DESORGANISER LE MONDE

Encore un voyage à désorganiser. Le prochain voyage en prenant bien soin d’éviter les cafards. A tout prix car après tout ce n’est qu’une question de prix. Encore qu’il n’y a souvent que les cafards qui soient les mieux informés de la vie japonaise. Je gagnerais sûrement à copiner. Mais cette fois je veux des murs blancs, une chambre vide et des tatamis, un dépouillement absolu et aussi le silence aux fenêtres. Et si je peux en rajouter je veux aussi entendre le gargouillis de l’eau dans la bouilloire pour le thé. Bref, un Japon nécessaire.

Quand tout cela sera en place, je me résignerais à sortir de la maison et me mettrais en recherche de l’homme essentiel ou de la femme essentielle. Son histoire sera posée là sur une table entre nous. Je veux qu’il ou elle me confie qu’il ou elle m’attend depuis toujours. Et pas moins sinon ça ne vaudra rien. Nous nous reconnaîtrons dans une amitié vieille de cent mille ans. Et nous en pleurerons. Ce sera encore l’été. Tokyo en été. Alors évidemment les cafards. Il y aura des bars dans lesquels je n’entrerai pas, mais devant lesquels je repasserai plusieurs fois. Et puis des rues, encore des rues. Et il faudra bien que je trouve des ruses pour refuser toutes celles qui m’étaient si familières, les rues d’hier. Cette fois j’irais là où je ne vais jamais. J’irai là où je ne veux pas aller. Pour te rencontrer.

Les regards pourraient bien suffire pour se comprendre, mais généralement ne suffisent pas pour se trouver. Affligeante problématique. Il me faudra trouver l’interprète qui rêve de moi. Et pas moins sinon ça ne vaudra rien. Le projet quant à lui est irracontable. Proche de la folie. Certainement. Combien de fois j’ai bredouillé, à chaque fois plus maladroit. Kikoeru ? Ça veut dire est-ce que tu entends ? Tout est dit. Pourtant à chaque fois il faut en rajouter, expliquer, développer, rassurer surtout. Toujours rassurer, moi qui ne suis pas rassurant. L’interprète est la clé. Mais le problème de l’interprète est qu’il (ou elle) manque de confiance en lui (en elle). Il ou elle accepte le job uniquement parce que c’est un job… Un peu plus original que les autres jobs.

La vraie question que l’interprète me pose parfois c’est, pourquoi faites-vous cela ? Et là je suis perdu, au fond de moi je comprends que nous ne pouvons pas être sur la même longueur d’onde. Parce que c’est évident. Je fais cela parce que c’est évident. Je devrais répondre : et vous, pourquoi ne faites-vous pas cela ?

Questionner le monde à propos des chemins qui nous rapprochent de nos rêves. Beaucoup sont incapables de concevoir qu’ils portent un rêve en eux. Un rêve. Qui demande à se réaliser. A nous réaliser. C’est ce que je cherche à savoir. Peut-être qu’en cherchant ensemble nous arriverons à accepter nos présences multiples, et non plus à simplement nous tolérer mais à nous souhaiter. Et pas moins sinon ça ne vaudra rien.

Mais ça n’a jamais marché. Avant je passais des mois à organiser mes séjours japonais, en prenant des contacts, avec des échanges de mails, de longues explications, noter des dates et des heures, imprimer des plans de rendez-vous, et malgré tant de choses réalisées, ça n’a jamais fonctionné.

L’interprète peut-il rester neutre ? J’ai le souvenir en 2009 d’une interprète que j’agaçais terriblement avec mes prétentions de faux journaliste borné, elle me disait que je devrais plutôt m’intéresser à des personnalités du monde artistique, mieux préparer mes dossiers de presse, connaître mon sujet … Mais mon sujet n’est passionnant pour moi que parce qu’il ne m’est pas connu. Quelle grande leçon. Grâce soit rendue à cette jeune femme, qui de toute sa mauvaise humeur me résumait en deux ou trois mots, les longues réponses de mon interlocuteur. Cette peste m’aura fait comprendre l’essentiel. Il suffit que nous soyons face à face, que nos respirations s’accordent et que nous ayons le temps. Ne rien presser. Il suffit que je rencontre la personne qui veut me rencontrer… Pas moins sinon cela n’aura pas de valeur.

Désorganiser le monde donc et essayer d’apprendre.

IZAKAYA

Comment s’appelait cette jeune femme. Ma mémoire laisse filer les contours de son visage et même le son de sa voix. C’est curieux les bribes qui nous restent. On s’en arrange finalement. Il nous suffit de savoir que les choses ont été vécues par nous pour qu’une image même floue suffise à notre bonheur. A chaque fois qu’on se repasse le film la mémoire se de-pixellise. Son prénom m’échappe de plus en plus souvent maintenant. Je le retrouve tout de même, lorsque je n’y pense plus.

Kazuyo était assise au comptoir de ce bar dès le premier jour où j’en avais franchi la porte. Dans mon souvenir c’était un soir de pluie et un soir de juin. J’avais hésité à entrer dans le bar, j’étais passé devant la porte deux ou trois fois avant de trouver suffisamment de courage pour aller m’asseoir au milieu des habitués. Ils étaient assis sur des tabourets hauts devant le comptoir. La salle était grande mais aucun client n’utilisait les tables. 

Le patron m’avait salué et aussitôt indiqué où m’asseoir. A côté d’elle justement. Parce qu’elle parlait un peu anglais. J’en étais ravi. Derrière nous dans la salle des statues en plâtre d’Elvis Presley et de Marilyn Monroe donnaient l’ambiance. Il y avait une lumière crue dans la salle et une Harley Davidson rutilante au beau milieu, enfin il y avait une moto, j’imagine qu’il s’agissait d’une Harley.

Au-dessus du bar un écran jouait chaque soir des films américains en noir et blanc avec Marilyn sous l’œil nostalgique des clients du bar. J’avais pris l’habitude de finir mes journées dans ce bar, j’y restais en général jusqu’ à la fermeture, vers deux heures du matin. Ensuite, elle et moi quittions le bar ensemble, elle avec sa bicyclette qu’elle poussait à pied pour marcher à mes côtés. Je me demande bien de quoi nous parlions, ivres d’alcools en tous genres. La plupart du temps nous ne parlions pas.

Ces souvenirs me laissent une grande nostalgie. A cette époque je guettais vivement la moindre intention féminine à mon égard. Certains soirs lorsque j’arrivais au bar avant elle, le patron faisait déplacer les clients pour qu’ils laissent un tabouret libre juste à côté du mien en attendant l’arrivée de mon infirmière, car elle était infirmière. Elle me parlait de son métier, de ses journées difficiles dans une maison de retraite, de la méchanceté des vieux parfois. Je me souviens aussi qu’un soir, entre deux cocktails elle me dit qu’elle avait confié à sa mère qu’il lui arrivait de parler dans un bar avec un français certains soirs,  elle ajouta que sa mère n’avait pas compris pourquoi elle parlait avec un français. Mes bribes de mémoire ont gardé précieusement le petit pincement de fierté qu’elle m’avait procuré avec ses paroles.

Le patron du bar était un phénomène. Pendant sa jeunesse il s’était enrôlé dans la légion étrangère et avait transité par Bordeaux. Il avait aussi été acteur de théâtre de Nô. Lorsqu’il racontait ses souvenirs de théâtre ou de légionnaire tous les clients assis au comptoir écoutaient avec ferveur et riaient aux éclats. Parfois il me prenait à témoin pour que je valide un de ses souvenirs à propos de la culture française. Enfin il était mystérieusement envoûté par la culture américaine des années 50-60.  Ce qui à mes yeux restait une énigme. Je le savais cultivé ouvert sur le monde mais qu’il puisse succomber à un univers aussi kitch me laissait perplexe.  Il avait la carrure d’un sumo. Il était large avec un ventre énorme, bougeait à peine derrière son comptoir. Chaque déplacement semblait lui coûter et il s’essuyait souvent le visage en sueur avec une petite serviette éponge blanche.  Il était chaque soir secondé par deux frêles jeunes filles, fardées et costumées étrangement. L’une était de style gothique punk avec le teinte livide, les cheveux violets, les lèvres noires, des bracelets cloutés et piercing, l’autre était de style soubrette, porte-jarretelles blanc et mini-jupe avec petit nœud dans les cheveux, pommettes roses et grands cils. Elles me souriaient comme deux enfants candides en remplissant mon verre de vodka puis se remettaient en position à gauche et à droite du patron. Elles demeuraient debout, les mains derrière le dos et silencieuses. Ces deux assistantes étaient une énigme de plus à mes yeux, elles me fascinaient et me faisaient vaguement songer à deux poupées sorties d’une vitrine. Les hommes assis au comptoir ne semblaient pas fantasmer sur ces filles, ou alors ils le cachaient bien. Je crois plutôt que chacun restait noyé au fond de son verre, c’est d’ailleurs ce qui m’attirait ici, me noyer.

Les heures passaient ainsi à l’écart du monde, et c’’est bien ce que chacun demandait dans un tel lieu, se tenir loin du quotidien, loin du boulot, loin de la famille ou loin de la solitude et pour certains, loin d’eux-mêmes, ce qui était bien mon cas.

Kazuyo me faisait goûter la cuisine de l’izakaya qu’elle picorait au comptoir en sirotant son verre de shochu. Quand elle commandait un potage, elle portait méticuleusement la petite cuillère de son bol jusqu’à mes lèvres, et me procurait, j’en suis certain, le même délicieux frisson qui parcourt le corps tremblotant de l’oisillon lorsqu’il reçoit la becquée de sa mère. Tout cela sous le regard faussement indifférent du patron et sur la musique de certains l’aiment chaud. Je garde une nostalgie de toutes ces soirées passées accoudé à ce comptoir en compagnie de tous ces gens. En fermant les yeux je peux m’imaginer que pour la plupart, ils y sont encore et que Marylin, Tony et Jack sont toujours aussi espiègles malgré les années qui sont passées.

LA PAUPIÈRE

« Les quelques traits qui composent un caractère idéographique sont tracés dans un certain ordre, arbitraire mais régulier; la ligne, commencée à plein pinceau, se termine par une pointe courte, infléchie, détournée au dernier moment de son sens. C’est ce même tracé d’une pression que l’on retrouve dans l’oeil japonais. On dirait que le calligraphe anatomiste pose à plein son pinceau sur le coin interne de l’oeil et le tournant un peu, d’un seul trait, comme il se doit dans la peinture alla prima, ouvre le visage d’une fente elliptique, qu’il ferme vers la tempe, d’un virage rapide de sa main; le tracé est parfait parce que simple, immédiat, instantané et cependant mûr comme ces cercles qu’il faut toute une vie pour apprendre à faire d’un seul geste souverain. » (Extrait de La paupière – l’empire des signes – Roland Barthes).

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Tout cela tiendrait donc à un petit détail. Glissé dans les interstices de nos jours. Il y a quelque chose à comprendre. J’en ai toujours eu la conviction. Et ce qui doit être compris doit être simple, il ne pourrait en être autrement. Car si cette chose était un tant soit peu compliquée, elle ne serait pas accessible à tout le monde et de ce seul fait elle ne serait pas valable. Une imposture. La chose essentielle doit être comprise par tous. Justement parce qu’elle est d’origine essentielle… Elle est sens.

Quelque chose se glisse dans les interstices et c’est presque sensuel un peu comme du Gainsbourg.

Nous étions sortis pour aller donner du pain aux canards sur le lac derrière la maison. Ma fille laissait trainer ses yeux aux pieds des gouttières sur le trottoir qui longe notre immeuble. C’est elle qui a vu le livre, l’a ramassé, me l’a tendu. Il attendait là dans un interstice. Le Guide Marabout du karaté par Roland Habersetzer. Quarante ans plus tôt j’avais fait de ce livre ma bible. J’avais donc quinze ans et je m’entrainais secrètement devant le miroir de ma chambre en copiant les petites photos noir et blanc, à des postures improbables. Mais la plus grande richesse de ce livre résidait pour moi dans la dernière page pleine de références bibliographiques… Le monde du Zen de Wilson Ross, les essais sur le bouddhisme zen du professeur Suzuki. J’avais commandé ces ouvrages à la petite librairie du coin sous le regard inquiet de mes parents. Les quelques photos de jardins de pierres et de moines en méditation m’attiraient vers le cosmos et je m’appliquais à lire et à relire les pages de ces bouquins sans rien y comprendre.

Le Guide Marabout du karaté depuis longtemps s’était sans doute perdu dans un déménagement. Et ce samedi matin, sur le chemin du lac aux canards, le voilà qui resurgissait devant mes yeux avec ses pages un peu jaunies et humides. Pendant que ma fille me souriait, ravie de sa découverte, me revenaient des images…

Mon souvenir le plus ancien, ce cours du soir de karaté dans le gymnase de la commune où nous vivions, avec des hommes en kimonos blancs qui crient fort en faisant des katas. Mon père et moi sagement assis dans un coin de la salle. Nous sommes terrorisés, mon père n’insiste pas pour parler au professeur et je n’aurais jamais le courage de m’inscrire dans ce cours, pourtant j’en rêvais.

Quelques années plus tard, nouvelle rencontre avec l’Asie. Le visage de Philippe. Il est vietnamien, ainé d’une famille de réfugiés boat people installés près de Nogent Sur Marne, et nous partageons tout autant les tables du lycée que la table familiale le midi lorsqu’il m’invite chez lui pour le déjeuner. Je découvre alors les saveurs de la cuisine asiatique, les baguettes de bois, les nouilles instantanées, et aussi le kung-fu qu’il avait pratiqué au Vietnam avant l’exode. Mais ce que je découvre surtout, sans en avoir conscience, c’est un tout petit détail qui va guider mes pas jusqu’à aujourd’hui : la paupière de l’Asie.

Les yeux de Philippe avaient ce pouvoir de me mettre en confiance, presque sous hypnose, je pense que je n’avais jusqu’alors rien vu de plus beau qu’une paupière bridée. Depuis, je n’ai eu de cesse d’aller à la rencontre d’hommes et de femmes asiatiques, les yeux de l’Asie me fascinent, c’est une image un peu facile, mais j’y entrevois une lueur au fond des ténèbres et loin de m’effrayer ces ténèbres me semblent familières.

Philippe et ses histoires de tigres et de dragons me fit donc tout naturellement dériver vers la Chine, d’autant plus qu’il m’ouvrait les portes d’une existence nouvelle, ce furent les cinémas asiatique du 13ème arrondissement entre National et Chevaleret qui jouaient des vieux films de kung-fu des studios de Hong-Kong, en version chinoise sous-titrée en vietnamien et re-sous-titrée de deux ou trois mots de français. Les salles de cinéma étaient remplies de familles et du nouveau-né jusqu’aux grands-parents chacun riait et criait à tue-tête en suivant l’action sur l’écran. Ensuite il m’entrainait dans les appartements des grandes tours de la Porte de Choisy où il allait prendre livraison de sacs pleins de nems et autres beignets de crevettes, fabriqués par les familles pour être revendus dans les boutiques de traiteurs. Je restais sur le pas de la porte à observer cette vie qui m’était inconnue. J’étais entouré de vieillards et d’enfants qui ne semblaient pas me prêter attention, mon oreille s’habituait à la musicalité de leur langue. Je courrais littéralement derrière Philippe. Il venait à peine d’arriver en France, mais il connaissait déjà les rues de Paris, les métros, les cafés, les mauvais coups et moi je n’étais jamais sorti de chez mes parents sauf pour courir les forêts.

Tout naturellement, je choisis quelques années plus tard de me passionner pour la chine. En fait à cette époque, le Japon était totalement absent de nos références. Cuisine inconnue, cinéma inconnu, littérature inconnue, du grand public évidemment. Pour la grande majorité des français, les asiatiques étaient tous des chinois…

Paris, onzième arrondissement, le Gymnase de la Cour des lions et le cours de kung-fu de cet extraordinaire professeur qu’était Jacques Chenal. Il n’y avait aucun asiatique dans son cours, évidemment. Mais l’esprit était bien au rendez-vous. Je me suis senti propulser au cœur de la forêt du monastère des moines du Shaolin. Je commençais enfin à rêver en grand format. Du Kung-fu de Jacques Chenal je suis passé ensuite à l’enseignement d’un autre professeur remarquable, Jean-Michel Fauvergue qui m’a tellement apporté, notamment en me donnant le goût et l’opportunité de l’enseignement, pour les tout petits et plus tard pour les adultes. J’ai suivi les cours de Jean-Michel pendant dix années.

J’étais sur un rail assez confortable, tout s’organisait pour que je m’installe au sein d’une fédération reconnue, un premier dan et puis un diplôme d’instructeur fédéral, pourtant à un petit détail près, il me manquait sans doute quelque chose. Peu après que je sois enfin devenu ceinture noire, je fis la connaissance, au Centre de la danse du Marais, d’un asiatique qui enseignait le tai-chi-chuan, au milieu des danseurs, chaque mercredi soir nous nous retrouvions de plus en plus nombreux à suivre son cours. Une petite salle sous les toits de Paris, des sonorités de tango et de hip-hop nous parvenaient des étages inférieurs alors que nous nous efforcions à l’immobilisme des arbres.

Le petit détail fut cette fois, non seulement la paupière de ce japonais qui nous regardait bien plus intensément que nul ne l’avait fait auparavant, mais également ses index qu’il pointait tranquillement vers nous, pendant qu’il nous faisait tomber avec grâce. Contre lui nous ne pouvions rien, dans cet exercice bien connus du tai-chi, la poussée des mains, il excellait avec malice en nous souriant, nous invitant à donner tout ce que nous avions pour tenter de le déséquilibrer. Puis, constatant notre essoufflement il avançait juste un index dans notre direction et nous tombions à la renverse, heureux d’être les témoins de ce que d’autres ne croyaient pas être possible.

Avec Uemura senseï, nous rêvions en très grand. En fait je peux même le dire ainsi, nous avons été conduits aux portes de nos rêves. Tous. Boxeurs, karatekas, aïkidokas, danseurs, thérapeutes … Peu importait notre histoire ou notre appétit, il prenait la suite et nourrissait la demande de chacun. Notre histoire, étonnamment trouvait une suite dans la sienne. Il y avait bien évidemment de notre part, beaucoup de fantasmes dans tout cela, mais cet homme fut mon maître, je n’en douterai jamais, ma vie a basculé à son contact, il n’a jamais cherché à m’asservir, il m’a rendu libre en aiguisant mon regard sur le monde. Notamment sur le monde des arts martiaux… Nous apprenions avec lui le Tai-chi-chuan et aussi le I-chuan, ensuite après quelques années de préparation à étudier le mouvement dans son essence il nous enseigna le Ju-Jutsu, le Ken-Justu et le iaï-jutsu. Tout cela je l’écris comme autant de souvenirs qui me font sourire, il va sans dire que mon niveau dans ces domaines, bien que j’y mit toute mon énergie, n’aura jamais été remarquable. Mais quand bien même mon niveau était médiocre, j’ai rencontré tant de belles personnes, j’ai goûté, j’ai vu, j’ai écouté et parfois même j’ai compris quelques détails … 

Je fus donc remercié par les dirigeants de la Fédération qui me suspectèrent plus ou moins d’appartenir à une secte dirigée par un gourou japonais. Je perdis mes cours de kung-fu et de tai-chi mais quelques-uns de mes élèves me suivirent tout de même dans les jardins publics parisiens où je continuais hiver comme été à enseigner. J’étais à mon tour devenu un instructeur. J’en prenais la responsabilité et j’y pensais souvent. Parfois avec arrogance, parfois avec inquiétude. Certains de mes élèves m’auront suivi dans mes cours pendant près de vingt années.

J’ai suivi l’enseignement de Uemura senseï près de quinze années, intensément, avec passion, c’est à dire du lundi matin au dimanche soir, en fait je ne vivais que pour cela, ne pensais qu’à cela, et j’ai dû, maintenant que j’y pense, saouler pas mal de gens avec cette obsession. Ensuite, tout naturellement, l’occasion s’est présentée d’aller rencontrer le maitre de mon maitre, au japon. A cette époque également, une autre rencontre fut significative pour moi, l’école du Kinomichi de Maitre Noro Masamichi. Le Dojo de la Fontaine dans le 10eme arrondissement et le sourire ô combien célèbre de Noro senseï. Il passait beaucoup de temps pendant ses cours à demander à ses élèves de s’offrir les uns aux autres leur plus beau sourire. Il fallait sourire, et peu importait notre état d’âme, il fallait sourire large, immense. Il enseignait à nos cœurs le sourire.   

2001, première rencontre avec le japon et avec l’enseignement de l’école du Shinbukan de Kuroda senseï. La claque. Et surtout ce sentiment d’avoir enfin accosté sur la terre promise. Le Guide Marabout du karaté était bien loin de moi, du moins dans les techniques qui m’étaient enseignées. Pourtant, à aucun moment auparavant je ne m’étais approché de si près de ces énigmatiques dernières pages du livre, cette fois j’étais bien au pays du bouddhisme zen.

A Tokyo j’allais donc dans les dojos. J’aimais la solennité de ces espaces dépouillés d’accessoires. Le jour je m’entrainais au sabre et la nuit je m’entrainais aux alcools forts. Ce fut une période étrange où il me suffisait de changer d’habits pour flirter avec deux mondes opposés. Puis les dojos commencèrent à m’ennuyer et les bars de nuit aussi d’ailleurs. Je ne trouvais finalement le repos de l’esprit que dans les jardins publics tokyoïtes ou les cimetières. Le monde des arbres a toujours été pour moi un monde intermédiaire, une zone qui permet la transition. J’ai donc remisé mon attirail de samouraï qui me pesait depuis bien longtemps et me suis assis sur un banc sous les cerisiers. Je savais que j’en avais définitivement fini avec cette recherche effrénée du mouvement parfait. Quelque chose en moi en avait décidé ainsi. Alors a commencé une période de bonheur tranquille et d’observation d’une nouvelle route possible.

Dans les parcs j’étais magnétisé par les visages des enfants. J’essayais assez maladroitement de les saisir en photo tout en restant discret pour ne pas inquiéter les mamans. Le petit détail me séduisait toujours autant. Les visages de ces gosses avec leurs paupières bridées me faisaient fondre. Il est fascinant de réaliser qu’il n’est besoin que de reconnaître un chemin pour que ce chemin se déroule sous nos pas. Il n’y a pas d’efforts. Pour l’écrire autrement, nous reconnaissons le chemin qui nous reconnaît… J’ignore si je vivrais une autre période dans ma vie où ces conditions seront à nouveau réunies, mais cette fois-ci, miraculeusement j’y étais.

Ensuite, mon enfant est née. Elle est née de l’idée de l’enfant. Elle est née de la douceur de toutes ces paupières qui m’ont caressées.

Nouvelle rencontre avec l’Asie. Et quelle rencontre ! Je ne me lasse pas de regarder les yeux de ma fille, ce petit détail qui maintenant dans mon quotidien prend tout son sens. C’était mon chemin, quand j’y pense je comprends qu’il s’était annoncé au tout début, mais la somme d’expériences nécessaires pour apprendre à décrypter en quelque sorte un langage dont nous n’avons pas l’habitude est déroutante.

Aujourd’hui tout est calme, parfois un peu trop. Depuis quelques années, ma respiration est devenue un problème. Le corps demandait quelque chose. J’ai donc rejoint le groupe de zazen du Centre Assise à Paris. J’avais depuis fort longtemps eu l’occasion de lire les écrits du Père Jacques Breton, notamment lors de son hommage au grand Graf Dürckheim. Le Père Breton avait laissé en moi ses paroles qui m’avaient touchées. Mais j’ignorais tout de son groupe de méditation. Je les ai rejoint au dojo de la rue Quincampoix cette année, discrètement. Mais là aussi, il en aura fallu des années avant que je n’ose la pousser cette porte. Il aura fallu presque quarante années. Je ne sais pas pourquoi. Pour moi le zen était purement et exclusivement attaché au visage du japon. Mais bien évidemment qu’il l’est, même si ce groupe est composé uniquement de visages occidentaux, le zazen est authentique.

Le Père Breton est parti cette année. Je n’aurais pas eu le temps de le rencontrer, mais en m’asseyant au milieu de ses amis je sais qu’il est bien là. Alors je m’assois en zazen pour de vrai, j’ai encore quinze ans pour de vrai et je suis assis sur le sol et j’ai mal aux jambes. Aujourd’hui et après toutes ces pérégrinations, je rejoins les dernières pages de mon précieux Guide Marabout du karaté. Pendant l’assise mon silence ressemble le plus souvent à un brouhaha incessant sous mon crâne, mais je continue tout de même, car tout autour de moi, j’ai le sentiment d’être encouragé par des milliers de paupières attentionnées qui me font comprendre que le chemin se déroulera sous mes pas tant que j’aurais l’envie d’avancer.  

POÉTIQUE DE LA VILLE #2 (PIERRE SANSOT)

La ville, qui s’est vidée des regards humains mais qui demeure habitée par la présence humaine, attend et entend. Elle ne nous dit rien, elle ne nous approuve, ni ne nous blâme ni ne nous console. Elle se contente, ce qui n’est pas peu, d’être ce silence qui appelle le sens. Elle apparaît comme le lieu ultime de nos passions, de notre salut ou de notre perte – dont, de toute façon, nous serons responsables mais qui ne pouvait advenir qu’en sa présence. (extrait)

Extrait de cet incroyable livre qu’il faut (re)découvrir sans tarder : Poétique de la ville de Pierre SANSOT aux éditions PAYOT.

 

4026

Cette préfecture a reçue la certification Marianne pour son accueil, lors de la dernière enquête de satisfaction 77 % des usagers se sont prononcés satisfaits de l’accueil.

Un simple SMS sibyllin nous aura conduit ce matin devant les grilles de la Sous-préfecture de Torcy. Deux mois auparavant, j’avais dû livrer à peu près 2 kg de photocopies en échange de ce maigre SMS.

Je remarque seulement maintenant le panneau d’affichage près de la porte et qui stipule en lettres majuscules qu’AUCUNE information n’est plus jamais donnée à l’accueil. Qu’il faut impérativement envoyer un courriel pour avoir le moindre renseignement. Que l’adresse courriel est disponible à l’accueil…

Mais, il y a la porte. La grille de la prison. Sauf que c’est nous qui sommes enfermés à l’extérieur. Le monde libre semble être le territoire des fonctionnaires, de l’autre côté de la haute grille; Je sors le titre de séjour provisoire de ma compagne, elle se tient comme elle peut à mes côtés. Nous sommes bousculés par des hommes et des femmes qui veulent expliquer leur cas personnel au cerbère de la porte. Tous parlent en même temps. Les voix s’échauffent. Une femme se met à pleurer.

Le cerbère me gratifie d’un regard en fronçant les sourcils, il identifie de loin mon papier et aussitôt me lance en prenant soin d’articuler : Regardez le panneau d’affichage ! Il dit cela comme s’il parlait à un débile et en nous tournant le dos : Regardez le panneau ! Je n’ai même pas le temps d’envisager une première syllabe qu’il s’éloigne tranquillement.

Résigné je me plante à nouveau devant l’affichage. Qui ne m’en dit pas plus. Je peste devant les grilles quand un deuxième cerbère arrive et me demande de lui montrer ce fameux SMS sur mon tout petit téléphone, avec ce soleil du matin qui nous flashe, et moi sans lunettes qui ne voit rien sur le minuscule écran, et ces gens qui nous passent devant, pour se glisser par le tout petit espace que le cerbère entre-ouvre avec suspicion, et moi je cherche dans mes messages ce p… de message qui nous a prévenu que le nouveau titre de séjour de ma compagne était prêt et que je ne retrouve pas avec ce soleil. Enfin. Je montre le téléphone au nouveau cerbère qui me dit qu’il ne voit rien… mais il me fait signe d’entrer tout de même.

Notre ticket porte le numéro 4026 … Déjà le chiffre n’est pas rassurant. La longue attente commence dans une étrange lumière blafarde qui semble faire peser encore plus de soupçons sur l’ensemble des participants. Néanmoins nous sommes dans la place et comme tant de fois depuis maintenant sept ans, je regarde encore tous ces visages venus des quatre coins du monde, c’est le seul moment dans cette épreuve qui me donne du réconfort, à chaque fois j’y vois, peut-être par contraste, une certaine tendresse qui relie les peuples. J’y vois la dureté d’un service public qui a hérité d’un nom fantasmé, un peu comme on hérite d’un blason dont on est fier mais dont on ne connaît plus l’histoire. Une fois à l’intérieur du château on peut apercevoir ceux qui sont encore dehors et tentent désespérément d’obtenir ce fameux service au public. Un jeune chinois s’énerve au guichet 23, il accompagne sa mère je pense. Il dit qu’il va faire appel à un avocat. Le cerbère le plus musclé vient le prier de sortir immédiatement en élevant la voix. Et devant tout le monde ils sont reconduits jusqu’à la porte, lui le jeune homme costumé avec sa vieille mère toute tordue.

Que peut-on lire à cet instant dans les regards de tous ces gens, les nuages au ciel qu’ils ont quitté, les rues d’un village qu’ils ont aimés et dans les cris des bébés des histoires à raconter. C’est alors seulement que je remarque Marianne qui me sourit…

FAMILLE SYRIENNE

Il y avait comme tous les soirs des gens qui se croisaient, se bousculaient, se pressaient de rentrer chez eux, et les couloirs souterrains de la gare RER des Halles étaient étrangement silencieux malgré tout, chacun se tenait enfermé dans ses pensées, course contre la montre, journée qui finit, tout ce qu’il reste à faire, soirée maussade, et puis, à droite et à gauche, assis par terre, ici une femme et un enfant, là un couple et deux enfants, là-bas encore un couple et une enfant… J’ose à peine les regarder, parfois je leur jette des regards de haine, parce qu’ils sont encore là, ils font que chacun de mes jours se ressemblent, ils sont assis à la même place tous les jours, comme moi qui passe là tous les jours, pourquoi ils ne s’en sortent pas autrement ? Me renvoient-ils la même question ? J’enrage, j’accélère le pas, comme les autres, tout juste qu’on ne les écrase pas. Ils font crier leurs enfants, ça n’a pas plus d’effet. Leurs enfants crient dans notre direction, leurs enfants crient sur nous. Et nous baissons un peu plus la tête. Comme lorsque nous étions enfants. Petite voix de petite fille, famille syrienne, et alors ? Elle tient son bout de carton où l’on peut lire, famille syrienne, et elle s’adresse à la foule qui lui arrive dessus, petite fille, petite pomme, sacré début dans la vie, chaque jour, des millions de gens la traversent sans l’écouter, quand elle n’en peut plus de crier elle s’assoit sur le sol et le père ou la mère reprend la litanie.

J’étais emporté par tous les autres. On s’emportait mutuellement, on faisait corps pour affronter le long couloir, évidemment chaque soir l’obstacle se représente, alors on connaît, on ferme les écoutilles, les yeux, le cœur, on bande les muscles, le corps se raidit, c’est pas notre histoire, c’est pas la mienne en tout cas. Petite fille, petite pomme, vas-tu te taire ?

Et puis quand je passais à son niveau, mes yeux ont rencontré le regard de la mère assise par terre. A ses côté il y avait un grand sac en plastique qu’elle a promptement refermé d’un geste pudique, parce que le monde des gens dressés pouvait regarder leur maigre trésor. Et cela elle ne le voulait pas. En fermant le sac j’ai vu son regard se durcir. Mais j’étais déjà passé. Un peu plus loin je me suis arrêté. Son regard était encore dans mes yeux. J’avais honte de revenir sur mes pas. C’est à dire à contresens du flot. Je ne pouvais plus bouger en fait. Mais pour une fois je suis tout de même revenu sur mes pas et j’ai donné une petite pièce. Peut-être bien que  je voulais juste revoir le regard de la mère. Et j’ai été surpris que cette pièce ait du sens pour moi. Pour une fois.

Parce qu’on a beau m’expliquer, me montrer, me supplier, qu’ils ont fui une guerre, qu’ils avaient un pays, avec des amis, avec des envies de pas aller à l’école, avec des fruits sucrés et des histoires de famille, et des envies d’ailleurs, et des rêves plein la tête,  jusqu’à ce couloir en courant d’airs du RER des Halles. Tout cela ne colle pas avec mon histoire et en plus c’est inacceptable. En fait c’est cela. Inacceptable sauf que parfois, rarement, quelque chose fait que nous acceptons… C’est à dire, nous acceptons de faire partie de la même histoire. Non, ce n’est pas ça … Nous acceptons que nos histoires se rencontrent. Petite fille, petite pomme, vas-tu te taire ?

VARIATIONS POUR UN ÉTÉ (5)

Le train de Pema roulait déjà vers le sud, nous laissant un peu solitaires, lorsqu’une vieille connaissance nous interpella aux abords des quais de la Gare d’Austerlitz. Corto avait fait le voyage jusqu’à nous, sans doute pour nous aider à imaginer nos propres chemins et ainsi traverser l’épaisse brume qui enveloppe nos routines. Décidément, les aventuriers se succèdent dans mon été et je ne m’en lasse pas. Alors petite visite de l’expo qui s’est installée du 29 juin au 31 octobre 2017.

 

 

VARIATIONS POUR UN ÉTÉ (4)

Quelque chose a changé. Je penserais dans un premier temps à la couleur du ciel, sans doute aussi à la couleur de l’air et sans doute encore parce que le temps d’un battement de paupières qui aura duré trois jours, j’ai retrouvé l’usage de mes yeux. Sans avoir rien vu venir, grâce à une amie qui m’a demandé un petit coup de main,  je me suis retrouvé à Roissy Charles de Gaulle sous le panneau des arrivées à guetter un vol en provenance de Delhi.

A quelques heures à peine, les rues pavées de Belgique, la douce lumière des plages du nord et aussi les cinémas du Quartier Latin et je n’oublie pas la voix de Claude à la terrasse d’un café du Boulevard de La Villette qui me dit que les individus susceptibles d’être intéressés par nos travaux respectifs ne sont que des individus isolés, qu’il n’y a rien qui les rassemble. «Comment les trouver ? Comment les localiser ? Quelle étiquette leur donner ?  Ca pourrait être la petite fille là-bas ou bien le type au comptoir, ça peut être n’importe qui en fait.» Et Claude d’ajouter  «Nous sommes des marginaux dans ce que nous aimons faire, le seul point commun des gens qui nous lisent et qui s’intéressent à nos travaux c’est leur état d’esprit.»

Un état d’esprit donc.

Roissy Charles de Gaulle direction Paris Belleville. Une nonne tibétaine est assise sur le siège passager de ma voiture et je trouve cela parfaitement satisfaisant. A voix basse elle récite une prière pendant que j’amorce le virage qui va nous jeter sur l’autoroute. J’avais oublié le Tibet depuis que le Japon avait débordé sur mon quotidien. Mais le Tibet pourtant… Les romans d’Alexandra David-Neel qui m’avaient fait tant rêver.

Pema Zangmo vient chaque année en France pour y trouver des donateurs qui l’aideront dans ses projets. C’est une bâtisseuse, de monastères et d’écoles pour les jeunes moines, on le voit sur les photos du site internet dédié à ses projets, elle travaille sur les chantiers, avec les ouvriers mais elle doit aussi se bouger pour amener les capitaux. Elle me dit que c’est à peu près vers 1966 qu’elle a débuté ses premiers chantiers. Je lui demande à la fin de notre dîner pourquoi elle fait tout cela encore aujourd’hui à l’heure de ses quatre-vingt et quelques printemps ? «Pour le bénéfice des autres.»  répond t-elle.

Un état d’esprit donc.

Deux jours plus tard, ravis nous l’accompagnons jusqu’à la gare d’Austerlitz où un train l’emmène vers le monastère Dhagpo Kagyu Ling en Dordogne. Ma fille a manifesté l’envie de la rencontrer et j’ai été  très surpris car je n’avais pas raconté grand chose à mon retour de l’aéroport. Mais elle insiste «Demain matin tu promets que tu ne pars pas sans moi !»  «Mais tu sais que nous devrons nous lever à 5h30 ! Est-ce que tu pourras ?» En fait oui, d’ailleurs elle n’a pas dormi du tout cette nuit là.

Et c’est une journée lumineuse, je sens que nous sommes portés par l’énergie de Pema. A commencer par ma fille qui reçoit un nouveau nom «Karma Drölma» sans oublier l’agent de la gare d’Austerlitz qui se voit attribuer un cordon de bénédiction rouge au poignet. Et je vois au sourire qui éclaire son visage que rien ne pouvait lui procurer plus de plaisir aujourd’hui. Les gens que nous croisons dans la gare sont tous pressés car c’est l’heure de pointe, les visages sont fatigués et un peu énervés, je saisis tout de même leur regard au passage de la chaise roulante où est assise la nonne. Il me semble bien y déceler une poussière d’étincelle qui fait briller leurs yeux. Sans doute est-ce la couleur de la robe de Pema, ou la résolution qui se lit sur son visage, quelque chose se fait reconnaître de tous, quelque chose d’identifiable par nous tous, dont nous sommes familiers…  

Mon amie m’explique que la nonne restera quelques jours en Dordogne mais ira ensuite vers d’autres destinations en Europe pour sensibiliser différents publics à sa cause. Peut-être la reverrons-nous à son retour à Paris début septembre.

Nous sommes à nouveau dans ma voiture en direction de notre banlieue. Nous sommes épuisés. Je regarde la route et cette pensée me vient : quelque chose a changé. 

Karma Drölma s’est endormie sur la banquette arrière.

Le site officiel de Ani Pema est ici : http://lamapema.org/

 

VARIATIONS POUR UN ÉTÉ (3)

A peine débarqués à Bruges, nous allons boire une bière dans le même café suffisamment éloigné des rues touristiques pour préserver une relative intimité à ses habitués. C’est un quartier pour vivre, pas de boutique de dentelles, encore moins de chocolats. En général en poussant la porte nous sommes accueillis par quelques secondes de silence avant que les conversations ne reprennent. 

Découvert à Bruges. Dans une galerie d’art près du musée Groeninge. Pour se mettre à l’abri de la foule et aussi pour se délasser les yeux de tous ces murs de briquettes rouges. Le délire de l’artiste Belge Stéphane Halleux. De ses personnages construits à partir de petites pièces de métaux rouillés ou de vieux appareils électriques hors d’usage émane une telle force qu’on les croit facilement capables de s’animer. Les corps et les engins recréés par l’artiste avec des éléments que notre mémoire parvient encore à identifier ( mais pour combien de temps ? )  nous sont si familiers que notre imaginaire reconnaît sans hésitation aux ailes le pouvoir de voler, aux roues la possibilité de rouler et aux cadrans le devoir de mesurer, même les boutons doivent bien avoir de réelles et surprenantes fonctions !

 

« Ce ne sont pas les enfants qui sont distraits à l’école, c’est l’enseignement qui distrait les enfants de leur imaginaire naturel »  Extrait du superbe livre : Sculptures aux Editions Méconium Artworks et Stéphane Halleux. Pour les photos j’ai eu l’envie de photographier quelques pages du livre acheté  à la galerie, ce livre sera mon unique souvenir de Bruges finalement, et j’ai choisi de retravailler toutes les photos pour les présenter à ma façon. Pour en voir plus et beaucoup plus, allez donc jeter un œil au site officiel de l’artiste :

Le site officiel de Stéphane Halleux 

 

VARIATIONS POUR UN ÉTÉ (2)

Retour du pays Flamand. En fait d’imprenable bastion, sur la plage de Blankenberge nous n’avons réussi qu’à creuser un misérable trou dans le sable mouillé dont nous nous sommes vite lassés elle et moi pour aller sauter dans les vagues. Et c’était bien.  Je marchais sur les pavés de Bruges à la recherche de la photo qui résumerait mon existence et je me rappelais avoir tant de fois séjourné dans cette ville, il y a presque vingt-ans. Je n’ai pas été foutu de retrouver dans mes souvenirs quels avaient été mes bistrots favoris, où m’étais-je assis le plus souvent, qu’est-ce que j’y avais fait de mes journées … Et c’est pour moi un véritable mystère. Un voile s’est fermé.  Je pense que je devais marcher du matin au soir comme je l’ai toujours fait partout. C’était une époque de douleur. j’étais venu m’enfermer dans cette cité pour avoir mal.

Comme cette vie est mystérieuse. A peine deux années en arrière et il y avait Katatsumuri et nombre de visages et de lieux qui m’étaient habituels. Aujourd’hui je me réveille et je m’endors chaque jour dans une forteresse de silence. Aujourd’hui encore je traverse avec délectation une zone aride avant la prochaine floraison.

Retour à Paname donc, et encore une fois je suis retourné voir le film d’Agnès Varda et de JR. J’entends souvent les gens me dire qu’ils sont incapables de regarder deux fois le même DVD … D’autres sont incapables de lire deux fois le même livre… Je ne sais jamais quoi répondre tant leurs mots me sont incompréhensibles. Aujourd’hui j’ai réfléchi à la question : leur semble-t-il  impensable d’aller visiter deux fois le même ami ? Evidemment si on considère les films de l’été qui sont à l’affiche …

D’ailleurs j’y ai emmené une amie. J’ai encore adoré la scène de collage de la photo de Guy Bourdin sur le bunker. J’ai adoré la voix d’Agnès lorsqu’elle parle de ses morts. La mer en une nuit avait lavé le bunker et emporté la photo. J’ai pensé au château de sable que j’aurais pu faire avec ma fille. Nous aurions dû insister tout de même.

photo extraite du film –  Visages, Villages  – d’Agnès Varda et JR.

VARIATIONS POUR UN ÉTÉ (1)

Finalement et en fait, plus d’une année sans fumer. Mais il serait plus exact d’écrire, sans fumée. Je pensais à cela ce matin en remontant la rue St Denis en direction de la Seine. Je pensais encore aux chansons de Yves Simon. On fumait des Gauloises bleues, qu’on coupait souvent en deux … C’est la fumée que nous désirons plus que tout, n’en déplaise aux chimistes et aux moralistes et peut-être aussi le partage de la fumée. Et d’ailleurs tous ces gens avec leurs pitoyables pipettes à vapeur, enlevez leur la fumée et vous verrez …

Dans les rues du quartier des Halles, des femmes allument une cigarette en sortant du métro. Il est tôt, premiers rayons de soleil du matin. Certaines sont seules enfermées dans leurs pensées. Elles fument un morceau de vie et inspirent la fumée qui vient de se mélanger à l’air qui les entoure et à la crasse sur les murs et aux fruits pourris dans le caniveau. Elles fument tout cela en même temps et elles s’en délectent. Avec abandon, sans y réfléchir plus que ça.

Je les envie. Malgré tous ceux qui nous félicitent d’avoir su arrêter de fumer… Seulement par manque de courage et nul besoin de s’en féliciter. Alors arrêter de fumer pourrait être un manque de courage ? Inutile d’en dire plus.

Demain nous partirons pour Bruges, la vieille Flamande. Avec, comme  pour tous les papas du monde, l’envie  incontrôlable de faire des châteaux de sable avec ma fille sur les grandes plages du nord. Parce que la vague le balayera. Construire ensemble des fortifications avec du sable mouillé, de grands fossés tout autour et aussi des remparts, les décorer avec des coquillages.  Elle va adorer.

L’idée était de traverser le Jardin du Luxembourg pour y faire six photos sous une lumière crue. Pas une de plus. Juste avant j’ai déniché en occasion le livre magique que j’espérais tant trouver aujourd’hui, un album de photos de Saul Leiter – Early Color. Et ensuite je me suis trainé jusqu’à Montparnasse  pour y voir le nouveau film d’Agnès Varda Villages, Visages ou le contraire. Mais il n’y était pas. Malgré les nombreux cinémas du quartier, sur les affiches seulement l’insipide pâture habituelle, les éternels navets de l’été qui donnent à tous l’impression d’être vraiment en vacances ça fait tellement du bien de ne pas penser murmurent-t-ils en essayant de vous convaincre.

Retour aux Halles et le film est bien là.

Je garde en mémoire les larmes d’Agnès lorsque lui vient le souvenir de Jacques Demy. Si longtemps après. Comme J’aurais aimé voir ce film avec ma fille. Lui montrer que la poésie seule est la clé de nos serrures. En fait six photos c’était encore trop et je n’en ramène qu’une et encore elle n’est pas complètement de moi…

 

J’ENTENDS LE LOUP… ET LES CIGALES CHANTER

Tout d’abord il faisait chaud. Cela à l’air anodin mais l’intervieweur sous la chaleur n’est pas le même qu’en milieu tempéré. Il est généralement de mauvaise humeur, vite découragé et ses questions semblent émaner d’un puits sans fond au-dessus duquel par ailleurs on n’a pas la moindre envie de se pencher. Je n’échappais pas à la règle.

Mais j’avais envie d’interviewer Miki.

L’envie s’était imposée à moi doucement au fil des jours. Cet été-là j’étais venu à Tokyo avec deux ou trois pistes en poche, mais qui finalement ne s’étaient pas concrétisées en interview. Aucune rencontre ne se faisait, les jours passaient, je ravalais mes questions en déprimant dans les rues étouffantes. Quelque chose avait changé. J’avais dissout une association, j’en avais créé une nouvelle. Quelque chose avait changé mais je ne savais plus comment agir.

Je ressentais une colère nouvelle à l’encontre des japonais en général. Ils me sortaient par les yeux. Dans les fast-foods j’observais souvent les employés des bureaux dès les premières heures du jour,  ils restaient là, inertes, le regard épuisé devant l’écran de leur téléphone. Quelques heures plus tard des hordes de jeunes mères avec bébés et poussettes roulaient avec nonchalance vers les pâtisseries des centres commerciaux, toutes coiffées du même canotier très tendance, donnant à la scène des parfums de club de vacances. J’errais souvent en solitaire dans les rues, à la recherche d’une belle âme, c’est-à-dire un homme ou une femme dont le quotidien me prouverait qu’il existe d’autres chemins que ceux qui conduisent invariablement les foules vers les temples de la surconsommation.

Elle m’avait parlé de son grand-père. Nous étions attablés dans un petit restaurant d’Ebisu. La nourriture y était simple et délicieuse. J’avais abordé le sujet de la cuisine macrobiotique, qui n’intéressait jamais personne lorsque je tentais d’en parler avec un japonais, mais à ma grande surprise elle me dit que son grand-père détenait un manuel de cuisine macrobiotique qu’il pratiquait assidûment. Et que ce livre était maintenant à elle.

Alors nous avons parlé de la famille. Des chemins dont nous héritons, des chemins que nous poursuivons bon gré mal gré… Et quelques jours après, je n’avais plus aucun doute, c’est Miki que je voulais interviewer.

Son parcours est atypique. J’ai aimé l’entendre se souvenir de son enfance, et j’ai pensé que les directions nous sont données très tôt et qu’il nous appartient si nous en avons la force, de les contredire ou pas …

Miki a hésité avant de me donner son accord pour publier l’interview. Tout d’abord elle m’a demandé si cela me gênerait de ne la publier qu’en français… Nous avons échangé encore beaucoup de mots, les mois passaient, j’imaginais que j’avais définitivement perdu cette interview. Mais elle réfléchissait au sens de tout cela. C’est la première fois que je suis confronté à une réflexion sur la portée des mots enregistrés au cours d’une interview. C’est une problématique spécifiquement japonaise je pense. Les français ont plutôt hâte d’être lu, ils ont une certaine fierté à montrer leur monde intérieur. Mais pour les japonais, il en va tout autrement. Il y a des implications. Je pense que Miki a beaucoup réfléchi à la portée de ses mots sur son entourage et il nous a fallu bien des échanges de mails pour convenir finalement que ses convictions lui font honneur.

C’est à Tama Plaza que s’est déroulée l’interview, à une quinzaine de stations de Shibuya. J’ai marché le coeur léger dans les rues de cette petite banlieue en revenant vers la gare et comme j’avais encore mon enregistreur en main … Ambiance de fin d’après-midi …

Ah oui j’oubliais le plus important :

pour lire l’interview c’est ici

POÉTIQUE DE LA VILLE (PIERRE SANSOT)

« L’homme en souci, en tracas, éprouve comme le besoin de développer, le long d’un itinéraire, ce qui l’oppresse et il semble bien qu’il en tire un double bénéfice. Ce qui le tenaille, jusqu’à le figer, va gagner en vastitude, donc devenir moins harcelant. Il faut donner à la souffrance un certain envol pour qu’elle fonde sur nous avec moins de hargne et pour qu’elle nous accompagne avec un semblant de discrétion. »

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« Dans notre chambre, la douleur nous assaillait. Maintenant, c’est nous qui la parcourons, c’est nous qui cheminons le long de ses crêtes, au bord de ses abîmes. »

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«L’homme qui entreprend cette promenade nocturne ne sait pas encore exactement de quel mal il souffre. Il ne va donc pas projeter une angoisse ou une douleur qui serait déjà là, en lui. Par sa marche, il va effectuer ce qu’il est, il va porter à la lumière ce dont il était capable de souffrir, et il lui appartiendra d’aller plus ou moins loin, dans cette effectuation de soi, selon les circonstances, selon la longueur de cette nuit, selon les rencontres esquissées ou poursuivies, selon, enfin, sa capacité de dépasser, en cette nuit, ses limites habituelles. »

 

Pour le plaisir quelques extraits de La déambulation nocturne – dans le merveilleux livre de Pierre SANSOT : Poétique de la ville aux Editions PAYOT.

SANS DOUTE

Sans doute qu’elle ne s’en rappellera pas. Lorsqu’elle sera devenue femme, elle ne se rappellera pas qu’elle tenait ta main et que vous marchiez de la même lenteur. Je voudrais protéger cette image précieuse de l’effacement du temps. Vous marchiez d’un pas cahotant sur les graviers d’un jardin. Son pas hésitant de petite fille accordé à tes pas essoufflés. Et moi, loin derrière qui vous observais avec fierté. Je ne vous entendais pas mais je devinais des confidences échangées. A tout jamais c’est votre secret. A ce moment-là, j’ai compris que vous étiez faites l’une pour l’autre. Elle aura pourtant mis du temps à prendre ta main. Tu en avais souvent les larmes aux yeux lorsqu’elle se refusait à toi. Tu lui tendais des petits jouets dont elle ne voulait pas, tu lui faisais des sourires et elle détournait les yeux. Et puis tout doucement, avec une extrême lenteur, tu es entrée dans sa vie, elle te regardait de loin, elle commençait à te sourire, au fil des mois sa porte s’est entrouverte.

Aujourd’hui elle ne parle pas de toi. Elle ne demande pas. Je lui ai donné ta pauvre boîte à bijoux avec les bouts de bracelets, les médaillons usés et les montres cassées que tu gardais. Elle l’a prise entre ses mains comme on reçoit un trésor. De ta mort finalement nous nous sommes arrangés. Il le fallait bien. Nous n’attendons plus d’explication. Mais de ta vie, nous viennent de plus en plus de questions. Je la regarde qui trottine devant moi. Et je t’imagine à son âge. Tu es son inexplication, sa première question restée sans réponse. Tu lui donnes à jamais le déséquilibre qui lui sera nécessaire dans sa course éperdue.

Ta petite histoire s’en est allée par des chemins incroyables, de la campagne normande où tu courais enfant, jusqu’à cette terre des shoguns où je n’aurais pas eu le temps de t’emmener. Nos chemins nous mènent bien plus loin que nos pas. J’aime à y penser ces jours-ci.

POUR CAUSE D INVENTAIRE

Je regarde partir un à un les morceaux de mon canapé que j’ai vendu pour trois sous et je constate le grand vide laissé au milieu du salon. J’en viens à penser que peut-être, à notre insu, c’est à dire sans qu’on ait pu imaginer pareille absurdité, il existe autour de nous, un objet dans notre environnement, petit ou grand, un objet que nous ne voyons qu’à peine tant il fait partie du décor de notre existence, et qui possède à lui seul plus de valeur que tous les autres réunis… Mais là où ça devient intéressant, c’est d’imaginer que le dit objet est indétectable, jusqu’au jour où, il n’est plus là. Alors, sans que l’on devine pourquoi, tout s’effondre autour de nous, les choses commencent à aller mal, plus rien ne tient droit.

Imaginons cette possibilité, un objet qui serait la pierre angulaire de notre quotidien… Non pas la bague de la grand-mère ou la lettre d’amour du premier flirt, non, beaucoup plus subtil, un objet auquel on ne pense pas, genre un canapé, un paillasson, une table de cuisine en formica, un chausse-pied, que sais-je… Le problème tient à ces mots : que sais-je. De ce sur quoi je bâtis mon existence, c’est à dire la tranquillité de mes journées qui se répètent, que sais-je des constructions qu’à mon insu, donc à l’insu de la conscience que j’en ai, je créé un jour après l’autre, et qui répondent à mes désirs, à mes peurs aussi. Le monde des objets est par définition mon extension corporelle n’est-ce pas ? Mon corps du dehors, je n’ai pas assez de matière à moi seul pour remplir le monde qui m’entoure, mais je ne peux pas le laisser vide de moi, c’est trop inquiétant. Enfin, je n’en suis pas là, j’ai peu d’objets en ce qui me concerne, car ils m’encombrent vraiment. Ils me font peur. Mais même avec un seul objet, on s’attache, ou plutôt on s’appuie. L’objet nous supporterait t-il donc ?

Oui nous avons des appuis. Pour ne pas tomber évidemment. La vraie question est pourquoi ne pas tomber ? Ou alors pourquoi s’appuyer ? Pour ne pas tomber. Evidemment. Ce canapé immense était le sommet de l’encombrement, mais tellement confortable que j’y passais volontiers quelques heures devant la sacro sainte télé… Je l’ai pourtant choisie toute petite cette p… de télé,  au grand dam de ma moitié (qui n’est pas coupable) qui opterait plutôt pour l’écran super géant de ses rêves. Cauchemar.

Je sais ce que j’aime quand je marche dans les rues du Japon. Je ne possède que ma valise à roulettes et le sac qui est à mon épaule, et je dois organiser mon existence avec ça. Je le sais d’autant mieux que le japon, Tokyo par excellence est le pays de la consommation, les foules font de la consommation leur loisir, leur sport, leur religion.

C’est une transition. Les articles de ce blog sont en attente de déménagement et d’aménagement. Changement de lieu. Tout va rejoindre les cartons, mes idées  et mes envies aussi sont dans les cartons. Ce n’est pas pour me déplaire, un peu de bordel. Du plâtre partout, ici on perce des trous, là on rebouche d’autres trous, dans ma vie aussi, pareil, percer, boucher, c’est à dire, fermer, ouvrir… 

Il n’y aura jamais rien de plus.

Fermer, ouvrir

Où est le ruban adhésif ?

DOLLS

dolls

Tout d’abord une gêne lorsqu’il la vit transie sous son parapluie. Il s’était encore égaré dans la correspondance. Il fallait quitter les souterrains, remonter dans les rues, traverser les foules d’Asakusa et puis retrouver quelques blocs plus loin la bonne ligne de métro. Mais il s’était obstiné à fouiller les couloirs, revenant sans cesse sur ses pas, n’y comprenant rien. Et sous la pluie elle l’attendait.

Il s’excusa du mieux qu’il put et ce n’était pas suffisant. Les excuses à la japonaise, fort complexes, nécessitent une maitrise verbale et une maitrise gestuelle élaborées pour finalement ne rien excuser. Mais les excuses venant d’un français n’en sont pas vraiment. Et même si le plus souvent on pardonne au français ses erreurs, on l’excuse surtout d’être incompétent à présenter ses excuses…

Sous un parapluie transparent, pendant quelques secondes elle avait ressemblé à la petite fille dans cette scène de Totoro, juste avant l’arrivée du « chat  bus ». Elle ne fit aucune remarque et ils se mirent en route. Les rues étaient sombres et les repères lui manquaient, il craint de ne pas retrouver la porte anonyme de la galerie d’art, se concentra sur ses pas, redouta de lui imposer une marche inutile sous la pluie.

Le quartier d’Asakusabashi luisait dans la nuit. Il avait la réputation d’être le quartier des Dolls et beaucoup venaient ici la journée pour y acheter les traditionnelles poupées japonaises habillées de kimonos. Il se dit que l’exposition nocturne à laquelle ils étaient conviés ne devenait peut-être réelle qu’à la nuit tombée. Laissant passer quelques visiteurs à l’envers d’un monde bien trop sage, les poupées rituelles de l’après-midi libérées de leurs carcans d’étoffes et de symboles exultaient les désirs et les souffrances de la chair.

Il avait essayé d’expliquer à la jeune interprète que ce rendez-vous était particulier et qu’il compterait certainement autant pour lui que pour elle.

Elle ne pouvait pas savoir.

Lui était impatient d’être face à l’étrange femme entre-aperçue dix jours plus tôt lorsqu’il avait visité l’exposition. Habillée de noir, frêle dans la pénombre, elle se tenait assise, le dos au mur, parfaitement immobile et étonnamment recueillie au milieu de ses créations. Depuis ce jour il ne pensait qu’à elle. Elle avait laissé comme un cri de terreur sur son carnet de notes.

Il avait mis longtemps à la remarquer. Les visiteurs déambulaient timidement devant ses poupées aux corps nus et décharnés. Ils passaient pour la plupart devant l’artiste sans même deviner sa présence. La salle était si faiblement éclairée de quelques bougies qu’il fallait se déplacer lentement pour ne rien heurter. Un chant d’église ajoutait un peu plus à l’angoisse générale.

Il avait tout de même pris le temps de la réflexion et quelques jours plus tard il adressa un mail au propriétaire de la galerie…

L’artiste était très renommée. Son assistante prit la peine de répondre au mail par un refus très poli. Mademoiselle donne très peu d’interviews, elle n’aime pas beaucoup cela, elle très occupée… Abattement. Au fond de lui cette voix lui murmurait qu’il devait insister, trouver une autre façon de l’aborder.

Les journées devenaient lumineuses, les foules se pressaient déjà dans les jardins publics pour admirer les sakuras, et la voix murmurait plus fort, alors il choisit un papier à lettre rose et blanc imprimé avec des fleurs de cerisiers, un papier à lettre d’une fraîcheur si vivifiante qu’elle aurait bien pu résonner comme une insulte aux yeux d’une prêtresse des forces obscures. Il posta sa lettre rédigée en mauvais anglais.

Deux femmes pour une même nuit.

La jeune interprète qui l’accompagnait semblait choquée par ce qu’elle découvrait. Elle s’arrêtait prudemment devant les tables et se figeait longuement devant les petits corps démembrés. Elle lui dit que son émotion était trop forte et sortit respirer l’air de la rue. Il la regardait. Elle lui parlait d’un film d’Alain Resnais qu’elle venait tout juste de voir – Au revoir les enfants – Qui racontait une autre histoire, avec d’autres corps. Lui était fasciné par les corps des poupées, la peau blanche, parfois bleutée, les chairs ligaturées, et surtout les yeux qui le suppliaient.  

Deux femmes pour une même nuit.

Une femme solaire le plus souvent vêtue de blanc, une autre de pleine lune habillée de plumes de corbeau.

L’assistante avait tenté à nouveau de faire barrage et lui demandait une somme d’argent en guise de dédommagement. La jeune interprète s’offusqua, demanda des explications, l’assistante restait embarrassée.

Lui écoutait la conversation japonaise, il ne pouvait que ressentir la tension entre les deux femmes, mais sans rien y comprendre. La jeune interprète se rapprocha de lui pour lui souffler dans l’oreille que cette façon de faire n’était vraiment pas très japonaise.

Ensuite tout se passa très vite, l’artiste parue en haut d’un escalier, de quelques mots virulents elle fit taire l’assistante. Et ils firent l’interview pour laquelle ils étaient venus. Elle leur consacra trente minutes.

Il pressentait que lorsque bien des années seraient passées il ne garderait en mémoire que leur tête à tête de fin de soirée. Après l’interview ils avaient marché silencieusement dans les rues d’Asakusabashi, leurs pensées fatiguées. L’artiste n’avait pas répondu aux questions qu’il n’avait pas eu le temps de poser. Et c’est dans un petit restaurant du quartier, devant deux verres de vin rouge, qu’elle lui demanda s’il avait un rêve et timidement lui confia le sien.

Dehors la lune perçait les nuages et il avait définitivement opté pour la femme solaire.

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L’interview est à découvrir sur le site de Kikoeru?

LA CRAVATE (MILENA MICHIKO FLASAR)

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Les rideaux bleus de la salle de conférence de la médiathèque, les gens qui parlent à voix basses, et curieusement trois rangées de têtes grises sur les chaises alignées devant moi. A la proue de cette aventure automnale, petite sur sa chaise, la jeune femme aux cheveux noirs écoute attentivement les paroles de son traducteur. Tous chuchotent et l’ensemble de la scène m’évoque plutôt le début d’une messe pour laquelle se sont rassemblés l’ensemble des notables du village.

Lorsque l’animatrice de la bibliothèque de Bussy St Georges pose une première question nous entendons enfin la voix de Milena qui s’adresse à nous en allemand. A partir de ce moment la tension de l’assistance disparaît, les épaules qui soutiennent les têtes grises se décontractent, les paroles de la jeune femme ont un effet apaisant. Pourquoi ? A bien y réfléchir, puisque c’est d’abord une lecture qui nous aura rassemblés dans cette salle de conférence aux rideaux bleus, hormis les notables qui n’ont rien lu, je pense que ce petit livre nous a laissé à tous les mêmes séquelles. Et que je ne suis pas le seul à avoir ressenti le besoin de rencontrer son auteur.

Quel processus démarre alors sous mon crâne… les sonorités de la langue allemande avec la douceur d’un visage à la mixité austro-japonaise me reconnectent aussitôt à cette île lointaine.

Un journal allemand publie un article à propos d’un Hikikomori allemand reclus chez lui près de trente ans. Enfermement. Pour Milena c’est le déclic. L’envie d’en savoir plus et l’envie d’écrire. Son écriture est attentionnée, lucide, son sujet froid et coupant. Enfermement. Milena nous confie qu’elle attend avec impatience la sortie prochaine de son livre au Japon. Mais ce double phénomène d’exclusion et de réclusion sociétale intéressera-t-il au Japon ? Réclusion volontaire des adolescents qui s’enferment pendant des années dans leurs chambres – Exclusion volontaire des salarymens privés d’emploi et honteux qui d’une autre façon s’enferment dans les jardins publics et attendent la fin de la journée pour reprendre le train, rentrer chez eux et revenir le lendemain… Enfermements.

Un demi-mois s’écoula. Il apparaissait chaque lundi, à neuf heures précises, chaque mardi, mercredi, jeudi et vendredi. Il n’était absent que le week-end. Alors, il me manquait. Je m’étais tellement habitué à sa présence que le parc, en son absence, et ma propre présence dans son enceinte me paraissaient en quelque sorte absurdes. Sans lui, qui me posait des questions, J’étais un point d’interrogation dénué de fonction. Se tenant là, sur une feuille de papier blanc à questionner le vide.

Une fois, en juin, c’était un vendredi nuageux, il était tout juste en train de piquer du nez lorsque la bruine se mit à tomber. Il s’arracha d’un sursaut au sommeil, se mit le journal plié sur la tête tandis que moi, détenu en permission, je dépliai mon parapluie, rentrai les jambes, m’accroupis entièrement sous ce toit protecteur. D’abord il y eut quelques gouttes, qui devinrent bientôt des cordons. Il tendit les mains dans la pluie, laissa tomber le journal, ferma les yeux. Je vis l’eau s’accumuler dans ses mains. Il les avait jointes pour qu’elles forment une coupe. Flic flac, elle l’éclaboussait. J’étais surpris. Aucun salaryman ne s’expose de bon cœur à la pluie. Tout autour le parc était flou, délavé. Partout les gens qui fuyaient. Aucune personne en bonne santé ne s’expose volontiers à la pluie. Lui, totalement livré à elle, déjà trempé jusqu’aux os, il semblait ne pas connaître de plus grand bonheur que d’être ainsi trempé. J’observai, fasciné, son visage heureux. Il ouvrit les yeux. Me regarda, à l’improviste, à travers la pluie. Je bondis sur mes jambes. Je ne m’étais pas attendu à cela. A ce regard subit qui savait ma présence. Je ne suis pas seul, y lisait-on, tu es là. Puis il ferma de nouveau les yeux.

Extrait.

Mon épouse et ma fille qui avaient quitté discrètement la conférence pour musarder du côté de la salle de lecture des enfants reviennent tout aussi discrètement lorsque tout le monde se lève. Piles de livres et dédicaces. La jeune femme est maintenant cernée par ses admirateurs. J’en profite pour échanger quelques mots avec son traducteur, Monsieur Olivier Mannoni. Je vois ses yeux pétiller lorsqu’il me dit qu’après avoir traduit près de deux cent livres, c’est celui de Milena qu’il pense être le plus aboutit. En tous cas celui qui l’aura amené le plus loin. Je lui demande si avant de faire connaissance avec la jeune femme il avait déjà une connaissance du Japon. Pas du tout. Surtout pas semble t-il ajouter. Et cette réponse me plaît.

Je m’approche ensuite de l’auteur, présente fébrilement mon exemplaire pour une signature, et c’est ma fille qui retient son attention. Je dis en japonais que mon épouse est japonaise, c’est à peine une anecdote mais je prête toujours grande attention à ce qui s’ensuit. Comme à chaque fois que cette situation se représente, le monde semble s’arrêter pour nous laisser passer. Ou pour le dire autrement, l’environnement se fige. Je ne m’en lasse pas.

Je me dis que le Japon est quand même une sacrée affaire. Quel que soit le mélange, quelle que soit l’histoire, la culture sociale du pays d’adoption ne tient pas la comparaison avec la culture japonaise maternelle. En fin de compte, le comportementalisme japonais avec sa ritualisation des formules échangées, des mouvements du corps et des exclamations faussement étonnées, signent une carte d’identité que l’on tend à l’interlocuteur et qu’il ne peut en aucun cas refuser. Même si culturellement on a peu à partager, si l’on n’est pas en affaires, si l’on se rencontre à l’instant, rituellement on s’émerveille l’un de l’autre, on se félicite pour ce que l’on est intrinsèquement. Japonais.

Paroles échangées, loin de la littérature. Elles parlent de leurs régions natales, des enfants, de l’école et de l’apprentissage de la langue japonaise ici en Europe, en somme elles parlent de ce qu’elles ont à partager. Je m’en tiens au sourire en attendant.

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Extrait de La cravate de Milena Michiko Flasar – Traduction de l’allemand (Autriche) par Olivier Mannoni. Editions de l’Olivier.

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LE VOYAGEUR MAGNIFIQUE (YVES SIMON)

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Pourtant, seuls trois lieux éloignés dans le temps et l’espace avaient retenu son attention : le lac Turkana au Kenya, Hiroshima, Cap Kennedy, au sud de la Floride.

Au lac Turkana, les premiers hommes s’étaient redressés et Adrien voulait imaginer qu’ils s’étaient mis à lever les yeux, à regarder le ciel, à le rêver, à rêver en lui comme plongés à l’intérieur d’un casque immense de walkman qui aurait emmitouflé leur tête, pour qu’ils puissent ouïr le bruit du monde et se mettent à entendre la beauté de l’azur…

A Cap Kennedy, un jour de juillet 1969, trois Terriens de nationalité américaine embarquaient à bord du satellite Apollo 11, pour entrer dans un univers inconnu et se poser, pour la première fois, sur un objet céleste qui ne s’appelait pas la Terre.

A Hiroshima, c’est la mort qui était descendue du ciel. Cette fois, la nouvelle blessure infligée à l’humanité était atomique. Lieu zéro, temps zéro, le 6 août 1945, on apprenait que la matière était capable de libérer une énergie foudroyante quand on en fissurait le noyau. Adrien se demanda ce qui pouvait résulter d’Hiroshima… Un homme nouveau ? … Différent, puisqu’il savait désormais qu’à tout moment, il pouvait se détruire, lui avec tous les autres, et venir s’échouer comme un banc de baleines, sur une plage du bord de l’univers.

Dans ces trois lieux, quelque chose entre les hommes et le ciel s’était produit ou était en train de se produire, qui semblait être la poursuite d’une même obsession, tenace, ayant traversé intacte des siècles d’histoire. « Un désir de ciel… » Et c’est cela qui passionnait Adrien : cette poursuite d’un même rêve pendant des millions d’années.

Extrait (1)

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On ne trouve plus Yves Simon. On ne se rappelle plus l’élégance de ses chansons. Il a disparu des rayonnages des librairies du Quartier Latin. Même en occasion, il n’y est plus. Dans les bacs de la FNAC demeurent seulement quelques tristes compilations comme savent l’être les compilations. Un étrange silence empoussière nos mémoires.

Pas ma mémoire.

D’abord les routes de France et les gauloises bleues, je me suis rêvé Kerouac entre Montélimar et la place St André des arts. Ma rencontre avec la poésie d’Yves Simon m’a rendu attentif et curieux au sens et à la musique des mots, attentif aussi aux respirations du monde. Son écriture depuis ses toutes premières chansons est porteuse d’une tendresse qui semble infinie. Tendresse particulière envers le quidam, ses héros, ses héroïnes si fragiles, si hésitants, portraits de nous qui passons dans cette vie.

La nuit, Miléna ronflait. Un ronflement charmant, mezza voce grave, une péniche qui s’éloigne au loin. Adrien lançait de petits coups de pied, elle s’interrompait, se tournait sur le côté et continuait paisiblement son sommeil. Lui, réveillé, le restait. Alors il se tournait, se retournait, s’énervait, avait envie, comme lorsqu’il vivait seul, d’allumer la lumière, de lire, d’aller aux toilettes, faire un tour à la cuisine, boire un verre de lait, mais là, il se terrait à l’extrémité du lit. Peur de la réveiller. Quand après un cycle de sommeil manqué, il se rendormait, Miléna revenue sur le dos, bouche ouverte, ronflait à nouveau. Un joli ronflement mezza voce grave, une péniche dans le lointain…

Il passa des nuits à se jurer que la nuit d’après, il dormirait sur le tapis du salon, dans un sac de couchage. Puis ses nuits redevinrent calmes, tranquilles et il ne sut si les ronflements avaient cessé ou s’il avait retrouvé son sommeil.

Est-ce que Marilyn Monroe ronflait … Ornella Mutti, Raquel Welch … Toutes ces images parfaites du désir étaient-elles des ronfleuses qu’aucun amant ou mari n’avait trahies ?

Extrait (2)

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Et puis toujours ses histoires nous ramènent à Paris. Paris est peut-être le vrai personnage de l’histoire d’Yves Simon. Découverte des rues. Poésie de la rue parisienne. Les chansons d’Yves Simon à nul autre pareil. Je me souviens de ce garçon qui s’appelait Jean-Louis, cheveux en bataille et petites lunettes rondes sur le nez. Il nous racontait à nous les mecs du café baby-foot de la banlieue Est, comment il fallait lire les chansons d’Yves Simon. Avant lui, sans doute qu’on ne savait rien. Nous étions barbares, comme le dit si bien Jacques Brel. Et sur l’autoradio d’une 4L pourrie jouait en boucle un truc que je n’oublierai plus jamais :

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Il est tard ou il est tôt,

Paris c’est beau.

Des Maliens, au petit matin

Changeant sa peau.

Paris juke-box, premiers bistrots,

Paris métro,

Des hommes endormis rêvent sous les néons

D’Etoile-Nation.

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Extrait (3)
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Paris donc. Notre premier rendez-vous galant. Notre première exploration du monde interdit, premières sorties et premières ivresses sur cette planète qu’à raison on nous tenait cachée. Les bouquins d’Yves Simon m’allaient bien, autant que ses chansons, ils me donnaient à lire des itinéraires qui je le pressentais me conduiraient plus tard, bien plus tard, à mes rendez-vous essentiels. Jusqu’à cet ultime rendez-vous…

– Si vous voulez comprendre un peu ce qui se passe ici, il vous faut entrer dans un temple, prier, rencontrer un ingénieur en technologies comparées, aller à Hiroshima et Kyoto, sentir un tremblement de terre, un matin dans votre lit – vous verrez, c’est très agréable – et enfin savoir qu’ici, il n’y a pas que les femmes et les hommes qui soient japonais, les choses, les animaux, les rêves le sont aussi…

Ils s’interpénètrent les uns les autres pour former cette structure unique qui se nomme Japon, dont rien, à aucun moment ne peut être arraché, ni venir s’y ajouter. On ne devient pas japonais. A Tokyo, à Hiroshima, il n’y a pas de bureau de naturalisation… En revanche dans la Cité impériale, il y a un bureau des poèmes…

Extrait (4)

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Premiers murmures de Japon, sans doute amenés par un clochard du ciel. Au début seulement une idée de Japon avec ce voyageur magnifique pour moi qui n’était pas voyageur. J’ai lu et lu encore les pages sur le Japon. L’histoire de Milena et Adrien sans doute donnait substance à mes chemins à découvrir. Curieusement, pour moi comme pour Adrien, quelque chose dans la trame de mes jours s’est accordé à la terre du Japon pour comploter à l’insu de mes affolements.

… Le ciel est bleu, c’est un jour d’hiver et il ne peut s’empêcher de penser : « Je suis à Hiroshima, je marche dans Hiroshima, je vis à Hiroshima… »

Ce nom d’Hiroshima l’obsède, tout autant que la présence de l’enfant. Il imagine que ce dernier lieu des commencements qu’il rencontre, au pays de la poignance des choses, peut être le lieu où cette trame tissée autour de lui, inextricable, va se desserrer, et le délivrer de cette guerre entre deux êtres opposés, une figure du temps, une figure d’éternité…

Il ferma les yeux, pensa qu’il était au Japon, le pays aux dix mille dieux, et que l’un d’eux finirait par appeler à lui cet éblouissant visiteur venu à sa rencontre dans un désert.

Il espérait cela, le redoutait, hésitait…

Extrait (5)

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Inexplicablement, c’est en écrivant ces lignes, aujourd’hui seulement, que je fais la liaison, entre mon cheminement de ces dernières années, questionnement et enquête sur les processus de reconnaissance de notre enfant intérieur et la quête d’Adrien qui finalement le conduira lui aussi à la rencontre d’un enfant… Et sans doute existe-t-il une forme d’humour qui plane au-dessus de nos têtes, mélangeant les ingrédients, une pincée de tragédie, un soupçon de comédie, pour nous donner le goût de l’aventure, l’appétit du temps et par là même s’amuser de nos consciences.

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Parfois les gens vivent ensemble comme s’ils étaient des étoiles, et les sons qu’ils émettent pour se parler arrivent retardés d’années éloignées, d’espaces … De même, on croit toujours voir le soleil, mais c’est un soleil plus jeune de sept minutes que nos yeux regardent. Le jour où il s’éteindra, nous aurons ces sept petites minutes pour croire, innocents, que la fin du monde n’aura pas lieu…

Extrait (6)

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On ne trouve plus Yves Simon. On ne se rappelle plus l’élégance de ses chansons.

Ce matin encore je suis resté immobile, au milieu de la place Dauphine, j’essayais d’imaginer derrière quelle fenêtre je pourrais surprendre Yves Simon qui serait lui-même immobile et m’observant.

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Extrait (3) : Paris 75

Extraits (1) (2) (4) (5) (6) : Le voyageur magnifique de Yves Simon aux Editions Grasset

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LA MEMOIRE DURE (ROSSELLA RAGAZZI)

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«L’anthropologue est continuellement en recherche d’adoption. Je cherche à être adoptée et je fais tout pour cela. »

La mémoire dure – Tout d’abord la peau. C’est la peau que je vois. Visages des enfants du Maghreb, de l’Afrique et de l’Asie, le grain de la peau filmé par la caméra de Rossella. La peau avant la parole. La peau avec ses reflets, avec ses traces d’histoire. Ensuite j’entends les mots de cette institutrice un peu rockeuse. Elle y va, elle ne les lâche pas lorsqu’ils se ferment au discours, elle va les chercher dans leurs égarements, les ramène dans son regard, elle les regarde et c’est çà qui les allège de tout ce qu’ils portent. B-A BA des enfants. Le bout du doigt qui suit la ligne. Cruauté d’un HE-LI-COP-TE-RE qui s’acharne sur les lèvres d’une fillette chinoise, au bord des larmes devant ce mot comme on l’est parfois au pied d’un mur.

« Comme pour filmer des oiseaux, choisir dans la classe ou dans la cour de récréation des espaces rituels, y poser ma caméra, les enfants s’approchent s’ils en ont envie, ils sont comme des oiseaux, ils se posent et s’envolent, rester immobile, silencieuse, et surtout accueillir »

Rossella est professeur d’anthropologie et réalisatrice, formée à l’école du cinéma vérité de Jean Rouch et influencée par le travail de David Mac Dougall, elle filme avec discrétion les enfermements et les évasions de ces petits oiseaux.

Enfermé l’oiseau quand il ne sait pas dire ici ce qu’il savait si bien chanter avant (nouveau pays, nouvelle langue). Enfermé l’oiseau quand il ne peut pas dire (traumatismes de la mémoire – souvenir de guerre, de violences, mais aussi de bonheurs perdus, laissés là-bas). Enfermé l’oiseau quand le système décide pour lui de ses lendemains (direction obligée vers la vie professionnelle, cloisonnement, les yeux de la petite qui comprend qu’on ne lui laissera pas le temps). Mais aussi évasion, dans la tendresse de cette maîtresse qui se bat à leurs côtés, les malmène, les rudoie mais les nourrit. Evasion parce que dans cette classe même leur silence est écouté. Evasion quand les mains se tendent pour jouer ou pour aider. Evasion quand les corps dansent…  

Après la projection, des questions qui lui ont été posées par les spectateurs je n’ai rien retenu. Sauf une peut-être, du moins une réponse dont ma mémoire s’est emparée, et que je n’ai pas encore comprise, mais pourtant je sais déjà qu’elle m’est importante : « avec ce travail je montre ces enfants à un moment donné de leur existence. Voilà, cette année là ils étaient comme çà… J’ai cristallisé le présent à un moment particulier de leur vie et j’ai ressenti une angoisse terrible en prenant cette responsabilité… »

Merci Rossella

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La mémoire dure

de Rossella Ragazzi, 2000, 81’

Image, son et montage : Rossella Ragazzi

Production et distribution : Rossella Ragazzi

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L’école primaire Houdon dans le 18ème arrondissement de Paris, accueille un petit groupe de cinq enfants immigrés tout juste arrivés en France dans une classe d’initiation linguistique. Leur maîtresse Pascale, ainsi que Françoise, la professeure de musique et la conteuse d’histoire Kateline Bachrach, leur apprennent la langue ainsi que la culture française. Pendant neuf mois, Rossella Ragazzi les accompagne avec sa caméra et nous livre un portrait touchant de cette petite classe pas comme les autres.

Epique école ! dans le cadre du mois du film documentaire du Centre Pompidou à Paris.

Rencontre avec Rossella Ragazzi le 09 novembre 2016.

Animée par Mina Rad.

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DEVANT CETTE PORTE

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Devant cette porte. Ce soir le ciel coule. On est à l’heure où dans les rues les passants en ont fini de passer. Surtout dans ce quartier éloigné des commerces. Un quartier tranquille à peine éclairé par les réverbères. L’homme s’est figé là, sur le trottoir d’en face, un échange de voix l’a arrêté dans sa promenade nocturne. Une petite voix très jeune, une autre moins. Mots japonais et souffles aussi. Bruits de vaisselle. Il y a une enfant, quel âge ? Et peut-être sa mère … Mot japonais et souffles aussi.

Il ne peut plus bouger. Il écoute. Fasciné. Il lui semble comprendre les mots, pourtant il n’y comprend rien. Bruits de vaisselle. Il n’y a pas d’homme ou bien l’homme n’est pas encore rentré à la maison. Probablement. Pas de son de télé. Cette famille semble aussi calme que la rue dans laquelle il se tient immobile. Il a peur qu’on le remarque mais il n’y a personne. Tout de même, surgissant du virage, parfois une voiture le capture dans la lumière de ses phares et passe devant la maison. Il imagine l’étonnement du conducteur. Puis le silence revient. Devant cette porte. Il reste longtemps, épiant la vie d’une famille qu’il ne connaît pas. Il lui semble observer le visage de la fille et celui de la mère, il ne les voit pas.

La rue est sordide, le quartier n’a rien d’attrayant, pourtant des gens acceptent de vivre ici. Il imagine une vie modeste. Le mur de la maison n’est pas en bon état, le toit ne l’est pas non plus. De quoi parlent la mère et la fille ? Quelques mots à peine, beaucoup de silences, mais c’est une conversation japonaise, alors il sait que le silence en dit long. Il n’y a pas d’intensité particulière dans les voix. Les mots du quotidien sans doute, les mots usuels, laminés par les répétitions qu’impose le retour de chaque jour. Et soudain il comprend ce qu’il essaie de voir malgré la porte.

Une autre voiture passe devant lui. A l’intérieur de la maison ne se prononcent plus de mots, les interstices laissent passer de la lumière. Elles sont donc encore là, la maison est petite, les autres fenêtres sont obscures. La mère et la fille, chacune affairée. La fille devant ses devoirs, la mère devant sa bière…

Il reprend sa marche nocturne. Croise parfois un distributeur de boissons qui lui lance quelques mots qu’il ne comprend pas. Ici pendant la nuit, les villes appartiennent aux machines et il se sent en amitié avec leur résignation. Et plus il s’éloigne de la porte, plus il entend autour de lui, des bribes de rires, de cris d’enfant, de mots qu’il comprenait, un jour, quelque part.

L’HISTOIRE DE WALLACE

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« Ce que je vois, ce que j’entends, ce que je sens, n’est-ce pas l’apparence d’un monde devant le monde ? » interrogeait Bruno GANZ dans « Les ailes du désir ».

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Il suivait le fil de l’eau, ne savait ni d’où elle venait ni où elle allait, la matinée était déjà chaude. Il longeait le canal regardant d’un œil distrait les petits panneaux dessinés par des enfants et qui mettaient en garde le promeneur contre les serpents. Ses yeux rivés sur les hautes tours de Shinjuku qui barraient l’horizon, il se dirigeait au hasard des rues sans perdre son cap.

Il redoutait le moment où il lui faudrait quitter les abords silencieux du canal pour s’aventurer dans les méandres de l’arrondissement. Déjà les petites maisons côtoyaient les ombres imposantes des buildings et de toutes les rues des hommes et des femmes se pressaient pour rejoindre leur bureau. Des sorties de métros ils émergeaient en chemisettes blanches et pantalons sombres pour les hommes, en tailleurs et jupes clairs pour les femmes, les mêmes tenues étaient ainsi répétées à l’infini et il lui semblait que les visages l’étaient aussi. Il était impossible pour le regard de retenir l’image d’une personne croisée sur un trottoir. Les images se précipitaient pour s’étouffer les unes sur les autres. Il continuait maintenant sa marche, tête levée pour ne plus rien voir, mais les immeubles avec leurs fenêtres de verre se jetèrent sur lui.

Il s’était immobilisé au croisement de deux avenues. Son cœur battait fort. Il entendait la respiration de la ville. Maintenant le soleil brûlait la peau et collait les chemises, les piétons restaient à l’abri des ombres des buildings en attendant de pouvoir traverser les avenues. Il était là immobile parmi eux, un élément du décor en somme, rien de plus et il devait en être ainsi de chacun. Il sentait ses paupières se fermer.

Un ange passait au-dessus du carrefour. Il s’élevait péniblement au-dessus de la circulation automobile et soufflait bruyamment en battant des ailes dans l’air humide de l’été mais personne n’y prêtait attention.

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Il avait marché si souvent dans les rues de Bruges, mais c’était une autre séquence, son visage était sans doute différent de toutes ces années. Sa mémoire lui demeurait obstinément silencieuse.

Il se souvenait vaguement des salles du musée Memling et des hôtels Brugeois dans lesquels il avait séjourné tant de fois, mais il lui était totalement impossible de se rappeler à quelle occupation mystérieuse il passait ses journées, marchait-il obsessionnellement dans les rues de la ville ou restait-il assis dans l’ombre des arbres du  Béguinage… Bruges lui était aujourd’hui curieusement distante et familière, elle semblait lui suggérer qu’entre eux des secrets avaient été échangés, mais il ne reconnaissait de son amante qu’un pâle sourire, le même qu’elle distribuait aux touristes qui encombraient ses rues pavés.

Il espérait que la mémoire de la ville se substituerait à sa mémoire pour lui raconter quel homme plus jeune il fut un jour dans cette autre vie. Mais les villes, le sait-on, sont terriblement rancunières. Et la vieille Flamande ne lui répondrait pas. Peut-être parce qu’il avait désormais, mêlées à l’odeur de sa peau, les odeurs de l’Asie.

Une calèche passait devant lui. De petites embarcations sillonnaient les canaux, pleines à craquer d’hommes et de femmes dont les Smartphones subtilisaient avec empressement toutes sortes de fragments de la ville. Reflets de l’eau, ponts de pierre, statuaires, vitraux colorés. Un ange faisait des sauts de beffroi en beffroi. Il y mettait tant de grâce et c’était beau mais parfois il calculait mal sa trajectoire et finissait les ailes dans l’eau. Mais nul ici ne s’en souciait.

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Il rouvrit les yeux à la lumière matinale, se rappela qu’il était en recherche d’un magasin de matériel photographique d’occasion et reprit sa marche en direction de Nishi-Shinjuku 1. La jeune femme vérifia avec le plus grand sérieux les références de l’objectif qu’il avait griffonnées sur un morceau de papier. Elle ne dit pas un mot et s’éclipsa par une porte derrière le comptoir. Il se sentait mal à l’aise dans cet univers de spécialistes. Il n’y connaissait pas grand-chose en technique photographique.

La fille était revenue devant lui, avec un sourire timide elle lui tendait un petit sac noir élégant. Il pensa furtivement que son geste ressemblait à une offrande…

C’est bien plus tard, dans un Café DOUTOR qu’il trouva le courage de sortir l’objectif de son écrin de tissu. A l’abri des regards et à l’abri des rues, fébrile, il fixa le nouvel œil sur le boitier. Un objectif 35 mm f/1.8. Wallace avait retrouvé la vue. Et instantanément la totalité de l’espace s’était pixélisé. Tout était photo. La moindre de ses pensées cherchait le cadrage qui lui inventerait des contours, la ferait matière, chair, émotion.

Il marcha longtemps sans prendre la moindre photo. Wallace attendait tapit au fond du sac. La nuit s’avançait prudemment le long des murs, l’électricité réveillait les enseignes en grésillant au dessus des têtes. La photo qu’il espérait lui rendrait sa totalité, elle serait la réponse. Il n’était pas seulement ici. Il se savait ailleurs. Au même instant il n’aurait pas su expliquer pourquoi mais il se savait, marchant ailleurs, se soupçonnant également dans cet ailleurs, d’être ailleurs. Et peu importait la réalité de cette ville, cela n’empêchait rien de toute façon. La réalité n’avait jamais rien empêcher, c’était un mensonge, une trahison faite à soi-même que de le croire…

Où pouvait-il bien être au même moment où un homme devant ses yeux abaissait le rideau de fer d’un Kebab. L’homme enfourcha son vélo et s’éloigna dans la nuit. Lui, il restait debout devant le rideau de fer, le quartier d’Harajuku devenu étrangement silencieux.

Mais pourquoi s’appelle-t-il Wallace ton stupide appareil photo ? demanda une voix enrouée au dessus de sa tête.

C’était un ange, de mauvaise humeur et salement emmêlé dans les fils électriques de ces poteaux japonais qui tissent leurs toiles au-dessus des rues.

Et sans doute à cette heure tardive de la nuit confia-t-il à l’ange tout déchiré que seul cet enfant qui un jour s’était appelé Foster Wallace aurait pu avoir le regard suffisamment honnête pour se saisir de tous les fragments qui composent nos maigres âmes, où qu’ils soient, et si loin éparpillés…

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pour Marie

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KIZU (MICHAËL FERRIER)

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« Sans doute avons-nous tort, lorsque nous parlons de notre vie, de n’en retenir que la face la plus visible, les arêtes tranchantes, les épisodes dramatiques ou spectaculaires. Nous privilégions ce que tout le monde peut voir, ce qui est évident. Il faudrait pouvoir descendre dans l’épaisseur des jours, passer de l’autre côté de l’existence, sous l’écume des phénomènes. Etablir avec patience et minutie le décompte des séismes intérieurs, tenir le répertoire des cataclysmes inaperçus. » (extrait)

Finis-en avec ce texte. Dis ce qui doit être dit et ne lui donne pas plus d’importance que l’importance de la confidence que tu dois aujourd’hui…

… Il comprit soudainement que ce sentiment maussade chaque jour accroché à ses pas, lui était autant étranger que la terre qui blanchissait le bout de ses chaussures lorsqu’il traversait le parc Yoyogi, qu’il n’avait profondément ni raison ni envie d’être triste mais que cette tristesse, puisqu’elle ne pouvait être niée, devait avoir elle aussi sa propre vérité, c’est-à-dire son histoire, avec un début, et probablement une fin possible. Il imagina ensuite que la cause de son malaise était peut-être à rechercher dans un évènement passé, peut-être même l’attitude de quelque ami qui l’aurait blessé mais rien ne lui vint à l’esprit et il abandonna l’idée. Il sentait intuitivement qu’il ne pourrait relier à aucune image habituelle ce trouble qui enveloppait sa présence au monde. Poussant plus loin son écoute intérieure, il s’aperçut que sa tristesse disparaissait instantanément lorsqu’il chevillait sa pensée au martèlement de ses pieds sur le sol. Il ne pouvait pas maintenir ensemble, la conscience d’être un marcheur et la conscience d’être triste. Il ne le pouvait pas. Alors comment faire pour rester au contact d’une tristesse qui s’évanouit lorsqu’on la contemple dans les yeux … Suffit-il de ne pas cesser d’y penser pour que cette chienne abandonne sa proie ? Il ne savait plus où il en était, il suivait des rues sans la moindre intention, il errait au pied des tours de Shinjuku et son fardeau s’était fait plus lourd.

La possibilité qu’il puisse exister un acte de naissance de la tristesse lui redonna de l’espoir. Il se mit alors à réfléchir au moyen de rembobiner le fil de sa tristesse comme on remonterait vers l’amont d’une rivière … Un effort de mémoire aurait dû suffire pourtant … Mais la chronologie lui échappait.  

Hier … la même angoisse. Avant-hier … la même angoisse. Avant avant-hier … à priori la même angoisse mais déjà il n’en était pas aussi certain. Quelle est la véritable limite de notre mémoire pour nous restituer fidèlement les détails des jours passés ? Inutile de parler de jours, à peine quelques minutes…

Rien ne prouvait d’ailleurs que cette angoisse soit liée au passé… L’idée était finalement étrange. Pourquoi l’amont serait-il à chercher au passé ? Comment pourrions-nous avoir la moindre certitude quant au sens de l’écoulement du temps ? Imaginer que nous sommes emportés dans un flot qui s’écoule depuis l’avenir… Il devenait cinglé.

La pensée lorsqu’elle est libre de toute pression laisse émerger en surface de la conscience les images dont nous avons besoin. De ces images qui nous sortent d’un rêve et que brusquement nous voyons parce que nous ne rêvons plus. Soudain le ciel coïncida. Il traversait le pont rouge à proximité de la station du métro Nakano-Shimbashi lorsque le lien se fit. Entre les nuages noirs qui avaient presque entièrement recouvert le ciel, des trouées de lumière faisaient scintiller l’eau.

Car sous le pont rouge il y avait un canal. Un canal d’une profondeur inquiétante. Il cherchait ce qui pouvait l’inquiéter dans cette rivière le plus souvent asséchée, mais aucune explication ne le satisfaisait. Les jours de fortes pluies le courant pouvait charrier jusqu’à trente centimètres d’une eau claire mais en temps normal la profondeur de l’eau excédait rarement dix centimètres. Le canal par comparaison semblait avoir été creusé de façon exagérée. Ces bords bétonnés avec leur six mètres de hauteur et sa largeur d’une dizaine de mètres le rendaient imposant, presque arrogant.

A croire que l’on pouvait s’attendre à tout instant à voir une vague énorme s’y précipiter et instinctivement chacun tournait un regard rapide vers l’amont pour s’assurer du calme environnant.

La vie du quartier ne pouvait pas être insensible à la présence de l’eau. Bien évidemment ce modeste ouvrage de béton n’aurait pu soutenir la comparaison avec une ville portuaire, mais ce filet d’eau si modeste soit-il s’emparait tout de même des consciences des passants et des riverains lorsque dans leurs occupations ils le côtoyaient, le traversaient, en approchait, s’en éloignait, le canal était une frontière, à partir de laquelle, au-delà de laquelle, ils accordaient leurs itinéraires …

Mais se pouvait-il vraiment qu’il ait décelé l’origine de son tourment … Il ne lui restait que quelques pas à faire pour retrouver sa vieille maison.

« Il y avait aussi les sons qui enveloppent la vie, et l’éloignent de nous pour la fondre dans un bruit indistinct. La voix du haut-parleur nous recommande de faire attention, de ne pas franchir la ligne jaune, de respecter le carré bien tracé de la zone fumeurs, de ne pas s’approcher de la bordure du quai : ces lignes sont l’envers des fissures, leur calque fidèle et rassurant. » (extrait)

De jour et de nuit, quelle que soit son occupation et quel que soit son état d’esprit, il finit par admettre que dans les méandres de sa pensée s’immisçait en surimpression l’image du canal. Comment le dire autrement … la nuit, enfermé dans une chambre étroite et sans fenêtre, lorsque le sommeil se refusait à lui, il suffoquait de la chaleur le corps en sueur, mais pourtant dans son silence, il pouvait entendre un souffle. Comme on tend l’oreille vers le fond d’un puits, il entendait l’image du canal qui respirait.

Le canal était pareil à une coupure sur la peau de son quartier, une blessure, un couloir par lequel à tout moment pouvaient s’engouffrer les monstres de nos peurs primitives, et l’avant garde de ces monstres était déjà là, l’eau charriait avec elle oiseaux, canards et poules d’eau mais aussi serpents, insectes, grenouilles, et le vent. Le canal devait inquiéter tout le monde, c’était une peur inavouable et cachée. Une peur diluée dans le sang et la nanoseconde qui sont les seuls à pouvoir témoigner de notre existence.

Demain il traverserait le pont rouge encore et encore.

« Les lézards étaient étroitement liés, sur les murs de la ville et dans mon esprit, aux fêlures, aux failles, aux ébrèchements. Ils habitaient un lieu au revers du monde, où le verbe habiter ne convenait plus. Ils ne le touchaient pas, ils filaient à la surface du monde en esquissant quelques pas de danse : légers, fureteurs, ils se glissaient dans les interstices et s’amusaient de nos faux-pas, de nos lourdeurs. Ils se riaient du bel ordonnancement factice de nos vies, et trouvaient tout de suite une ligne de fuite. » (extrait)

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Extraits de :  « KIZU à travers les fissures de la ville »  de Michaël FERRIER aux éditions Arléa. Ce petit livre est une merveille, Michaël FERRIER m’avait déjà séduit avec ses petits portraits de l’aube, la courte distance (60 pages) lui va vraiment bien.  

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CHEZ ALICE, IL Y EN AVAIT DES MERVEILLES

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On y venait pour regarder pousser les légumes et les fleurs ou seulement nager les poissons rouges dans les arbres. On y venait aussi pour se mettre à l’abri du chahut de la ville. On y venait comme moi pour y écouter parler les poètes. L’avenue de La Chapelle et ses pollutions de bagnoles, nous semblait loin dans ce bout de campagne oubliée.

C’était en 2009. Ils étaient arrivés au 40 rue de La Chapelle Paris 18ème. Sans faire de bruit. Et pour cause. Depuis quatre ans la maison silencieuse et refroidie  attendait que quelques bulldozers zélés exécutent la sentence de sa démolition. Ils sont arrivés avec leur fatras de crayons, pinceaux et baguettes de soudure, ils ont fait sauter les cadenas des portes, se sont barricadés à l’intérieur, et puis ils ont rallumé le feu dans les cheminées. Ils ont entendus au profond de leurs cœurs la maison frissonner, ils ont même vu dans leurs rêves, Alice l’ancienne propriétaire, leur sourire.  

Tous artistes, ils voulaient mettre leurs rêves à l’abri de ces murs abandonnés. Moi je passais au milieu de leurs esquisses, je venais caresser les chats, vider des bouteilles, retrouver un ami. La nuit dans les allées du jardin, on écoutait les musiciens, les conteurs,  le jour les gosses du quartier s’émerveillaient de la ruche aux abeilles, on entendait chanter les merles. La vie s’écoulait tranquillement, la vie s’écoulait normalement.

C’était bien celui-là le Jardin d’Alice. Le vrai. Mais ses jours étaient comptés. Il fallait ici aussi ajouter du standing. Du grand standing. Mais après tout, puisque rien ne dure…

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JOURS SANS HISTOIRE

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Il y a les moments de silence où je t’observe assise sur le sol. Un livre entre les mains, tu observes attentivement une page et puis une autre page. J’approche mon visage de ton visage et je goûte ce silence qui t’enveloppe. Ce silence je le connais bien. Je te demande si tu es triste, tu continues à fixer ta page.

Et je nous vois traverser les rues de cette ville où nous vivons, grand devant et toute petite derrière, un ordre immuable, mon espiègle gamine à travers ton regard je relis le monde… Fleur, fourmi, canard, train… Notre marche est presque immobile tant nous nous arrêtons pour observer les choses… Train, fourmi, fleur, canard… Nous frôlons presque l’éternité en allant chez le boulanger.

Appliquée, délicate, avec la baguette de ta tortue xylophone certains soirs tu me coiffes. Tu reproduis les gestes de ta mère qui coiffe ta chevelure. La mienne évidemment ne saurait rivaliser. Je sens la petite boule de bois du xylophone qui me chatouille le sommet du crâne et qui descend dans mon cou. Alors je pense : ma fille me coiffe. Et cette pensée m’apaise. Je me sens déjà vieux, remplis de toutes les vies qui m’ont conduit jusqu’à toi. Vieux comme un qui aurait déjà fini de faire sa ronde, qui aurait bouclé sa révolution en quelque sorte. Lorsque mon dos se penche vers l’avant, énergiquement tu me redresses. Je me sens enfant. Tout à la fois enfant et vieux de toutes ces années qui vont encore passer et me laisser assis, le corps fatigué, quel âge auras-tu ? Vingt-ans, vingt-cinq ans ? Et si tu coiffes avec un peigne mes quatre cheveux blancs, je ne pourrais m’empêcher de te demander : où est passée ta boule de xylophone ?

Tu as deux ans et tu es une enfant étonnante. Sensible, attentive au monde et à tes parents. Parfois si craintive. Je crie de moins en moins, j’ai tellement honte de crier sur toi, je n’en ai plus envie. J’ai le sentiment de crier contre moi-même et je sais combien les réprimandes de mon père ont pu m’inquiéter.

Souvent je te chuchote à l’oreille « tu es ma fille ». Et tu souris.

Dans la pénombre de la chambre j’ai fini par glisser dans le sommeil, alors que j’étais là pour t’aider à t’endormir. J’ai senti la chaleur de ta petite main sur mon ventre qui me tapotait doucement, de la même façon que ta mère t’endort chaque soir. Jours sans histoire. Jours détestables. Jours de moins que rien, mais avec au détour des heures traînantes, d’incroyables percées de lumière.

Je pose ces mots aujourd’hui pour être certain que tu les liras plus tard. C’est une photo de tes deux ans. Une photo de nous de l’année 2012.

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RIEN NE S’EFFACE (LÆTITIA MIKLES)

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« Quand j’ai commencé à filmer, je n’étais pas certaine de mon existence. J’étais dans le flou. Je me demandais pourquoi j’étais-là, d’où je venais. »

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Je regarde le film de Lætitia Mikles comme je regarde les longs métrages de Naomi Kawase. On pourrait dire religieusement. Plus exactement avec apaisement et tension aussi. Oui il me semble que bien c’est cela, religieusement. Dans un état inhabituel c’est certain, entre le confort et le vide, en équilibre sur une ligne frontière que chacun de nous, secrètement peut atteindre.

Les films de Naomi Kawase sont nourris d’une énergie qui déborde de l’image pour impunément se couler dans nos histoires, ses images comblent nos manques de réalités, ses images réparent nos oublis de présence au monde.

J’aime ce documentaire car on y entend le même souffle …

Le souffle du vent dans les arbres qui semble apporter ses réponses à la jeune Machiko et au vieux Shigeki (La forêt de Mogari), le souffle de la réalisatrice qui filme son propre accouchement (Shara) et dans ce même film les souffles des deux garçons qui s’amusent à se poursuivre jusqu’à la disparition inexpliquée de l’un des deux frères, le souffle sous-marin de la jeune Kyoko, qui nage avec son uniforme d’écolière dans les flots autour de l’île d’Amami (Still the water), le souffle de vapeur des haricots azuki qui s’échappe de la marmite lorsqu’ils murmurent à l’oreille de Tokue (Les délices de Tokyo), le souffle des dieux de la montagne qui force les hommes à se battre pour une femme (Hanezu), le souffle du passé qu’elle a tellement peur de perdre, une fois encore…

Le cinéma de Naomi Kawase nous propose d’écouter avant de regarder. Et nous sommes tous troublés par ses films. Peut-être par la lenteur de l’action qui nous ramène à un déroulement du temps plus organique, peut-être par le jeu des acteurs qui souvent ne jouent pas ou peut-être par la présence au premier plan des éléments naturels chers à Naomi Kawase et qui semblent eux aussi avoir des répliques à nous dire.

Entre documentaire et fiction, nous ne savons pas. Un peu pareil à nos vies dans le fond. Devant la caméra de Lætitia Mikles elle s’en explique ainsi : elle n’écrit pas de scénario, note quelques idées, mais ne s’en encombre pas lors des tournages, elle commence à filmer et la suite arrive, elle s’en étonne souvent et cherche l’étonnement, elle veut absolument rester présente à ce qui va arriver pendant le tournage sans imposer sa volonté aux évènements, elle souhaite que les acteurs et l’équipe technique (réduite au minimum) restent continuellement ensemble et le plus longtemps possible …  

RIEN NE S’EFFACE

Lætitia Mikles avoue à Naomi Kawase qu’après leur première rencontre et interview en 2000, l’enregistrement sonore si précieux s’est révélé finalement inaudible. Huit années plus tard, une autre chance. Pourtant la force de ce film naît de ces deux rencontres, des huit années qui les relient, d’un processus de création qui n’exige somme toute, mais nous le savons bien c’est loin d’être le plus évident, qu’une douce présence.  

« Si l’on se fie à la mémoire tout est en miettes, avec la photo ou le film, on peut avoir la confirmation de la réalité. »

Il y a bien longtemps que j’avais l’envie d’écrire un texte pour remercier Naomi Kawase de nous offrir cette tendresse. Mais après avoir vu ses films, les mots que l’on souhaite écrire sont toujours pitoyables. Alors aujourd’hui je suis heureux et je remercie donc deux réalisatrices plutôt qu’une.

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Réalisateur : Lætitia Mikles

Production : Zeugma Films
Image : Lætitia Mikles
Son : Victor Pereira
Montage : Marie-Pierre Frappier  
Musique originale : Claire-Mélanie Sinnhuber
Diffusion : Ciné Cinéma
Festivals : Etats Généraux du documentaire 2009 (Lussas) – Indie Lisboa 2009 (Lisbonne)
Avant-garde Film Festival 2009 (Athènes) – Les Ecrans Documentaires 2009 (Arcueil)
Prix : Prix découverte de la SCAM 2010

LES CLOCHARDS CELESTES (JACK KEROUAC)

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En ce temps là, Jean-Michel et moi sommes partis au japon avec la ferme intention d’y réaliser un livre. Nous passions nos nuits à guetter quelque artiste et aussi quelque fille, et dans le meilleur des cas des filles artistes, dans les bars en sous-sols ou en étages de Shibuya, nos journées commençaient rituellement vers 17 heures au déclin de la lumière du soleil, alors les deux vampires débarquaient de la Hibiya Line pour s’emparer de Tokyo avec l’appétit d’un écrivain et d’un photographe dont les jours sous les cerisiers étaient cruellement comptés à la mesure des billets de 10.000 yens qui s’échappaient de nos poches et prenaient leur envol dans le beau ciel du Japon.

De ces semaines japonaises je garde au fond de moi une tendresse amusée. J’avais amené dans mes bagages mon livre fondateur que je feuilletais chaque jour en écoutant derrière la fenêtre de notre petite chambre de banlieue les sons familiers du Japon : les rires des écoliers à bicyclettes, les conversations des vieux jardiniers qui taillaient des pins parasols dans les jardins du voisinage et les entrainements des écoliers sur le terrain de baseball.  J’imagine que nous avons tous un livre fondateur, sans doute pour la majorité d’entre nous il s’agira du livre le plus abîmé, le plus corné. Je n’ai pas aimé « Sur la route  » mais j’ai adoré « Les clochards célestes. Ce texte de Jack Kerouac est au départ de mon envie de japon, de mon envie de la route, de mon envie de montagnes et  de musique et de solitude aussi, toutes les pièces de mon puzzle, déjà réunies dans ce bouquin qu’une heureuse rencontre m’avait mis dans les mains. Il faut ajouter aussi, que ce fameux Japhy Rider qui aura bouleversé la vie de Kerouac n’était autre que Gary Snyder érudit et passionné de culture japonaise.

Regarde, chanta Japhy, des peupliers jaunes. Cela me rappelle un haï-kaï :

Un peuplier; des feuilles jaunies.

Un écrivain est passé par là. »

Dans ce pays on peut comprendre toute la parfaite beauté des haï-kaï que nous ont légués les poètes d’Extrême-Orient. Ces gens ne se laissaient pas enivrer par la nature; ils gardaient toute la fraîcheur d’esprit des enfants. Ils décrivaient ce qu’ils voyaient sans artifice ni procédés. Nous poursuivîmes notre route en composant des haï-kaï tout en suivant le sentier qui montait en lacet, de plus en plus haut. je récitai :

 » Rochers au flanc de la montagne.

Pourquoi ne roulent-ils pas jusqu’en bas ?

Peut-être est-ce un haï-kaï, mais je n’en suis pas sûr.

– C’est trop compliqué, répondit Japhy. Un véritable haï-kaï doit être simple comme la soupe et cependant avoir la saveur de la réalité. Le plus beau des haï-kaï est probablement celui-ci :

Le moineau sautille sur la terrasse.

Il a les pattes mouillées.

C’est un poème de Shiki. On voit les traces des petites pattes mouillées avec les yeux de l’imagination. Et cependant, dans ces quelques mots, il y a aussi la pluie qui est tombée ce jour-là. On sent presque le parfum des aiguilles de pin humides.

– Encore un !

– Celui-ci sera de moi. Attends !

Le lac en contrebas;

Des trous noirs comme des puits.

Non, c’est mauvais. Il faut être très fort pour écrire des haï-kaï.

Cette année là donc je trimballais encore ce livre dans les banlieues de Tokyo. Le renifler me fait toujours du bien. Sans doute le parallèle est-il à chercher dans cette année aventureuse pendant laquelle j’avais mis mon boulot entre parenthèse pour m’offrir ce caprice « écrire un livre au japon ». C’était à moindre risque et pourtant pour moi c’était une vraie aventure au coeur d’une existence anesthésiée à fortes doses de RER et d’open-space. Nous avons rencontré des artistes, les interviews se sont faites avec bonheur, personne ne nous attendait mais tous nous ont accueillis et plus nous avancions dans ce projet plus j’avais l’angoisse que tout s’arrête. Il fallait un axe pour nous guider, bien sûr, il suffisait d’annoncer que nous allions réaliser un livre avec un éditeur français pour que les oreilles se dressent et que les portes s’ouvrent, c’était naïf, c’était un mensonge à nous-mêmes, mais c’était aussi la magie qui nous portait. J’avais pris l’axe de questionner les artistes sur le thème du rêve. Ce rêve que chacun d’entre nous porte au fond de soi ou plus exactement encore, du chemin qui mène à la réalisation de ce rêve primordial. Aujourd’hui encore je conserve la même obsession.

« Mais un instant plus tard, je me trouvai plongé en plein délire : en levant la tête je vis Japhy descendre la montagne en courant, à grandes foulées de dix mètres, sautant, fonçant, atterrissant sur les talons de ses grosses bottes, rebondissant deux mètres plus loin, pour s’envoler de nouveau par-dessus les rochers, planant, criant, ioulant sur cette marge de la terre, où nous nous trouvions, et dans un éclair je compris qu’il est impossible de tomber de la montagne, espèce d’idiot, et avec un ioulement de ma composition je me levai soudain et me ruais à mon tour vers le bas de la pente après Japhy, à force de bonds aussi grands que les siens, de foulées aussi fantastiques »

Cette année là, après la floraison des cerisiers et après que le vent ait balayé les derniers pétales blancs dans les allées du parc de Ueno, il fallu me résoudre à reprendre l’avion pour revenir à mon RER parisien sale et repoussant. Je m’éloignais du Japon et j’en avais gros sur le coeur, pourtant je pris progressivement conscience qu’au fond de moi et grâce à toutes ces rencontres  s’était installée une certitude :

Même si je m’éloignais du japon je continuerais malgré tout à m’en rapprocher. J’avais réveillé mon rêve et il n’y avait aucune raison d’en être effrayé, je pouvais marcher lentement ou même courir, jamais plus je ne pourrais tomber de la montagne, espèce d’idiot !

Extraits de « Les clochards célestes » de Jack KEROUAC Editions Folio – Gallimard

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LA COQUILLE A JEF

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Il y a le boulevard de La Villette avec ses kebabs et ses cafés chinois… Il y a la bulle du Parti Communiste et le kiosque à journaux du Métro Colonel Fabien… Il y a le bar-tabac Le Narval avec ses joueurs gratteurs aux milles tickets hallucinatoires, il y a cette vieille femme et sa peau de lapin usée qui déambule en causant toute seule au milieu des buveurs, et puis les cabines des taxiphones derrière lesquelles s’échangent les confidences des amours éloignés, il y a toutes ces portes cochères qui restent fermées…

L’une d’elles s’est ouverte pour moi il y a près de vingt ans, j’y ai mis un pied et puis deux et j’y ai mis le cœur.

C’était un peu comme sa coquille et il la partageait très souvent. Répétitions tôt le matin et jam session tard dans la nuit, les malades de la percussion, les fêlés du piano, les irrécupérables de la guitare et un peu plus rares les névrosés du coquillage… Tous musiciens aux âmes élégantes ils connaissaient l’adresse du Boulevard de La Villette et la double porte du coffre-fort qui laissait parfois s’échapper des solos de free jazz ou des rythmes latins, s’ouvrait jusqu’au petit matin sur des garçons et filles chargés d’instruments, de bouteilles et de rires…

La porte s’ouvrait et se refermait à l’infini. Et lorsque des musiciens se décidaient à quitter le lieu pour aller enflammer la nuit ailleurs, d’autres arrivaient encore, débarqués des ténèbres et le groove repartait de plus belle au-dessus des brumes de tabac.

Nuits marathoniennes, je me rappelle de cette fois où j’eu la sensation de pouvoir entrer dans la musique. Les musiciens se succédaient depuis plusieurs heures sur une impro sans fin. La sensation n’aura duré pour moi que quelques secondes. Je regardais les musiciens et il me semblait que chacun jouait selon son propre désir en se fichant pas mal des autres. Mes oreilles s’obstinaient à se concentrer  sur la musique mais finalement n’entendaient qu’une cacophonie. J’en étais fatigué. Mais soudain j’ai entendu : ça se passait « derrière » la musique : ils étaient libres mais ils étaient ensemble. Quelque chose courait entre les musiciens. Je n’ai jamais oublié.

Le maître du lieu nous remarquait à peine, souvent préoccupé par le choix d’un bec, d’une conque ou d’une anche. Nous le surprenions parfois, malgré l’immense fatigue qui pesait sur les rescapés de la nuit, dans la lumière du petit matin, il continuait ses confidences avec son saxophone.

La coquille à JEF maintenant nous manque. Elle a été remplacée par un bel appartement stylé, les voisins dorment en paix, le digicode fonctionne bien. Elles ferment leurs portes les unes après les autres les coquilles des JEF dans Paris. Elles ferment parce qu’elles ne sont que des lieux de vie enfantés par les rêves souvent naïfs d’hommes et de femmes dont la véritable ambition est seulement de rassembler les gens et pas les billets…

JEF a été l’un des premiers artistes à répondre à ma demande d’interview. Il fait partie du petit groupe des artistes « fondateurs » de l’aventure « Katatsumuri ». Nous avons parlé des chemins du rêve bien sûr et de son amour pour la musique et les musiciens, je me souviens encore avec délectation de l’intensité de sa réflexion.

Merci JEF pour la magie que tu offres à tous et sans compter. Merci pour ta générosité et la gentillesse de tes coquillages.

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LE SITE OFFICIEL DE JEF SICARD

L’INTERVIEW REALISEE AVEC JEF DANS KIKOERU ?

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J’ai revu « Tomoki » avec ses parents. Dans un petit théâtre du 20e à Paris, le Théâtre aux mains nues. C’était une journée froide et mouillée, toutes les rues de Paris dégoulinaient sous mes chaussures. J’ai eu froid toute la journée, j’ai eu froid jusqu’au théâtre…

… Je pense à mon frère que j’ai perdu il y a maintenant 23 ans. Il n’en avait que 22… Il a disparu de notre famille comme ça, d’un coup. Il disait que « l’homme part lorsqu’il a terminé son chemin ». Pourquoi a-t-il dû partir si tôt ?  Peut-être devait-il vivre son âme d’une autre façon ?… Mon frère a toujours été avec moi dans mes rêves, mais depuis que j’ai un enfant, Il ne revient plus. Je crois qu’il est là, en nous…

Tout commence avec les ténèbres, je suis assis au milieu des ténèbres, pas au milieu des autres spectateurs, non, juste dans mes ténèbres. Il n’y a plus un bruit. Certains spectateurs peut-être ferment les yeux et se demandent pourquoi les secondes sont si longues, pourtant ce ne sont que quelques secondes, volées à un monde qui brille et qui caquète sans jamais plus connaître aucun répit. Mes yeux cherchent une faille, une poussière de lumière ou même un son auquel s’accrocher, mais l’obscurité emplit la salle, elle recouvre nos chaussures, nos jambes, nos mains et mon cœur aussi. Je ne peux plus m’arrimer à l’espace. Alors la danse peut commencer.

Un corps fœtus immobile se dessine devant mes yeux. Un corps chrysalide, suspendu par un fil. Doucement se balance. Doucement tourne. et nous dans nos fauteuils, peut-être croyons-nous nous souvenir… Les pieds et les mains de la danseuse lentement se déplient, inquiets à caresser l’obscurité. Naissance délicate, le corps fragile se libère du harnais ombilical, j’ignore pourquoi  les larmes me viennent, je ne saurais en dire plus, naître serait-il si désespérant …

Les ombres sont vaincues, le corps se déploie à la lumière et les musiques sont joyeuses « Tomoki » est une fête, bossanova et ombrelles, Kaori et Sébastien dansent tout aussi bien avec la vie qu’avec le drame. Une dame pleure devant moi et je me dit que maintenant quelque chose nous a frôlé, ici quelque chose qui dormait a été réveillé, avec la tendresse et l’élégance de ces deux artistes.

É pau, é pedra, é o fim do caminho

É um resto de toco, é um pouco sozinho

Un pas, une pierre, un chemin qui chemine,

Un reste de racine, c’est un peu so-li-taire,

J’ai rencontré Kaori, Sébastien et Oscar-Tomoki, il y a peut-être sept ans, à l’occasion d’une interview, chez eux, gentiment ils m’avaient reçu dans leur cocon parisien. Et nous avions parlé en profondeur de notre drôle de vie, de notre recherche si floue et si exacte et après l’interview je m’étais retrouvé sur les boulevards, exalté mais seul, j’avais ravivé ma certitude qu’au loin, par-delà la colonne de la Bastille, il y avait une île qui s’appelait Japon et qui m’attendait…

Libérés du harnais nous ne le sommes jamais. A chacun de nos efforts nous sentons ce qui nous lie… C’est là ce qui nous met en mouvement, c’est la raison de tout cela. Je regarde Kaori qui danse au milieu d’une mer colérique de papier Kraft et dans mon ventre je nous vois tous danser ensemble comme nous le pouvons, avec nos corps tordus, avec nos corps peureux, nous dansons et c’est la raison de tout cela.

J’ai revu « Tomoki » avec ses parents.

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EXTRAIT VIDEO DE TOMOKI SUR LE SITE KIKOERU ?.

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Photos © Jean-Michel JARILLOT

EXTRAIT VIDEO DE TOMOKI SUR LE SITE KIKOERU ?