SOUDAIN ON VOIT LA MER

Zazen. Ce matin une tempête s’est levée à l’intérieur de mon crâne. J’entends même les mouettes dans le ciel de Paris. Et puis me reviennent les images de l’océan. Ma fille qui saute dans les vagues pour les empêcher d’atteindre son Mont Fuji de sable. Ouvrir les yeux. Regarder la toile usée des tatamis. Zazen. Pour quelques secondes de plus.

En retrouvant les rues parisiennes j’ai repensé à ce Mont Fuji de sable. Moi j’avais creusé un fossé devant pour que la mer y engouffre ses assauts. Au bonheur de ma fille. Te dirais-je suffisamment à quel point tu m’ensoleilles ? Non, probablement. On en fait des efforts pourtant. Pour être meilleur, pour être solide, pour ne pas être oublié.

Et puis la mer arrive, sans violence aucune. Elle emporte toutes tes constructions et tu ne rigoles plus. Zazen. Je me suis allongé sur le sable et j’ai fermé les yeux. Un peu plus loin ma fille continuait ses sauts d’oiseau dans l’eau. A ce moment, il s’est passé quelque chose. Sans doute que le bruit des vagues sur le sable, les voix des gens mêlées au souffle du vent et l’odeur de l’été. A cet instant, il s’est approché de moi.

C’est l’enfant que j’étais, avant. Un enfant solitaire. Les après-midi sur la plage et la vie immobile auprès des parents. Je n’avais qu’une attente, que la journée se termine pour rentrer à la maison et retrouver mes livres et mes cahiers de dessins. Sauf qu’il me suffisait d’ouvrir les paupières pour apercevoir la petite dans les vagues, et me dire qu’aujourd’hui c’était bien moi le père. J’ai gardé les yeux clos jusqu’à imaginer plus nettement ce corps d’enfant que j’avais encore. Du sable entre les orteils.

Tout naturellement, mes parents se sont approchés aussi, et agenouillés près du corps d’enfant que j’étais, et puis, l’un après l’autre, ils ont fini par murmurer : Tu dois écrire, puisque c’est ça qui te plaît. Ils parlaient à ce corps d’enfant que j’étais encore. Ils lui donnaient enfin la bénédiction qu’il attendait. Je ne dormais pas. Je ne rêvais pas. C’était autrement.

J’ai ouvert les yeux à la lumière d’une fin d’après-midi sur la plage d’Anglet, ma fille au loin, semblait fixer l’horizon et la mer avait perdu de sa fougue.

Il faut regarder la toile usée des tatamis, mais il faut aussi élever des monts Fuji de sable et les rebâtir encore et encore.

Et un jour,

Comme si c’était la première fois,

Soudain on voit la mer.

Etsuko Kobayashi (french / japanese version)

Déménagés des ateliers du « 59Rivoli » le temps d’une rénovation, les artistes du collectif occupaient le dernier étage d’un bâtiment de la Rue de La Tour des Dames à Paris (9). Parmi ces phénomènes, je rencontrais en 2009 l’artiste peintre japonaise Etsuko Kobayashi.  Je me souviens que j’avais écrit à propos de ses compositions « Nous faisons face à la toile, quelque chose au fond de nous réclame un envol et nous ne comprenons pas. »

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Claude Brabant (french / japanese version)

L’Usine au 102 Boulevard de La Villette à Paris. Une petite cour d’immeubles et au rez-de chaussée une galerie qui vaille que vaille expose des artistes sans concession. Maintenant on ne peut plus pousser la porte avec simplicité, comme à l’époque de cette interview, car maintenant ils ont installés le terrible digicode, pourtant elle s’y est opposée pendant longtemps. Elle voulait que le lieu reste libre. Dans son atelier les pigeons et les chats, venus du ciel, l’ont toujours été. J’avais demandé à CLAUDE BRABANT d’être la première à parler devant mon micro. Je me souviens qu’elle n’était pas très enthousiaste à cette idée, mais par amitié elle avait tout de même accepté. Je me lançais dans ce projet d’interviews, sans trop savoir où je voulais aller, c’était à l’automne 2006… 

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TRANSIT-EXPRESS (YVES SIMON)

Chez Boulinier, au pays des livres laissés pour compte, j’ai retrouvé le Transit-Express de Yves Simon. J’en avais totalement oublié le contenu et maintenant je trimbale ce petit bouquin partout, poche arrière de pantalon, lecture rapide sur quais des gares et ratures dans un kebab. Je veux rendre ce petit hommage à Yves Simon. J’éprouve toujours la même tendresse à la lecture de ses pages, je crois bien qu’en France il est le premier à avoir osé faire au milieu d’une prose, des collages de mots, à l’infini, comme un peintre qui ajoute sur sa toile des épaisseurs de couleurs. Celui-là est le troisième roman de Yves Simon. C’est encore une écriture post-adolescente et c’est bien. 

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Jef Sicard (french / japanese version)

Cette interview date de 2007 (!) et c’était ma seconde interview à l’époque. J’avais choisi d’aller vers Jef Sicard, que j’avais la chance de rencontrer régulièrement, puisqu’à cette époque j’enseignais le tai-chi-chuan et qu’il m’arrivait de louer son merveilleux lieu de répétition du Boulevard de La Villette pour y donner mes cours. Habituellement Jef est un souffleur, qui parle peu, mais pour cette occasion, le saxo et les conques ont été abandonnés sur la table et nous avons pris le temps de quelques mots. 

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Kaori Suzuki et Sébastien Vuillot (french / japanese version)

Au croisement de leurs rêves, Kaori SUZUKI et Sébastien VUILLOT ont créé la Compagnie TSURUKAM. Je les ai rencontré dans un festival de marionnettes en 2009, après avoir assisté à leur spectacle KAGOME je leur ai proposé de les interviewer pour les connaître un peu mieux. Je republie aujourd’hui cet entretien, soit dix années plus tard. D’autres créations, toutes aussi innovantes et réjouissantes, sont venues éclairer leur parcours et je suis toujours  émerveillé par leur travail.   

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Miki IIDA (french / japanese version)

Miki IIDA est écrivaine, journaliste et aussi guide à Tokyo. Pendant mes escapades japonaises c’est le plus souvent grâce à elle que je peux entrer en contact avec les personnes que je souhaite rencontrer, grâce à son travail d’interprétation je réalise mes interviews en toute quiétude. Miki est pour moi une véritable exception dans la société japonaise, elle représente ces femmes qui se tiennent debout contre vents et marées et défendent avec acharnement leur liberté. Entre tradition et modernité, voici l’interview que nous avons réalisé ensemble. 

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Bruno Quinquet (french / japanese version)

L’ombre des arbres du jardin Hibiya Koen nous fait oublier un peu la moiteur de septembre. Autour de nous, des hommes sont endormis sur des tables de bois, le chant assourdissant des cigales berce leur sieste. Rendez-vous pris sur internet juste après avoir vu ses photos de salarymens dans un petit article qui lui était consacré, le coup de foudre, j’ai eu envie de rencontrer Bruno Quinquet, photographe français résident à Tokyo.  

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REMUE-MÉNINGES

Ca bouge beaucoup sur le blog depuis quelques jours. Il faut dire, que ça m’est tombé dessus sans prévenir. J’ai supprimé le site web de Kikoeru? avec toutes ses interviews. Allez savoir. Douze années d’existence, ça suffit. Douze, c’est un bon chiffre. Je pense que toutes ces interviews, beaucoup de gens auront pu les lire, que c’est déjà çà, même si au final, le site a recueilli peu de commentaires en retour, je pense aussi que c’est la raison de mon abandon. Mais c’est aussi un signe des temps, sur internet nous consommons vidéos, photos et mots en les picorant, en somme nous ne faisons que passer incognito. Je pense aussi que rien ne vaut d’avoir un livre entre ses mains pour éprouver la valeur des mots. Certaines des interviews seront déménagées sur ce blog, j’y travaille, mais elles ne le seront pas toutes. Ce n’est pas mon intention. Quoiqu’il en soit, cela me donne maintenant  l’occasion de les redécouvrir, je leur donne un nouveau visage, avec parfois de nouvelles photos, et je me dis que d’autres personnes vont découvrir ces hommes et ces femmes qui m’ont surpris de leur existence.

 

Michel Vray (french / japanese version)

Paris 9ème, dernier étage d’un immeuble de fer. Toiles immenses et sculptures de ferrailles, couleurs sur les murs, bois et tissus, papiers et métaux … Ici les objets se cherchent une âme. Un squat d’artistes c’est comme un lieu de rendez-vous, pour femmes, pour hommes, pour objets, et pour leurs rêves en commun … Rencontre avec Michel VRAY, peintre, poète,  éditeur, mais avant tout « HOMME DE L’ÊTRE ». 

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Sachiko Ishikawa (french / japanese version)

 

Daniel : Sachiko, j’aimerais connaitre ton avis sur cette question : C’est quoi danser ? Ou bien encore :  c’est quoi ne pas danser ?

Sachiko : Pour moi, danser est un peu ma façon de respirer. Donc ne pas danser, c’est comme si je ne respirais pas… Quand je vivais au Japon, à Tokyo, en tant que salariée, pendant dix ans environ tous les matins je me levais tôt et me dépêchais de me préparer en cinq minutes pour ensuite aller travailler dans un bureau. Je travaillais jusqu’au soir 20h mais très souvent 22h, et parfois même jusqu’à minuit pour rentrer avec le dernier train. Sans avoir de vraies vacances, pas même une semaine pendant l’été en ce qui me concernait. Au bureau, en plus du travail je faisais de la communication avec les collègues, en essayant de m’adapter à la situation. Et cela se répétait de la même façon chaque jour.

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Choje Lama Ani Pema (french/english version)

Lama Pema est une de ces personnes habitées par un souffle d’absolu, en sa présence on ne saurait en douter, d’ailleurs ce n’est pas le doute qui l’anime, elle agit et elle n’est qu’action, pour suivre son chemin si particulier. Avec beaucoup de gentillesse elle a bien voulu répondre à quelques questions alors qu’elle ne parle que vraiment très rarement de tout cela. J’en profite pour attirer l’attention sur son incroyable travail de bâtisseuse, d’ailleurs ses séjours en Europe n’ont souvent d’autre objectif que de sensibiliser le public pour financer ses divers projets de construction, le site officiel qui lui est dédié explique tout cela en détail et nous permet de comprendre avec beaucoup de photos l’ampleur de sa mission.

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Ninsho Kakinuma 柿沼忍昭 (french version)

Juillet 2018, abandonnant pour quelques heures la chaleur infernale des rues de Tokyo, nous rendons visite au moine Ninsho Kakinuma 柿沼忍昭 dans son temple, le Chokoji (Kannami, Shizuoka-ken), je suis accompagné par Mme Miki Iida qui interprète cette rencontre ainsi que Mme Yuu Adachi.

… Et toujours cette lumière si particulière de l’été. Comme un voile posé sur le décor, qui invite à supposer une existence, un autre monde, il y a simplement à tendre une main, pour sentir une caresse.

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SES JOURS EFFACÉS

Ecrire sur un ami. Pour dire. La poésie des jours effacés. Pour dire. La transmission d’une vie aussi. Pour dire à ses filles qu’il est encore temps. Pour dire. A ses amis, qu’il est encore temps. Pour dire. Au monde entier, que le poète est vivant.

Dans sa chambre minuscule de la Maison Nationale des Artistes de Nogent, les peintures de Michel se serrent toile contre toile au milieu des livres. Dans cette chambre qui lui sert de placard, quatre pas seulement sont possibles, deux pas en avant et deux pas sur la gauche, ensuite il faut se ranger comme n’importe quel objet, comme tous les papiers. Entassés, empilés, alignés, éparpillés, Michel a maintenant toute sa vie à portée de main. Et toute sa vie comme il me l’a dit un jour, n’est qu’une vie de papier.

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TAMISER LE MONDE

Se lever tôt. Prolonger le sommeil dans un train. Se réveiller dans une gare parisienne. Sortir dans les rues, avec l’air frais du matin. Marcher jusqu’à la porte du zendo. Rebrousser chemin, tourner les talons, s’enfuir sans chercher pourquoi. Replonger dans les sous-sols de la ville. Les couloirs se remplissent. Il est l’heure d’hier à la même heure, il est l’heure de refaire, de remettre les pas dans les pas d’hier, nos traces encore visibles nous ordonnent.

Soudain le monde me traverse. Mais quoi ? Des histoires inaudibles. Des trajectoires. Et le corps surpris de se savoir vivant. Station Les Halles. Je passe lentement au milieu de l’affolement général. La pensée du zendo dans la lumière du matin. J’y suis. Je n’y suis pas. Je m’en éloigne jusqu’à la prochaine tentative.

Ces derniers temps la mort rôde autour de moi. Il faut vraiment être idiot pour écrire une phrase pareille. Disons qu’elle occupe un peu trop de place. Ma fille m’a dit un truc l’autre soir au coucher : nous ne sommes pas vraiment vivants, on passe dans la gare de la vie mais on va vers la mort et aussi on vient de la mort, alors pour moi on est pas vraiment vivants. Les chiens ne font pas des chats.

J’écris moins sur ce blog. Je n’ai plus assez de mots sans doute, pour écrire à la fois ce roman qui m’occupe l’esprit depuis l’été dernier et des articles pour le blog. Un roman c’est une écriture infinie, on peut le reprendre et le reprendre encore, en rajouter, en enlever, on peut aussi ne pas savoir s’arrêter, tout gâcher, quoiqu’il en soit c’est toujours, une aventure avec soi-même, et c’est peut-être simplement ce que l’on cherche. Je repense aussi à ce que Michel m’a dit un jour à propos de son travail : quand j’écris je ne me relis pas, c’est parfait comme ça. Et je comprends cela. Il me vient cette pensée, peut-être présomptueuse :  c’est comme zazen. c’est parfait comme ça.

Il y a aussi mon aventure Kikoeru? qui semble arrêtée. Que faire de toutes ces rencontres ? Continuer à payer chaque mois un abonnement chez un hébergeur pour que ces interviews témoignent de rencontres. Des mots, un jour, quelque part. Pierre Barouh n’est plus là pour nous répéter les paroles de Vinicius de Moraes la vie c’est l’art des rencontres.

Le monde nous traverse. Nous tamisons le monde. Du moins si nous acceptons de le laisser passer.

En nous.

 

PARIS AT NIGHT (JACQUES PREVERT)

PARIS AT NIGHT

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Trois allumettes une à une allumées dans la nuit

La première pour voir ton visage tout entier

La seconde pour voir tes yeux

La dernière pour voir ta bouche

Et l’obscurité toute entière pour me rappeler tout cela

En te serrant dans mes bras.

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(Jacques Prévert -Paroles – Editions Gallimard 1949)

KINAKO

Je crois que la mort est sans direction. On ne va nulle part. Il n’y a pas d’endroit où aller. Et c’est inacceptable. Mais justement puisque c’est inacceptable, c’est passionnant. Pourquoi nous faut-il toujours penser à la mort en l’associant à une orientation. Pas besoin d’orientation, aucune direction. Alors pas de chemin ? Nous voyons le mythe s’effondrer. Si nous avons tant besoin d’un chemin pourquoi ne pas considérer au plus  haut point celui sur lequel nous marchons en ce moment. Fichus aveugles qui n’en croient que leurs yeux immensément ouverts.

La nuit dernière est morte notre petite amie. Elle n’aura enchantée nos vies que pendant quelques jours, six jours pas un de plus. Comment peut-on être si petit et détenir un tel pouvoir ? Elle ne disait pas un mot, n’avait aucun cri, restait le plus souvent immobile et silencieuse à nous observer. Une boîte à chaussure taille enfant aura suffit. Nous avons écrit des mots japonais sur la boîte, elle avait un nom japonais,  mis du foin à l’intérieur, choisi seulement les granulés rouges, ceux qu’elle avait tant aimés, étalés à ses côtés pour un pique-nique qu’elle partagera avec ses nouveaux amis, là-bas. Ensuite mes femmes ont délicatement coupé aux ciseaux quelques petites touffes de ce poil si joli qu’elles ont glissé dans des sachets en plastique. Je les regardais faire avec le plus grand respect, m’accrochant à un verre de vin. Elles m’expliquaient que deux de ces sachets seraient offerts en souvenir aux deux amies japonaises qui s’étaient relayées pour les accompagner à la clinique vétérinaire. Une fois encore j’ai pensé que la culture japonaise me laisse émerveillé. Et puis nous sommes partis vers la forêt avec deux pauvres pelles en plastiques prises à la hâte.  Mais la terre de la forêt si dure nous a fait renoncer, les pelles se sont cassées. Alors nous avons sournoisement redemandé à notre fille si elle voulait vraiment l’enterrer dans la forêt ou bien laisser le vétérinaire s’en occuper (incinérer), mais elle a demandé si après l’incinération on pourrait encore aller la voir sur sa tombe… Et puis nous avions sous les yeux cette grande nature, si libre, si lumineuse, on lui devait bien ça. Donc nous avons quitté la forêt pour aller chercher un magasin qui vend des pelles métalliques de jardinage, et nous sommes revenus plus tard près de notre arbre. Malgré l’outillage le trou était difficile à faire parmi les racines et les pierres. Ensuite nous avons recouvert notre boîte avec la terre humide et pour finir nous avons mis en terre une petite plante à fleurettes blanches au pied de l’arbre. Non, pour finir nous avons prié. Mes femmes accroupies à la façon japonaise. Et moi debout à la façon d’un idiot. Puis nous avons éparpillé feuilles et brindilles sur la terre pour créer un camouflage à toutes épreuves. Ensuite nous sommes rentrés à la maison, épuisés, et devant la cage vide et ouverte je me suis dit que la mort n’aura jamais le dernier mot, c’est pourquoi j’écris. 

Maintenant il fait nuit, je finis seul la bouteille de vin. Elle repose dans sa boîte à chaussure taille enfant.  Il y a le grand lac tout près d’elle et de partout, elle entend c’est certain, les cavalcades de ses cousins lapins tout autour d’elle. 

Ni temps, ni espace. Tu peux imaginer ça ? Bon dieu quel soulagement mon ange. Mais les atomes, mais les poussières ? Non, ça c’est encore un mensonge, c’est encore de la vie, ce n’est pas encore la mort. La mort c’est ni temps, ni espace. Dis-moi si tu peux l’imaginer !! Essaies au moins !  Mais l’image aussi a besoin de ces deux dimensions. Alors, à quoi bon imaginer…  Tu vois ? La mort est ni temps, ni espace, ni imagination. Ce qui nous attend, c’est bien autrement. Et d’ailleurs, ça ne nous attend pas.  

LA POÉSIE DE RAYMOND CARVER

Ouaip, je viens à peine de découvrir Raymond Carver. Il aura fallu tout ce temps. Mais en fait, c’est bien plus que du temps qu’il aura fallu. Un regard sur la couverture d’un recueil de poésie et on se dit : c’est qui ? J’ai choisi ce poème parmi beaucoup, les poèmes c’est pas comme les fraises des bois, on ne peut pas les manger les uns après les autres, cela n’aurait plus aucun goût. Il faut y revenir, souvent, et pas seulement pour le comprendre, c’est le poème qui doit vous comprendre, comprendre votre fonctionnement. Pour le dire autrement, c’est le poème qui doit avoir l’envie de revenir vous visiter. J’aime la découpe de ce poème, on sent la pénibilité de communiquer sur les choses qui sont importantes, on sent aussi la mastication, à la fois de la tourte et du re-sentiment. J’aime cet instant de conscience la cuisine de ma fille en hiver, la fille on ne la voit pas, on ne l’imagine pas physiquement mais on peut l’entendre respirer, elle n’est pas loin, n’est-ce pas ? Et puis le père, qui se fait le plus léger possible, mais qui semble étouffer de l’intérieur. Raymond Carver, il s’appelait ainsi, et il regardait l’existence avec ces yeux là.

 

Ma fille et la tourte aux pommes

.

Elle m’en sert une part quelques minutes

après la sortie du four. Un peu de vapeur monte

des fentes sur le dessus. Sucre et épice –

cannelle – caramélisés dans la croûte.

Mais il y a ces lunettes noires qu’elle porte

dans la cuisine à dix heures

du matin – tout baigne –

tandis qu’elle me regarde en rompre

un morceau, le porter à ma bouche,

et souffler dessus. La cuisine de ma fille,

en hiver. Je mange la tourte à la fourchette

en me disant de ne pas m’en mêler.

Elle dit qu’elle l’aime. Je ne vois pas comment

ça pourrait être pire.

.

Raymond CARVER Poésie Collection Points (traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacqueline Huet, Jean-Pierre Carasso et Emmanuel Moses. Editions de l’Olivier.

LA BOÎTE À PHOTOS

Avant on avait un truc pareil. Une boîte à chaussure par exemple, avec des paquets de photos oubliées, de celles qu’on n’avait pas jugé suffisamment bonnes pour les placer dans l’album, vous vous rappelez ? Et jamais on ne sortait la boîte  à photos du placard, puisqu’on regardait l’album. Sauf, dans les déménagements, probablement, on se disait mais qu’est-ce qu’il y a là-dedans ? Et alors, pour quelques minutes hors du temps, on s’asseyait sur le sol et on étalait les petites photos en essayant de se rappeler les époques, les prénoms, les âges, les amours. Mais depuis la numérisation des clichés, nos souvenirs maintenant sont pixellisés, d’aucun diront que c’est pareil sauf que maintenant dans l’album il y a des milliers de petits vers invisibles qui se tortillent pour grignoter nos belles images. Le pixel s’évapore au fil du temps. Les photos pas bonnes sont tout d’abord passées au tamis de la suppression/poubelle et puis s’il en reste encore, elles sont classées dans un fichier à part, il y a des sous-dossiers dans des dossiers, qui portent des noms assez évasifs, parfois des dossiers vides, et aussi des photos isolées du groupe … Conservées tout de même car quelque chose a fait qu’on n’a pas eu le cœur à l’effacement  …

Ce soir je m’arrête sur ces photos bancales,  ces photos qu’on n’avait pas pris la peine de regarder et qui maintenant nous arrachent comme une tendresse. J’en ressors quelques-unes, qui concernent bien évidemment l’aventure de Kikoeru? commencée par Katatsumuri. Sur une période de dix années. On aura qu’à dire que c’est une façon de marquer un anniversaire.

Alors regardez, regardez comme on est beaux et irrésistibles, parce que nous sommes dans l’action, et que nous ne savons pas encore que ces moments seront uniques sur nos itinéraires respectifs. C’est cela qu’il me tenait tant à cœur de partager et en un sens pour moi tout est réussi. Qu’ils en soient ici remerciés mes amis d’hier et de demain. Lire la suite

VISITE AU CHOKOJI

 

… Et toujours cette lumière si particulière de l’été. Comme un voile posé sur le décor, qui invite à supposer une existence, un autre monde, il y a simplement à tendre une main, pour sentir une caresse.  

Le temple me semble grand mais le paysage au milieu duquel il est posé est bien plus majestueux encore. Une petite ville en contrebas, des forêts de bambous et des pierres tombales qui s’étalent aux flancs de la colline. Nous traversons une cour, un chat sommeille dans la poussière et nous ignore, des enfants jouent. Je quitte mes chaussures sur les marches de bois ciré, me laisse glisser à l’intérieur du temple dans l’ombre d’une histoire qui n’est pas la mienne.  Le moine qui nous accueille marche devant nous d’un pas décidé. Il me fait penser à un homme de la terre qui arpente son champ. Son visage est accueil, son temple est accueil, le timbre de sa voix aussi. Une rencontre complètement inattendue, qui a devancé mon imagination. Nous voilà assis sur des coussins posés sur tatamis, autour d’une table, le moine apporte des petites bouteilles de thé vert glacé, il nous dit que le produit est fabriqué aux Etats-Unis et nous en rions.

Je ne sais plus comment débute la conversation. Je ne sais plus à quel moment je sors le micro de mon sac. Officiellement il ne s’agit que d’une visite amicale. Pas d’une interview. Le temps est compté, une heure, pas plus. Je ne sais pas où regarder, il y a trop de détails autour de moi, trop de perceptions qui titillent mes sens, ma pensée se fige comme un lapin prisonnier dans les phares d’une voiture.

Mais une chose rare se produit. A peine sommes-nous assis, qu’il me semble que les mots dits ne sont que le prolongement d’une conversation commencée depuis fort longtemps. Le moine va à l’essentiel, il se déplace dans la conversation comme son corps le fait sur la terre et comme je le suppose savent le faire tous ceux qui suivent le chemin du zen.

Dès notre entrée dans le temple nous sommes subjugués par toutes les clochettes qui tintent autour de nous …

POUR LIRE L’INTERVIEW C’EST ICI !

UN PEU DE RIEN

S’asseoir et puis quoi ? S’asseoir. Et ensuite ? Ensuite rien. Rien ? Pas de suite, pas de rien. Zazen. C’est vite dit. Les cloches d’une église dans l’air frais du matin. Les raclements de gorge sur ma gauche. Les gargouillis de mon ventre. Que faut-il chercher au juste ? S’endormir ? Attention à ne pas s’endormir ! La structure penche dangereusement au-dessus du vide. Il n’y a pas de vide ! Pourtant ça penche. Redresser, de quelques millimètres, mais à peine, des moitiés de millimètres, c’est mieux, faire semblant de ne plus bouger. Faire semblant de ne pas faire semblant. En être satisfait ? Des gargouillis de ventre à ma droite. Pas le mien. Mais le mien répond quand même. Il ne peut s’en empêcher. Bloquer la respiration. Ne plus vivre serait même mieux. Au moins ne plus penser. Ne plus jamais revenir ici. Zazen. Le roucoulement d’un pigeon sur les toits de Paris. Attendre encore un peu avant de respirer. Compter les secondes. Sortir d’ici. Retourner dormir. Le maître disait « Faire zazen, c’est comme entrer dans votre cercueil ». Mais la vie. La vie qui nous colle, la vie qui exige. Qu’est-ce qu’on en fait ? Peut-on espérer du zazen qu’il nous donne la main pour traverser la frontière … Je crois que zazen nous conduit à la frontière, qu’il ne saurait faire plus. Non c’est faux. En fait je ne crois pas. C’est juste une pensée qui me traverse. Et c’est bien différent. Zazen. Soudain la crampe dans le pied droit. Grosse panique. Le corps se cabre. Merveilleuse douleur qui annihile toute pensée. La douleur remplit, il n’y a plus de vide, la posture se tord, le souffle est déchiqueté, la colère me sort des oreilles. Pourquoi Moi ? Et surtout pourquoi maintenant ? Pourquoi Moi et maintenant. Moi. Moi. Moi. J’étais venu pour m’oublier mais finalement il n’y a que moi ici. Je m’apitoie. Les battements de cœur se font alors plus tendres. Inexplicablement la douleur semble se dissoudre, chaque cellule décide d’en prendre un bout à son compte, et je me reperds enfin. Et ensuite ? Ensuite… Un peu de rien.

GRINCHEUX NOËL

Le type nous a arrêté cet après-midi dans la galerie marchande du centre commercial, il a dit “venez je vous fais un tour de magie”. Alors elle a choisi une carte au milieu du paquet, et lui a retrouvé la carte, c’était vraiment bluffant, elle s’est exclamée eehhh !!! Et c’était la première fois qu’elle ne pleurait plus depuis le matin. Je ne sais pas pourquoi il faut qu’il y ait des jours gris…

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LA JOIE QUI AVANCE CHANCELANTE LE LONG DE LA RUE (Gilles Farcet)

 

The BOOK vraiment inattendu, tout de même dans le prolongement de mon achat compulsif de l’été (The Dharma Bums de Kerouac dans une édition US très smart), voilà maintenant que le livre de Gilles Farcet attire mon regard, et WOW quelle rencontre ! Gilles Farcet consacre son ouvrage à un de la bande, resté totalement inconnu, soucieux de préserver son invisibilité, alors que les autres, les Kerouac, Snyder, Ginsberg, Corso… sont devenus des mythes, mais lui, Hank le céleste Beatnik, a seulement confié sa parole enflammée au micro du jeune journaliste (c’était en 1988). Régal suprême (pour moi en tout cas) de lire les pensées de ce Beat inconnu alors je partage, un peu, beaucoup.

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