement planétaire, Shibuya m’ennuie. Mais j’y passe tout de même, comme une ombre. Le seul petit restau où il m’arrive de m’attarder avec plaisir, c’est un restaurant de Lamen dans une des rues principales, je pousse la porte et systématiquement les serveurs qui m’ont repérés maintenant, m’installent au comptoir (une espèce de comptoir à la japonaise, deux comptoirs en bois de cinq places se font face, les mangeurs de soupe sont assis sur des chaises et le serveur déambule au milieu), je mange toujours le même bol de nouilles les yeux baissés sur ma soupe, comme tout le monde ici, enfin comme tous les solitaires, on ne regarde pas les autres, cela ne se fait pas.  Parfois viennent troubler la quiétude du bouillon qui ronronne au fond de mon bol, deux mijaurées en goguette, des sacs de shopping plein les bras et qui parlent et rient très fort comme parlent et rient fort les jeunes japonaises de vingt ans quand elles s’ébaubissent d’un nouveau chanteur idole qui ressemble à s’y méprendre à un ancien chanteur idole, avec tout de même un gel capillaire qui tient mieux.

Hier matin donc, 6 heures dans les rues, chargé d’une sacoche de matériels (photo et son) et d’un sac de petits cadeaux, bouteilles de vins, confitures et autres boîtes de conserves made in France. Tout cela bien lourd et avec une température déjà insupportable. Sans oublier le fait que le matin très tôt il faut faire attention où on met les pieds quand on traverse le quartier de la Gare de Shibuya, je ne sais pas s’il existe un autre quartier de Tokyo avec autant de vomissures sur les trottoirs, sur les quais de métro, voir même de types (et parfois de filles) endormis dedans… Un reste du monde flottant.

Ensuite, attraper un train en gare de Shinjuku et une heure trente plus tard retrouver mon amie et interprète, Miki, en gare d’Odawara, au bord de la mer, wow, mais pas le temps de rêver, mon amie me présente une de ses amies venues de Yokohama spécialement pour la journée et qui va nous présenter un moine zen que l’on me dit être  hors du commun. Nous reprenons un autre train, c’est reparti pour trente minutes de rail et nous voilà à Atami, station balnéaire favorite des Tokyoïtes, encore plus de mer et de montagne aussi, on repart, la chaleur monte en température, nous épongeons comme nous pouvons mais il faut prendre un autre train, juste une station cette fois, mais d’une distance interminable, pour arriver dans une toute petite gare, où nous attend aux guichets un moine zen (!) souriant, et qui nous entraîne à sa suite sur le parking de la gare pour nous pousser à l’intérieur d’un camping car avant de nous dire accrochez-vous bien ça va secouer ! Petites routes de montagnes, nous sommes tous les trois bringuebalés mais complètement heureux de l’aventure qui nous tend les bras. Je ne sais pas où je vais mais je m’en fous royalement, tout ce je sais c’est qu’à l’origine j’ai aussi un rendez-vous à 14 heures avec un autre moine zen, pour une interview prévue de longue date et qui nous attend dans une autre gare, ailleurs…

Le camping car grimpe toujours sur des routes étroites, et nous arrivons devant un gros temple rustique, colorés, autour duquel règne une paix, il y a des enfants qui jouent, un chat qui fait la sieste, des grillons qui font un boucan d’enfer, il y a aussi un peu de vent dans les bambous, et partout nous remarquons des dessins de chat un peu fou, c’est un moine zen artiste, qui peint des chats fous partout, il nous dit qu’après lui le deuxième boss ici c’est le chat. Son temple est ouvert, c’est le seul mot qui me vienne pour décrire ce que je ressens. Ouvert tout d’abord car l’air y circule librement, le moine aime suspendre un peu partout des petites clochettes (furin et nous entendons les sons se répondre de partout dans le temple. Le moine nous explique sa passion des sonorités et les pouvoirs qu’ont les sons pour soigner nos énergies, il s’intéresse à la physique atomique aussi bien qu’à la danse, il pratique le zen de l’école Soto.

Cette rencontre d’une heure, minutée, ne devait être qu’une découverte de passage, mais finalement le moine prenant vraiment plaisir à nous expliquer ses actions diverses pour faire vivre son temple et moi posant sans cesse de nouvelles questions,  nous avons réalisé une véritable interview que j’ai enregistrée, et que je présenterai plus tard.

Nous sommes frustrés de ne pas rester plus longtemps en compagnie de cet homme remarquable mais il nous faut être à l’heure au second rendez-vous. Le camping car à nouveau, nous sommes à l’arrière, assis sur les banquettes et attablés, pieds nus sur une épaisse moquette, c’est très agréable, le moine conduit vite, nous dévalons la montagne, traversons les villages, il nous lâche devant la gare, cinq minutes montre en main, nous n’avons pas plus pour attraper le train qui arrive, la température de l’air est brûlante, je cavale derrière mes deux accompagnatrices. Le train et sa climatisation glacée nous assèche la peau pour quelques minutes. Retour à Odawara, nous avons tous les trois besoin d’un café, mais nous n’avons que sept minutes, pas plus. Six minutes trente plus tard nous débarrassons le plateau avec nos tasses et nous jetons hors de la gare dans la fournaise du début d’après-midi pour y trouver une voiture (normale cette fois) avec un autre moine zen en tenue de cérémonie, Hossan, qui nous conduit jusqu’à son temple à quelque minutes de la gare.

Hossan est particulier pour moi. Il est moine de l’école du zen Rinzai. Il est en lien avec le Centre Assise à Paris. Ce sont les gens du Centre Assise qui m’ont conseillé de le rencontrer. Il intervient parfois en tant qu’interprète lorsque son supérieur dirige des sessions de zazen destinées aux étrangers. Hossan nous explique que le temple dont il a la charge est minuscule, il est effectivement le plus petit temple du Japon dans lequel vit un moine (avec sa famille). Nous réalisons l’interview pour laquelle j’étais venu au Japon, je présenterai aussi ce travail lorsqu’il sera présentable mais il faut souvent des mois pour réécrire l’interview en français puis la faire traduire en japonais, la présenter à l’interviewé, obtenir son accord et publier le tout avec les photos qui vont bien.

J’ai également aimé cette rencontre avec Hossan qui a répondu à toutes mes questions. Souvent en réfléchissant profondément en lui-même. Je souhaitais axer mon interview principalement sur le monde de l’enfance, en rapport avec le zazen mais aussi avec la notion d’enfant intérieur, qui m’est importante. Je veux ajouter que Hossan a entre autres, deux particularités qui sont très importantes à mes yeux. Il est le père d’une petite fille de cinq ans (que nous n’avons pas vu, à peine entendue à notre arrivée, mais j’ai tout de même pu remarquer quelques indices) et il a lui-même une double culture (un père allemand/ une mère japonaise).

Mon amie Miki a réalisé un travail d’interprétation particulièrement difficile pendant cette journée, car les deux moines rencontrés ont utilisé des concepts peu habituels, voir complètement inconnus de la majorité des japonais, pour répondre à mes questions, aussi Miki a dû sérieusement se creuser les méninges pour me traduire le plus justement possible ces concepts obscurs du bouddhisme zen.

Retour sur Tokyo en fin de journée et dans un état de fatigue cérébrale et physique extrême. Je me suis demandé pourquoi je faisais tout cela (ça m’arrive régulièrement mais ce n’est jamais grave) au lieu de passer mes vacances à ne rien faire. Mais heureusement, à peine débarqué à la station Shibuya, j’ai retrouvé devant la gare les écrans géants qui hurlaient une musique insipide à tous vents, les énormes camions qui défilaient avec à leurs flancs les photos des boys band à la mode, et bien évidemment le grand carrefour encombré de plusieurs milliers de personnes armées de leurs téléphones ou de leurs téléobjectifs qui tentaient de faire la photo souvenir d’une journée vraiment pas comme les autres.