MU

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Je suis en train de me dire que c’est toujours lorsque je suis au japon que mes repas sont les moins japonais. Ce n’est certes pas la nourriture qui m’aura conduit vers cette culture et vers ce pays. Je passe deux fois devant la même devanture de restaurant pour m’assurer qu’il n’y a pas trop de monde à l’intérieur, si beaucoup de japonais, je n’y entre pas, si trop de touristes, je n’y entre pas, si le restaurant est presque désert alors peut-être que j’y entre, mais rien n’est moins certain. J’ai mes adresses, là où je suis certain d’être tranquille, là où j’ai déjà identifié et posé mes repères sur la carte du menu et sur la configuration des lieux. Je dois pouvoir entrer sans être trop remarqué et je dois pouvoir sortir rapidement, sur une ligne droite de préférence, un restaurant qui tournicote avec des coins et des recoins je m’en méfie. Ainsi quand la faim me tenaille, mes itinéraires passent nécessairement par un restaurant de Ramens à Shibuya, un restaurant de Tendon à Ueno, un fast-food de burgers à Shimo-Kitazawa et depuis ce soir un Kebab Turc à Harajuku… Cela fait peu pour une ville où l’on passe son temps à manger.

J’ai marché dans Shibuya dès la tombée de la nuit et puis je suis arrivé dans Harajuku. Les rues se vidaient, ce kebab était sur le point de fermer et j’ai demandé à l’homme si je pouvais manger, il a eu un hochement de tête qui m’a plu, le sandwich fallafel était délicieux, la musique turc m’a fait du bien. J’avais besoin de m’éloigner du Japon. J’étais sorti quelques heures auparavant d’un pavillon de thé où j’avais eu, grâce à mon amie Miki, le privilège d’assister en spectateur à une leçon de sadō 茶道 (cérémonie du thé) par une maîtresse de thé de l’enseignement Urasenke. J’avais bu un thé épais au goût fort, je me sentais léger en marchant à nouveau sur les trottoirs de Shibuya, je ne pensais plus à rien.

Dans la petite pièce où les ombres de fin d’après-midi jouaient sur les tatamis nous avons observé la calligraphie choisie par la maîtresse de thé pour cette occasion. L’encre disait en substance : rester soi-même.

La maîtresse de thé m’a demandé si j’avais un rêve unique. Nous avons un peu échangé à ce propos. Je lui ai demandé si les pratiquants de la cérémonie du thé pouvaient, grâce à cette discipline, avoir une communication plus profonde avec leur enfant intérieur. La réponse de la maîtresse a été en rapport avec les préceptes du bouddhisme zen : une pratique et une étude assidue de la cérémonie du thé peuvent conduire le pratiquant à l’état de Mu (rien). Nous traduisons ce terme Mu par rien, ou encore par vide, mais… Ces notions nous échappent totalement si nous tentons de les interpréter intellectuellement. Mieux vaut garder le Mu et oublier le rien. La maîtresse de thé a d’ailleurs insisté sur cet état de compréhension qui ne saurait être intellectuel.

De cet échange ponctué de silence je n’ai rien enregistré, le micro était pourtant prêt au fond de mon sac, il y est resté. Si j’avais installé et puis réglé le micro, sans doute que sa présence aurait altéré la qualité, j’ai envie de dire l’épaisseur de l’air dans la petite pièce de thé.  A la fin de cette rencontre nous nous sommes souri tout simplement.

Mu. Enfant intérieur.

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Merci à Miki (sur la photo) pour ce moment offert.

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NOUVELLE TENTATIVE D’APPROCHE D’UNE ÎLE LOINTAINE (2)

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Certainement par la tendresse. Il n’y avait jamais que deux voies qui menaient à l’étreinte des corps, la barbarie ou la tendresse, il fallait bien choisir. Il savait depuis toujours qu’il en était de même dans toutes les intentions humaines, qu’elles tendent au rapprochement de deux visages, deux cultures, deux organisations, deux histoires… de son histoire à lui mêlée à l’histoire de cette île était née une nouvelle héroïne qui avait en charge l’écriture de nouvelles pages et tout cela n’en finissait jamais et c’était la beauté du monde et le monde n’avait absolument rien d’autre à offrir. Il pensait exactement à ce genre de choses dans le bus de la compagnie JR qui le ramenait ce soir à Tokyo.

Un peu moins de cinq heures auparavant. Une vallée entourée de montagnes. Aizu Wakamatsu sous un soleil radieux et le vert étincelant des rizières de part et d’autre de la route. Trois femmes agitaient leurs mains pour lui souhaiter un bon voyage. C’est cela une famille, ça ne peut être que cela pensait-il. Et c’est sous un ciel noir menaçant que l’immensité de Tokyo allait à nouveau l’engloutir. La nuit était venue, le bus roulait maintenant sur les avenues surpeuplées, il serait bientôt à Shinjuku et il apercevait sur les trottoirs des visages de garçons et de filles éclairés par les lumières froides des néons. Chacun de nous est chargé de la même histoire, chacun avance avec la peur du vide devant ses pas. Et tous sans aucun répit, nous répétons à l’infini que cette vie nous fait peur, mais pourtant nous continuons, animés par la tendresse ou par la barbarie.

Il se dit qu’à peine quelques années en arrière, son quotidien se suffisait amplement de la Gare de l’Est et de la rue Louis Blanc à Paris. Aujourd’hui Shinjuku était devenu son quotidien, aujourd’hui la tendresse d’une enfant lui donnait l’envie d’affronter son vide.

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Ce sont les dessins des enfants d’une école primaire de Aizu Wakamatsu (Fukushima), ils étaient affichés en grands formats dans la gare des bus de la Compagnie JR et je crois qu’ils expriment bien l’importance des transports en commun dans la vie quotidienne des japonais.

CE QUI RESTE A FAIRE

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Ce séjour est pour le moins confus. Mes idées sont fragiles. Je ne trouve le repos nulle part, ni le jour ni la nuit. J’ai revu un peu de ce film révolutionnaire de Jean Rouch et Edgar Morin « Chronique d’un été » et particulièrement cette scène avec cette jeune femme qui traverse une place de la Concorde déserte en se souvenant de la dernière fois où elle a vu son père. La jeune femme devait avoir cinq ans, un officier SS la frappait pour la séparer des bras de son père. Ils étaient dans un de ces camps. Maintenant cette jeune femme de vingt ans traverse la Place de la Concorde en parlant à son père, elle n’est pas actrice, elle est filmée c’est tout, c’est toute la beauté de ce film sans acteurs. Elle dit : j’en suis revenue et toi pas…  et encore : j’étais si heureuse d’avoir été déportée avec toi, je t’aimais tellement… Ces mots à chaque fois que je les entends me transpercent le cœur.

Cette année je suis décidément décalé. Ou plutôt le calage est beaucoup, beaucoup plus précis que les années passées. Ce qui ne facilite rien.  Ferais-je des interviews ? C’est mal parti. J’ai annulé les quelques rencontres qui auraient pu se produire. Il le fallait. Et je ne sais pas pourquoi. Mais ce n’est pas si grave, j’essaie de rester à l’écoute… de mes doutes. Demain je prends un billet de car et je pars pour Fukushima, passer quelques jours avec ma princesse qui ne va pas très fort et puis retour à Tokyo pour faire tout ce qui reste à faire…

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(photos : Mitama matsuri au temple Yasukuni à Tokyo)

Le film à voir absolument : Chronique d’un été

UN SINGE EN ETE

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J’aime pas :  Me traîner dans les rues avec les vêtements collés à la peau et la sensation de marcher au fond d’une piscine (pleine) à chaque pas – Me faire congeler, surgeler et décongeler par les climatiseurs quand je prends le métro avec mes fringues qui ont arpentés le fond d’une piscine (pleine) – Imaginer toutes les bestioles infectes et grouillantes au fond des mers que s’envoient au fond de leur gosier, du reste charmant, avec appétit et raffinement, toutes ces jolies femmes en kimonos qui minaudent sur les avenues – Quand ils remplissent d’abord mon verre d’un demi bac à glaçons avant de me servir entre les interstices un peu de coca pour colorer – Les saloperies de cafards géants qui partagent une colocation que je n’ai certainement jamais demandé –  Entendre partout et toutes les quinze secondes environ, j’exagère à peine, les japonaises de tous âges d’ailleurs,  s’exclamer devant tout et n’importe quoi « kawaiiiiiii ! » (mignon) ce à quoi une autre japonaise toujours rétorquera avec le plus grand discernement « sugo kawaiii ! » (super mignon) – Voir ces files d’attentes de filles hystériques devant les boutiques qui annoncent une super promo sur un truc dont personne n’avait jamais entendu parler avant – Que de vieux types en uniformes, fourbus par les années, agitent inutilement des bâtons rouges fluorescents devant mon nez en s’exclamant sur un ton victorieux  que le trottoir est dégagé et que maintenant je peux passer sans risque – Surtout quand la rue est déserte (J’en connais qui ne s’en remettraient pas s’ils étaient téléportés avec leurs bâtons fluo dans Paris) – Ces hommes et ces femmes débiles qui poussent du matin au soir des cris de d’allégresse dans les émissions de la télé japonaise – Ces caissières de supermarché qui déclament à une vitesse sidérante et à haute voix le prix de chacun des articles qu’elles scannent, comme-ci j’allais  leur dire qu’il y a une erreur quelque part – Ces vendeurs de magasins qui se mettent à crier en un concert parfait et dans tous les coins de la boutique que je suis le bienvenu et qui crient à nouveau quand je sors, même si je n’ai rien acheté, que c’est quand même gentil d’être passé – Ces gens qui se précipitent à la vitesse de l’éclair dès qu’ils choppent une place libre dans le métro – Et qui changent automatiquement dès que la place en début de rangée se libère, parce qu’on y est pas enserré entre deux corps qu’on n’aime pas –  Ces piétons qui restent inanimés au passage clouté à attendre que le bonhomme lumineux passe au vert, quand il n’y a pas une seule voiture à dix kilomètres à la ronde, surtout au moment du déluge et c’est pas beaucoup mieux sous le soleil –  Ces fumeurs honteux et parqués dans des aquariums de verre pour goûter ensemble la pitoyable joie des plaisirs défendus par l’autorité – La monstrueuse gare de Shinjuku et ses labyrinthes de galeries marchandes enterrées dans les entrailles de la cité et par lesquelles il faut  nécessairement passer pour retrouver sa correspondance – Les gens dont l’unique rêve dans la vie serait de voir au moins une fois le Mont Saint Michel et payer à prix d’or une médiocre omelette qui les mènera aussi loin que l’orgasme à chaque fois  renouvelé devant les portes du Disneyland de Tokyo – Les trois kilos de petites pièces que je me trimballe en me disant que j’arriverais bien à les fourguer, sauf qu’à chaque fois vendeurs et clients me semblent si pressés que j’ai la honte de compter ma mitraille alors je sors un nouveau billet – Les flics qui ne lâchent jamais leur gros bâton aux allures préhistoriques même quand ils sont assis derrière leur bureau dans le koban (poste de police) du quartier – Les jardins japonais dont on paie l’entrée et où il est interdit d’approcher à moins dix mètres de leur patrimoine, à savoir qu’on aimerait bien toucher le bois de leurs jolies maisons traditionnelles, surtout que la baraque a due être reconstruite au minimum 25 fois depuis l’époque où elle a été bâtie pour la première fois – Le flic qui fait la morale pendant dix minutes au type qui vient de se griller le feu rouge avec sa mobylette et qui écoute, tête basse et qui n’en pense pas moins – Avoir la sensation que tout le monde ici a peur de gêner tout le monde et donc que toutes les quinze secondes tout le monde demande pardon à tout le monde.

Et j’allais oublier le principal : j’aime pas le nato, c’est dégueulasse.

Mais dans le fond,  tout cela n’est rien en comparaison de ce que j’aime au japon. 

OUVRONS LA PARENTHESE

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Hier après-midi la terre a tremblé.

Nous déjeunons dans un restaurant de Ebisu, Miki me parle de son grand-père qui appliquait les principes de la cuisine macrobiotique lorsque les quelque cinq mille livres de photos alignés sur les étagères qui courent tout autour de nous se mettent à tressauter. Les tables bougent, le plancher bouge, nos coupes de sake aussi.

Les secousses ne durent que quelques secondes, une dizaine à peine, mais Miki remarque qu’elles sont tout de même assez fortes. Les conversations se taisent.

Je regarde les visages des autres clients autour de moi. Certains ont les yeux baissés vers le sol, d’autres regardent en l’air et d’autres s’accrochent au regard d’un autre. Chacun se questionne, ne sait que faire, s’abandonne. L’existence si bien ordonnée quelques secondes auparavant, maintenant se recroqueville à l’intérieur d’une parenthèse. Puis les frissons se font plus légers, lointains, et sur les visages je devine que chacun tente d’évaluer l’éloignement, la profondeur.

Je dis à Miki que j’ai la sensation que loin sous nos pieds une grosse bête assoupie s’agite un peu pour changer de position et puis tout tranquillement replonge dans le sommeil. Nous attendons juste que son sommeil revienne.

Fais dodo Colas mon petit frère…   

NOUVELLE TENTATIVE D’APPROCHE D’UNE ÎLE LOINTAINE

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Il pensait que c’est toujours ce qui ne se laisse pas photographier que l’on tente désespérément de raconter. 

Il me disait aussi que la ville le tourmentait, qu’elle n’avait de cesse de le repousser hors de ses bras et s’ingéniait à le priver de ses lieux habituels de répit. Les lieux se déplaçaient ou disparaissaient. Il n’était pas le bienvenu, quelque chose avait été déplacé, et la lumière le lui faisait comprendre. La lumière avait ce don de l’hostilité que jamais il ne contestait.  

Il mangeait, dormait, écrivait dans une cellule de moine privée de fenêtre et exiguë. De l’extérieur ne lui parvenait aucun son. Lorsque lui venait soudainement une envie d’entendre, il n’entendait que le bruit du sang dans sa tête. Les bruissements du monde se racontaient pour lui sur un écran fluorescent de douze pouces qu’il observait fixement comme un astronaute peut observer la planète qui est la sienne et qui lui semble si lointaine depuis sa capsule de moine…

Il ne trouvait plus assez de force pour affronter les hauteurs des tours de verre ou pour se faufiler à contre courant de ses myriades de saumons qui venaient vers lui sur les trottoirs de Shinjuku. Où allaient-ils finir par se poser tous ces regards ? Vers quelle destination inconnue la somme de leurs désirs et donc de leurs choix allait-elle les emmener sans espoir de retour … Il se trouvait amer et il le regrettait souvent. 

Il restait immobile, le corps lourd, dans la moiteur de l’été sa cellule sans fenêtre devenait sarcophage. Je me souviens l’avoir entendu dire que cet espace réduit correspondait étrangement au monde qui lui était familier depuis l’enfance. Un monde dans lequel le regard ne peut porter que sur des détails très proches. Il avait développé cette aptitude, il en parlait ainsi, en ne marchant depuis son enfance qu’avec les yeux obstinément posés sur le bout de ses chaussures. Il avançait ainsi et traversait tout un monde peuplé de cailloux, de fissures, de feuilles tombées des arbres, d’objets abandonnés, d’insectes et d’ombres. Et je peux dire aussi qu’il agissait de même avec les gens. Lorsque nous conversions j’avais cette sensation que son regard voyait en moi les objets abandonnées et les ombres… 

A notre dernière rencontre et sur un ton exagérément mystérieux, il m’a murmuré que la grande force de ce pays est d’avoir su lui donner à voir les contours de son existence. La mesure à prendre pour se mesurer soi-même en dedans… Pays de la démesure pour qui ne sait voir qu’au-delà du bout de son nez mais pourtant, pays du minuscule, de l’infime, du fragile et de l’invisible aussi…  

 

LE FIL

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Est-ce que je monterais tout droit … Ou bien est-ce que la peur me fera hésiter. Un peu comme ces ballons d’enfants échappés d’une main, qui se laissent chahuter par les vents, s’accrochent aux toitures et aux arbres en prenant tout leur temps. Sommes-nous si différents en somme ? Nous regrettons la main qui nous tient. Même si notre nature nous invite à l’envolée, comme une bulle, disparaître dans un ciel bleu sans nuage. J’aimerais m’élever tout droit. Mais toi …

Comment as-tu disparue ? Es-tu restée longtemps accrochée à ce lit d’hôpital… Je garde la sensation de tes doigts au bout de mes doigts. Une année est passée, es-tu toujours là ?

Au bout de ma main droite je sens comme un fil, attaché à mon index, à mon majeur et à mon auriculaire aussi, c’est un fil si fin et pourtant je sais qu’il ne cassera pas. Alors j’agite un peu la main et le fil frémit, car au-delà de mon regard, tout au bout de cette verticale tracée dans l’azur, j’imagine qu’il y a des enfants qui s’amusent à poursuivre un ballon malicieux.  

DEUX GAMINS ME TIENNENT LA MAIN

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Dénouement ou dénuement, ces deux mots qui jouent avec mes heures. Comme deux mômes qui cavalent dans les méandres d’une grande maison vide. Ils n’ont qu’une lettre de différence, enfin une lettre si on le veut bien, car à bien y regarder je peux y voir aussi un cercle. Mon temps est maintenant celui du dénouement. J’en ai la conviction épidermique. Dénouement de la corde de chanvre qui m’enserre depuis quelques mois, corde bien mouillée de larmes, cordage devrais-je dire. Ma petite existence a su si bien s’amarrée contre les vents rugissants que maintenant je ne sais plus bouger.

Ainsi le temps du dénuement, avec son lot d’inquiétudes, mais peut-on faire rimer le dénuement et l’inquiétude ? Le dénuement qui à l’instar de la figure du pendu du tarot de Marseille semble nous murmurer qu’il recèle au-delà de son épouvantable inconfort, une promesse de tranquillité, d’oubli et d’abandon. Le dénuement, la dépossession ou peut-être le don …  

Dépossédé de toi à l’infini, qui était ma mère. Arrachée à mon regard. Arrachée à la nuit, débranchée du respirateur, je revis à l’infini le bruit, le vacarme de tes poumons qui hurlent pour repousser l’assaut, et aussi la tendresse qui s’écoule du bout de tes doigts contre le bout de mes doigts. Dénuement. Jusqu’au silence définitif d’une chambre d’hôpital où la nuit nous laisse abasourdis, toi sur le lit, inhabitée, moi sur la chaise, dérivant tous deux au centre du cosmos.

Tu étais morte et je ne le voulais pas. J’ai cherché comment résoudre cette énigme car il le fallait bien. Et j’ai trouvé. J’ai fait le don de toi. Je t’ai donnée à la mort car je te veux libre et voyageuse. Je ne te retiens plus et je sens ton sourire sur moi. Quelque chose, comment le dire autrement, dans mes viscères mais pareillement autour de moi, de l’ordre du paysage, commence à desserrer ses mâchoires sur ma peau.

Dénouement. Je pourrais m’accrocher à ces quelques photos jaunies trouvées dans une boîte à gâteaux, mais sur la photo, une petite fille en robe blanche avec ses yeux noirs m’interroge. Elle me dit que maintenant sa vie toute entière est en moi. Elle me dit que de ses rêves je saurais quoi faire. Elle me dit qu’elle a peur qu’il n’y ait plus rien. Et que ses rêves n’étaient peut-être pas les siens.

Je souri à la petite fille en robe blanche qui dans le passé deviendra ma mère. Je lui dis que je serais bientôt son enfant et que je prendrais soin de sa vie. Elle serre son chien en peluche entre ses bras. Alors je songe que c’est bien un rêve immense qui nous traverse. Un rêve sans fin.

Ce soir je regarde ma fille qui me parle de toi. Derrière la fenêtre de la chambre, nous observons en direction des nuages. Est-ce que Mamie pourra s’abriter quand il va pleuvoir ?

Depuis quelques semaines, je marche dans les rues, entraîné par deux gamins qui me tiennent chacun par une main. Je n’ai qu’à les suivre. Je ne les entends pas mais je sais qu’ils sont heureux. Lui avec son éternel ballon de football, elle avec son chien en peluche, ils tournent vers moi des visages espiègles, pour me dire de marcher plus vite, car tout reste à faire…

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LES JOURS IMMENSES

LES JOURS IMMENSES

Les jours immenses il parcourait la ville à grandes enjambées. Et dans la fournaise des journées de juillet il s’étonnait de sentir encore courir dans ses membres le picotement d’une excitation rafraîchissante alors que partout les corps s’amenuisaient aux brûlures de l’été. La ville lui semblait sans contours, dilatée vers l’infini, elle lui offrait pour accomplir sa quête des territoires si démesurés qu’il entrevoyait autant de possibilités au-dessus de sa tête qu’il pouvait en exister sous ses pieds. Il avait des rendez-vous, il lui fallait les deviner et aussi les trouver. La ville ne l’aidait pas. Pourtant il pouvait sentir que ses objectifs aussi modestes fussent-ils en regard des étoiles, pouvaient par des connexions mystérieuses concourir à l’accomplissement du destin de cette créature que les hommes avaient un jour lointain nommé EDO.

A la recherche de Suzuki… Pareil à un filigrane ce nom entravait sa pensée et décidait de ses itinéraires. Dans le fond d’une poche, quelques adresses griffonnées en japonais sur un morceau de papier plié. Ochanomizu. Il dévalait les rues et les rues s’étiraient sans pitié à chacun de ses pas. Il était encore tôt dans la matinée mais déjà la chaleur revenait prendre aux hommes, aux femmes, aux animaux et aux plantes le peu de fraîcheur qu’ils avaient soustraits à la nuit.

Il s’assit devant les grilles de l’université sous un petit arbre sans ombre. Les étudiants se pressaient pour entrer dans les bâtiments et personne ne semblait le voir. Il prit le temps de régler son micro ZOMM H2N pour enregistrer la voix féminine d’une barrière automatique qui s’adressait aux visiteurs à l’entrée d’un parking souterrain. Il ne comprenait pas le sens des mots japonais qui s’échappaient de la machine au passage des automobiles, mais l’enthousiasme et la féminité de cette voix mécanique lui faisait du bien et il aurait aimé qu’elle s’adressât à lui. Il aurait aimé qu’elle le remarque.

Suzuki. Il se demanda combien de personnes portaient ce nom autour de lui… Des dizaines dans cette rue, des milliers dans la ville. Il devait être onze heures et le nom lui revint en mémoire. Il reprit sa marche sur les trottoirs, les commerçants avaient ouverts leurs boutiques. La première adresse était celle d’un magasin de guitares. Il s’approcha timidement du comptoir, mit son papier plié devant les yeux d’un jeune vendeur. Bien embarrassé l’homme réfléchissait en marmonnant « Suzuki … » Comprenant qu’avec les mots ils ne pourraient jamais se comprendre, il quitta sa place pour sortir du magasin et agita ses deux bras pour lui indiquer une direction, puis une autre qui semblait passer par-dessus la première … Mais finalement il ne trouva rien. L’air était maintenant irrespirable, il fallait d’urgence se mettre à l’abri, du moins se rafraîchir. Alors il se souvint qu’il avait jadis, et c’était leur première rencontre, découvert Suzuki dans une boutique d’Akihabara.

Les adolescentes habillées en soubrettes qui lui tendaient quelques flyers lui inspiraient plus de tendresse que de désir. Son obsession était ailleurs, mais qu’importe la diversité de nos obsessions puisqu’elles se rejoignent pour nous guider jusqu’à l’oubli de soi. C’était peut-être bien le secret qu’il partageait avec la ville. Elle seule parvenait à le conduire jusqu’à l’oubli total de lui-même, avec addiction, avec épuisement, avec incompréhension. La boutique n’était plus là. Il refit une nouvelle fois le tour du quartier pour s’en assurer.

La boutique avait disparue ou bien était-ce la rue … Les images de la veille lui revenaient en mémoire. A la tombée de la nuit, il y avait eu cette fille. Elle vendait du café avec une caravane métallisée dans une petite rue de Harajuku et malgré le ciel menaçant, malgré les premières gouttes de pluie, il s’était installé à une table devant la caravane pour boire un café mais surtout pour écouter la musique qui s’en échappait. Avant de partir il avait eu le courage d’interroger la fille sur le nom du groupe qu’il entendait. Et la fille dans un grand sourire lui avait articulé : IKOUSOU. Le sourire de cette fille, le son d’une guitare, la voix de la chanteuse, avaient soudainement révélés une nouvelle urgence au cœur de son existence, alors il avait couru sous la pluie jusqu’au building de la Tower Records de Shibuya pour se perdre dans les rayons de musique anglo-saxonne. Elle avait bien dit IKOUSOU. Ce nom ne lui évoquait rien. Minutieusement, il avait inspecté les bacs de CD commençant par la lettre A. Il réveillait certaines nostalgies à la vue des titres, mais il ne savait pas ce qu’il devait chercher, Nick Cave … IKOUSOU … The Bad Seeds … IKOUSOU … Il se précipita au niveau de la lettre i, commença à fouiller mais comprit aussitôt son erreur, la voix de la serveuse dans sa caravane, son sourire aussi, le souffle de la prononciation japonaise, à la vitesse d’une étincelle il comprit que ce n’était pas un i mais un X. Et comme par miracle, à ce niveau le choix presque infime ne lui laissait plus de doute : The XX.  

Il existait une autre adresse sur son papier plié alors il décida de reprendre la ligne Yamanote jusqu’à la station de Shibuya. Les trains étaient moins bondés l’après-midi et il serait rafraîchi par les climatiseurs. La chanteuse des XX Romy Madley murmurait dans ses écouteurs They would be As in love with you as I am, They would be As in love with you as I am.

C’était peut-être sa dernière possibilité de localiser Suzuki et il le savait. Les adresses étaient imprécises, mais il finit par trouver la rue. Autour de lui encore des magasins de guitares. Sans en comprendre le sens il fit le choix de grimper un escalier étroit, se retrouva dans une large pièce où le soleil entrait, un homme vint à sa rencontre, il semblait un peu gêné, ils se tenaient debout face à face, ni lui ni l’autre n’osait prendre l’initiative d’un premier mot, se sentant épiés dans leur embarras par une armée de guitares électriques, dressées droites et silencieuses dans leur arrogance.

Il parlait de Suzuki, tentait d’expliquer son désir et combien il était important pour lui de le trouver. Son vocabulaire japonais était approximatif mais l’homme semblait comprendre l’importance du moment. Malgré tout il lui dit en s’excusant que malheureusement il ne travaillait plus avec Suzuki. Le temps s’étirait. Maintenant l’homme cherchait sur un ordinateur portable des adresses et plusieurs fois décrochait son téléphone pour questionner de mystérieux interlocuteurs, parfois dans son discours il prononçait le mot gaijin retenant un rire.

And every day – I am learning about you – The things that no one else sees – And the end comes too soon – Like dreaming of angels – And leaving without them – And leaving without them

Yamanote line encore. Il regardait la feuille que l’homme lui avait aimablement imprimée en lui annonçant que Suzuki l’attendrait à cette adresse. Le plan le renvoyait au début de son parcours, dans la même rue du même quartier. Mais pourquoi fallait-il prendre tous ces chemins quand la pensée était droite, la pensée savait, mais le monde lui faisait obstacle. Les jours immenses il sentait des ailes lui caresser le dos, effleurer sa peau, et il poursuivait sa marche.

Ochanomizu, dans la fournaise d’une fin d’après-midi les étudiants quittaient l’université et les employés se dirigeaient vers les métros. Et tous reviendraient le lendemain. Le film jamais ne cesserait qui lui faisait se souvenir de la mer. Etait-ce parce que nous avions un jour émergé des océans qu’il nous fallait soumettre nos transactions quotidiennes aux flux et reflux des marées… Seule l’intention était sans retour. Mais le monde ne pourrait jamais nous laisser vivre sans peur.

Les indications de son plan l’avaient laissé perplexe devant une porte. Ce n’était qu’une modeste porte qui donnait sur la rue mais une porte d’ascenseur. Avec un peu d’appréhension il tenta de déchiffrer de petites inscriptions près de la porte, hésita et appuya sur le 2 mais après tout, si cette ville le séduisait c’était bien évidemment par son caractère imprévisible, et lorsque la porte s’ouvrit, le libérant de l’exiguïté de la cabine il avança religieusement dans une grande pièce silencieuse où il n’y avait que lui et un petit homme qui s’affairait derrière un comptoir. L’homme faisait ses comptes sur un cahier, et il n’aurait pu dire si son entrée avait été remarquée.

Soudain il n’était plus à Tokyo. Il tournait la tête de droite à gauche et n’osait rien toucher. Il était entouré de Lee Oskar, de Hohner, de Fender et il pensait qu’il avait pris un ascenseur pour le paradis… Et plus encore lorsqu’il aperçut un harmonica diatonique Suzuki qui l’attendait et lui souriait de toutes ses dents.

And with words unspoken – A silent devotion I know you know what I mean

 

Extraits des paroles de Angels sur l’album « Coexist » de The XX

HANATA GARDEN

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Les jardiniers traversent le pont de bois et passent dans mon dos, ils traînent leurs chaussures dans les graviers comme le font les enfants. Je suis assis au bord de l’eau. Je guette ma vie. Ici j’ai rendez-vous avec mon histoire et je l’attends. Obstinément. Pourtant longtemps j’ai douté d’elle, je l’ai repoussé du pied, je ne l’ai pas aimé…

Au loin, de l’autre côté du lac, deux dames déjeunent sur un banc. Je devine les baguettes qu’elles portent à leurs lèvres. L’eau cascade en bulles de lumières sur les mousses et sur les pierres. Les fleurs des rhododendrons et les feuilles des bambous frissonnent.

A deux rues à peine de ma chambre, il y avait ce jardin. Il avait toujours été là, mais ma frénésie de rencontres, chaque matin m’obligeait à m’éloigner, vers les tours de la ville.

Les voix des jardinières accroupies dans les hautes herbes se mêlent à la brise. Elles trient les herbes, brin par brin et cachées sous leurs coiffes blanches, elles me font penser à trois grosses fleurs qui auraient choisi de pousser dans ce coin du jardin, avec entêtement.

Je reviens toujours ici. Souvent le matin. Le portique de bois. Je met 150 yens dans la machine et je prends un ticket. Dans la maison près de l’entrée, chaque jour la même femme agenouillée dans une petite pièce, sur des tatamis, qui s’incline pour me saluer. Parfois ça m’énerve, je tente de l’éviter, étouffant le bruit de mes pas sur les graviers, mais toujours elle se précipite pour me saluer…

Clapotis de l’eau, les carpes font les folles.

Les saisons sont passées, je suis resté longtemps devant le lac, près du pavillon de thé. J’entends la voix d’une enfant, le cri d’un corbeau, le rire d’un homme. Une petite fille joue avec son père. A ce moment tout me semble ordonné. Les pierres, les carpes, les iris et les libellules,  tous acceptent la danse. Mais moi je ne sais qu’observer…

Le maître de thé, Sen no RIKYU a pourtant enseigné : Ichi go, ichi e

Les choses viennent à notre rencontre, elles ne se présentent qu’une seule fois… Mais que pouvons-nous comprendre ?

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LE JOUR DES MORTS (CEES NOOTEBOOM)

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LE JOUR DES MORTS 5

LE JOUR DES MORTS 3

UNE RENCONTRE 3

La chose est étrange, presque inacceptable. Je t’ai appelée et tu es venue. C’est aussi simple que cela. Je ne t’ai pas appelée à un moment particulier mais pendant de longues années. Pourtant. J’aime à penser que peut-être, à un moment et dans un lieu précis, mon appel aura été entendu. Les mots demeurent misérables à raconter une scène dont ils étaient exclus. Tu vois, c’était comme si mon appel avait eu besoin de trouver ici la connexion qui pouvait l’envoyer, je ne sais où.

J’avais marché entre les stèles cassées, égrainant ma prière tantôt vers les nuages tantôt vers les pierres. Il n’y avait personne. La ville me semblait lointaine et j’aurais pu rester ici à l’abri du temps à regarder mon visage s’abîmer aux défis du vent et de la pluie. Orgueil. Non, comment t’avouer que je recherche les foules pour m’en soustraire. Folie. Bien sûr Tokyo. J’avais trouvé au milieu de ces compagnons de jeu silencieux, la cachette que chaque enfant espère, et qu’il n’aura de cesse d’imaginer, même devenu grand… Je suis venu et revenu dans ce cimetière, j’y pensais souvent, n’importe où ailleurs, je savais sa présence, je pouvais me cacher des regards, je pouvais disparaître de la ville.

Et puis sans préalable, deux gros corbeaux japonais en colère m’avaient fait fuir, j’avais pressé le pas dans les rues pour échapper à leur fureur.

Dans l’obscurité de notre chambre, je te regarde qui me regarde. Tes petits yeux un peu bridés brillent dans la nuit. Nos têtes silencieuses posées sur les oreillers sont tournées l’une vers l’autre et je ne peux m’empêcher d’y penser : je t’ai appelée alors tu es venue.

« Quelque part dans les marécages du temps passé. Elle ne l’appelait pas, et pourtant elle l’appelait. Elle était là, quelque part, elle voulait dire quelque chose, elle voulait qu’il pense à elle.

Au début, il avait réprimé de telles pensées, où il voyait de dangereuses embuscades, puis il avait fini par entrer avec elle dans de longues conversations, porteuses d’une intimité qu’il ne partageait avec personne d’autre et qui lui coupait le souffle. Si elle ne l’appelait pas souvent, lui semblait-il, elle ne l’avait cependant pas oublié, différente en cela de l’Eurydice de ce poème de Rilke qu’Arno lui avait lu un jour, Eurydice qui ne reconnaît plus Orphée lorsqu’il vient la chercher dans le monde des morts : « Qui est, dit-elle, qui est cet homme ? » Mais comment expliquer qu’il pensât à elle maintenant, et qu’il ne l’eût pas fait hier soir, en entendant cette musique ? Qui décidait du jour et de l’heure ? Et puis cette autre pensée, également dangereuse : la reconnaîtrait-il, lui ? Les morts ne s’usent pas, leur âge ne change pas. Ce qui s’use, c’est la faculté de penser à eux comme on pense à des vivants… »

(Extrait de « Le jour des Morts de Cees Nooteboom Editions Actes Sud – Traduit du Néerlandais par Philippe Noble)

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KENICHI

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La banlieue de Tokyo le soir, dans le grand hall d’une gare, ouvert à la nuit et aux néons des rues, des hommes et des femmes hâtent le pas pour disparaître dans l’obscurité. Un homme élégant coiffé d’un haut de forme nous attend derrière les composteurs. Présentations d’usage. L’homme parle d’une voix basse. Tout me parait irréel, ma présence en ce lieu, la nuit chaude, les deux jeunes femmes qui m’accompagnent. Ma pensée se terre dans les profondeurs, effrayée … Nous marchons derrière l’homme et personne ne parle. A sa suite nous traversons des rues larges et désertes, au loin j’aperçois l’enseigne d’un pub. Surpris nous entrons dans un jardinet aux feuillages éclairés par une multitude de bougies. De cette nuit de banlieue et de son jardin inattendu, serré entre deux immeubles, il me reste le souvenir d’une poussière de fées, de celle qui dans les contes pour enfants, permet à nos corps si lourds de décoller, de s’arracher à la pesanteur des frontières d’un monde bien trop raisonnable…

Oiseaux de nuit. Dans le jardin nos quatre visages se dévoilent ou se cachent aux caprices des flammes. L’homme est chapelier. Je n’ai pas choisi de rencontrer un chapelier, mais peut-être puis-je avancer que quelque chose aura choisi pour moi de rencontrer ce personnage. Ses créations sont uniques et son travail est raffiné. Il nous parle avec tendresse de son maître qui était une femme, maître chapelier mais également maître spirituel.  En aparté la jeune femme interprète me glisse dans l’oreille qu’il s’exprime parfois dans un langage très intellectuel qui lui pose des problèmes de traduction. Elle me dit aussi qu’elle croit deviner au fond de lui une grande souffrance. La nuit nous entoure de ses bras délicats, je pose mes questions à cet homme qui je ne le sais pas encore deviendra mon ami.

L’un après l’autre et mystérieusement escortés de feux follets, nous quittons notre table pour rejoindre le fond du jardin où nous attend une jeune Sybille qui sous les étoiles aligne devant nous des cartes de tarot, messagères de cette nuit particulière où confusément je sens qu’un chemin s’ouvre au coeur de mon histoire. Une suite possible, comme un sentier que l’on croit deviner  dans la brume. La fille me dit en retournant ses cartes que je ne prends pas suffisamment d’initiatives avec les femmes, mais que tout va changer.

Il est tard dans la nuit. L’interview du chapelier depuis longtemps terminée. Nous ne parlons plus, mais des guitares nous ont rejoints, alors nous chantons, nous ne nous sommes pas quittés et au petit matin nous marchons tous les deux dans les rues silencieuses.

Il me faudra deux années de plus pour comprendre quelle est la fleur qui a été plantée dans ce jardin, par une nuit de printemps. Ainsi chacune de nos rencontres est un chemin qui croit en nous. Mais bien évidemment nous ne sommes pas obligés de le suivre.

« Il se peut que ce soit de ma part une façon de penser un peu « tordue » mais je ne me suis jamais considéré comme un artiste. Je ne me sens pas plus Artisan. Si on doit vraiment me définir je dirais que je suis quelqu’un qui crée des choses. Mon Maître, Mme KAORU n’a pas créé de chapeaux pour répondre à une mode, ni même pour leur utilité. Ses créations sont avant tout des compositions d’art. Ma façon de créer est énormément influencée par elle.

Ce que je recherche avant tout, c’est me donner forme à moi-même. Donner forme aux fragments qui me composent, aux pensées ou aux sentiments de beauté du moment. Avant toute chose, c’est pour moi un moyen de révéler l’intime, plus qu’un outil d’expression. »

(extrait de l’interview réalisée avec Kenichi)

La totalité de l’interview est à lire ici

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LA LUMIERE DU TOKYO LAMEN

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Interminable la rue de banlieue qui s’étire jusqu’à la gare. Eviter les vélos qui déboulent sans éclairage sur les trottoirs, frôlements, soir d’été, soir d’hiver, je ne sais plus pourquoi je m’acharne à vivre dans cette ville, frôlements, un jour j’ai vu une femme plonger par dessus son guidon, qui m’aura conduit jusqu’ici ? Elle restait allongée sur le sol, inerte, au-dessus d’elle un jeune homme s’excusait, les deux ferrailles reposaient mortes sur le trottoir, longtemps après elle s’est levée, pour s’excuser aussi, frôlements, parfois des filles en uniformes que j’aimerais épouser, à peine aperçues filent dans la nuit, rires, il faut marcher plus vite.

S’échapper du centre de Tokyo, reprendre un train et cavaler, faire attention à l’heure de fermeture. 19 h 30 pas plus. Parfois j’oublie l’heure et je passe furieux devant la vitrine aux rideaux tirés.

Se plier sous le noren, frôlement, ma tête dans la lumière d’un estaminet, les conversations s’arrêtent, visages surpris, toujours pareil, ils sont gênés, je suis gêné, sourires, revoilà le français.

Au comptoir et à droite en entrant, ma place. L’eau frémit dans les marmites, les mains du patron, la petite télé allumée, la patronne qui sert les clients. Les heures passées ici, à ne rien dire, à ne rien penser, végétatif en quelque sorte, me faire petit, pour être oublié, les mains du patron, les paquets de nouilles fraiches, frôlements, je respire à peine, ici la lumière est blanche, et dehors, derrière le noren, les ténèbres, je vois glisser les autobus, et au même instant je vois ma mère, dans sa petite maison, à l’autre bout du monde, très exactement à l’autre bout.

Un championnat du monde de natation, ils me désignent la télé avec de grands sourires, la nageuse française est jolie, mais moi la natation je m’en fous, la France aussi je m’en fous, il n’y a pas d’autres clients, alors on parle, on essaie, la nageuse japonaise a perdu, la nageuse française a perdu aussi. Nos défaites nous rapprochent. La patronne me confie qu’ils ont ouvert le restaurant quand ils ont atteints l’âge de la retraite.

Yasai ok ! O niku dame ! (va pour les légumes mais la viande sûrement pas !) Français et végétarien, il fallait que ça tombe sur eux, s’en est suivie une gêne immense de me servir uniquement des nouilles, même s’il y a la feuille d’algue nori, la rondelle de naruto, et la moitié d’un œuf dur, il n’y a pas la sacro-sainte viande. Malgré tout ils me voient satisfait et même aux anges devant mon bol, et au fil des années, prenant confiance, ils s’amusent à comploter, mari et femme, pour m’inventer des bols pour un soir. Je vois arriver des poireaux pimentés, du maïs, des lamelles de bambous… Ils cherchent en messes basses, ce qui pourrait me plaire, deux ou trois clients par soirée, guère plus, il est français, sourires, une moitié de tomate pelée posée sur une assiette, avec du gros sel, le goût puissant d’un soir d’été.

Elle et lui, dans nos vies, une petite place dans nos envies, sur le comptoir j’ai posé la photo de ma fille, après toutes ces années, ils tentent de comprendre, frôlement, les parcelles d’une histoire vécue en secret, à l’autre bout du monde, très exactement à l’autre bout.

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DAIDO

DAIDO MORIYAMA FONDATION CARTIER

Fondation Cartier, boulevard Raspail, adieu Paris, passé le mur de verre moi je retourne à Shinjuku, retrouver le Golden Gai, adieu Paris le gris, courir entre les panneaux il le faut, dans l’expo TOKYO COLOR il fait froid dehors, et plus je m’arrête sur ces photos plus je m’ennuie, à bousculer les visiteurs courir encore, voir les photos de Daido au détour de la paupière, battement, une seconde une image pas plus, enchainer la prochaine, une seconde pas plus, les murs de la ville, les lèvres d’une fille, tissus de kimono… Chercher quoi ? Pourquoi ici ? Les autres aussi.

Rideau noir, l’obscurité, DOG AND MESH TIGHTS, borborygmes et odeurs de la ville, quatre plans verticaux, apparaissent, disparaissent,  bâtiments fissurés, ruelles anthracites, tuyauteries sales et câbles téléphoniques, photos noires et blanches, sur quatre vitraux de cathédrale, apparaissent et puis disparaissent, une fille  au corps tordu, un homme endormi à terre, murmures sonores, corbeau, le monde est sale et si seul.

Je me demande si beaucoup de japonais apprécient le travail de Daido … Dans ce Japon aseptisé qui n’a jamais le droit de se montrer négligé, qu’ un photographe s’amuse à traquer l’usure, la fatigue et l’abandon, et l’expose aux quatre coins du monde… Jolie geisha avec ombrelle pardon. Eclaboussures aux encres noires, pourtant, une respiration se fait entendre, timidement, pas seulement moi, les autres aussi, à n’y rien comprendre nous l’écoutons, nocturne et effrayée, d’une nuit éternelle, de celle, que l’on aimerait qui ne finisse pas,  l’écho des pas de Daido.

« Depuis que je suis jeune, on me dit que je fais des images sales. Je ne l’ai jamais pensé. D’une manière générale, je ne pense pas que le monde soit quelque chose de beau. Cela ne veut pas dire qu’il n’en est pas intéressant pour autant. » Daido Moriyama.

Photo : Daido Moriyama

UN CHANT D’ETE (COUPLET 2)

UN CHANT D ETE COUPLET 2

Parc de Ueno. A l’exception de la mauvaise herbe du Starbuck Coffee qui est venue pousser à quelques mètres de la terrasse, ici rien n’a changé depuis au moins sept ans. Mon poste d’observation reste le même, à la même table de cette pizzéria-buvette de plein air, près des portes du zoo.  Le patron diffuse toujours de vieux airs de blues américain pour ses clients, dans la salle et à l’extérieur. J’essaie de refroidir l’incendie de l’après-midi avec du soda au melon, la chaleur est devenue suffocante. Les rares promeneurs marchent au ralenti, chacun récupère un peu de vigueur sous les grands arbres, seul le piano endiablé de Memphis Slim semble indifférent à l’été japonais.

Un petit garçon s’amuse avec son père à effrayer les pigeons. Leur complicité silencieuse me rappelle mon autre vie. Sous les grands arbres des hommes et des femmes sans domiciles aux formes sombres et immobiles observent le monde sans trop y croire. 

Et juste en face sur le manège des enfants, Doraemon, Anpanman et Pikachu ont cessé de tourner, alors ensemble et d’un œil complice, nous regardons l’humanité qui se promène.

Demain 52, demain 52, demain 52, demain 52, demain 52, demain 52, demain 52, demain 52,

Tu me manques ma fille.  

UN CHANT D ETE COUPLE T2 2

TOKYO MONTANA EXPRESS (RICHARD BRAUTIGAN)

TOKYO MONTANA 1

« Je passe une grande partie de ma vie à m’occuper de petites choses, de petits bouts de réel qui sont aussi minuscules que la pincée de sel qu’on ajoute à un plat si compliqué qu’il faut deux jours, parfois même plus, pour le faire cuire. » (extrait)

Il y a moi qui fume ma Vogue Menthol éternelle sur le parvis de la gare, un peu inquiet tout de même à ne pas déborder de la limite du carré des fumeurs peint sur le sol. Il y a la chorégraphie silencieuse des taxis, verts, jaunes, rouges et noirs qui se glissent devant l’entrée. Il y a aussi des femmes avec des ombrelles noires, des enfants à bicyclette, des écoliers avec de gros cartables jaunes, des filles jeunes en porte-jarretelles et chemisiers à dentelles. Il y a le sang qui m’anime à cet instant et la conscience que j’en ai.

Sans formuler de mots, je goûte à la satisfaction d’être immobile exactement au centre d’un monde ordonné pour répondre à un désir mystérieux. Pourtant… à la minute suivante, il y a cet énorme papillon noir qui a surgit au-dessus de nos têtes. Les ailes presque aussi larges que mes mains. Le soleil de l’après-midi découpe son ombre noire sur les façades des immeubles. Alors, comme si cela était possible, le calme habituel de la rue japonaise se change en silence. Autour de moi, hommes et femmes figés sur leurs trajectoires lèvent le nez, inquiets…

Je perçois alors confusément dans les corps des passants les mêmes frémissements que ceux qui grimpent dans mes jambes. Une véritable angoisse s’empare du quartier, chacun refluant aux tréfonds de sa pensée l’image de la bête noire fonçant sur lui. Et partout, à chaque fois que la scène se rejoue, le temps semble s’arrêter pour laisser passer l’ange noir.

Mais à bien y réfléchir, ne s’agit-il pas réellement d’un ange ? La vision est choquante. Je veux dire qu’elle crée vraiment un choc comme le ferait la rencontre d’une masse d’air chaud avec une masse d’air froid. A Tokyo, la ville au quotidien nous emprisonne dans ses désirs de verticales et de matières. Nous ne voyons qu’elle du matin jusqu’au soir, il n’y a pas moyen d’y échapper et même la nuit, nous dormons de sa présence. Nourris au long de toutes nos vies de ses façades vitrées, ses éclairages, ses câblages électriques, ses écrans géants et ses bruitages synthétiques, nos enveloppes d’hommes et de femmes se laissent reléguées dans un oubli confortable ou pour le moins consolant… Nous confondons facilement nos existences à la solidité des tours, à la brillance de leurs néons, nous sommes des éléments remuant de cette ville, nous sommes petites roues dans les rouages, huilés, brillants, solides, mais voilà qu’un petit corps d’obscurité met fin à cette fable et de quelques battements d’ailes gracieux, extirpe de sa torpeur toute une armée de dormeurs.

En finissant ma vogue menthol, je me suis demandé si BRAUTIGAN avait assisté au passage d’un de ces messagers du ciel lui aussi.

« Aujourd’hui sur le quai de la gare de Shinjuku où j’étais à attendre le train de la Yamanote, j’ai songé à l’Océan Pacifique. Je ne sais pas pourquoi j’ai songé à un Pacifique qui s’engouffrait en lui-même, s’entre-dévorait et océan, se bouffait les intérieurs, se faisait si petit si petit que déjà il n’était pas plus grand que l’Etat du Rhode Island et toujours continuait à s’avaler et à se rétrécir, – et avec quel appétit ! – à s’alourdir aussi parce qu’alors tout ce que pèse le Pacifique se rentrait dans une forme de plus en plus petite et là tout amassé, se faisait goutte d’eau unique pesant des milliards et des milliards de tonnes. C’est alors que le train est arrivé et comment dirais-je ? C’était pas trop tôt. J’ai laissé le Pacifique derrière moi, là, sur le quai, juste en dessous d’un papier de bonbon. » (extrait)

 

(Extraits du merveilleux Tokyo Montana Expres de Richard BRAUTIGAN – Christian BOURGOIS Editeur – Traduction Robert Pépin)

Tokyo Montana Express

Le papillon noir qui hante les avenues de Tokyo s’appelle KURO AGEHA.

VARIATIONS A L’ENVERS DU MONDE

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Nuit d’été à l’envers du Monde – Variations sur mes insomnies. Mêlées au vacarme des grillons, me viennent des voix d’hommes et de femmes avec des chansons enka. Il doit y avoir une maison associative dans le quartier, la nuit fait résonner leur rires, bon dieu quelle heure est-il ?

Les yeux fermés et le corps collant de sueur, dans mon lit étroit contre la fenêtre, je guette les premiers rayons du soleil. Comme chaque matin revoilà le motard de trois heures et sa pétrolette assassine. C’est comme une grosse abeille qui vient butiner devant chaque porte, on l’entend arriver de très loin puisque la nuit est silencieuse, il se rapproche, il tournicote dans les rues et il met sans aucun scrupule un point final à tous les rêves du quartier, mais pour livrer quoi ? Personne ne boit de lait ici.

Soudain la voix d’une femme et un peu plus effacée, celle d’un homme. Exclamations aigues. La femme se marre… Je ne dors pas. Trois heures trente, avec de l’aspirine, j’attends la promesse d’un peu d’air. Encore les cris de la même femme. A bien y écouter, elle ne rit pas mais elle gémit. Ce sont des cris de souffrance. La voix de l’homme toujours lointaine. Quatre heures enfin. Le ciel est déjà bleu. Qu’a t’elle découvert ? Qu’a t’il avoué ?

Quatre heures et demie, les premières voitures, le premier souffle d’air au rideau qui bouge. Un coq s’éclaircit la voix quelque part dans les jardins d’une rue voisine.

Cinq heures, un homme éternue et crache bruyamment. Le coq se lance dans une nouvelle tentative de remettre le monde en marche. Cette fois l’air est frais, j’ai du m’assoupir et quand j’ouvre un œil il fait bien jour et déjà chaud, le japon est en mouvement, le coq est content…

Maintenant les cris lointains des écoliers avec leur entraineur sur le terrain de sport. Matin sans force à l’envers du Monde et des visages arrachés à la nuit s’attardent encore devant mes yeux… Des filles dans des bars, des vidéos sur des écrans géants. Mes pensées se rendorment mais pourtant ma conscience sursaute, la scène se fige, j’écarte le rideau.

Sur le terrain de sport devant l’école les joueurs sont immobiles. Tout est silencieux. Mon lit bouge, ma chambre bouge, ma rue aussi… Les joueurs attendent et au même moment, je jurerais que tout ce qui est capable de se mouvoir sur deux ou quatre pattes, attend.

Et puis le frisson s’arrête, et je suis debout au milieu de la chambre, l’échine tendue, je guette vers les profondeurs du sol, alors que déjà à l’envers du Monde, un oiseau chante, un joueur frappe une balle…

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variations 3

MOKUSEI ! (CEES NOOTEBOOM)

MOKUSEI 2

« Elle s’appelait Satoko mais il ne devait lui donner ce nom que la première fois. Son visage – et cette image aussi avait surgi à la seconde même – lui rappelait une petite chouette des neiges qu’il avait aperçue une nuit sur une route de montagne quelque part dans le grand Nord. L’oiseau se voyait de loin, objet d’une inquiétante blancheur ; cherchant à tâtons son appareil sur le siège du passager, Arnold avait ralenti et s’était arrêté doucement sur la route déserte. Pivotant d’un quart de tour sur le petit corps, la masque blanc le regardait bien en face et flamboyait de ses deux yeux jaunes et ronds, hostiles et mystérieux, mais lorsqu’il avait voulu sortir de la voiture avec d’infinies précautions, l’animal s’était envolé ou plutôt avait décollé dans le claquement presque métallique de lents et longs coups d’ailes. Et voilà qu’il reparaissait ici devant lui, à Tokyo, et métamorphosé en femme. » (Extrait)

J’ai parfois cette envie de hurler que les rues de cette ville me manquent jusque dans les tourbillons de mon sang, que ma vie est restée là-bas, que tout a été trop vite, mais ce n’est peut-être finalement que ce passé disparu qui me manque, ou bien encore celui que j’étais lorsque je vivais là-bas, ce serait donc moi qui me manque autant ?

Non, je mens. C’est votre visage qui me revient ce soir. Je vous revois au volant de cette énorme voiture familiale dans un kimono bleu pâle. Vous étiez fébrile de me conduire jusqu’à ce dojo de banlieue, votre jardin secret. La cérémonie du thé et vos gestes tremblants sous le regard attentif de votre Maître, sous mon regard aussi,  l’odeur des tatamis, les rires des élèves devant mes maladresses. Notre balade chronométrée sous le regard sceptique de Bashô, au bord de la rivière, avant qu’il ne soit  déjà l’heure d’aller chercher vos filles à l’école… Il faisait chaud, votre ombrelle noire, les longs gants noirs sur vos bras si blancs… Pourquoi fumez-vous autant, quelque chose ne va pas ? Comment aurais-je pu vous dire ma nervosité…

« Il savait aussi que, s’il regardait vraiment autour de lui, il se sentirait envahi d’une haine dont, à son arrivée, il ne se fût pas cru capable. Le Japon, pensait-il, l’avait frustré du Japon. Les deux Japons, entre lesquels les Japonais, pour leur part, semblaient évoluer avec tant d’aisance et d’impassibilité – jusqu’au jour où le suicide fracassant et paroxystique d’un Mishima avait pulvérisé cette fiction -, avaient fini par le scinder en deux lui aussi et le partager, comble de banalité, entre amour et haine. » (Extrait)

J’ai longtemps pensé à vous qui êtes encore dans ma pensée. Mais personne ne sors jamais de ma pensée.

C’est bien la voie du thé qui nous avait réunis. Depuis ce jour où vous aviez débarqué dans le hall d’entrée de ma pension de famille avec vos petites filles, encombrée de sacs, de gâteaux et de votre théière, pour une cérémonie du thé improvisée en coin de table.

A chacun de mes séjours, impatient de vous retrouver, nous prenions rendez-vous pour des échanges bien trop sérieux. Grammaire japonaise, présent de l’indicatif. A quelques centimètres à peine de ce corps si délicat, où je m’emmêlais dans un futur inaccessible.

Une autre année il y eut aussi cette fête joyeuse qui encombrait les rues de la ville. Vous m’aviez convaincue pour y tenir un stand à vos côtés. Et pour être à vos côtés, j’aurais vraiment fait n’importe quoi. Au milieu des stands des résidents étrangers, il manquait celui de l’Europe disiez-vous. L’Europe à moi tout seul. Je me souviens de cette famille Iranienne, je les enviais d’avoir choisi le japon pour immigrer. Quelques jours avant l’évènement j’avais écumé les sous-sols de Shibuya pour y dénicher à prix d’or d’authentiques fromages venus de France… Votre rire au milieu des écoliers qui s’approchaient en groupe de notre table, curieux d’une France que j’étais si peu.

La dernière image aussi … sans doute un samedi matin très tôt, dans le hall de cette gare de banlieue, vous êtes venue toujours avec vos filles, elles sont habillées de leur hakama, prêtes pour une leçon de kendo, et toutes les trois vous me regardez m’éloigner vers la France en tirant ma valise. Vos mains qui s’agitent. Et j’aurais toujours le sentiment presque coupable d’avoir tourné les pages de mon livre si vite que je suis passé dans le chapitre suivant, sans avoir pris la peine de lire notre histoire jusqu’au bout…  

(Extrait de Mokusei de Cees Nooteboom Ed. Actes Sud )

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LA LISTE

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Aujourd’hui c’est le jour de la préfecture. Je suis arrivé à 7 heures ce matin, le soleil n’est pas encore levé, il fait froid. Devant les grilles, des hommes et des femmes se balancent d’un pied sur l’autre histoire de se réchauffer. Certains sont là depuis 4 heures du mat… Quand je suis arrivé ils m’ont dit d’inscrire mon nom sur la liste. La liste c’est une feuille de papier pliée et posée en équilibre sur le verrou de la lourde grille fermée. Il y a sur la feuille deux stylos posés. C’est toujours un mystère pour moi cette feuille, confusément je sais qu’il y a quelqu’un, une première personne qui est venue très tôt dans la nuit pour débuter la liste, ensuite cette personne est repartie chez elle, ou bien peut-être qu’elle s’est endormie dans une des voitures qui stationnent sur le parking devant la préfecture. Elle a aussi pensé à poser deux stylos pour ceux qui arrivent ensuite. J’écris mon nom sur le papier mouillé par l’humidité de la nuit et je remarque que j’ai le numéro 32. Devant la grille nous ne sommes que 6 ou 7. Il y en a donc 25 autres qui sont venus inscrire leurs noms et sont repartis faire un tour. Je  repose la feuille sur le verrou de la grille et je prends ma place dans la file, la longue attente commence.

« Heureusement qu’il y a la liste » me dit mon voisin algérien. « Certains jours la police passe et ils emmènent la liste » ajoute mon autre voisin turc. « Ils n’aiment pas qu’on fasse une liste, d’ailleurs c’est interdit » En effet je remarque sur le mur une affiche qui nous met en garde : Il est strictement interdit de faire une liste ou d’apposer son nom sur une liste….

« C’est important pour nous cette liste car beaucoup de gens essaient de tricher pour passer les premiers, ceux qui arrivent à 9 heures à l’ouverture de la porte se faufilent tranquillement parmi la foule alors que d’autres sont arrivés à cinq heures du matin ! En fait ils (les gens de la préfecture)  n’aiment pas qu’on s’organise ! On nous interdit de nous organiser ! »

« Dans certaines préfectures, des types te demandent 50 euros pour garder ta place dans la file, comme ça c’est tranquille pour toi, tu donnes 50 euros et tu repars chez toi, tu reviens à 9 heures, tu ne perds pas de temps« 

Aujourd’hui les meneurs sont des sénégalais. Un  grand gaillard taillé dans le roc s’empare de la liste et fait l’appel de chaque nom comme à l’école. La foule qui commence à grandir l’écoute dans le silence du petit matin, hommes et femmes ensommeillés et engourdis par le froid, Djamili, Tran, Mohamed… Chacun prend sa place le long de la grille selon son numéro d’arrivée. Il est à peine 7 heures 30 et mes pieds sont glacés.

Une femme raconte ses déboires avec l’administration, elle est brésilienne et elle fait rire les africains, tout le monde rit, c’est communicatif, je l’ai déjà remarqué, on fait subir à toutes ces familles d’immigrés des galères administratives interminables,  mais le plus souvent ils en rient ensemble. Je pense que leur force est dans le rire. Contrairement à nous autres français, notre force est dans le râle … La dame raconte que sa demande de nationalité française lui a coûté un paquet de documents qui devaient justifier d’une validité de moins de trois mois et qu’une fois le dossier déposé il lui a fallu attendre UN AN pour avoir une réponse, qu’on lui a donc redemandé des documents datant de moins de trois mois pour reconstituer un dossier depuis le début …  Et tout le monde se marre. « Un an ! » ajoute-t-elle toutes les trente secondes. Et nous rions de plus belle.

Mes voisins se racontent les difficultés de leurs pays respectifs, leur chance aussi de vivre en France, ils ne sont plus tout jeunes, la France et son administration, ils connaissent. « Si tu veux vivre ici, tu dois savoir parler le français, c’est comme ça si tu veux vraiment t’intégrer ! » Il semblent tous d’accord là-dessus. Moi dans le fond pas tant que ça.

Je me demande bien qui a le droit d’imposer à un autre de parler sa langue sous prétexte d’intégration et de droit à résidence. Evidemment que de toute façon l’intégration passe par la communication entre les êtres, mais après tout, si c’est juste pour aller acheter du pain, emmener les enfants à l’école  ou boire un café… Communiquer ou s’intégrer est-ce la même chose ? Il existe tant de façons de communiquer, de créer du lien, de révéler le sens de notre présence en un lieu. Les mots de mon amie Claude résonnent encore en moi  » De quel droit est-ce qu’on obligerait quelqu’un à apprendre le français s’il n’en a pas envie ? » 

M. m’a rejoint à 9 heures. Nous sommes maintenant dans le grand hall de la préfecture, et les meneurs qui étaient écoutés de tous devant les grilles sont maintenant réduits à des corps stagnants et inquiets de leur sort. Chacun est retranché dans ses pensées avec son petit dossier sous le bras.

L’employée du guichet voisin essaie de faire dire quelque mots en français à une vieille femme africaine. « Dites-moi les noms de deux autres grandes villes comme Paris » La vieille femme répond invariablement « Paris ! »

J’observe ces hommes et ces femmes, toutes ces couleurs de peaux, et j’entends tout ces bébés qui pleurent dans toutes les langues, ils sont assis ou plutôt entassés sur quelques bancs que l’administration met généreusement à leur disposition, comme dans tous les lieux publics où l’on n’est pas censé s’asseoir, il est vrai que nous aurions meilleur usage avec des lits tant est longue l’attente et la plupart restent debout, les yeux rivés sur l’affichage digital qui décidera de leur sort en un rouge éclatant, ce qui les unit à ce moment précis de l’histoire de l’humanité ce ne sont pas tant les paquets de photocopies inutiles qu’ils trimballent et qu’ils ramènent à l’infini en vue d’une sacro sainte carte qui seule leur confère le privilège de vivre dans ce pays qui appartient à d’autres… Non, ce qui les unit c’est leurs enfants. Tous, au plus profond d’eux-mêmes, rêvent pour leur enfant, une terre meilleure, une terre tranquille, et leurs rêvent parlent une même langue et se rejoignent, jusqu’à n’en faire qu’un seul.

la liste 2

LE VIDE ET LE PLEIN (NICOLAS BOUVIER)

LE VIDE ET LE PLEIN 2

C’est à la terrasse d’un café que débute l’aventure. Le 29 Juillet 2006 et très précisément devant la porte du 102 Bd de La Villette à Paris.

Quelques jours avant le coup d’envoi d’une année sabbatique qui m’effraie tant. Je suis venu passé un petit moment avec Claude pour avoir son assentiment sur un projet dont les détails m’échappent et tout autant que les grandes lignes enfouies dans mon cerveau derrière une brume épaisse. Claude m’écoute et parfois salue des gens de passage. Les rêves sont-ils les mêmes ici à Paris et là-bas à Tokyo ?

Quelque effort qu’on puisse faire ici : la barrière du langage. Tant de choses qu’on garde sur l’estomac, d’où les aigreurs et les névroses, si fréquentes chez les étrangers comme chez les Japonais car, si l’étranger ne sait pas dire, le Japonais ne peut pas dire. (extrait)

Claude me dit qu’il y a une part de culture dans le rêve.

Alors parce que les cultures sont différentes, les gens auraient des rêves différents ?

Nous sirotons nos cafés et je m’interroge : cette différence n’est-elle pas en quelque sorte une simple strate, une pellicule de désirs que nous confondons avec les rêves ? Peut-être qu’en creusant un peu plus profond dans le questionnement nous pourrions découvrir en chaque individu un rêve qui serait commun à tous les êtres humains… Je m’égare.

Japon : pays sans serrure, voilà encore une belle niaiserie et un bon tour que nous joue le langage. Pas de serrures parce que les individus n’ont pas d’importance. Mais d’une autre manière, c’est tout le pays qui est fermé. (extrait)

Claude me parle d’un ami commun et elle me dit qu’il n’a pas assez de force pour réaliser son rêve. « Il est nécessaire d’être en possession de tous ses moyens pour se mettre en marche vers le rêve que l’on porte au fond de soi ». On peut donc se tromper en imaginant que c’est le rôle du rêve de nous fournir de l’énergie. Nous attendons trop souvent de nos rêves qu’ils nourrissent notre vie alors que c’est à nous de les nourrir.

La porte cochère du 102 s’ouvre à nouveau, une étudiante qui travaille sur une thèse de sociologie vient nous dire quelques mots et mon projet s’éclaire de toutes les lumières. Mais quelles personnes rencontrer ? Rencontres hasardeuses ou rencontres choisies ? Il y a aussi les rues et les murs et la ville, qui parlent aussi et que je veux entendre.

Le langage : plus embarrassé à mesure que la catégorie sociale s’élève, parce que les échos, contrecoups, ramifications et conséquences d’une erreur si bénigne soit-elle sont en raison directe de l’importance que leur auteur s’accorde, ou possède réellement. Si vous ne parvenez pas à vous faire entendre d’une vendeuse à l’étalage, aucun espoir d’y parvenir avec le chef de rayon. (extrait)

21 Août 2006 Place du colonel Fabien, dans un restaurant Turc avec deux assiettes de boulgour devant nous. Je demande à Claude de bien vouloir être ma première « rencontre » pour ce projet. Elle semble inquiète.

Long silence.

« Tu ne peux pas demander au gens de faire le bilan de leur vie ! » « C’est trop déprimant ! »

Le verdict ne s’est pas fait attendre. L’écran plasma du restaurant nous arrose d’une série télé aux dialogues insipides. Les acteurs aussi sont insipides mais pourtant, c’est bien à travers eux que vivent et se reconnaissent des millions de spectateurs. Mais que reconnaissent-ils vraiment ? Nous sommes encore enfermés dans le grand magasin des désirs avec leur déballage de mensonges. Et moi aussi je me mens, je n’ai jamais interviewé personne, je ne suis pas journaliste. Non je ne peux pas demander aux gens d’exprimer leurs regrets d’être passé à côté de leur rêve.

D’après ce qu’on peut en connaître, il semble bien que la psychanalyse japonaise ne vise pas à épanouir la personne, mais à l’intégrer. La grande névrose dont on va vous guérir, c’est d’être asocial. Rétabli, vous rentrez dans le rang. Il n’y a aucune promesse de santé dans la révolte, si fondée soit-elle. Peut-être ce dégoût de la solitude, cette crainte du solitaire, du franc-tireur est-elle un des traits qui montrent le mieux la jeunesse psychologique du Japon. (extrait)

Début septembre 2006, avec Jean-Michel (mon compère photographe) nous errons souvent dans les rues de Paris, le projet se nourrit de nos déplacements et du mouvement de nos corps, mes jours et mes nuits sont entièrement remplis par des possibilités infinies de rencontres, de dialogues, d’écriture, sans doute que pour Jean-Michel tout cela se traduit en désirs de lumières.

Non je ne peux pas demander aux gens … Mais je peux chercher avec eux. Je peux les inviter, le temps d’une rencontre, à réfléchir ensemble à la direction de nos pas.

LE VIDE ET LE PLEIN 3

Extraits des carnets du Japon 1964-1970 Le vide et le plein de Nicolas Bouvier aux Editions Gallimard.

Les notes de Nicolas Bouvier au Japon, entre 1964 et 1970 sont regroupées dans un livre « Le vide et le plein ». Dans le prolongement des fameuses Chroniques Japonaises, ces carnets de notes offrent de délicieuses réflexions et observations, toujours pertinentes, parfois irrévérencieuses, même si son Japon a un peu changé, mais qui aujourd’hui valent toujours mieux que tous ces guides touristiques attristant qui nous invitent à consommer du Japon avant même de le comprendre…

LE VIDE ET LE PLEIN 1

 

GOKIBURI MON AMI

GOKIBURI MON AMI

Cette année là je vivais des nuits de cauchemars dans une petite chambre de l’énorme banlieue de Koshigaya. C’était au mois de juin, humide et chaud avec la sensation bien réelle et obsédante de ne pas être seul pendant la nuit. C’était l’appréhension de soulever le moindre objet, déplacer une chaussure, rester assis devant l’ordinateur, essayer de ne plus penser à ce qui très certainement était en train de grimper sur le mur blanc, juste derrière mon dos. Et puis fermer la lumière, s’efforcer de sombrer dans les limbes, mais immédiatement, détecter les grattements infimes, les mouvements des intrus sous mon lit…

Cette année là un journaliste de la NHK avait souhaité m’interviewer et j’ai fini par penser que tout serait possible.

Nous nous étions donnés rendez-vous dans les ruelles de Shinjuku. C’est dans le Golden Gai qu’il tenait absolument à me présenter Maïa Barouh que nous ne trouvions pas. Finalement c’est au comptoir du bar La Jetée que mon journaliste s’est endormi profondément, sans me poser la moindre question, me laissant seul en compagnie de Tomoyo la patronne du bar. Et je me souviens qu’elle écoutait un album de Jeanne Balibar. Cette année là j’écrivais des mails à Yves Simon qui me répondait. « J’écoute votre chanson Basquiat dans les wagons de la Yamanote Line, la nuit est tombée sur Tokyo et le train s’envole »

Sur l’acrylique
Basquiat a mis
Son corps à nu,
Ses rêves tordus

Je lui parlais de Tomoyo, « C’est Chris Marker him-self qui m’a emmené pour la première fois à La Jetée » et de Maïa Barouh « Maïa est-elle si belle pour que vous espériez la rencontrer là-bas? » Non je voulais seulement lui parler, de sa double vie ici et là-bas, lui parler de son double visage, lui parler de ce timide avenir que chaque rencontre me murmurait…   De ces nuits solitaires où je courais éperdument après mes rêves, je n’ai finalement ramené qu’une idée : arrêter de poursuivre mon rêve mais me laisser inviter par lui, le suivre, quelque soit l’endroit où il m’emmène. Cette année là je passait mes nuits à boire dans les pubs jusqu’aux premières lumières du matin. Avec le soleil je retournais dormir dans ma petite chambre pendant qu’ils se cachaient dans la pénombre sous les meubles. Cette année là j’en ai attrapé plusieurs, des gros et des rapides. Cette année là pourtant, une nuit au comptoir d’un pub, il y avait ta maman.

Les néons blêmes lancinants
Comme les dessins tristes des enfants
Des sous-marins, des revolvers
Et des avions.

(extraits de l’album d’Yves Simon – Intempestives)

PIEDS POSES

pieds poses

Il y a nos pieds sans doute posés sur des galets, nos pieds appuyant, nos pieds glissants et nos jambes écartées. Il y a notre corps tordu qui occupe le plus clair de son temps à ne pas tomber. Il y a nos pensées qui sournoisement nous déséquilibrent. Il y a nos pendules qui nous font croire assez facilement que tout peut encore revenir. Il y a ton existence et il y a la mienne. Toi qui est n’importe qui, n’importe quoi pour moi et moi qui suis n’importe qui, n’importe quoi pour toi. Il y a le goût d’un chewing-gum à la chlorophylle qui soudain nous fait revenir à la vie…

Il y a des jours sans excuse et sans force. S’absenter, simplement s’absenter comme une preuve du possible. Oui, nous portons notre absence en petit pendentif, le cadeau du tout premier jour, et nous caressons son écrin qui ballotte sur nos cœurs. Mon absence, ma tendresse, mon explication, qu’il est doux de te savoir dans les moments de gouffre. Mon absence, ma répudiée, ma généreuse absence, ici ou là-bas, je traine le pas, et j’avance à ta rencontre. Et c’est toi comme toujours qui suggère le chemin.

UNE JOURNEE AVANT

UNE JOURNEE AVANT (2)

Une journée avant ton arrivée, on s’aventurait à pas mesurés dans les rues chauffées à blanc, le bitume collait nos semelles et c’était seulement le début de l’été. Rien ne pouvait nous inviter à la promenade dans une pareille moiteur, mais mon tourment exigeait sa ration quotidienne d’épuisement, mes pensées au fil des rues s’endormaient, alors malgré son gros ventre, je l’entrainais souvent loin du climatiseur familial, loin de tout ce qui pouvait, de près ou de loin, me donner à penser que dans quelques heures à peu près, j’allais me dissoudre à mon tour, dans ce phantasme de la création d’un clan. 

Une journée avant ton arrivée, nous nous demandions bien quand tu arriverais. L’été s’écoulait tranquillement, tu n’étais pas du tout pressée. Je garde très précisément dans ma mémoire, les langueurs de cet après-midi si particulier, les rares bruits de la rue, les trottoirs étroits, les vélos qui nous croisaient, visages masqués, regards fermés. Je tenais sa main dans la mienne et de temps en temps nos sueurs glissantes nous obligeaient à nous lâcher. Nous marchons vers le temple me disait-elle, lentement, pour te faire venir dans notre monde, en tout confiance. Quelques haltes aux distributeurs automatiques de boissons dans les rues, une pause au bord de la rivière, je jouais avec un harmonica pour elle et pour toi, ce petit air de Pierre Barouh.

“J’ai rencontré tes yeux… dans un bar d’amoureux….tes yeux parmi tant d’autres m’ont souris”  Devant le temple, au milieu des vieilles pierres et des mousses, nous avons frappé dans nos mains et nous avons prié, ta maman et moi, sûrement pour la même chose.

J’AI MAL ! J’AI MAL ! J’AI MAL !

j ai mal j ai mal

Partage de l’espace. La scène révèle une petite chambre d’hôpital aux murs blancs, le sol est gris métallique, un téléviseur écran plat est vissé sur le mur entre deux lits. D’un côté une grande porte verte à demie ouverte sur un couloir, à l’opposé une petite fenêtre fermée sur une terrasse en bois. Ombres et lumières se partagent les territoires.

Une fois la souffrance maitrisée par le protocole chimique, ma vie aurait pu s’écouler ici, sereine et méditative, d’autant plus que je venais à peine de découvrir que le téléviseur me donnait accès gratuitement aux programmes radiophoniques, j’abusais donc de France Inter, la meilleure des médecines à mon sens pour se remettre les idées sur pieds. Il devait être midi lorsque la porte verte  à demie ouverte sur le couloir s’ouvrit entièrement pour laisser passer une infirmière qui me dit d’un air enjoué : « vous allez avoir un voisin ! »  Aussitôt dit… Je coupe ma radio et voilà qui arrive, aidé de deux autres femmes, un homme plutôt mal en point qui à peine installé à l’horizontal sur son lit se saisit de la télécommande du téléviseur et ordonne qu’on lui apporte le code d’accès ! Il malmène les infirmières, il se plaint de tout, de l’ambiance morbide du lieu, se branche direct sur une de ces chaînes qui diffusent des jeux pour gagner des voyages dans les îles et des canapés en cuir. Le son est fort et je ne peux plus m’échapper.

Juste avant l’interruption j’avais eu le temps de noter dans la superbe émission consacrée à BASHUNG « De l’aube à l’aube » quelques mots d’Alain : « Si je dois faire l’artiste, il faut que je montre aux gens que je suis un peu libre, sinon je reste chez moi ! » Cette petite phrase entendue un dimanche matin dans une chambre d’hôpital m’avait illuminée le cœur. Mais il y a aussi les chaînes de télé aventurières qui montrent des tueurs de serpents géants, des chasseurs d’araignées toxiques, des chatouilleurs d’alligators marécageux et autres bonshommes dont la vie est remplie de couteaux aiguisés, de flingues et de grosses bagnoles 4×4 rutilantes, des types qui sont également pères de familles et qui s’ennuieraient à mourir si on les obligeait à passer une semaine de vacances en France dans un petit hôtel du Poitou… Bref des américains ou des australiens filmés en long et en large pendant des milliers d’heures et que les télés diffusent dans des chambres d’hôpitaux où sont alités des gens du Poitou. L’avantage est le pouvoir anesthésique de ces images.

J’ai supporté l’après-midi, me retranchant dans mes pensées, j’ai pensé au Japon où j’étais encore il y a quelques jours à peine, j’ai pensé que la vie est incroyablement joueuse, que tout bascule si vite, j’ai pensé que cette chambre blanche et ces infirmières qui viennent changer mes perfusions toutes les deux heures pourraient presque suffire à une vie équilibrée… s’il n’y avait cette p….. de télévision. La nuit est arrivée, mon voisin a fini par s’endormir devant sa télé, alors délicatement, j’ai commencé par baissé le son de deux points, puis encore deux points, puis j’ai éteins.

La nuit commence.

La longue nuit commence.

Le lit est trop court, je ne peux pas allonger mes jambes. Mon ventre me fait mal, je dois rester sur le dos, pas moyen de me plier, alors le plus souvent je ne dors pas. Et j’entends, d’ailleurs comment ne pas l’entendre, le vieil homme de la chambre d’en face, de l’autre côté du couloir, qui commence par appeler : « Jacqueline ! Jacqueline ! Jacqueline » Pas de réponse des infirmières. « Ahh j’ai mal ! J’ai mal ! J’ai mal ! » J’ai vraiment mal ! » Pas de réponse le couloir est silencieux. Il enchaine de sa grosse voix « Au secours ! Au secours ! Au secours ! » Toujours aucune réaction dans la salle des infirmières, pourtant en même temps qu’il hurle il appuie sans interruption sur la sonnette d’appel qui biiiiiiiip dans la nuit. Et les cris jaillissent par rafales, « J’ai mal ! j’ai mal ! j’ai mal ! »  Et plus il en rajoute, plus on entend qu’il n’a pas de souffrance mais juste envie que quelqu’un vienne. Alors elle vient, c’est une Jacqueline ou c’en est une autre, elle lui dit quelques mots, fait mine de le gronder et de vérifier ses perfusions, peut-être qu’elle lui donne un calmant, lui souhaite une bonne nuit et lui fait promettre d’être sage !

La nuit encore.

Quelques secondes de calme et puis : « Au secours ! Au secours ! Au secours ! » 

Silence de la nuit. Je suis fasciné par la patience angélique des infirmières alors que moi, à certaines heures de la nuit, avec lassitude, j’aurais volontiers débarqué dans la chambre du vieux armé d’une batte de baseball pour l’aider à ne plus avoir mal…. « on a demandé un petit calmant ?  »  

Ce matin j’assiste à une scénette cocasse, sans rien en voir, un peu comme à la radio, j’entends les voix en provenance du couloir, le vieil homme de la chambre d’en face, plus en forme que jamais se met à hurler La Marseillaise, « Allons enfants de la patrieeeeuu ! »  pendant que les aides soignantes qui font le ménage dans sa chambre reprennent toutes ensemble « Le jour de gloire est arrivééééééé !!! » Elles ont à peine refermée la porte de sa chambre qu’il se remet à crier « J’ai mal ! J’ai mal ! J’ai très mal ! »

Alors dans le fond, à l’entendre gémir ainsi pendant trois jours et trois nuits, j’ai fini par me demander s’il n’exprimait pas tout haut ce que chacun ici pensait tout bas. 

NAGASAKI (ERIC FAYE)

NAGASAKI

J’aime arrêter ma vie. Sans bouger la vie nous traverse. Ici à Tokyo particulièrement j’aime rester immobile, dans une gare, au milieu d’un carrefour, sur un banc dans un parc ou derrière les vitres d’un fast-food, ensorcelé par les trajectoires des individus.

Les corps passant capturent ma présence, une seconde, parfois plus. D’autres corps me frôlent et d’autres liens m’enserrent. Chacune de mes journées se prolonge ainsi jusqu’au débordement.

Tous connaissent leur destination et tous s’en inquiètent. Je ressens parfois l’inquiétude du monde. Hommes, femmes, costumes et tailleurs, fumeurs regroupés aux pieds de leur tour de verre, de leurs cigarettes blondes s’échappe des brumes de silences. La foule japonaise semble tranquille et en un sens elle l’est si on la compare à la foule parisienne, mais l’individu lui ne l’est pas.

Sans bouger la vie nous traverse.

Dans le Parc de UENO. Sous un ciel si bas. Je suis posé près du cendrier géant des fumeurs. Alors je fume. Pour que s’envolent ces chiennes d’idées grises qui ne m’ont pas lâché de toute la journée. Je regarde les touristes qui sortent de la gare en s’esclaffant de joie quand ils se jettent dans les grandes allées du parc. Et toutes ces japonaises qui marchent vers le zoo encombrées d’enfants sages avec leurs rêves de panda. Ils m’ennuient. C’est un jour de pluie, menaçant.

Un homme avec un masque s’approche de moi en boitant. Il vient s’asseoir à ma gauche sur le muret en pierre. Il tourne son visage vers moi. Je ne le regarde pas mais je me sens observé alors mon regard se pose sur son masque. On se sourit, je le vois dans ses yeux.

Il pointe son index vers le ciel.

– Amé ! (la pluie)

Puis fouille dans la poche de son pantalon, en sort une pièce de 10 yens et pointe son index vers moi. Je sors à mon tour quelques pièces, les lui tend. Il ne les prend pas, il tourne la tête à gauche, puis à droite, il vérifie méticuleusement que personne alentour ne nous remarque… puis il tend la main pour accepter mes pièces. Je me lève. Nous nous saluons et déjà les premières gouttes arrivent.

« Un jour, il ne se passe plus rien. La corde du destin, d’avoir été trop tendue, a cassé net. Rien plus n’arrive. L’onde de choc de ta naissance est si loin désormais, oh ! si loin. C’est la vie moderne. Entre échec et réussite s’étend ton existence. Entre gel et montée de sève. Je ruminais tout cela la semaine dernière dans le tramway, et ce matin, imaginer que ce constat n’est peut-être pas immuable me rend euphorique, là, à la même place dans le tramway, devant le même papier peint urbain. » (extrait)

Fait divers rapporté par plusieurs journaux japonais en 2008 : une femme s’introduit en cachette chez un homme qui vit seul, et elle va vivre avec lui, dans cette maison, sans qu’il le sache, elle reste cachée dans un placard… Pendant près d’un an cette femme va subsister recluse dans le placard tout au bout de la maison, ne sortant prudemment que lorsque l’homme s’en va travailler chaque matin… Et lui, il met du temps avant de s’inquiéter que ses yaourts disparaissent, que son jus d’orange diminue plus qu’il ne devrait. Car dans sa tête tout est si bien rangé depuis toujours, rangé, mesuré et sans aucune surprise, alors comment pourrait-il imaginer…

Mais tout de même, arrive un jour où il lui faut s’avouer qu’il se passe quelque chose dans sa maison, qu’il se passe enfin quelque chose dans sa vie et le voilà qui installe une webcam dans sa cuisine pour …. savoir.

« C’est une règle en acier inoxydable d’une longueur de quarante centimètres. Sur un côté non gradué, j’ai collé une bandelette de papier blanc, puis j’ai plongé l’instrument dans une brique de jus de fruits multivitaminé (A, C & E) entamée le matin même. J’ai attendu quelques secondes, le temps que ma sonde s’imprègne de liquide, puis l’ai retirée lentement. Je n’osais pas regarder. Huit centimètres, ai-je lu. Il ne restait que huit centimètres de boisson, contre quinze à mon départ… Quelqu’un s’était donc servi. Or je vis seul. » (extrait)

Extraits du roman « Nagasaki » de Eric FAYE aux Editions STOCK.

Nagasaki ERIC FAYE

LA BÊTE VÊTUE

la bete vetue 1

C’est toujours pareil… La performance butô nous fait ce cadeau merveilleux de nous soustraire au temps. Plus exactement au temps individuel. C’est alors que nous quittons le tumulte de la ville pour nous installer dans la pénombre d’une salle, et si nous en restions là, le cinéma pourrait tout aussi bien nous convenir, mais notre exigence est ailleurs. La danse butô invariablement nous ramène au temps collectif, le temps d’avant l’individualité, le temps dont parfois et confusément nous entendons le chant, à peine audible comme enfoui dans nos cellules. Voir un spectacle de danse butô nous soustraie donc à la distraction du monde. Nous sommes avec les autres spectateurs, mis en présence d’un corps, le corps du danseur, le corps de la danseuse, corps dénudé que la blancheur talquée souligne au milieu des ténèbres. Ce corps à la vie ralentie, aux mouvements hésitants, ce corps qui se montre si fragile, nous semble d’emblée familier. Et nous le reconnaissons.

Sachiko et Jean-Gabriel, sont recroquevillés sur le sol, ils caressent l’obscurité d’un monde sous-marin . Ils semblent bercés par les flots d’une tendresse invisible qui nous fait nous souvenir des premiers émois de notre histoire. Ralenti à l’extrême donc. Jusqu’où peut-on ralentir le mouvement et y voir encore de la danse ? Il semble qu’il n’y ait aucune limite, et c’est bien sur ce point, que réside à mon sens, le mystère de la danse butô. Même si le corps du danseur se tient dans l’immobilisme, le spectateur continu à observer la danse. La danse ne s’arrête pas et à cet instant seulement chaque spectateur le sait.

Voilà pourquoi il s’agit d’un temps collectif.

Bourdonnements d’insectes, piqûres sur la peau, maintenant les danseurs se sont redressés et les corps se défendent contre une nature qui se refuse à rester angélique. La musique évoque des attaques de moustiques géants, Bourdonnements et piqûres, les mains claquent, les mains frappent … et les visages se ferment. Soudain la violence assombrit la danse.  Et leur danse se change en combat. Ils veulent se tuer.

L’image est bien choisie. Les doux ébats du début sont maintenant oubliés, à cause d’un moustique. Pourquoi n’en faut-il jamais plus pour saccager notre innocence ?

Les visages des danseurs ont aussi leur danse. Jean-Gabriel et Sachiko ont dans les yeux une lumière qui trouve un chemin dans les ténèbres, et cette lumière s’avance jusqu’à nous. Mais qu’il est pauvre le spectateur, emprisonné par son fauteuil, par sa chemise et par ses bras, sagement croisés sur ses genoux. Quelle est cette danse qui nous attire autant qu’elle nous horrifie ?

O mizu ?  Tu veux boire ?

La voix de Sachiko soudainement nous élève au sentiment. Pour pouvoir vivre ensemble, les êtres se questionnent, se repoussent et s’attendent, le monde alors devient séduction et possession. La performance de Sachiko Ishikawa et Jean-Gabriel Manolis nous déroule la trame de notre histoire, une histoire personnelle au-delà du personnel. Nous visitons peut-être nos enfers mais surpris nous en revenons intacts, ici, devant la scène. Intacts ? Vraiment ?

la bete vetue 2

UN SOIR CHEZ MOS

un soir chez mos 2

Un dimanche au vent glacé et un fast-food dans la rue qui mène à la gare de KITA-KOSHIGAYA. Il fait déjà nuit. La salle du restaurant est déserte, à l’exception de moi et dans un coin, d’une jeune collégienne assise à une table. Un verre d’eau est posé devant elle. La tête tournée face au mur, il me semble qu’elle attend. Résolument, elle attend.

Je la surveille du coin de l’œil en mâchant mes hamburgers au poisson. Son silence finit par emplir la salle. Assise bien droite, dans son uniforme bleu marine d’écolière, longs cheveux noirs brillants, lèvres charnues, genoux serrés, jupe courte et mains posées à plat sur les cuisses, elle attend.

Un instant j’ imagine qu’elle attend la fin de service de son petit ami, peut-être un des serveurs ou bien le cuisinier… Mais non, voilà une porte qui s’ouvre. En sort un jeune homme de belle prestance. Le manager du restaurant je suppose. Elle se lève. Il s’adresse à elle. Tous deux s’inclinent. Je suppose qu’il lui présente ses excuses pour l’avoir fait attendre. Il s’assoit face à elle et pose un dossier sur la table.

Elle baisse la tête. Ils parlent d’une voix à peine audible de la place où je suis. De toute façon même si je pouvais les entendre je ne comprendrais rien. Il est à peine plus âgé qu’elle. Je comprends qu’il s’agit d’un entretien d’embauche. Il pose des questions. Elle reste courbée, presque muette.

Je ne les regarde pas mais je suis réceptif de leurs moindres gestes et intonations. L’attitude soumise de la jeune fille, la voix assurée et peut-être moraliste de l’homme… Pour peu, j’imaginerais une scène de reproches entre un grand frère et une soeur…

Toujours tête baissée, elle lâche quelques mots entrecoupés d’interminables silences. Il la regarde en face. Il note. Il laisse le silence peser sur elle. Il pose une autre question… Puis sur son initiative à lui, la torture prend fin. Elle redresse enfin la nuque. Ils se lèvent et se saluent. Lui, retourne dans son bureau. La porte s’ouvre et se referme. Je la suis du regard. Elle sort du restaurant et sur le parking plongé dans l’obscurité j’aperçois l’écran lumineux de son mobile qu’elle ouvre pour informer… Quelqu’un.

Je fini à peine mon deuxième hamburger que la scène se prépare à être rejouée. Même table, même porte qui s’ouvre. Cette fois la candidate semble plus jeune que la première, n’a pas d’uniforme mais des vêtements très décontractés. Le manager sort à nouveau de son bureau, vient s’asseoir à sa table et repose son petit dossier devant lui. Ils se regardent bien en face, elle s’exprime avec vigueur, elle rit parfois… Lui aussi semble plus détendu face à elle. Je m’éclipse sans mouvement brusque, sans bruit, pour ne pas les interrompre. La porte automatique s’ouvre devant moi, je m’apprête à sortir discret comme une ombre mais le jeune gérant lance à pleine voix un salut dans ma direction en dirigeant un regard de reproches vers le comptoir pour motiver ses employées qui s’empressent de me saluer à sa suite.

Le froid à nouveau. Dans la nuit je pense à la première fille… Et je pense à ces graines que l’on s’efforce de planter pour que poussent des fleurs dans nos vies, mais qui au bout du compte ne sont guère plus que les graines qui traînaient dans le fond de notre poche…

un soir chez mos 1

L’ALBATROS LA NUIT

ALBATROS LA NUIT

Journée parisienne samedi. Je me suis demandé si nous pourrions tenir le rythme des rendez-vous. Levé matinal et les amis et les lieux qui se succèdent dans Paname. Belleville bien sûr, N. est terriblement sauvage et contrariée dès que quelqu’un entre dans le périmètre invisible que nous traçons autour d’elle, sa mère et moi. Aujourd’hui trop de monde, et tous la persécutent de sourires et de regards… Manque de bol, elle est cible de toutes les attentions. Mini sieste en sortant du restau chinois, je la porte dans mes bras jusqu’au café chéri(e) où nous attend notre table d’écolier. D’autres amis nous rejoignent, elle se réveille, à nouveau contrariée. Jusqu’au soir, nouvelles rencontres, et nous atterrissons à Montreuil, dans des bâtiments vides, reconvertis en ateliers d’artistes : le studio de l’Albatros.

Rencontre avec la danse Butô. La danseuse joue avec son bébé, une petite fille de 15 mois. Nous nous asseyons sur le sol à l’entrée de la salle, les spectateurs se tassent au même endroit, c’est assez incommode. Je regard M. qui n’en croit pas ses yeux. M. a beau être japonaise elle ne connaît pas la danse butô et la première fois pourrait vite s’avérer la dernière. La danseuse japonaise est accompagnée par une musicienne japonaise qui berce sa danse de sons extirpés de divers objets et parfois elle fredonne. Le bébé observe le public silencieux tassé dans l’obscurité du fond de la salle, sa mère semble se battre contre des ombres, le bébé appuie sur quelques touches de son piano jouet et nous avons le sentiment que tout cela sonne très juste. N. dort dans la poussette que nous avons rentrée dans la salle. Puis le bébé pleure, en voyant sa mère surmontée d’une ombre immense, se désarticuler contre le mur de pierres. Alors la danseuse mère crie aussi et tout cela sonne encore juste. Butô et arts martiaux, prendre ce qui arrive, comme cela arrive…

N. se réveille à ce moment là. J’imagine ce que cela doit être pour elle d’ouvrir les yeux (alors qu’elle les avait fermé dans la voiture) dans l’obscurité d’une salle en écoutant des sons étranges et des cris de bébé et de danseuse mère gesticulante. N. chuine un peu pour qu’on la sorte de la poussette puis une fois assise à nos côtés elle adopte ce sérieux qui me trouble si souvent. Elle observe et analyse ce qu’elle voit, longtemps elle reste sans bouger, sans ciller. …

La danseuse a pris son bébé dans ses bras et toutes les deux volent dans la salle, traversent la lumière du projecteur et replongent dans les ombres. N. observe la danse et moi j’observe M. et je me demande ce qu’elle va penser de cette soirée un peu “barrée”. Mais dans le fond je suis heureux de pouvoir leur offrir des moments comme celui la, qui je le pense, seront plus tard une précieuse nourriture pour elles. N. se souviendra peut-être qu’elle n’avait pas un papa dans la norme. Lui donner le goût de l’ombre. Lui donner l’envie d’approcher les ombres du monde. C’est peut-être cela aussi la danse butô… La danseuse mère s’assoit sur le sol, ouvre sa tunique et donne son sein à la petite fille. Nous les regardons, immobiles elles semblent statues, plus rien ne bouge mais pourtant nous continuons à les voir danser…

En sortant du spectacle, M. m’a confié : “la danse Butô, c’est un peu difficile.”

SORTIE SENDAGAYA

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Face à la sortie Sendagaya du jardin Shinjukugyoen il y a un pauvre café Doutor qui ne donne à personne l’envie de pousser sa porte.

Le bâtiment est étroit et semble miteux, souvent les branches des ginkgos plantés sur le trottoir le laissent dans l’ombre. Pourtant c’est bien là que je retourne à chacun de mes passages dans ce quartier. Et je commande à chaque fois le même café au goût insipide avec les mêmes pâtisseries sous plastique puis je monte à l’étage.

A l’étage il y a la salle des enfumés et des dormeurs, ce sont les mêmes. Certains si fatigués dorment avec une cigarette entre deux doigts.

Je profite du silence pour écrire sur un carnet. Aujourd’hui encore il a fait chaud. Septembre est bouillant. Depuis que je suis arrivé à Tokyo j’ai rencontré cinq artistes, réalisé quatre interviews et je repense à cette rencontre de la semaine dernière à Ogikubo.

Première soirée dans ce pub cosy à l’ouest de Shibuya, mon interprète m’indique discrètement une jeune femme qui est assise au bar. Je tourne la tête pour observer une très jeune femme, occupée à faire de la broderie.

« Elle ne devrait pas être là aujourd’hui, en fait elle est venue pour vous » me confie l’interprète, mon ego n’y tient plus… Je me sens contraint à lui être présenté, tout en pensant que la broderie est certainement à des années lumières de mes préoccupations. L’interprète appelle la jeune fille qui vient s’asseoir à notre table toute intimidée. Je me sens minable.

« Elle a souhaité spontanément faire une interview pour votre site web et il est vraiment rare au Japon que quelqu’un manifeste ainsi son désir »

Ce qui m’a décidé à tenter cette interview c’est l’attitude de la jeune femme dans son action de broder. Sa présence totale tournée vers un autre monde et son enveloppe laissée là, sur un tabouret de bar. Un roc. Je le lui dis et ses yeux pleurent un peu.

Ca c’était la semaine passée, dans le pub douillet de Ogikubo. Maintenant dans le pauvre café Doutor je regarde deux jeunes amoureux assis devant moi. La jeune fille répond par des petits gloussements aux bêtises de son copain. Les mains passent d’une épaule à l’autre, s’aventurent parfois sur le visage. La fumée s’épaissit et pique les yeux. Au-dessus de nos têtes les machines font ce qu’elles peuvent pour clarifier les lieux. A ma gauche une jeune femme à peine assise dégaine son portable et sombre dans les abysses digitales, elle ne relève la tête que pour allumer une autre cigarette.

De l’interview réalisée avec la jeune Yumiko je retiens ce délicieux sentiment de ressemblance devant sa ténacité à suivre une route qu’elle seule entrevoit. Il y a aussi le décalage troublant entre son corps si frêle et l’énergie qui le traverse. Je l’ai écouté me parler de son action de broder et il m’a semblé entendre parler mon maître de sabre de jadis. Mais plus que tout, je ne cesse de penser à son immense sourire qui a bien failli me faire tomber de ma chaise. Jusqu’à ce jour je ne connaissais que deux personnes capables de sourire ainsi, avec un total abandon, ou plutôt avec offrande.

Dans le pauvre café Doutor aujourd’hui, une fille pose son bras sur les épaules d’un garçon. Elle le prend par le cou. Leurs têtes s’inclinent. Je suis assis derrière eux et je me demande par quel miracle on en arrive à un geste pareil.

L’INTERVIEW DE YUMIKO EST A LIRE ICI (en Français et en japonais)

UNE RENCONTRE

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Quartier de UENO temple Jomyoin. Je suis revenu dans ce temple pour y saluer les Jizos, pour les remercier aussi… A quelques rues de là, le grand parc et les célèbres cerisiers en fleurs, déjà des dizaines de milliers de personnes s’y entassent pour pique-niquer sous les arbres. Dans les allées de ce cimetière discret et loin des clameurs il n’y a que moi, je marche entre les alignements de Jizos aux visages ébréchés par le temps. Je photographie des détails, des petits jouets d’enfant déposés en offrande et abîmés par la pluie. Dans un coin du cimetière je remarque un carré composé de stèles récentes, les pierres sont encore brillantes, les allées de graviers désherbées.

Je me croyais seul. Pourtant au détour d’une allée je suis surpris, mon regard rencontre une jeune femme accroupie devant une stèle. Je change de direction discrètement, mais très vite elle pose ses mains sur le marbre et elle embrasse les inscriptions qui y sont gravées, un nom sans doute. Puis elle se lève et s’éloigne en quelque secondes. De toute évidence j’ai du la déranger.

Alors j’ai tourné et j’ai hésité, mais je suis tout de même retourné devant la tombe. Pour voir. Petit garçon ou petite fille, je l’ignore, j’ai vu le bocal qu’elle venait tout juste de déposer, avec de l’eau et des pétales de cerisiers. Pour fêter les cerisiers avec son enfant. Et cette pensée ne me quitte pas depuis deux jours : elle vient ici, elle lui parle, elle embrasse le froid de la pierre, elle repart, elle emporte le froid de la pierre.

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SOUZOUKI

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Les Editions de l’Usine publient un magnifique recueil de dessins signés par le peintre japonais Souzouki Ruytchi (1904 – 1985) réalisés à Paris dans les années 30 puisque c’est dans cette ville que ce peintre légèrement oublié par les institutions culturelles aussi bien françaises que japonaises, aura choisi de vivre et de créer.

Fréquentant les Beaux Arts à Rio de Janeiro, il se fait vite remarquer par son originalité. Admiré et soutenu par Paul FORT, et André SALMON, il s’installe à Paris en 1922. Accepté par le mouvement surréaliste Franco-Japonais, devient l’ami intime de FOUJITA, SAÏTO, puis Max ERNST et Jean COCTEAU…. Son travail des années 30 à 39, devenu rare, est le plus représentatif de son œuvre, empreint d’érotisme et d’humour, et exprimant une évidente personnalité singulière. (présentation réalisée pour le vernissage de l’exposition de dessins à la galerie l’Usine Souzouki dessins des années 30)

Nous savons par expérience que nos vies éprouvent parfois le besoin d’emprunter des itinéraires complexes et des chemins de traverse, au mépris même de notre désir de simplicité, mais gouvernées par le besoin impérieux de se réaliser… Pouvons-nous imaginer qu’il en va de même pour les objets qui ont reçu des mains humaines chaleur et attention ?

– A la mort de Souzouki en 1985, le concierge de l’immeuble parisien où il vécut, contraint de débarrasser l’appartement se résigne à tout jeter aux poubelles, puisqu’il faut le souligner Ruytchi Souzouki depuis longtemps vit seul, il jette donc tout, à l’exception de plusieurs paquets de dessins qu’il trouve sans doute intéressants et remise chez lui.

– Il les conserve donc dans ses placards jusqu’a ce jour où il se décide, allez savoir pourquoi, à faire de la place chez lui en vendant quelques objets sur le stand d’une brocante. C’est aussi le même jour, allez savoir pourquoi, que le peintre et dessinateur Albert Mescam, décide d’aller prendre l’air en faisant quelques pas jusqu’à cette brocante …

– Et l’histoire fait un détour de plus. Notre amie Claude (des Editons de l’Usine) et Albert Mescam sont de grands amis, nous avons la chance aujourd’hui de tenir entre nos mains ce livre Souzouki Les dessins de 1935 remarquablement préfacé par M Dimitri Salmon (collaborateur scientifique au musée du Louvre).

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Site des Editions de l’Usine

http://www.usine102.fr/

Site consacré à Ruytchi Souzouki par François Deneulin

http://www.ruytchi-souzouki.fr/

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Dessins publiés avec l’autorisation des Editions de l’Usine.

UN CHANT D’ETE

UN CHANT D ETE

Rendez-vous avec un jardin. Y a t-il façon plus jolie d’accueillir une journée qui commence ? Ceux qui habitent une maison avec un jardin pourront comprendre. C’est une action incontrôlable, à peine réveillé, les paupières encore collantes de sommeil, faire les premiers pas de la journée dans le jardin, comme pour s’assurer qu’il est toujours là.

Mais plus probablement pour respirer les senteurs de la terre.

A l’approche de la nuit nous nous sommes couchés, lovés dans notre cocon de chaleur et repliés sur nos ténèbres. Mais aux premiers rayons du soleil, c’est avec la même émotion que nous retrouvons chaque matin, notre petit morceau de nature.

Rendez-vous avec un jardin donc et à Tokyo en plus.

C’est un peu plus compliqué. Les paupières collantes de la nuit, tassé dans un train en compagnie des travailleurs, hommes en chemises blanches, déboutonnées et sans cravate parce que c’est l’été, femmes aux visages poudrés et fatigués, écoliers penchés sur les écrans de leurs téléphones et la climatisation du wagon qui fait frissonner les peaux imberbes.

J’ai fait la moitié d’un tour de Tokyo jusqu’à la station Komagome. Ma rencontre s’appelle Rikugien et j’en suis impatient.

Dans le wagon d’à côté je remarque une petite écolière avec sa maman. Par la vitre de la porte qui sépare les wagons j’observe la petite fille et peut-être qu’elle le sent.

Des cheveux noirs épais qui lui font comme un casque sur la tête, deux grosses joues rosées, qu’on aurait forcément envie d’embrasser et deux pupilles toutes blanches. Elle est aveugle.

Evidemment… On finit par se demander pourquoi ? On ne formule pas la question de cette manière mais au fond de nous il y a quelque chose qui cherche une réponse. On mâchonne une sorte d’incompréhension mais on ne se dit rien en fait.

Elle reste sagement assise sur la banquette avec son gros cartable dans le dos, un cartable mauve avec des fleurs, elle a aussi un chapeau mauve, les couleurs de son école je suppose.

Et puis pendant tout le trajet je l’observe, fasciné, elle garde sa tête renversée en arrière et je vois ses pupilles blanches et aussi je la vois sourire à la lumière. Elle balance son visage de gauche et de droite lentement en souriant, elle frotte son visage contre la lumière et son visage n’est qu’un immense sourire. Dans cette rame de métro surchargée elle est la seule qui sourit.

La lumière du soleil sur ses pupilles blanches.

Et je me dis que si cette lumière du matin l’inonde d’un tel bonheur, alors il ne faut plus se demander pourquoi…

MADE IN TOKYO – La ville avec les yeux d’un chat

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Comme un haïku tagué sur un mur de la ville, le blog de Frédéric Gautron est tapi sur la toile, il s’appelle  MADE IN TOKYO et c’est bien LE blog sur Tokyo. Un blog d’une grande poésie, la poésie qui m’anime, la poésie urbaine. Ici, rien de cette nourriture mille fois réchauffée qui fatigue les âmes, peu de cosplayers, peu de temples zen, mais surtout du ciel qui s’amuse à miroiter aux façades de verres des buildings, des petites plantes soigneusement alignées le long des trottoirs, des silhouettes de la vie ordinaire qui se dérobent au coin d’une rue, un foisonnement de matières et de formes dans la complexité architecturale de cette ville, mille et un fragments saisis par l’œil du photographe, détails discrets, à peine considérés par l’autochtone, détails témoins de l’intention, caractéristique essentielle du vivant.

On ne se lasse pas de promener notre imagination dans les photos de Frédéric. Les itinéraires de ce garçon nous entraînent au cœur de la tendresse de cette ville. Ses compositions photographiques, car c’est un véritable compositeur de l’image (de la musique aussi) nous obligent à une lecture différente, de par leur choix et ordonnancement, il s’aventure à des liaisons (associations) d’images qui nous sont peu habituelles. Et comme le poète qui ose avec les mots, il dépose dans nos yeux des structures verticales,  des poutrelles d’acier et sans comprendre pourquoi nous nous sentons plus légers… 

Frédéric dit de son travail : « Mais de quoi parle-t-on sur Made in Tokyo? Très souvent d’architecture tokyoïte. Les promenades urbaines dans Tokyo à la recherche d’architecture remarquable sont le point central de Made in Tokyo. Partir à la recherche d’un immeuble ou maison individuelle vu dans un magazine d’architecture est souvent un prétexte pour parcourir les rues du centre de Tokyo et découvrir, par chance parfois, des petits moments de beauté dans les petites rues cachées par les grandes artères. Les photos de Made In Tokyo correspondent à ma vision personnelle des lieux et peuvent parfois sonner irréelles ou avoir un visuel décalé de la réalité. C’est ce que l’on retrouve dans les nombreuses compositions graphiques qui se glissent parmi les photographies du blog pour offrir une vision alternative de Tokyo, poétique parfois je l’espère comme ces immeubles à base urbano-végétale qui s’évadent pour des horizons plus clairs. Ces objets surréalistes, tels que les mégastructures flottant au-dessus de Tokyo, sont un sujet récurrent de mon travail de composition photographique… »

Frédéric GAUTRON se tient bien loin des sempiternels blogs  « Shibuya kawaii » qui envahissent la toile. Enfin grâce à lui on ne regarde plus cette ville dans un prisme fantasmé mais avec les yeux d’un chat qui se hasarde dans les rues, attentif aux respirations qui l’entourent. 

MADE IN TOKYO se nourrit d’une histoire japonaise commencée en 1999, du parcours d’un homme, de ses obsessions, de ses pudeurs aussi car il ne parle que très rarement de lui, enfin de son talent à révéler la vie et à la mettre en scène. Merci Frédéric pour votre obstination à suivre votre chemin.

MADE IN TOKYO LE BLOG

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HIBIYA PARK (SHUICHI YOSHIDA)

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Tokyo avec la moiteur de septembre qui colle les vêtements contre la peau. Débarqué de la veille, accueilli par la brûlure de l’été japonais, je traverse vaille que vaille le Parc de Hibiya (日比谷公園, Hibiya Kōen), à la rencontre de Bruno Quinquet, un photographe français établi à Tokyo. J’avais débusqué Bruno et remarqué son travail photo en fouinant sur le net, ses photos de Salarymens m’avaient apporté une telle bouffée d’air frais au milieu de toutes ces images japonisantes exhibées un peu partout, que j’avais trouvé en moi suffisamment de culot pour lui envoyer un petit mail et lui proposer une rencontre.

L’énorme ville est tout autour, des immeubles de verre émergent par dessus les cimes des arbres, mais dans ce parc, comme dans tous les espaces dédiés à la nature au coeur de Tokyo, aussi petits soient-ils, on entend le bruissement des herbes. Tout est calme et ce n’est pas peu dire, tant est déjà si tranquille la foule japonaise aux carrefours des avenues. Ici et là, des employés de bureaux, hommes et femmes déjeunent sur des bancs. Bruno me dit d’emblée que le parc de Hibiya est pour lui un lieu particulier qui l’inspire, l’interview se déroule tranquillement à l’ombre des arbres mais bon dieu il fait toujours aussi chaud. Heureusement, il y a le thé vert…

Je finis par abandonner mes questions stupides pour remarquer autour de nous des hommes solitaires qui somnolent sur les tables de bois… Des hommes et des sacs plastiques… L’un d’eux s’est allongé sur un banc, il dort. Deux employés du parc en uniformes viennent le réveiller, l’homme émerge de son sommeil et s’assoit, il poursuit finalement sa sieste écroulé sur la table. Les deux fonctionnaires continuent leur tournée de rectification des postures.

« Je ne savais pas encore exactement ce que j’étais venu faire ici. Mon regard est revenu vers la mare de Shinji pour la contempler. Elle a dit : « Lorsqu’on regarde la mare d’en haut, on y lit l’idéogramme du coeur, non ? » Maintenant qu’elle me le dit, c’est vrai qu’il y a quelque chose. J’ai essayé de superposer l’idéogramme Shin sur la mare… »

Extrait d’un petit livre que j’avais bêtement boudé à sa sortie à cause de sa couverture un peu … et que j’ai retrouvé ou plutôt qui s’est signalé à moi peu après ma rencontre avec Bruno et le Hibiya Park à Tokyo. J’ai plongé dans ce livre comme dans un bain de jouvence, un vrai GRAND BONHEUR, rare et inattendu ! Bien évidemment, le personnage principal de l’histoire est le jardin, le Hibiya Koen (station de métro Hibiya – Hibiya Line). Il y a aussi un homme et une femme qui se croisent dans le métro et délicatement, jour après jour, vont vivre leur véritable rencontre à l’abri des arbres, observant tout à la fois le petit monde qui les entoure que leur tout petit monde intérieur…

« – Tu te souviens de ce que je t’ai dit la dernière fois au téléphone ? Que j’avais rencontré une femme étrange au parc de Hibiya ? – Celle à qui tu as parlé par erreur dans le métro ? – C’est ça. Depuis quelque temps, il m’arrive de causer avec elle au parc. Et elle m’en dit, des choses intéressantes ! Entre autres, que les femmes n’ont rien à cacher mais que, comme ça les révolte, elles font semblant de cacher à tout prix quelque chose… C’est le bilan de notre conversation sur le caractère des clientes du Starbucks. »

Extraits de PARK LIFE de SHUICHI YOSHIDA aux Editions Philippe PIQUIER

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L’interview de Bruno QUINQUET est à lire ici (version française et aussi japonaise)

LA MAISON de Wakame Tamago

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C’est un texte poétique. Lisons-le ainsi. Donc sans empressement. Laissons les mots esquisser dans nos têtes l’intérieur de cette maison avec ses ombres et lumières, en ralentissant encore un peu la lecture, en répétant mentalement nous pourrons même entendre grincer le bois et respirer l’odeur du bois et des tatamis.

J’ai rencontré ce blog de Wakame Tamago en furetant à la recherche d’un japon plus intime. Du japon je connais principalement les nuits de Tokyo et de ses banlieues, je les aime et j’y trouve une complicité, mais si je suis un rat des villes, je suis aussi un rat des champs, je connais bien les respirations de la nuit dans les feuillages et l’obscurité inquiétante qui nous fait douter de notre maturité. Il me fallait toucher la terre du japon … Ecrivant ces mots, je réalise que je n’ai jamais, pas une seule fois, de toutes ces années, pris une poignée de terre japonaise aux creux de mes mains…

En Juin 2012 nous trouvons presque par hasard une petite ferme et ses trois bouts de champs dans un charmant petit village situé au nord de la ville de Himeji. Himeji est située à l’ouest d’Osaka, la deuxième ville du pays, dans la région du Kansai.

LA MAISON (par Wakame Tamago)

Qu’est ce que c’est de vivre dans une ancienne maison Japonaise, au 21ème siècle ?

Nous avons trouvé la maison par un coup de chance. Nous vivions à Tokyo et avions 5 jours de congé.

Nous voulions aller vivre à la campagne, commencer une nouvelle vie et aussi prendre de la distance avec toute la région Est du Japon qui a été fortement contaminée par les radioéléments crachés par les réacteurs explosés de la centrale nucléaire de Fukushima.

Nous avons donc opté pour la région de Himeji, 600 kilomètres à l’ouest de Tokyo, dont la partie nord, dans les montagnes, est rurale.

Nous avions repéré une ferme en vente sur le net, située à proximité d’une école et à 40 kilomètres d’une gare de Shinkansen ; elle était en pleine nature; et était dotée de trois champs et une rivière coule à ses pieds.  Pour un prix dérisoire, à faire rire.

Nous y avons emménagé quelques mois plus tard.

C’était notre première expérience de vivre dans une maison japonaise traditionnelle. Ça n’était pas sans appréhension.

La maison est belle. Elle est simple. Elle est authentique. Des fermiers et leurs animaux y vont vécu. Elle provient d’un âge ancien mais pas si éloigné où l’on vivait avec sa vache. Tout cela n’est pas sans romantisme.

Qu’est ce que c’est de vivre dans une vieille maison Japonaise, au 21ème siècle ?

C’est différent

La grande différence pour moi c’est l’absence du murs. Mon image d’une maison solide où l’on se sent bien, c’est une maison avec des murs de pierre, épais, et qui résiste aux siècles. Je ne suis pas fan des maisons en parpaings. Ca fait trop LEGO. Par contre la maison japonaise traditionnelle, c’est une autre approche. Elle est toute de bois. Il n’y a pas murs, mais des piliers qui s’emboitent les uns dans les autres. Entre les piliers on ferme éventuellement l’espace pour former des cloisons, avec un torchis accolé sur un treillis de bambou. Quelle économie de moyens.

Et pourtant, c’est magique, les maisons elles aussi tiennent debout et vieillissent bien.

C’est pratique

La maison est adaptée à la vie à la campagne. C’est normal, c’est une ferme.

L’entrée, le doma, est une pièce carrée, qui donne accès à la cuisine et au bureau. Vaste; on peut y stocker un peu de bois, des légumes, les chaussures, les bottes etc. Comme le sol est en terre battue il y fait frais, même en été.

Ça permet de recevoir les livreurs et le facteur; mais sans faire rentrer réellement le gens dans la maison, pratique pour préserver sa vie privée des regards indiscrets.

Pratique aussi; de vivre dans une maison de plein pied.

Pratique encore, les engawas qui permettent de sortir dehors directement de la chambre à coucher ou du bureau. Ca permet de sortir les futons pour les faire sécher au soleil, et également de sortir de la maison à toute vitesse en cas de séisme important.

C’est vivant

La maison vit. Elle est faite de bois et de terre. Il n’y a pas de plastique. Très peu de minéral. Quelques clous à peine. Si bien que la maison vit. Elle respire. Par grands vents on la sent bouger. C’est très étonnant.

L’absence de murs porteurs nous fait considérer avec beaucoup de respect; et parfois un peu d’inquiétude les troncs d’arbres centenaires qui la constituent et supportent la toiture et l’ensemble.

Elle est ancienne; et témoigne d’un mode de vie finalement sans âge, fondamental. Les maisons japonaises d’aujourd’hui, tout comme les maisons modernes françaises, faites de parpaings et de plastique en France; et d’aggloméré et de plastique au Japon ne portent aucun sens; ne véhiculent aucun message. Comme si elles sortaient d’usines.

Elle est également ouverte a tous vents malgré nos efforts et donc on peut trouver souvent des insectes ou des geckos.

Il y a finalement assez de peu de différence entre le dehors et le dedans.

C’est un autre confort

Une de mes appréhensions c’était que la maison soit vraiment inconfortable et qu’il soit difficile d’y vivre. En fait c’est faux.

C’est vrai par contre que les insectes ne manquent pas. La maison est ouverte vers l’extérieur et fait partie du paysage. Les insectes font comme ils veulent et peuvent entrer par n’importe quelle ouverture, interstice. La maison est poreuse; elle n’est pas hermétique. Mais grâce à cela, nous y respirons bien. On n’est pas renfermés. Il faut accepter cette proximité avec les insectes, et faire avec. (Désormais je me sens étouffer lorsque je dors dans un hôtel en ville).

Vivre avec les petites bébêtes.

L’été, la maison est vraiment fraiche. Dans une maison moderne il ferait une chaleur d’enfer et il faudrait enclencher la clim de juillet à septembre, nuit et jour. Les engawas permettent d’ouvrir grand les fenêtres et de faire circuler un peu d’air. Dans la maison nous n’avons pas fait installer la clim et nous n’en avons pas besoin.

L’hiver, c’est plus étonnant. L’isolation est quasiment zéro. Bien sur … il n’y a pas de murs! Pour tout chauffage; un poêle à bois, qu’on a appelé Calcifer. Bien chaud et nourri de bon bois, par exemple un mixe de cryptomère et châtaignier, il chauffe très bien la cuisine-séjour ainsi que les deux pièces attenantes (dont le bureau). Malgré la rudesse des hivers, les maisons ici n’ont pas de chauffage central. Encore moins les maisons de cent ans … Les gens ont recours à des radiateurs électriques qui ne chauffent rien, ou encore à des poêles à kérozènes dont l’odeur est très incommodante.

Ceci dit, l’espace des engawas forme une sorte d’isolation avec le reste de la maison. Le vitrage des fenêtres du engawa, et les cloisons de papier du bureau font que le froid de dehors ne permettre pas entièrement dans la maison.

Il faut se couvrir. Pulls; chaussettes doubles, collants sous les pantalons et bouillottes pour les pieds sous le bureau.

Ça n’est pas désagréable. Le plus dur c’est le matin quand on se lève et que tout est froid. Mais c’est excellent pour se réveiller.

C’est une autre lumière.

Les fenêtres des engawa offrent un panorama total sur l’extérieur. Mais l’auvent formé par le toit; et la largeur de l’engawa qui met un mètre entre les pièces d’habitation et les fenêtres font que les rayons du soleil pénètrent rarement jusque dans la maison. La lumière reste dehors.

L’intérieur de la maison est donc plutôt sombre.

Tanizaki a écrit un essai sur le sujet. L’éloge de l’ombre. L’esthétique de la maison japonaise.

Quand on aime …

Sur le terrain penchait une ancienne bâtisse autrefois dédiée à l’élevage des vers a soie. Nous avons du la faire raser mais y avons fait construire une petite maison de 20 mètres carrés. Et nous l’avons fait faire à l’ancienne, par un charpentier du village. Et la construction bois + murs en terre est similaire à la maison ancienne. Comme quoi, on ne peut plus s’arrêter ….

LE BLOG DE WAKAME TAMAGO ! A LA CAMPAGNE AU JAPON

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Photos : Wakame Tamago

PENSEURS JAPONAIS – DIALOGUES DU COMMENCEMENT (YANN KASSILE)

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Mon rendez-vous avec les Penseurs japonais était annoncé. J’avais pourtant dédaigné ce livre, deux ans plus tôt, en le feuilletant dans une librairie du quartier Latin … Maintenant il m’obsédait, et j’aurais volontiers escaladé un haut sommet si on m’avait assuré qu’une librairie d’altitude en possédait encore un exemplaire. Mais le livre était devenu introuvable (en réédition). C’est dans une librairie d’occasion que je trouvais finalement un exemplaire unique des Dialogues du commencement, annoté à souhait par son ancien propriétaire d’une écriture fine au crayon à papier. Le livre ouvert devant mes yeux, je laissais courir mon imagination en essayant de déchiffrer les volutes de charbon déposées sur le papier par une main anonyme.

Le cheminement de l’homme sans doute m’aura plu. Exigence des mots et obsession du chercheur à ne pas dévier sa trajectoire, puisque cette lueur qui l’attire au loin semble si chétive.

Le travail présenté par Yann KASSILE n’est pas sans me rappeler mes propres pérégrinations tokyoïtes à la recherche des artistes japonais. Au fil des pages et des rencontres de l’auteur avec les intellectuels japonais, je vois encore les rues de Tokyo, j’imagine les rendez-vous qu’il aura fallu provoquer, les interprètes difficiles à déchiffrer, les questions qui ne trouvent pas de réponse ou qui perdent leur sens, les découragements devant l’ampleur du projet.

Mais que cherche donc Yann KASSILE ? De toutes ces interviews émerge une préoccupation :

«  J’essaie de recueillir quelques propositions qui puissent servir pour ne pas devenir complètement fou, peut-être. Et donc, chacun doit construire son propre point d’arrêt du chaos car le point d’arrêt des autres ne constitue pas nécessairement pour moi un point d’arrêt du chaos. Ce que je cherche à recueillir, ce sont ces points d’arrêts du chaos. Tu me comprends ? » 

(Extrait du Dialogue 7 – Avec UNO Kuniichi)

Ce qui me réjouit le plus dans ce livre, hormis bien évidemment chacune de ces conversations enivrantes, c’est l’obstination maladive et non dissimulée de l’auteur qui s’applique à reconnaître son propre chemin dans les méandres des pensées qu’il interroge.

Ces vingt-deux dialogues du commencement nous embarquent avec bonheur dans une aventure philosophique et aussi, soulignons-le, une belle aventure éditoriale car il faut tout de même un bel optimisme pour publier ce genre d’ovni.

Et puisqu’il me fallait faire un choix pour nous faire entrer un peu plus dans l’intimité de ce livre :

D’Istria – Il existe une expérience qui peut se présenter comme un désir vital, comme une exigence supérieure à tout, comme une absolue nécessité mentale. Cette expérience consiste à se situer en dehors des activités courantes, en dehors des activités sociales, en dehors de tout échange affectif, en dehors de tous les savoirs constitués. Après donc que tous les savoirs et tous les liens sociaux et affectifs ont été mis entre parenthèses, cette expérience consiste à se demander : « Maintenant que j’ai suspendu tout cela, sur quelles propositions absolument solides je peux m’installer pour avancer dans la pensée, pour avancer dans l’éclaircissement de la réalité ? » Placé dans la position de cette expérience quelles sont les premières propositions que tu formulerais ?

ISHIDA – Quand j’ai lu cette question, j’ai pensé bien sûr à toute l’histoire de la philosophie, notamment dans la tradition phénoménologique. Je voyais que tu voulais dire par cette question qu’il faut faire table rase du monde, retrouver le « je pense » qui est au fondement de l’acte de penser. Mais je me suis demandé s’il fallait aussi faire table rase de cette histoire de la philosophie. Il m’est un peu difficile d’ignorer cette histoire de la pensée qui a elle-même essayé de fonder son acte premier de la pensée. Alors je suis un peu embarrassé devant cette question, mais je vais peut-être la poser d’une manière un peu différente. C’est-à-dire qu’on pourrait se demander, dans cette tentative de remonter à l’acte premier de la pensée, la chose suivante : est-ce qu’on peut faire abstraction du langage, est-ce qu’on peut faire la réduction du langage, du culturel, du social, du psychique, est-ce qu’on peut faire toute cette réduction pour retrouver un moment premier et pur de la pensée ? Alors, je ne suis pas sûr de pouvoir le faire. Pour pouvoir prétendre faire cela, je suis un peu trop conscient de l’histoire de la pensée qui s’est déjà appuyée sur cet acte fondateur. Dons je suis un peu sceptique face à cette question. Pour moi, quand je me réfléchis, quand je réfléchis à ce qu’est mon propre acte de pensée, je préfère poser les choses de la manière suivante. Pour moi, penser, c’est aussi entendre des voix, c’est aussi entrer en dialogue, c’est aussi entrer en dialogue avec les voix multiples, non pas les voix des personnes qu’on entend dans le monde, mais plutôt les voix du silence des dialogues avec les autres pensées qui se sont accumulées au cours de l’histoire de la pensée. Et qui continuent. Des murmures de voix, de pensées, qui sont silencieuses, qu’on entend quand on pense. Quand on suspend ses relations avec le monde, c’est seulement à ce moment-là qu’on peut entrer en dialogue avec ces voix de pensée. Penser ne consiste pas en un acte pur vis-à-vis de soi-même, qu’on accomplirait tout seul, mais c’est, en suspendant les relations directes avec le monde, entrer en dialogue avec les voix de pensée. Penser, cela se fait seulement en entrant en dialogue avec les voix qu’on n’entend pas quand on agit. On entre en dialogue avec ces voix silencieuses, des murmures de pensée, qui nous ont précédés, et qui pensent autrement. Donc, si je formule mes premières propositions, ce serait quelque chose comme les suivantes : je dialogue, je dialogue en silence, donc je suis un être pensant. Je me mets en continuité avec les voix silencieuses des autres pensées et c’est ainsi que je me constitue en être pensant. Voilà. Il y a aussi la question du langage. Parce que je pense qu’on ne peut pas faire la réduction du langage dans l’acte de penser. Très concrètement, personnellement, quand je pense, je pense en de multiples langues, je pense en japonais, en français un peu, en anglais un peu. Donc, dans l’ace de penser, on se met en relation très multiple et complexe avec cette trame de voix inscrites dans une langue donnée. Donc, l’acte de penser n’est pas l’acte premier. Il y a toujours d’autres actes de penser qui précèdent mon acte de penser. J’essaie d’entrer dans l’histoire de la pensée au milieu, par le milieu, non pas me situer au début de l’acte de la pensée.

(Extrait du Dialogue 12 avec ISHIDA Hidetaka 石田 英敬, né en 1953, philosophe, spécialiste de littérature française et de médiologie. Il est l’un des traducteurs de Michel Foucault en japonais).

 

Penseurs japonais – dialogues du commencement – de Yann KASSILE aux Editions de l’éclat -2006 – 290 pages.

JOURNAL JAPONAIS (RICHARD BRAUTIGAN)

JOURNAL JAPONAIS 3

J’attends ma fille. Les paroles de l’homme qui vient de s’asseoir à une table près de la mienne résonnent dans mes oreilles. Ses mots vibrent à la façon de ces clochettes que j’entends parfois tintinnabuler dans les rues du japon. J’attends ma fille. Tout est dit. Est-ce que moi aussi, un jour , pas si lointain d’ailleurs, je prononcerais les mêmes mots ? j’attends ma fille.

Elle sera étudiante et habillée avec soin, moitié japonaise oblige, elle sera sérieuse et un peu taciturne moitié de moi oblige, ou bien fantaisiste et gaie… La fille de l’homme vient d’entrer dans le bistrot, les deux visages se reconnaissent et se sourient. Il y a de la distance dans leur retrouvaille, pas d’effusion de sentiment, peut-être se sont-ils vu la veille, peut-être ont-ils un rendez-vous régulier à cette même place. J’évite de les regarder et les bruits de la rue masquent leur conversation mais je perçois tout de même les mouvements autour de leur table.

Jour pour nuit

Le taxi traverse l’aube de Tokyo

et me ramène chez moi.

Toute la nuit, je suis resté éveillé.

Et je serai endormi avant le lever

du soleil.

Je vais dormir toute la journée.

Le taxi est oreiller,

les rues sont couvertures,

l’aube est mon lit.

Le taxi apaise mes esprits.

Je suis en route pour de nouvelles rêveries.

                                                                   Tokyo Le 1er juin 1976

Cette jeune femme aux paupières semi-bridées et aux gestes mesurés. Que me dira-t-elle ? Et quelles seront ses préoccupations ? Il porte la tasse de café à ses lèvres pendant qu’elle lui parle. J’imagine qu’il voit le visage d’une enfant en transparence de celui de la jeune femme. Elle se sait regardée comme une enfant, cela lui procure un sentiment ambigu de révolte et aussi d’apaisement. Assise toute droite sur sa chaise, elle a cette manie de bouger tout le corps d’avant en arrière quand elle parle. Mais peut-être qu’elle ne bouge ainsi que devant son père. Elle commence ses phrases en basculant vers lui puis repart vers l’arrière. Il reste immobile, goûtant le moment. N’osant rien. Elle est jolie. Est-ce qu’il en éprouve de la fierté ?

Féminité japonaise

Les femmes sont toutes si séduisantes

au Japon

que les autres ont dû être noyées à la naissance

                                                                    Tokyo Le 28 mai 1976

Elle aura vingt ans, j’en aurais soixante-dix et plusieurs mondes nous sépareront. Vivra-t-elle à Paris ? Parlera-t-elle toujours le français ? Un million de chemins possibles s’offrent à nous dès maintenant et j’entends leurs chants qui nous appellent. Leurs mains restent posées sur la table. Inertes, retenues. Leurs mains ne disent rien. Toujours entre les êtres il y a ce silence, derrière les mots et sur la peau. Nous aussi probablement, il nous tiendra captifs de son chantage et nous ne l’aurons pas vu approcher. De l’homme ou de sa fille, lequel des deux en souffre le plus…

Ils se lèvent et sortent du bistrot. A travers la vitre je vois l’homme déposer un baiser sur la joue de sa fille mais déjà elle s’éloigne en remontant la rue de l’Ecole de Médecine, lui il descend. (à Paris au Bistrot 1 de la rue de l’Ecole de Médecine)

Pour passer où ?

J’exhibe parfois mon passeport,

contemple ma propre photographie

(pas très réussie, etc.)

juste pour voir si j’existe.                                                                  

                                                           Tokyo Le 12 juin 1976

(à Paris au Bistrot 1 de la rue de l’Ecole de Médecine avec l’introuvable Journal Japonais de Richard Brautigan (traduction de Nicolas Richard) trouvé miraculeusement pour un prix dérisoire dans la superbe édition 10/18).

JOURNAL JAPONAIS 1

DE TOUTES LES NUITS, LES AMANTS (MIEKO KAWAKAMI)

de toutes les nuits 2

Quand la prise de sang a été terminée, j’ai rempli un questionnaire, puis, au moment où j’ai pris un gobelet en carton plein de jus de légumes à un distributeur automatique gratuit, je me suis vue dans la vitre de la fenêtre. On voyait vaguement les panneaux publicitaires, les murs, les fenêtres des bâtiments d’en face, et par-dessus, je flottais, pâle et misérable. Pas minable, pas dépenaillée, non,  misérable, c’est le mot. Une femme misérable se superposait sur la vitre à divers bouts d’images. Autour de sa tête, des cheveux en désordre, mal liés ou trop courts, les épaules tombantes, les yeux creux et bas, les jambes courtes, les bras courts, le cou par contre long et grêle. Les tendons marqués à hauteur des clavicules et du cou, mais pas du tout tendus, flasques au contraire, un trait oblique bizarre sur les joues. Et cette femme de trente-quatre ans en cardigan et jeans délavé, c’était moi.  Incapable de savoir quoi faire pour s’amuser même par un temps pareil, une femme misérable. Avec son sac dans les bras, tout gonflé de choses auxquelles personne n’accordait même un coup d’œil, ou jetterait à la première occasion, et qu’elle gardait comme s’il s’agissait de quelque chose de précieux. (Extrait)

Les cris des corbeaux déchirent la moiteur de l’été japonais, avec rage ils disputent la place aux stridulations des cigales dans l’espace sonore qu’elles saturent. Pour le promeneur il n’y a aucun répit. La ville est bruyante, même dans ses jardins les plus zen, la ville est causante, elle parle de mille sons, langages communicants, les informations s’échangent et traversent les corps des passants. Je suis un passant.

J’emportais ce livre, écrit par une femme avec les silences d’une femme qui ne sait pas dire, silence d’une vie qui s’est fermée un jour de neige. La ville est si véhémente que les silences des hommes et des femmes s’y révèlent en contraste. Ici les murs s’exclament  en écrans géants au-dessus de nos têtes, les machines automates nous interpellent et nous remercient, les haut-parleurs nous conseillent ou nous alertent  et dans les arbres et dans les herbes les bestioles s’en mêlent aussi. J’emportais ce livre et aussi un micro. C’est alors que de simple passant je devins entendant. Soudain tous les bruits m’attiraient. Dans le dédale des rues et des ruelles je tentais de m’en approcher, me heurtais à des murs, à des temples, à des cours d’écoles. Je traquais des sonorités que les rares courants d’air déplaçaient jusqu’à moi. Mon micro dans une main, je frôlais les grillages des écoles, pour y récolter des mots, des cris et des rires. Sur le quai du métro, singulièrement immobile et traversé par une foule indifférente, j’engloutissais le tap-tap des chaussures, les annonces musicales, la voix féminine de l’escalator et le chant numérisé d’un oiseau.  

C’est l’histoire d’une femme aux journées muettes, dans une ville trop bavarde. Elle reste cloîtrée dans son appartement, ne s’offre qu’une promenade dans l’année, à la mi-nuit de son anniversaire. Et puis  au fil des jours et des nuits, alors que les hommes et les femmes s’enivrent de discussions légères et infinies sans jamais l’apercevoir, lui viennent les mêmes envies d’échapper à la pesanteur, de s’enivrer d’une présence.  Alors l’alcool devient son ami. Lentement elle sombre au fond de son thermos de saké. Elle ne sort plus sans lui. Et le Monde lui est enfin plus léger.

L’écriture de Mieko KAWAKAMI s’approche du silence. Attentive à ne rien inventer. C’est une écriture qui écoute. Une écriture si rare en somme.

Pourquoi faut-il que je pense au silence lorsque je parle de Tokyo… Du fond du jardin Rikugien j’entendais psalmodier des voix féminines. J’imaginais une étrange prière matinale dans un temple du quartier, aux abords du jardin. Le rythme forcené et répétitif des récitantes m’intriguait, je faisais le tour du jardin cherchant à m’approcher au plus près du chant qui semblait devoir s’éterniser. J’avais déjà mon micro en main et je pressais le pas au milieu d’une végétation luxuriante, jusqu’au point où le son me semblait être le plus fort.

A mon dernier pas… le chant s’arrêta. Je restais sur place avec le vacarme des cigales. A ce moment je peux dire que je demeurais face au silence… La nature avait beau jacasser avec ardeur, la disparition soudaine de ces voix avait créé en moi du silence. Ou plus exactement, devrais-je dire avait révélé en moi le silence.

M. Mitsutsuka regardait intensément ma main qui tenait le stylo. Le simple fait de me savoir regardée par M. Mitsutsuka me donnait chaud dans le dos. La chaleur a tourné en spirale jusqu’à ma tête, elle a gonflé mes joues et s’est répandu lentement sur toute ma figure.

– Mais qu’est-ce que je pourrais écrire …

– Ce que vous voulez, a dit M. Mitsutsuka.

– Des mots, alors ?

– Oui.

– Qu’est ce que je vais écrire ?

– Ce que vous voulez.

– Ce que je veux ?

– Eh bien, écrivez des mots que vous n’avez encore jamais écrits par exemple.

– Ah, j’ai acquiescé.

J’étais en pleine confusion. Ecrire des mots que je n’avais jamais écrits. J’avais beau réfléchir, rien ne me venait. Un moment, j’ai pensé écrire le mot « cancer », mais j’ai eu peur de faire une faute sur le caractère alors j’ai laissé tomber.

– Je ne peux pas plutôt écrire autre chose ?

– Si si, comme vous voulez.

– Bon… j’ai dit, et j’ai écrit mon nom et mon adresse.

– Oh ! Vous avez une très belle écriture, a dit M. Mitsutsuka d’un air intéressé en tenant le cahier un peu éloigné.

– Non, mon écriture est très fade, j’ai dit d’une petite voix. Une écriture de nerveuse.

– Vous trouvez ? Je la trouve très belle, a dit M. Mitsutsuka.

Je ne savais pas quoi répondre alors j’ai secoué la tête longtemps. 

Extraits du roman « De toutes les nuits, les amants » de Mieko KAWAKAMI aux Editions ACTES SUD (Traduit du japonais par Patrick Honnoré)

de toutes les nuits, les amants

Michel

michel 4

Michel,

J’étais venu dans cette soirée avec l’idée de rencontrer un ou deux artistes japonais, leur proposer des interviews. Au dernier étage de cet immeuble mis à disposition du collectif d’artistes déménagés du squat « Rivoli59 » je ne me sentais pas vraiment à l’aise. Un verre de vin blanc dans la main je me faufilais entre les groupes hilares, épiant les visages, essayant d’accrocher un sourire, artistes ou pas artistes ? Japonaises, beaucoup, cris, acclamations, la nuit dehors, m’échapper dans les rues…

Du groupe assis autour du poêle il s’est extrait et m’a demandé « ça vous dirait de visiter les ateliers ? »

Ensuite on ne s’est plus quitté. J’ai réalisé son interview et j’ai compris que c’est bien lui que j’étais venu rencontrer à cette fameuse soirée.

Après le squat de la rue de la Tour des Dames, j’ai retrouvé Michel au « Jardin d’Alice » de la rue de La Chapelle. Nous nous sommes rencontrés plus d’une fois dans ce lieu magique et il est devenu important dans ma vie.

Autour de lui, dans sa chambre-bureau-atelier, une famille d’objets, de papiers, de livres, de dessins, placés sur les tables et les étagères. A bien y regarder, sa chambre n’est pas si loin de ressembler à une chambre d’enfants. Peut-être parce qu’elle s’entête à rassembler dans un petit espace tout ce qui est nécessaire à une vie autonome et cloîtrée, une vie d’artiste au milieu d’autres artistes, tous squatteurs frileusement à l’abri d’une petite maison cernée d’immeubles, de rues, de Paris.

Les enfants aussi ont ce besoin de regrouper à portée d’une main tout ce qui pourrait prolonger le jeu et le rêve le temps d’un mercredi, sans avoir à s’aventurer sur les territoires des grands.

Michel circule plus volontiers entre les murs fragiles de sa chambre que dans les couloirs des métros. Son regard s’attarde sur les murs tapissés de dessins, cartes postales et photos. Il aspire la fumée de sa cigarette et caresse du bout des doigts la reliure d’un livre. Au-delà du plâtre fissuré, au-delà des rosiers du grand jardin, s’agite une vie parisienne qu’il ne connaît que trop bien.

Ils sont une poignée à vivre ici. Ils se sont choisis, ils ont choisi la maison et Michel a choisi sa vie.

« En janvier dans la chambre je devais avoir cinq degrés… Mais je m’en fous. »

Dormir dans le froid avec un manteau, ne pas manger, mais dormir quand même en s’extasiant des étoiles qu’aucun immeuble ne vient cacher pour le moment, car le grand jardin a encore la force de les tenir à l’écart. Se rassasier du silence, de la lumière et du ronronnement des chats.

Il a récupéré la plus grande partie de son mobilier sur les trottoirs de Paname. Même Raoul, le chat blanc sauvé in extrémis d’un bac d’huile de vidange. Récupéré le Raoul. La maison elle aussi était abandonnée sur un trottoir, ils l’ont récupéré sans demander l’avis de personne.

Depuis longtemps le marbre des cheminées s’était refroidi. Cet hiver à nouveau, les parfums du feu et de la cendre cavalent joyeusement dans les escaliers pour se cacher entre les pages des livres.

Je contemple les photos de ses fillettes qui maintenant ont grandies. Interprète, musicienne, docteur. Elles se tiennent obstinément éloignées de lui, de sa vie. Entre ses femmes d’hier et ses femmes d’aujourd’hui, il s’interroge, se débat, résiste un peu mais pas tant. Il grommelle « Où est-ce que j’ai été foutre les pieds encore ! Les pieds et le reste ! » Mais toujours il reste amoureux, le revendique tonitruant, et puis s’engueule et finalement se sert un verre.

« Pendant un an j’ai dormi dans la rue, avec dans mon sac le manuscrit écrit par mon grand-père, en guise d’oreiller »

Michel l’homme au chapeau. Ta vie est une histoire qui craque de trop d’histoires. Comment pourriez-vous vivre enfermés, comment pourriez-vous vivre légers, toi et ton cœur qui transportez sourires de tant d’amis, souvenirs de tant de vie…

Michel l’homme aux pinceaux. Tes encres à la poursuite des étoiles… Tes pigments coulées de lave… Nos yeux s’interrogent mais nos yeux ne savent pas voir… Pourtant en y regardant mieux… On peut parfois y découvrir la silhouette un peu timide d’un môme rêveur, qui dans les rues de Paris… s’amuse encore à jouer les 400 coups…

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L’interview de Michel en français

L’interview de Michel en japonais

LES BELLES ENDORMIES (YASUNARI KAWABATA)

BELLES ENDORMIES 1

« Et veuillez éviter, je vous en prie, les taquineries de mauvais goût ! N’essayez pas de mettre les doigts dans la bouche de la petite qui dort ! Ca ne serait pas convenable ! » recommanda l’hôtesse au vieil Eguchi.

Avant que Claude n’évoque la sensualité de ce texte, je n’avais jamais entendu parler des « belles endormies » de Kawabata.

C’est un lieu caché, une forteresse de murs et de fenêtres derrière lesquelles on ne voit jamais personne. Les arêtes verticales des immeubles semblent avoir poussées dans le bitume de la cour avec la volonté inquiétante de s’élancer à la conquête du ciel. Un pigeon traverse la cour et c’est tout. Au premier regard il n’y a rien de plus à voir ni rien à en dire. C’est une cour grise derrière une porte cochère en bois et le boulevard de La Villette si débonnaire n’y entre pas. Avant, peut-être, quelques visiteurs nocturnes aux bras troués aimaient à se glisser dans les méandres du couloir, à l’abri des ombres. Alors ils ont voté pour le digicode. Et Claude s’est battue pour qu’on ne ferme pas les portes…

Seule, elle essaie de convaincre ces nouveaux propriétaires qui emménagent autour d’elle que la vraie liberté est affaire de choix, mais s’ils ont les fantasmes de la vie d’artiste ils ont aussi des rêves sécuritaires… Interdiction d’entrer dans la cour… interdiction du fumer dans la cour … interdiction de téléphoner dans la cour … et bien évidemment, interdiction aux enfants de jouer dans la cour …

Nous rions ensemble lorsqu’elle me raconte : « une petite fille jouait avec sa maman dans la cour – 1, 2, 3 soleil – elle tapait de sa petite main contre le mur de l’immeuble 1, 2, 3 soleil – lorsqu’un grincheux sors de l’immeuble en vociférant : arrêtez  çà tout de suite ! Vous faites trembler les murs de mon appartement ! »

La femme aux longs cheveux blonds déambule sur le boulevard de La Villette, un nuage de pigeons accompagne ses pas. J’ai toujours vu des pigeons et des chats chez elle, les nouveaux propriétaires ont mille raisons d’être inquiets, ce n’est pas le Belleville dont ils avaient rêvé… Mais, savent-ils qu’ils arrivent si tard ? Le temps de contracter leur emprunt à taux réduit, le temps de transformer les vieux ateliers en loft dernier cri, l’artiste était déjà parti. L’artiste était son compagnon. Le compagnon du premier instant et du rêve partagé. Le compagnon ailé.

« Qu’elle fût endormie, qu’elle ne parlât point, qu’elle ignorât jusqu’au visage et à la voix du vieil homme, bref qu’elle fût là comme elle l’était, totalement indifférente à l’être humain du nom d’Eguchi qui était là en face d’elle, tout cela lui était subitement devenu insupportable. »

Depuis tant d’années Claude dessine, écrit, publie des livres, expose des artistes, selon son goût, selon son choix, et ils sont légions à être passé dans sa galerie. Mais depuis quelques temps, elle dérange les nouveaux propriétaires qui rêvent pourtant de la vie d’artiste, sa petite galerie… trop de visiteurs, trop de mouvement, trop de bruits etc. Claude est pourtant là pour réveiller l’endormissement collectif, nous y voilà… C’était bien un de ses rêves des années soixante, faire collaborer les artistes, les décloisonner, leur permettre de partager tous ensemble leur passion, apprendre les uns des autres mais… Chacun dans son royaume tant aime à régner qu’ils n’ont pas entendu. Ironie du sort, hier les artistes, aujourd’hui les jeunes propriétaires, la liberté est bien affaire de choix.

« Repliant ses deux bras devant sa poitrine, elle joignit les doigts. Ceux-ci touchaient la poitrine du vieillard. Les mains étaient jointes dans l’attitude de la prière. L’attitude d’une tendre prière. Le vieillard de ses paumes entoura les mains jointes. Ce faisant, il lui sembla qu’il priait lui-même, et il ferma les yeux. Cependant, ce n’était là sans doute rien d’autre que la tristesse d’un vieil homme au contact des mains d’une fille jeune et endormie. »

Claude un jour m’aura dit cette phrase : « C’est le secret des individus de coïncider avec leur destin. » Oui le secret des individus …. et surtout coïncider. Coïncidons. Claude l’éveilleuse, merci pour les belles endormies !.

BELLES ENDORMIES LIVRE

Extraits de « Les Belles Endormies » de Yasunari Kawabata aux Editions Albin Michel.

BELLES ENDORMIES 4

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BELLES ENDORMIES 5

BELLES ENDORMIES 7

BELLES ENDORMIES 2

BELLES ENDORMIES 8

LES EDITIONS DE L’USINE SITE OFFICIEL

YANAIHARA ISAKU – AVEC GIACOMETTI

YANAIHARA ISAKU AVEC GIACOMETTI

Ce livre me fait songer à une perle noire trouvée dans un abysse. J’étais en peine depuis plusieurs jours, je parcourais les rayons des librairies parisiennes, reniflant les postfaces, appréciant du bout des doigts le grain du papier des éditions de poche… rien n’y faisait, aucun livre n’avait assez de force pour me sortir de ma torpeur. Pourtant j’avais le sentiment que l’écoulement des heures me guidait vers un rendez-vous. Je n’avais pas d’autre choix. Et comme à chaque fois que cette inquiétude me rattrape, elle occupe entièrement ma pensée, me fait perdre le goût de tout le reste, alors je me lance dans une nouvelle quête, mais peut-être n’est-ce que ma quête originelle qui se remet en mouvement …

Ce livre parle de la déconstruction et il n’est pas léger. C’est un de ces livres amis, qui se laissent rencontrer après vous avoir tant cherché. Livres rares et d’autant plus précieux, livre posé sur une table de librairie, entrevu avec timidité une première fois puis laissé à un simulacre d’oubli de plusieurs mois, vous n’y pensez plus mais il est bien là, tapi dans un recoin, à l’abri d’un angle mort, échappant à toute réflexion.

L’objet est étrangement beau, attirant mais peu séduisant, peut-être même repoussant pour la majorité des gens, l’objet est de nuit, la couverture d’obscurité, le grain de la photo abîmé, la tête échevelée de l’homme et sa mine désespérée sur la couverture rendent tout cela encore plus triste. Les Editions ALLIA ont fait ce pari merveilleux qu’il saurait trouver son public ainsi.

Yanaihara Isaku avec Giacometti.

1954 -1955 Le jeune professeur d’université japonais séjourne à Paris pour y parfaire sa culture de la philosophie européenne. Deux années de rencontres enivrantes, intellectuelles et artistiques, Jean-Paul Sartre, Jean Genet, Simone de Beauvoir, Tristan Tzara, Jacques Prévert, Miró … qui s’achèvent à l’automne 55 par ce qu’il considérera ensuite comme l’Aventure de sa vie parisienne : poser pour Alberto Giacometti.

Le peintre lui promet un portrait. Il le lui promet chaque jour et y travaille avec acharnement, puis efface tout, et ainsi chaque jour recommencent les longues heures de pose douloureuses pendant lesquelles le jeune Yanaihara plonge dans l’obsession de l’artiste. Peindre la réalité tel qu’il la voit, sans rien inventer, sans rien y ajouter.

« Je ne dois pas peindre le visage, il faut qu’il naisse sur la toile. Je veux dire qu’il faut le peindre non pas comme une chose qui est là mais au contraire comme une chose qui n’est pas, une chose qui ne commencera à naître qu’en étant regardée, » (extrait)

Qu’en étant regardée… Je n’ai pu m’empêcher de penser à toutes mes interviews d’artistes réalisées sur le thème du rêve unique, autant dire l’obsession unique, le regarder pour le faire naître, tous mes questionnements depuis toutes ces années m’ont conduits à ce même rendez-vous, le regarder pour qu’il se réalise, ou plus exactement, le regarder pour qu’il nous réalise. Toute la difficulté réside en ces deux mots …

« Il essayait jour après jour, essayait et détruisait, détruisait et essayait à nouveau; Chaque jour, travaillant presque sans relâche, de deux heures de l’après-midi à minuit, et quant la journée se terminait, abruti de fatigue au point de ne plus pouvoir bouger le bras ni se lever, il disait invariablement : « Aujourd’hui j’ai pas mal avancé. Mais c’est encore rien, tout est faux. » (extrait)

Yanaihara méticuleusement transcrit chaque dialogue, et chaque monologue. Les séances de pose le laissent éreinté et désespéré, chaque jour c’est bien une partie de lui-même que le peintre efface pour le faire renaître le jour suivant, puis un jour, pour le jeune japonais la question cesse de le tenailler, peu lui importe de repartir au japon avec son portrait signé de Giacometti. Poser devient son unique nécessité. Il reporte plusieurs fois son retour au Japon. Pour accompagner l’artiste autant qu’il le pourra, restant le plus souvent à la porte d’une folie qui n’est pas la sienne. Giacometti avance réellement très vite et très loin. Le jeune professeur en philosophie comprend vite que jamais aucun livre ne lui en apprendra autant que ces heures silencieuses pendant lesquelles son âme se nourrit tout autant que lui-même nourrit le travail du peintre.

« Sans ratage, il n’y a pas de réussite véritable. Le rôle majeur de Giacometti dans l’art moderne tient au fait qu’il rate constamment, il ne se lasse pas d’essayer et de détruire, ses oeuvres ne sont jamais achevées. Parce que l’achèvement, c’est l’arrêt de toute progression, la déformation d’une réalité infiniment riche, le renoncement à une liberté indéfiniment extensible. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne se soucie pas de finir. Les ratages ne font qu’augmenter son ardeur au travail. » (extrait)

J’ai tendrement vécu dix jours en leur compagnie grâce à ce livre. Et j’ai pensé que la recherche du rêve n’est effectivement pas la même chose que le désir de réalisation du rêve. Autrement dit le rêve n’est pas une chose arrêtée, n’est pas un objectif à atteindre, n’est pas devant nous dans un hypothétique avenir. Mais alors…

« Car un travail qui avance, c’est un travail qui n’a pas de fin, c’est une possibilité augmentée de courir après la réalité, et plus on serre de près l’objet, plus il s’éloigne. La question n’était pas de faire un tableau mais d’attraper un peu plus de réalité, aussi n’avait-il que faire d’une masse d’oeuvres : ce qu’il voulait, c’était pousser le travail jusqu’au bout. Chaque jour il a peint mon portrait, mais après un mois et demi le fond était aussi blanc qu’au début. » (extrait)

YANAIHARA ISAKU AVEC GIACOMETTI 2

LE GRAND DECALAGE

LE GRAND DECALAGE 1

Brûlure de juillet, autour de l’étang Shinobazu la terre était en feu, ici et là les touristes américains prenaient la pose devant des statues de pierre, un peu plus loin des dizaines d’hommes et de femmes assis à l’ombre des cerisiers, ils pique-niquaient près du théâtre Bunka kaikan d’où s’échappait une mélodie surannée, à l’arrière du théâtre une grande porte était ouverte et sur la grande scène des musiciens répétaient pour un gala, alors j’ai compris que ces gens s’étaient donnés le mot pour venir écouter les chansons de leur jeunesse, les sourires éclairaient tous les visages, quel âge avaient-ils dans les années soixante-dix ? Oui c’est bien cela ils avaient à peu près vingt ans. Ils avaient tous rendez-vous avec leurs vingt ans. Et pour un après-midi la vie leur semblait légère.

J’ai pensé aussi que quelques heures plus tard la salle se remplirait de spectateurs et peut-être bien que tous ceux-là resteraient assis ici, les yeux fermés, à rêver pour pas cher d’un japon qui n’est plus. Je les ai frôlé avec timidité, je marchais presque sur la pointe des pieds pour ne pas piétiner leurs souvenirs. Moi je cherchais résolument la maison Iwasaki, une maison d’un autre temps. J’ai pensé aujourd’hui je suis décalé.

A l’entrée de la maison l’affichage dit : pas de chaussures et pas de photos, j’ai donc marché en chaussettes sur le parquet ciré et pour dire vrai il n’y avait pas grand-chose pour retenir mon attention dans l’imposante maison de style occidental, je me sentais plutôt attiré par les ombres et les lumières du jardin, silence d’un début d’après-midi, j’ai déambulé sans faire de bruit, jusqu’à cette photo encadrée à l’attention des visiteurs, la famille de Hisaya Iwasaki. J’ai regardé les yeux des femmes et j’ai pensé à leurs existences qui s’étaient jouées dans cette maison, à leurs rêves d’enfants et aussi à l’arrogance des hommes, à leurs rêves de gloire. Mais le contraire était peut-être vrai. J’ai pensé aujourd’hui je suis décalé.

De retour dans ma petite banlieue de Yukigaya il y avait cet homme devant le combini près de la gare qui trifouillait sa bicyclette jaune fluorescente, moi je fumais ma cigarette à un mètre de lui, je l’observais depuis un bon moment lorsqu’il s’est tourné vers moi interloqué.

Il m’a dit que je lui rappelais son ami William Bill, un américain décédé depuis plus de vingt ans « quand je vous ai vu j’ai cru que William était revenu !« 

J’ai pensé aujourd’hui je suis vraiment décalé.

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Ici vous pouvez écouter l’ambiance sonore de cette journée.

LE GRAND DECALAGE 2

LA POSE

LA POSE

C’est une avenue dans Tokyo, une avenue très banale avec des trottoirs carrelés en gris. Il est seize heures et les enseignes des buildings ne sont pas encore allumées. Le ciel est sans lumière, l’atmosphère est chaude et humide, les corps des passants se déplacent péniblement dans cette fin d’après-midi. De mon poste d’observation surélevé, derrière les vitres du Mac Do, j’observe au loin une femme qui prend la pose. Elle écarte les pans de sa veste noire et montre un tee-shirt aux couleurs hawaïennes, à tel point criardes que je comprends pourquoi l’homme qui lui fait face s’acharne à réussir une photo qui peut-être ajoutera quelques pigments au souvenir d’une journée décolorée dans une ville où ils se sont volontairement perdus avec dans le cœur l’espoir secret de s’y retrouver…

La femme ajuste ses cheveux, elle a du ventre. D’aussi loin j’entends son sourire. L’homme lui indique de bouger un peu sur la droite. Elle se décale. Pourtant, de l’autre côté de l’avenue dans le dos de la femme, j’ai beau chercher mais il n’y a rien de particulier. Un décor insignifiant, des immeubles dégoulinants de pluie, des magasins d’ombres vitrées.

La femme rejoint l’homme et l’entoure de son bras, ensemble ils vérifient la photo et conviennent qu’un nouvel essai ne serait pas un luxe. La femme reprend sa pose hollywoodienne. Pendant ce temps les parapluies de Tokyo un à un fleurissent sur les trottoirs. Délicatement la nuit se répand sur le présent.

Les rôles ont changés. L’homme se positionne sur la marque invisible de sa compagne. Elle cadre avec application mais quelque chose ne va pas. Elle s’approche de l’homme, lui défroisse son tee-shirt orange et lui passe une main dans les cheveux. Elle s’éloigne de quelques pas et prend la photo.

Maintenant ils sont partis. Je suis toujours assis derrière les vitres du Mac Do. La photo est figée pour un morceau d’éternité mais le souvenir qu’ils en garderont changera au gré des années, ils oublieront les détails, quel était ce quartier ? C’était en quelle année ? Je me demande bien pourquoi je prends note de tout cela, à bien y réfléchir moi aussi je suis sur leur photo, je suis à gauche, tout là-bas au premier étage de ce building qui n’est pas sur le papier. L’objectif n’était pas orienté dans ma direction, mais la photo n’a pas été faite sans moi, je suis l’un des composants du décor qui les aura fait s’arrêter à cet endroit plutôt qu’un autre. Je suis, au même titre que les pylônes électriques, les voitures et les parapluies, un fragment du monde qu’ils ont choisis. De la même façon, si dix années plus tard, au détour des pages d’un album de photos de famille, quelqu’un devait me mettre devant le nez ce cliché d’apparence insignifiante, y reconnaitrais-je ma présence ? Ma mémoire peut-être se rappellera, et même si ma mémoire ne le peut pas, ma présence en cet instant et sur cette photo (du moins sur le résultat visible de cette photo) ne souffrira d’aucun doute, mais de cela je ne peux attester qu’aujourd’hui. Il n’y a pas d’autre possibilité. Aujourd’hui est le témoin du souvenir qui naîtra dans l’avenir. Aujourd’hui a le pouvoir d’attester de l’avenir et jamais du passé … Pourquoi est-ce que je pense à tout cela, assis derrière les vitres d’un Mac Do, à contempler bien plus que les avenues de Tokyo, égaré entre mes hiers et mes demains.

Nos pas sont si mystérieux et nos arrêts aussi.

LES PISSENLITS (YASUNARI KAWABATA)

les pissenlits 1

Je marche dans Tokyo, parfois jusqu’à l’épuisement comme aujourd’hui. Sans doute pour faire taire mes pensées. Le livre dans mon sac, Les pissenlits de Yasunari Kawabata, acheté à Paris et ramené sur sa terre natale.

Le son de la cloche retentit.

« Ah, la cloche, dit Hisano, c’est la cloche d’Inéko.

– La cloche d’Inéko », répéta la mère en regardant sa montre. « Il est trois heures. Le médecin nous a dit qu’il allait laisser Inéko sonner la cloche. »

Ils se tournèrent vers la colline puis levèrent les yeux. on aurait dit que les échos de la cloche venaient du ciel et y demeuraient. Pour la cloche, c’était celle d’un temple campagnard, sans doute pas extraordinaire. Mais elle devait être ancienne. La sonorité n’était pas dure et à la suite d’une note fanée et sèche s’attardait un timbre rouillé. Même après que ses résonances eurent peu à peu disparu sans que la mère d’Inéko et Hisano s’en soient vraiment aperçus, l’émotion que provoquaient ces échos continua d’occuper leurs cœurs. Il semblait qu’il n’y avait nul bruit dans la ville. Ni dans la rivière ni dans la mer.

… Un homme et une femme descendent une colline, ils marchent en échangeant de timides confidences. Leur chemin est parsemé de silences et de pissenlits. Ils viennent de faire interner une jeune femme dans l’asile. Pour l’homme il s’agit de sa jeune fiancée et pour la femme de sa fille unique. Ils marchent tout à la fois au milieu des fleurs et des remords déroulant à leurs pieds les images d’un passé qui tente d’expliquer l’étrange maladie dont souffre la jeune Inéko.

Je traverse un champ de colza, jaune éclatant, immeubles de verres, les fleurs m’arrivent à la taille. Cette ville où même l’improbable se manifeste. Il suffit de trouver le bon quartier. Au milieu de mon champ de colza je remarque un jeune couple en habits de cérémonie, avec un photographe qui les dirige. C’est une journée que je dois faire taire. Les pissenlits de Kawabata et les fleurs de colza du Hama Rikyu Garden font ce qu’ils peuvent pour m’y aider.

Ce matin après un mois de séparation, j’avais rendez-vous dans cette petite gare de banlieue… J’attendais la visite de ma fille N. accompagnée de sa maman. Ma fille a deux ans. De loin le plus joli moment de cette journée qu’il me faut tenir en laisse.

Lorsque N. m’a enfin aperçu derrière les composteurs, elle a d’abord souri timidement puis s’est mise à courir pour se jeter contre moi. Alors elle s’est blottie contre ma poitrine et son visage est resté collé contre moi. Ensuite nous avons pris le bus pour aller jusqu’à la petite maison où je dors et N. n’avait toujours pas fait le moindre mouvement. Nous nous demandions si elle s’était endormie mais non, son visage caché dans mon blouson, elle gardait les yeux grands ouverts.

C’est alors… qu’il m’a semblé que son silence et son étreinte me faisaient ressentir toute l’inquiétude qui a pu être la sienne pendant cette séparation.

J’ai offert à N. la peluche de Miffy que j’avais acheté la veille au magasin Yamashiro-ya à Ueno. Même que dans le train des jeunes femmes s’exclamaient devant mon paquet « Kawaiii Miffy Chan ! »

J’ai bien failli le leur offrir.

Nous nous sommes séparés à nouveau pour la journée. Sans doute que N. a du mal à comprendre. Moi-même, parfois… Ensuite, je me suis retrouvé seul et puis la chambre a bougé. La maison a bougé, la rue a bougé. La secousse aura duré dix secondes et l’esprit s’est tendu comme un arc.

… Au bout des questionnements et des raisonnements torturés, l’homme et la femme nous sembleront finalement plus enfermés dans leur responsabilité, que nous semble l’être la jeune femme qu’ils ont laissé dans l’hôpital. Reviendront-ils sur leurs pas pour la faire sortir ?

La vieille cloche du temple continue d’accompagner leurs pas.

Je dois bien dire que si l’écriture délicate de KAWABATA m’était par avance délicieuse, je me réjouissais tout autant d’avoir entre les mains ce livre puisqu’il a la particularité de présenter un texte inachevé… Pourrait-on dire un texte sans fin… Vous imaginez ? Un texte de KAWABATA sans fin…

(Les Pissenlitsたんぽぽ de Yasunari KAWABATA. 川端康成). Editions Albin Michel – Traduction japonaise Hélène Morita.

livre les pissenlits kawabata

les pissenlits 2

les pissenlits 3

 

UNE HISTOIRE DE TOTTO

UNE HISTOIRE DE TOTTO 3

Je n’oublie pas ma traversée de la planète des sourds et mes nombreuses rencontres avec des hommes et des femmes remarquables. Cette passion pour la langue des signes qui m’a prise un matin en 2001 et poursuivie si loin jusqu’à Tokyo.

J’ai déjà eu plusieurs rencontres avec des artistes japonais, peintre, photographe, musicien, mais maintenant je ressens le besoin de rencontrer des artistes sourds au japon pour les questionner eux aussi sur le thème du rêve, c’est pour moi une évidence, mais… Comment s’y prendre pour expliquer un projet pareil et surtout à qui en parler ?

Quelques mois plus tôt… Paris, Belleville, un hiver glacé. Aux tables du Café Chéri(e) parmi une dizaine d’étudiants rieurs, je rencontre Kunihiko, étudiant architecte qui s’en retourne chez lui à Tokyo et je lui parle du projet d’interviews pour lequel Jean-Michel et moi nous embarquerons aussi pour Tokyo quelques semaines plus tard. 

C’est donc Kunihiko à Tokyo qui déniche sur internet une association de théâtre pour comédiens sourds et lorsqu’il m’en parle je réalise ce que je m’apprête à faire, aller interviewer des comédiens  japonais sourds. Dans mon esprit,  la démarche de proposer des interviews à des artistes, français ou japonais, en leur expliquant le projet de les rassembler dans un livre est devenue si quotidienne que je n’imagine pas une seule seconde pouvoir dorénavant vivre une autre vie, ni même dans un passé improbable, avoir vécu une autre vie. Pourtant cette fois la barre est un peu haute… Je réalise que je ne suis pas de taille. Mais le rendez-vous est déjà pris….

Il faut rappeler que la langue des signes n’est pas universelle, contrairement aux idées reçues,  chaque pays a développé ses propres codifications gestuelles et souvent même, chaque région à l’intérieur d’un pays… Toutefois, il y a plus de facilités à se comprendre entre un français et un japonais sourd, qu’entre un français et un japonais entendant.

Station Kita-Senju, au sommet d’un building centre commercial, Kunihiko et moi nous laissons hisser vers les cieux avec onze escalators successifs. Enorme salle de spectacle pleine de gens qui signent dans tous les coins, j’ai peur de ne rien comprendre à la langue des signes japonaise. Le spectacle est d’une grande beauté, la mise en scène fait intervenir acteurs, projections vidéo, musiciens, éclairages subtils, le mouvement des corps  des comédiens m’impressionne beaucoup et surtout je me rends compte qu’il ne s’agit pas d’une troupe d’amateurs, loin de là. Mon appréhension s’intensifie.

Après la pièce, Kunihiko et moi-même sommes accompagnés par Mme Noriko qui parle français et travaille dans cette école de théâtre, elle nous présente en bonne et due forme au metteur en scène comme si j’étais un représentant du ministère de la culture française ou un journaliste de renom. Mes gestes sont engourdis, paralysés, mais gentiment mes interlocuteurs sourient et semblent heureux de me rencontrer. L’interprète insiste pour que je prenne un rendez-vous particulier avec le metteur en scène. Je me sens l’envie de courir à toute vitesse pour redescendre les onze escalators et m’enfuir dans les rues…

Mais rassuré par la gentillesse de Mme Noriko je prends rendez-vous avec le Metteur en scène que tout le monde convoite ce soir-là et aussi avec une jeune comédienne par la même occasion, je ne suis plus à une interview près. J’irais donc les rencontrer dans les locaux de leur Compagnie. 

Station Nishi-Shinagawa. J’ai une journée d’avance sur le rendez-vous mais je viens juste pour vérifier l’adresse. J’ai beau avoir en main un fax avec un plan dessiné, et j’ai beau savoir parfaitement lire une carte, je me perds. Complètement.

Dédale de petites rues, maisons avec jardins, ça monte, ça descend, des voies de chemin de fer, encore des ruelles… pas un seul nom de rue. J’ai le sentiment de tourner autour de cette école de théâtre, mais rien à faire, tout se ressemble, au bout d’une heure de marche je me décide à demander mon chemin à une passante. Avec des rudiments d’anglais, avec des gestes aussi, lorsque je m’enfonce les deux index dans les oreilles elle finie par comprendre que je cherche une maison où travaillent des personnes sourdes. Alors, s’amorce une quête à laquelle elle mêle les commerçants du voisinage, je la suis dans des boutiques où chacun donne son avis, des conversations à n’en plus finir et puis nous repassons par des rues que j’ai déjà emprunté, pour finir devant un immeuble un peu à l’écart devant lequel jardine un homme. La dame l’interpelle et lui ne répond pas, toujours concentré sur son râteau. Nous y sommes.

Est-ce que les lieux fabriquent nos rêves ou bien nos rêves nous poussent-ils vers les lieux ? Toutes ces questions me tiennent en éveil quand je parcours la ville de long en large.   

Les jours qui suivent je rencontre Mami SUZU et Izaki TETSUYA deux comédiens adorables et encore YONAIYAMA Akihiro peut-être la figure de proue de la communauté sourde au Japon, sourd de parents sourds et homme de réflexion. La première interview je la fais avec mes signes français qu’ils comprennent sans peine, je suis assisté de Mme Noriko, j’en sors plein de joie et je vole dans les rues et encore une fois je comprends qu’on ne peut jamais se perdre lorsque l’on marche sur le chemin qui est le nôtre, c’est à dire lorsque l’on marche dans nos propres pas…  

Lors de l’interview Izaki me l’a dit d’une autre façon : « Quand on aime, on trouve le chemin… »

L’interview de YONAIYAMA Akihiro est un peu plus solennelle, deux interprètes, une pour écouter mes questions en français et les traduire en japonais à la deuxième qui les signe au Metteur en scène. J’écris ces lignes et tout me revient en mémoire. La présence de l’homme montagne, ses mains qui répondent à mes questions, je bois ses réponses comme on boit du lait.

Je demande à YONAIYAMA San s’il pense que tous les êtres humains partagent le même rêve ?

« Je ne pense pas que cela soit possible à 100 %  car nous sommes tous différents, il y aura toujours de petites nuances entre les gens. Au Japon il y a un proverbe qui dit :  Ceux qui ont le même cœur se réunissent « 

UNE HISTOIRE DE TOTTO 2

Nous échangeons des livres, j’ai acheté durant mon séjour à Tokyo tellement de « Petit Prince » de Saint-Exupéry en japonais que l’éditeur a du se sentir obliger de lancer un nouveau tirage. Les gens de la TOTTO FOUNDATION m’offre le petit livre de Tetsuko KUROYANAGI : Totto Chan (窓ぎわのトットちゃん, Madogiwa no Totto-chan).

Tetsuko KUROYANAGI (alias Totto-Chan) est une célèbre présentatrice de la télévision japonaise. Si célèbre qu’avec les ventes de son livre autobiographique « Totto-Chan » (qui raconte l’histoire de sa petite enfance au sein de l’école Tomoe, une école vraiment pas comme les autres), elle crée une fondation qui forme des acteurs malentendants.

UNE HISTOIRE DE TOTTO 4  

MON POIDS SUR LA TERRE

YURAKUCHO PASSAGE 1 1024

Je voulais écrire un truc du genre “mon poids sur la terre”. Il y a des jours où l’on se sent plume, malmené, soulevé à la moindre rafale. Des jours fragiles et énervés pendant lesquels la vie pèse des tonnes. Et puis d’autres jours, allez savoir pourquoi, on se déplace aisément avec le sentiment de marcher profond dans le sol. Des jours de plombs en quelque sorte. Mon professeur disait que si égalité il y a entre les hommes, elle doit s’imaginer au centre de la Terre, là où tombe le poids de chacun des êtres qui marchent en surface. Quelque soit l’endroit où ils marchent, leurs poids se rejoignent au centre absolu de notre Terre. Tous se retrouvent dans ce point minuscule et immatériel. Une tête d’épingle.

Aujourd’hui était un jour de plume, et la vie pesante. Le seul moment léger de cette journée fut ce soir lorsque la nuit s’est enfin décidée à tomber, nous sommes sortis dans les rues pour aller acheter une pizza. Tous deux habillés de plusieurs épaisseurs, sa main minuscule dans ma main, nous avons progressé tranquillement dans les rues mal éclairées. Je n’étais pas pressé. Elle prenait un plaisir immense à faire de grands pas sur le trottoir mais aves des jambes si petites. Moi j’étais tordu sur la droite, j’avais mal dans le dos, il faisait un froid polaire et on avançait moins vite que deux escargots se rendant à la naissance d’une pizza au thon. Mais à ce moment là, juste à ce moment là, j’ai senti mon poids sur la Terre…

décembre 2011

ASSIS DANS UNE RUE DU JAPON

Assis dans une rue 1

Je suis assis dans une rue du japon. Pour quelques heures encore, je veux me le dire car ensuite je devrais dire, j’étais assis dans une rue du japon, la saveur y sera t’elle toujours ? Et dans le fond, qui pourrait jurer que MAINTENANT a une saveur ? L émotion du souvenir sans doute l’emportera en saveur. Je suis assis dans une rue du japon, et pour une fois pas une rue de Tokyo mais une rue de Aizu Wakamatsu, ville de la préfecture de Fukushima ken, et la vie s’ y déroule tranquillement. Beaucoup de circulation, c’est la fin de la journée, des écoliers en uniforme en petits groupes rentrent chez eux, des vélos passent devant moi, les regards s’étonnent une seconde mais ne le montrent pas.

J’ai traversé Aizu en long, en large et en diagonal, pour ne pas rester enfermé dans le cadre familial, je l’avoue. Marcher, créer du mouvement dans mes idées. Les montagnes entourent la ville et je sens leur présence au loin. C’est la ville de M. de son enfance d’écolière et je sens aussi la présence sur ces trottoirs de cette gamine qui allait devenir, par quels détours, mon épouse. Il y a de l’autre côté de la rue de ces mômes qui passent avec d’énormes cartables dans le dos dont une des filles pourrait bien ressembler à M. Je suis assis dans une rue du japon, cette scène a été conçue par mon esprit troublé sauf que j’ai perdu le souvenir du sentier qui m’a conduit jusqu’ici. Alors j’allume une cigarette dans les derniers rayons de soleil de cette fin d’après-midi et je souffle en attendant de me rappeler d’où je viens.

Je suis assis dans une rue du japon, sur une terrasse en bois aménagée pour le repos des promeneurs, on peut y fumer et y boire, de gros distributeurs automatiques aux couleurs assoiffantes y sont installés, alors je bois et je fume regardant la vie comme sur un écran.

Assis dans une rue 2

Assis dans une rue 4

Assis dans une rue 5

Assis dans une rue 6

UNE LUMIERE ET RIEN DE PLUS

une lumiere et rien de plus

Le nez aplati contre le hublot, je scrute l’avancée de la nuit et surtout j’essaie de distinguer quelque relief loin en dessous de la carlingue. J’ai peur d’avoir laissé le Japon derrière moi depuis un bon millier d’années, je ne sais plus, pourquoi je suis là au dessus des ténèbres, mêlé aux ténèbres de l’empire soviétique. Des montagnes enneigées, des cours d’eau microscopiques et des étendues blanches et brillantes à l’infini. Le ronflement des réacteurs s’écoule en goutte à goutte dans ma fatigue, mes pensées ont cessées de fonctionner depuis quelques heures déjà, depuis l’aéroport de Narita, mes images du Japon se sont recroquevillées au fond de mon estomac, je ne peux pas dormir.

Cette fois il n’y a que l’obscurité derrière le hublot. Je ne vois plus rien mais je sens loin en dessous, juste sous mes chaussures, la présence des montagnes froides. Et puis… j’écarquille les yeux, il me semble voir une lumière, un petit point lumineux au milieu du noir. Il y a bien une lumière… dix milles mètres plus bas. Sans rien voir j’imagine qu’il y doit bien y avoir au moins une baraque ou deux. La loupiote révèle la neige tout autour mais rien de plus. Un fil électrique, une ampoule, un groupe électrogène… Des hommes ? Des femmes ? Des bergers peut-être ? Je n’en saurais rien de plus mais cette lumière est restée allumée dans mon crâne. On l’appelle la veilleuse, elle veille quand tout le monde dort… Elle veille pour qu’on s’endorme… Je la regarde s’éloigner jusqu’à ce qu’elle disparaisse complètement, engloutie dans l’obscurité, je ferme les yeux et m’assoupis enfin.

Demain ma fille tu auras trois ans (San saï !) et depuis quelques semaines l’obscurité de la chambre t’inquiète si fort que nous jouons à retrouver les petits morceaux de lumière cachés un peu partout dans les ténèbres, derrière le rideau le long de la fenêtre, sous la porte fermée, sur les étoiles collées au plafond, dans les yeux brillants de l’ours en peluche, et plus on fixe la nuit et plus on en trouve. Pourtant il arrive parfois que dans nos pires moments l’obscurité emplisse notre horizon avec tant de férocité qu’elle remplit jusqu’à nos yeux. San saï ! Ce soir je veux t’écrire ces quelques mots. N’oublies jamais qu’aussi colossales et effrayantes qu’elles puissent être, les glaces et les ténèbres ne pourront jamais rivaliser contre la plus petite ampoule de lumière dès que tu l’allumeras.