J’attends ma fille

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J’attends ma fille. Dans ce bistrot parisien du cinquième, un homme s’adresse au serveur et ses paroles résonnent à mes oreilles. Les mots vibrent à la façon de ces clochettes que j’entends parfois tintinnabuler dans les rues du japon. J’attends ma fille. Tout est dit. Est-ce que moi aussi, un jour, pas si lointain d’ailleurs, je prononcerai les mêmes mots ? J’attends ma fille.

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Elle sera étudiante, habillée avec goût, moitié japonaise oblige, elle sera révoltée elle aura l’œil critique, moitié française oblige, elle sera sérieuse, un peu taciturne moitié de moi oblige, elle sera fantaisiste, expansive et fofolle, moitié de sa mère oblige … La fille de l’homme vient d’entrer dans le bistrot, les deux visages s’illuminent. Il y a tout de même de la distance dans leurs retrouvailles, pas d’effusion de sentiment, ils s’embrassent rapidement, d’une main il lui effleure une épaule, peut-être se sont-ils vus récemment ou peut-être sont-ils restés bloqués sur cette période de l’adolescence où elle ne voulait plus se laisser approcher.

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J’évite de les regarder, les bruits de la rue masquent leur conversation mais je saisis des échos de leur table. Cette toute jeune femme aux paupières semi-bridées et aux gestes mesurés. Qu’aura-t-elle envie de me dire à moi ? Quelles seront ses préoccupations ? Le père porte la tasse de café à ses lèvres pendant qu’elle parle. J’imagine qu’il voit le visage d’une fillette en transparence de celui de sa fille d’aujourd’hui. Et probablement qu’elle se sait regardée comme une enfant, car ces choses-là nous touchent. Le regard du père lui procure un sentiment ambigu de révolte mais aussi d’apaisement. Assise droite et raide sur sa chaise, elle a cette manie de bouger le corps d’avant en arrière quand elle parle. Mais peut-être ne bouge-t-elle ainsi que devant son père. Elle commence ses phrases en basculant vers lui grave et appuyée puis repart en arrière en riant et légère. Lui demeure absolument immobile, comme ancré, il goûte le moment, il ne doit rien en perdre. N’osant rien. Elle est jolie. C’est moi qui le pense. Est-ce qu’il le pense aussi ? En éprouve-t-il une fierté ?

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Elle aura dix-huit ans, j’en aurai soixante-huit et plusieurs mondes nous écarteront l’un de l’autre. Vivra-t-elle à Paris ? Vivra-t-elle seule ? Avec un garçon ? Avec une fille ? Parlera-t-elle encore japonais ? Parlera-t-elle encore français ? Un million de chemins s’offrent à nous dès maintenant. Je les entends nous appeler.

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Les mains du père et de la fille restent inertes sur la table. Toujours entre les êtres il y a du silence derrière les mots et du silence collé sur la peau. Nous aussi il nous tiendra captifs de son chantage et comme tant d’autres avant nous, nous ne saurons plus pourquoi nous en sommes arrivés là. Du père ou de sa fille, lequel des deux en souffre le plus ?

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Ils se lèvent, sortent du bistrot, à travers la vitre je vois l’homme déposer un baiser sur la joue de sa fille mais déjà elle s’éloigne en remontant la rue de l’École de Médecine. Il part dans l’autre direction.

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