KIZU (MICHAËL FERRIER)

nishi-shinjuku-5

« Sans doute avons-nous tort, lorsque nous parlons de notre vie, de n’en retenir que la face la plus visible, les arêtes tranchantes, les épisodes dramatiques ou spectaculaires. Nous privilégions ce que tout le monde peut voir, ce qui est évident. Il faudrait pouvoir descendre dans l’épaisseur des jours, passer de l’autre côté de l’existence, sous l’écume des phénomènes. Etablir avec patience et minutie le décompte des séismes intérieurs, tenir le répertoire des cataclysmes inaperçus. » (extrait)

Finis-en avec ce texte. Dis ce qui doit être dit et ne lui donne pas plus d’importance que l’importance de la confidence que tu dois aujourd’hui…

… Il comprit soudainement que ce sentiment maussade chaque jour accroché à ses pas, lui était autant étranger que la terre qui blanchissait le bout de ses chaussures lorsqu’il traversait le parc Yoyogi, qu’il n’avait profondément ni raison ni envie d’être triste mais que cette tristesse, puisqu’elle ne pouvait être niée, devait avoir elle aussi sa propre vérité, c’est-à-dire son histoire, avec un début, et probablement une fin possible. Il imagina ensuite que la cause de son malaise était peut-être à rechercher dans un évènement passé, peut-être même l’attitude de quelque ami qui l’aurait blessé mais rien ne lui vint à l’esprit et il abandonna l’idée. Il sentait intuitivement qu’il ne pourrait relier à aucune image habituelle ce trouble qui enveloppait sa présence au monde. Poussant plus loin son écoute intérieure, il s’aperçut que sa tristesse disparaissait instantanément lorsqu’il chevillait sa pensée au martèlement de ses pieds sur le sol. Il ne pouvait pas maintenir ensemble, la conscience d’être un marcheur et la conscience d’être triste. Il ne le pouvait pas. Alors comment faire pour rester au contact d’une tristesse qui s’évanouit lorsqu’on la contemple dans les yeux … Suffit-il de ne pas cesser d’y penser pour que cette chienne abandonne sa proie ? Il ne savait plus où il en était, il suivait des rues sans la moindre intention, il errait au pied des tours de Shinjuku et son fardeau s’était fait plus lourd.

La possibilité qu’il puisse exister un acte de naissance de la tristesse lui redonna de l’espoir. Il se mit alors à réfléchir au moyen de rembobiner le fil de sa tristesse comme on remonterait vers l’amont d’une rivière … Un effort de mémoire aurait dû suffire pourtant … Mais la chronologie lui échappait.  

Hier … la même angoisse. Avant-hier … la même angoisse. Avant avant-hier … à priori la même angoisse mais déjà il n’en était pas aussi certain. Quelle est la véritable limite de notre mémoire pour nous restituer fidèlement les détails des jours passés ? Inutile de parler de jours, à peine quelques minutes…

Rien ne prouvait d’ailleurs que cette angoisse soit liée au passé… L’idée était finalement étrange. Pourquoi l’amont serait-il à chercher au passé ? Comment pourrions-nous avoir la moindre certitude quant au sens de l’écoulement du temps ? Imaginer que nous sommes emportés dans un flot qui s’écoule depuis l’avenir… Il devenait cinglé.

La pensée lorsqu’elle est libre de toute pression laisse émerger en surface de la conscience les images dont nous avons besoin. De ces images qui nous sortent d’un rêve et que brusquement nous voyons parce que nous ne rêvons plus. Soudain le ciel coïncida. Il traversait le pont rouge à proximité de la station du métro Nakano-Shimbashi lorsque le lien se fit. Entre les nuages noirs qui avaient presque entièrement recouvert le ciel, des trouées de lumière faisaient scintiller l’eau.

Car sous le pont rouge il y avait un canal. Un canal d’une profondeur inquiétante. Il cherchait ce qui pouvait l’inquiéter dans cette rivière le plus souvent asséchée, mais aucune explication ne le satisfaisait. Les jours de fortes pluies le courant pouvait charrier jusqu’à trente centimètres d’une eau claire mais en temps normal la profondeur de l’eau excédait rarement dix centimètres. Le canal par comparaison semblait avoir été creusé de façon exagérée. Ces bords bétonnés avec leur six mètres de hauteur et sa largeur d’une dizaine de mètres le rendaient imposant, presque arrogant.

A croire que l’on pouvait s’attendre à tout instant à voir une vague énorme s’y précipiter et instinctivement chacun tournait un regard rapide vers l’amont pour s’assurer du calme environnant.

La vie du quartier ne pouvait pas être insensible à la présence de l’eau. Bien évidemment ce modeste ouvrage de béton n’aurait pu soutenir la comparaison avec une ville portuaire, mais ce filet d’eau si modeste soit-il s’emparait tout de même des consciences des passants et des riverains lorsque dans leurs occupations ils le côtoyaient, le traversaient, en approchait, s’en éloignait, le canal était une frontière, à partir de laquelle, au-delà de laquelle, ils accordaient leurs itinéraires …

Mais se pouvait-il vraiment qu’il ait décelé l’origine de son tourment … Il ne lui restait que quelques pas à faire pour retrouver sa vieille maison.

« Il y avait aussi les sons qui enveloppent la vie, et l’éloignent de nous pour la fondre dans un bruit indistinct. La voix du haut-parleur nous recommande de faire attention, de ne pas franchir la ligne jaune, de respecter le carré bien tracé de la zone fumeurs, de ne pas s’approcher de la bordure du quai : ces lignes sont l’envers des fissures, leur calque fidèle et rassurant. » (extrait)

De jour et de nuit, quelle que soit son occupation et quel que soit son état d’esprit, il finit par admettre que dans les méandres de sa pensée s’immisçait en surimpression l’image du canal. Comment le dire autrement … la nuit, enfermé dans une chambre étroite et sans fenêtre, lorsque le sommeil se refusait à lui, il suffoquait de la chaleur le corps en sueur, mais pourtant dans son silence, il pouvait entendre un souffle. Comme on tend l’oreille vers le fond d’un puits, il entendait l’image du canal qui respirait.

Le canal était pareil à une coupure sur la peau de son quartier, une blessure, un couloir par lequel à tout moment pouvaient s’engouffrer les monstres de nos peurs primitives, et l’avant garde de ces monstres était déjà là, l’eau charriait avec elle oiseaux, canards et poules d’eau mais aussi serpents, insectes, grenouilles, et le vent. Le canal devait inquiéter tout le monde, c’était une peur inavouable et cachée. Une peur diluée dans le sang et la nanoseconde qui sont les seuls à pouvoir témoigner de notre existence.

Demain il traverserait le pont rouge encore et encore.

« Les lézards étaient étroitement liés, sur les murs de la ville et dans mon esprit, aux fêlures, aux failles, aux ébrèchements. Ils habitaient un lieu au revers du monde, où le verbe habiter ne convenait plus. Ils ne le touchaient pas, ils filaient à la surface du monde en esquissant quelques pas de danse : légers, fureteurs, ils se glissaient dans les interstices et s’amusaient de nos faux-pas, de nos lourdeurs. Ils se riaient du bel ordonnancement factice de nos vies, et trouvaient tout de suite une ligne de fuite. » (extrait)

.

Extraits de :  « KIZU à travers les fissures de la ville »  de Michaël FERRIER aux éditions Arléa. Ce petit livre est une merveille, Michaël FERRIER m’avait déjà séduit avec ses petits portraits de l’aube, la courte distance (60 pages) lui va vraiment bien.  

kizu

CHEZ ALICE, IL Y EN AVAIT DES MERVEILLES

alice-garden-4

On y venait pour regarder pousser les légumes et les fleurs ou seulement nager les poissons rouges dans les arbres. On y venait aussi pour se mettre à l’abri du chahut de la ville. On y venait comme moi pour y écouter parler les poètes. L’avenue de La Chapelle et ses pollutions de bagnoles, nous semblait loin dans ce bout de campagne oubliée.

C’était en 2009. Ils étaient arrivés au 40 rue de La Chapelle Paris 18ème. Sans faire de bruit. Et pour cause. Depuis quatre ans la maison silencieuse et refroidie  attendait que quelques bulldozers zélés exécutent la sentence de sa démolition. Ils sont arrivés avec leur fatras de crayons, pinceaux et baguettes de soudure, ils ont fait sauter les cadenas des portes, se sont barricadés à l’intérieur, et puis ils ont rallumé le feu dans les cheminées. Ils ont entendus au profond de leurs cœurs la maison frissonner, ils ont même vu dans leurs rêves, Alice l’ancienne propriétaire, leur sourire.  

Tous artistes, ils voulaient mettre leurs rêves à l’abri de ces murs abandonnés. Moi je passais au milieu de leurs esquisses, je venais caresser les chats, vider des bouteilles, retrouver un ami. La nuit dans les allées du jardin, on écoutait les musiciens, les conteurs,  le jour les gosses du quartier s’émerveillaient de la ruche aux abeilles, on entendait chanter les merles. La vie s’écoulait tranquillement, la vie s’écoulait normalement.

C’était bien celui-là le Jardin d’Alice. Le vrai. Mais ses jours étaient comptés. Il fallait ici aussi ajouter du standing. Du grand standing. Mais après tout, puisque rien ne dure…

alice-garden-8

alice-garden-3

alice-garden-5

alice-garden-20

alice-garden-6

alice-garden-7

alice-garden-15

alice-garden-16

alice-garden-21

alice-garden-19

alice-garden-13

alice-garden-10

alice-garden-12

alice-garden-23

alice-garden-14

alice-garden-24

alice-garden-25

 

JOURS SANS HISTOIRE

aizu-15

Il y a les moments de silence où je t’observe assise sur le sol. Un livre entre les mains, tu observes attentivement une page et puis une autre page. J’approche mon visage de ton visage et je goûte ce silence qui t’enveloppe. Ce silence je le connais bien. Je te demande si tu es triste, tu continues à fixer ta page.

Et je nous vois traverser les rues de cette ville où nous vivons, grand devant et toute petite derrière, un ordre immuable, mon espiègle gamine à travers ton regard je relis le monde… Fleur, fourmi, canard, train… Notre marche est presque immobile tant nous nous arrêtons pour observer les choses… Train, fourmi, fleur, canard… Nous frôlons presque l’éternité en allant chez le boulanger.

Appliquée, délicate, avec la baguette de ta tortue xylophone certains soirs tu me coiffes. Tu reproduis les gestes de ta mère qui coiffe ta chevelure. La mienne évidemment ne saurait rivaliser. Je sens la petite boule de bois du xylophone qui me chatouille le sommet du crâne et qui descend dans mon cou. Alors je pense : ma fille me coiffe. Et cette pensée m’apaise. Je me sens déjà vieux, remplis de toutes les vies qui m’ont conduit jusqu’à toi. Vieux comme un qui aurait déjà fini de faire sa ronde, qui aurait bouclé sa révolution en quelque sorte. Lorsque mon dos se penche vers l’avant, énergiquement tu me redresses. Je me sens enfant. Tout à la fois enfant et vieux de toutes ces années qui vont encore passer et me laisser assis, le corps fatigué, quel âge auras-tu ? Vingt-ans, vingt-cinq ans ? Et si tu coiffes avec un peigne mes quatre cheveux blancs, je ne pourrais m’empêcher de te demander : où est passée ta boule de xylophone ?

Tu as deux ans et tu es une enfant étonnante. Sensible, attentive au monde et à tes parents. Parfois si craintive. Je crie de moins en moins, j’ai tellement honte de crier sur toi, je n’en ai plus envie. J’ai le sentiment de crier contre moi-même et je sais combien les réprimandes de mon père ont pu m’inquiéter.

Souvent je te chuchote à l’oreille « tu es ma fille ». Et tu souris.

Dans la pénombre de la chambre j’ai fini par glisser dans le sommeil, alors que j’étais là pour t’aider à t’endormir. J’ai senti la chaleur de ta petite main sur mon ventre qui me tapotait doucement, de la même façon que ta mère t’endort chaque soir. Jours sans histoire. Jours détestables. Jours de moins que rien, mais avec au détour des heures traînantes, d’incroyables percées de lumière.

Je pose ces mots aujourd’hui pour être certain que tu les liras plus tard. C’est une photo de tes deux ans. Une photo de nous de l’année 2012.

aizu-9-1020

aizu-11-1020

aizu-13

aizu-14

RIEN NE S’EFFACE (LÆTITIA MIKLES)

RIEN NE S EFFACE AFFICHE ET BG

« Quand j’ai commencé à filmer, je n’étais pas certaine de mon existence. J’étais dans le flou. Je me demandais pourquoi j’étais-là, d’où je venais. »

.

Je regarde le film de Lætitia Mikles comme je regarde les longs métrages de Naomi Kawase. On pourrait dire religieusement. Plus exactement avec apaisement et tension aussi. Oui il me semble bien que c’est cela, religieusement. Dans un état inhabituel c’est certain, entre le confort et le vide, en équilibre sur une ligne frontière que chacun de nous, secrètement peut atteindre.

Les films de Naomi Kawase sont nourris d’une énergie qui déborde de l’image pour impunément se couler dans nos histoires, ses images comblent nos manques de réalités, ses images réparent nos oublis de présence au monde.

J’aime ce documentaire car on y entend le même souffle …

Le souffle du vent dans les arbres qui semble apporter ses réponses à la jeune Machiko et au vieux Shigeki (La forêt de Mogari), le souffle de la réalisatrice qui filme son propre accouchement (Shara) et dans ce même film les souffles des deux garçons qui s’amusent à se poursuivre jusqu’à la disparition inexpliquée de l’un des deux frères, le souffle sous-marin de la jeune Kyoko, qui nage avec son uniforme d’écolière dans les flots autour de l’île d’Amami (Still the water), le souffle de vapeur des haricots azuki qui s’échappe de la marmite lorsqu’ils murmurent à l’oreille de Tokue (Les délices de Tokyo), le souffle des dieux de la montagne qui force les hommes à se battre pour une femme (Hanezu), le souffle du passé qu’elle a tellement peur de perdre, une fois encore…

Le cinéma de Naomi Kawase nous propose d’écouter avant de regarder. Et nous sommes tous troublés par ses films. Peut-être par la lenteur de l’action qui nous ramène à un déroulement du temps plus organique, peut-être par le jeu des acteurs qui souvent ne jouent pas ou peut-être par la présence au premier plan des éléments naturels chers à Naomi Kawase et qui semblent eux aussi avoir des répliques à nous dire.

Entre documentaire et fiction, nous ne savons pas. Un peu pareil à nos vies dans le fond. Devant la caméra de Lætitia Mikles elle s’en explique ainsi : elle n’écrit pas de scénario, note quelques idées, mais ne s’en encombre pas lors des tournages, elle commence à filmer et la suite arrive, elle s’en étonne souvent et cherche l’étonnement, elle veut absolument rester présente à ce qui va arriver pendant le tournage sans imposer sa volonté aux évènements, elle souhaite que les acteurs et l’équipe technique (réduite au minimum) restent continuellement ensemble et le plus longtemps possible …  

RIEN NE S’EFFACE

Lætitia Mikles avoue à Naomi Kawase qu’après leur première rencontre et interview en 2000, l’enregistrement sonore si précieux s’est révélé finalement inaudible. Huit années plus tard, une autre chance. Pourtant la force de ce film naît de ces deux rencontres, des huit années qui les relient, d’un processus de création qui n’exige somme toute, mais nous le savons bien c’est loin d’être le plus évident, qu’une douce présence.  

« Si l’on se fie à la mémoire tout est en miettes, avec la photo ou le film, on peut avoir la confirmation de la réalité. »

Il y a bien longtemps que j’avais l’envie d’écrire un texte pour remercier Naomi Kawase de nous offrir cette tendresse. Mais après avoir vu ses films, les mots que l’on souhaite écrire sont toujours pitoyables. Alors aujourd’hui je suis heureux et je remercie donc deux réalisatrices plutôt qu’une.

.
Réalisateur : Lætitia Mikles

Production : Zeugma Films
Image : Lætitia Mikles
Son : Victor Pereira
Montage : Marie-Pierre Frappier  
Musique originale : Claire-Mélanie Sinnhuber
Diffusion : Ciné Cinéma
Festivals : Etats Généraux du documentaire 2009 (Lussas) – Indie Lisboa 2009 (Lisbonne)
Avant-garde Film Festival 2009 (Athènes) – Les Ecrans Documentaires 2009 (Arcueil)
Prix : Prix découverte de la SCAM 2010

LES CLOCHARDS CELESTES (JACK KEROUAC)

les-clochards-celestes-2

En ce temps là, Jean-Michel et moi sommes partis au japon avec la ferme intention d’y réaliser un livre. Nous passions nos nuits à guetter quelque artiste et aussi quelque fille, et dans le meilleur des cas des filles artistes, dans les bars en sous-sols ou en étages de Shibuya, nos journées commençaient rituellement vers 17 heures au déclin de la lumière du soleil, alors les deux vampires débarquaient de la Hibiya Line pour s’emparer de Tokyo avec l’appétit d’un écrivain et d’un photographe dont les jours sous les cerisiers étaient cruellement comptés à la mesure des billets de 10.000 yens qui s’échappaient de nos poches et prenaient leur envol dans le beau ciel du Japon.

De ces semaines japonaises je garde au fond de moi une tendresse amusée. J’avais amené dans mes bagages mon livre fondateur que je feuilletais chaque jour en écoutant derrière la fenêtre de notre petite chambre de banlieue les sons familiers du Japon : les rires des écoliers à bicyclettes, les conversations des vieux jardiniers qui taillaient des pins parasols dans les jardins du voisinage et les entrainements des écoliers sur le terrain de baseball.  J’imagine que nous avons tous un livre fondateur, sans doute pour la majorité d’entre nous il s’agira du livre le plus abîmé, le plus corné. Je n’ai pas aimé « Sur la route  » mais j’ai adoré « Les clochards célestes. Ce texte de Jack Kerouac est au départ de mon envie de japon, de mon envie de la route, de mon envie de montagnes et  de musique et de solitude aussi, toutes les pièces de mon puzzle, déjà réunies dans ce bouquin qu’une heureuse rencontre m’avait mis dans les mains. Il faut ajouter aussi, que ce fameux Japhy Rider qui aura bouleversé la vie de Kerouac n’était autre que Gary Snyder érudit et passionné de culture japonaise.

Regarde, chanta Japhy, des peupliers jaunes. Cela me rappelle un haï-kaï :

Un peuplier; des feuilles jaunies.

Un écrivain est passé par là. »

Dans ce pays on peut comprendre toute la parfaite beauté des haï-kaï que nous ont légués les poètes d’Extrême-Orient. Ces gens ne se laissaient pas enivrer par la nature; ils gardaient toute la fraîcheur d’esprit des enfants. Ils décrivaient ce qu’ils voyaient sans artifice ni procédés. Nous poursuivîmes notre route en composant des haï-kaï tout en suivant le sentier qui montait en lacet, de plus en plus haut. je récitai :

 » Rochers au flanc de la montagne.

Pourquoi ne roulent-ils pas jusqu’en bas ?

Peut-être est-ce un haï-kaï, mais je n’en suis pas sûr.

– C’est trop compliqué, répondit Japhy. Un véritable haï-kaï doit être simple comme la soupe et cependant avoir la saveur de la réalité. Le plus beau des haï-kaï est probablement celui-ci :

Le moineau sautille sur la terrasse.

Il a les pattes mouillées.

C’est un poème de Shiki. On voit les traces des petites pattes mouillées avec les yeux de l’imagination. Et cependant, dans ces quelques mots, il y a aussi la pluie qui est tombée ce jour-là. On sent presque le parfum des aiguilles de pin humides.

– Encore un !

– Celui-ci sera de moi. Attends !

Le lac en contrebas;

Des trous noirs comme des puits.

Non, c’est mauvais. Il faut être très fort pour écrire des haï-kaï.

Cette année là donc je trimballais encore ce livre dans les banlieues de Tokyo. Le renifler me fait toujours du bien. Sans doute le parallèle est-il à chercher dans cette année aventureuse pendant laquelle j’avais mis mon boulot entre parenthèse pour m’offrir ce caprice « écrire un livre au japon ». C’était à moindre risque et pourtant pour moi c’était une vraie aventure au coeur d’une existence anesthésiée à fortes doses de RER et d’open-space. Nous avons rencontré des artistes, les interviews se sont faites avec bonheur, personne ne nous attendait mais tous nous ont accueillis et plus nous avancions dans ce projet plus j’avais l’angoisse que tout s’arrête. Il fallait un axe pour nous guider, bien sûr, il suffisait d’annoncer que nous allions réaliser un livre avec un éditeur français pour que les oreilles se dressent et que les portes s’ouvrent, c’était naïf, c’était un mensonge à nous-mêmes, mais c’était aussi la magie qui nous portait. J’avais pris l’axe de questionner les artistes sur le thème du rêve. Ce rêve que chacun d’entre nous porte au fond de soi ou plus exactement encore, du chemin qui mène à la réalisation de ce rêve primordial. Aujourd’hui encore je conserve la même obsession.

« Mais un instant plus tard, je me trouvai plongé en plein délire : en levant la tête je vis Japhy descendre la montagne en courant, à grandes foulées de dix mètres, sautant, fonçant, atterrissant sur les talons de ses grosses bottes, rebondissant deux mètres plus loin, pour s’envoler de nouveau par-dessus les rochers, planant, criant, ioulant sur cette marge de la terre, où nous nous trouvions, et dans un éclair je compris qu’il est impossible de tomber de la montagne, espèce d’idiot, et avec un ioulement de ma composition je me levai soudain et me ruais à mon tour vers le bas de la pente après Japhy, à force de bonds aussi grands que les siens, de foulées aussi fantastiques »

Cette année là, après la floraison des cerisiers et après que le vent ait balayé les derniers pétales blancs dans les allées du parc de Ueno, il fallu me résoudre à reprendre l’avion pour revenir à mon RER parisien sale et repoussant. Je m’éloignais du Japon et j’en avais gros sur le coeur, pourtant je pris progressivement conscience qu’au fond de moi et grâce à toutes ces rencontres  s’était installée une certitude :

Même si je m’éloignais du japon je continuerais malgré tout à m’en rapprocher. J’avais réveillé mon rêve et il n’y avait aucune raison d’en être effrayé, je pouvais marcher lentement ou même courir, jamais plus je ne pourrais tomber de la montagne, espèce d’idiot !

Extraits de « Les clochards célestes » de Jack KEROUAC Editions Folio – Gallimard

les clochards celestes couv

 

LA COQUILLE A JEF

COQUILLE A JEF 850

Il y a le boulevard de La Villette avec ses kebabs et ses cafés chinois… Il y a la bulle du Parti Communiste et le kiosque à journaux du Métro Colonel Fabien… Il y a le bar-tabac Le Narval avec ses joueurs gratteurs aux milles tickets hallucinatoires, il y a cette vieille femme et sa peau de lapin usée qui déambule en causant toute seule au milieu des buveurs, et puis les cabines des taxiphones derrière lesquelles s’échangent les confidences des amours éloignés, il y a toutes ces portes cochères qui restent fermées…

L’une d’elles s’est ouverte pour moi il y a près de vingt ans, j’y ai mis un pied et puis deux et j’y ai mis le cœur.

C’était un peu comme sa coquille et il la partageait très souvent. Répétitions tôt le matin et jam session tard dans la nuit, les malades de la percussion, les fêlés du piano, les irrécupérables de la guitare et un peu plus rares les névrosés du coquillage… Tous musiciens aux âmes élégantes ils connaissaient l’adresse du Boulevard de La Villette et la double porte du coffre-fort qui laissait parfois s’échapper des solos de free jazz ou des rythmes latins, s’ouvrait jusqu’au petit matin sur des garçons et filles chargés d’instruments, de bouteilles et de rires…

La porte s’ouvrait et se refermait à l’infini. Et lorsque des musiciens se décidaient à quitter le lieu pour aller enflammer la nuit ailleurs, d’autres arrivaient encore, débarqués des ténèbres et le groove repartait de plus belle au-dessus des brumes de tabac.

Nuits marathoniennes, je me rappelle de cette fois où j’eu la sensation de pouvoir entrer dans la musique. Les musiciens se succédaient depuis plusieurs heures sur une impro sans fin. La sensation n’aura duré pour moi que quelques secondes. Je regardais les musiciens et il me semblait que chacun jouait selon son propre désir en se fichant pas mal des autres. Mes oreilles s’obstinaient à se concentrer  sur la musique mais finalement n’entendaient qu’une cacophonie. J’en étais fatigué. Mais soudain j’ai entendu : ça se passait « derrière » la musique : ils étaient libres mais ils étaient ensemble. Quelque chose courait entre les musiciens. Je n’ai jamais oublié.

Le maître du lieu nous remarquait à peine, souvent préoccupé par le choix d’un bec, d’une conque ou d’une anche. Nous le surprenions parfois, malgré l’immense fatigue qui pesait sur les rescapés de la nuit, dans la lumière du petit matin, il continuait ses confidences avec son saxophone.

La coquille à JEF maintenant nous manque. Elle a été remplacée par un bel appartement stylé, les voisins dorment en paix, le digicode fonctionne bien. Elles ferment leurs portes les unes après les autres les coquilles des JEF dans Paris. Elles ferment parce qu’elles ne sont que des lieux de vie enfantés par les rêves souvent naïfs d’hommes et de femmes dont la véritable ambition est seulement de rassembler les gens et pas les billets…

JEF a été l’un des premiers artistes à répondre à ma demande d’interview. Il fait partie du petit groupe des artistes « fondateurs » de l’aventure « Katatsumuri ». Nous avons parlé des chemins du rêve bien sûr et de son amour pour la musique et les musiciens, je me souviens encore avec délectation de l’intensité de sa réflexion.

Merci JEF pour la magie que tu offres à tous et sans compter. Merci pour ta générosité et la gentillesse de tes coquillages.

.

LE SITE OFFICIEL DE JEF SICARD

L’INTERVIEW REALISEE AVEC JEF DANS KIKOERU ?

.

J’AI REVU TOMOKI

JAI REVU TOMOKI 1

J’ai revu « Tomoki » avec ses parents. Dans un petit théâtre du 20e à Paris, le Théâtre aux mains nues. C’était une journée froide et mouillée, toutes les rues de Paris dégoulinaient sous mes chaussures. J’ai eu froid toute la journée, j’ai eu froid jusqu’au théâtre…

… Je pense à mon frère que j’ai perdu il y a maintenant 23 ans. Il n’en avait que 22… Il a disparu de notre famille comme ça, d’un coup. Il disait que « l’homme part lorsqu’il a terminé son chemin ». Pourquoi a-t-il dû partir si tôt ?  Peut-être devait-il vivre son âme d’une autre façon ?… Mon frère a toujours été avec moi dans mes rêves, mais depuis que j’ai un enfant, Il ne revient plus. Je crois qu’il est là, en nous…

Tout commence avec les ténèbres, je suis assis au milieu des ténèbres, pas au milieu des autres spectateurs, non, juste dans mes ténèbres. Il n’y a plus un bruit. Certains spectateurs peut-être ferment les yeux et se demandent pourquoi les secondes sont si longues, pourtant ce ne sont que quelques secondes, volées à un monde qui brille et qui caquète sans jamais plus connaître aucun répit. Mes yeux cherchent une faille, une poussière de lumière ou même un son auquel s’accrocher, mais l’obscurité emplit la salle, elle recouvre nos chaussures, nos jambes, nos mains et mon cœur aussi. Je ne peux plus m’arrimer à l’espace. Alors la danse peut commencer.

Un corps fœtus immobile se dessine devant mes yeux. Un corps chrysalide, suspendu par un fil. Doucement se balance. Doucement tourne. et nous dans nos fauteuils, peut-être croyons-nous nous souvenir… Les pieds et les mains de la danseuse lentement se déplient, inquiets à caresser l’obscurité. Naissance délicate, le corps fragile se libère du harnais ombilical, j’ignore pourquoi  les larmes me viennent, je ne saurais en dire plus, naître serait-il si désespérant …

Les ombres sont vaincues, le corps se déploie à la lumière et les musiques sont joyeuses « Tomoki » est une fête, bossanova et ombrelles, Kaori et Sébastien dansent tout aussi bien avec la vie qu’avec le drame. Une dame pleure devant moi et je me dit que maintenant quelque chose nous a frôlé, ici quelque chose qui dormait a été réveillé, avec la tendresse et l’élégance de ces deux artistes.

É pau, é pedra, é o fim do caminho

É um resto de toco, é um pouco sozinho

Un pas, une pierre, un chemin qui chemine,

Un reste de racine, c’est un peu so-li-taire,

J’ai rencontré Kaori, Sébastien et Oscar-Tomoki, il y a peut-être sept ans, à l’occasion d’une interview, chez eux, gentiment ils m’avaient reçu dans leur cocon parisien. Et nous avions parlé en profondeur de notre drôle de vie, de notre recherche si floue et si exacte et après l’interview je m’étais retrouvé sur les boulevards, exalté mais seul, j’avais ravivé ma certitude qu’au loin, par-delà la colonne de la Bastille, il y avait une île qui s’appelait Japon et qui m’attendait…

Libérés du harnais nous ne le sommes jamais. A chacun de nos efforts nous sentons ce qui nous lie… C’est là ce qui nous met en mouvement, c’est la raison de tout cela. Je regarde Kaori qui danse au milieu d’une mer colérique de papier Kraft et dans mon ventre je nous vois tous danser ensemble comme nous le pouvons, avec nos corps tordus, avec nos corps peureux, nous dansons et c’est la raison de tout cela.

J’ai revu « Tomoki » avec ses parents.

.

EXTRAIT VIDEO DE TOMOKI SUR LE SITE KIKOERU ?.

JAI REVU TOMOKI 2

JAI REVU TOMOKI 3

.

Photos © Jean-Michel JARILLOT

EXTRAIT VIDEO DE TOMOKI SUR LE SITE KIKOERU ?

NEZU

NEZU MUSEE 1

NEZU MUSEE 34

NEZU MUSEE 10

NEZU MUSEE 8

NEZU MUSEE 12

NEZU MUSEE 17

NEZU MUSEE 18

NEZU MUSEE 22

NEZU MUSEE 28

NEZU MUSEE 24

NEZU MUSEE 27

NEZU MUSEE 21

NEZU MUSEE 46

NEZU MUSEE 43

NEZU MUSEE 37

NEZU MUSEE 39

NEZU MUSEE 48

NEZU MUSEE 19

NEZU MUSEE 15

NEZU MUSEE 35

NEZU MUSEE 36

Je le suivais souvent dans les montagnes et les forêts. Je crois me souvenir maintenant qu’il me montrait les herbes et les insectes. Je ne me souviens pas qu’il m’en donnait les noms mais la nature l’intéressait. Je suivais son pas avec mes jambes d’enfant et aujourd’hui encore, si longtemps après, je garde des traces de cette émotion qui était la mienne lorsqu’il me proposait d’aller crapahuter, comme il disait, avec lui dans les montagnes. J’étais fier de suivre mon père. Nous grimpions par des sentiers de muletiers dans nos Pyrénées et nous redescendions en fin de journée, les bras chargés de fleurs ramassées sur les pentes. En ce temps là il était encore permis de cueillir les iris du Tourmalet. Fleurs que nous donnions fièrement à elle qui était restée en bas à nous attendre.

Mon père et moi ne parlions guère. Jamais. Aujourd’hui, même au prix d’un effort bien inutile, je ne me souviens pas d’une seule conversation que nous aurions pu avoir tous les deux. Et je m’étonne qu’il m’ait vu grandir sans avoir eu l’envie de me parler.

Je parle souvent à ma fille et je pense à lui. Même si parfois prenant son air le plus sérieux elle me dit « quand même je pense que c’est intéressant ce que tu me dis même quand je comprends pas tout« . Je parle avec ma fille et j’ai le sentiment confus que je lui dois bien cela, à mon père.

Dans le magnifique jardin du musée NEZU me vient l’envie de penser à eux. Autour de moi la nature hurle l’été de ses cris et  de ses senteurs. Les ombres et les lumières s’entremêlent au chant des cigales. Des statues de pierres moussues  évoquent la fraîcheur, peut-être est-ce la fraîcheur du passé.

Hier soir à l’occasion d’un dîner avec Bruno, je lui ai demandé de me conseiller sur un lieu à visiter pour mon dernier jour à Tokyo. J’ai précisé que je voulais un lieu loin du bruit, loin des boutiques, loin de la chaleur, loin du temps.

Il m’a répondu : « Je n’y suis encore jamais allé, mais je sais déjà que j’aimerai ce lieu et toi aussi tu devrais t’y plaire« .

Son conseil fut des plus heureux. Il m’en aura fallu des séjours à Tokyo avant d’arriver dans ce jardin… Le musée NEZU à Minami Aoyama est un endroit délicieux, hors du temps.

Ma mère aussi avait ce contact si particulier avec la nature. Je m’en suis aperçu lorsqu’elle s’est trouvée veuve. Dans sa maison du Loiret, désormais solitaire, elle était visitée par les oiseaux, les chiens du voisinage et les chats errants. C’était un lieu protégé par la douce lumière de sa présence. Les fleurs du jardin le savaient, les chattes qui venaient régulièrement y mettre bas aussi. Elle aimait les êtres vivants bien qu’elle répétait à mon attention et à chacune de nos conversations « elle n’est vraiment pas belle la vie« . Peut-être incarnait-elle cette compassion naturelle envers les souffrances des êtres dont parlent les bouddhistes.

J’ai bâclé le tour des collections de peintures, calligraphies, céramiques et sculptures présentées à l’intérieur du musée, sans doutes remarquables, mais je me suis vite retrouvé dans le jardin.

Je n’ai rien pu faire pour vous empêcher de partir. Je n’ai pas su vous retenir. Je pense à cela en déjeunant face à la baie vitrée du Café NEZU qui offre une vue plongeante sur les petits sentiers de pierre qui descendent dans le jardin. Nous sommes pour ainsi dire au-dessus des arbres, au loin nous apercevons les toitures des maisons de thé cachées au cœur de la végétation, dans le café des haut-parleurs diffusent des œuvres classiques pour piano.

Je suis au Japon pour quelques heures encore. Je pense à vous deux qui maintenant êtes partout. Regardez comme c’est beau. 

.

.

Le musée NEZU a été créé en 1941 à la demande de M Kaichiro NEZU (1860-1940), riche industriel et collectionneur.

Le site du musée

UN JOUR PAS PLUS

SHIBUYA 12

Délice des dernières heures à Tokyo. Les derniers moments car le temps est maintenant mesuré, le choix s’impose et même pour le choix il n’y a plus assez de temps. Une journée, pas plus.

J’ai failli marcher sur un long serpent vert sur un trottoir et mon coeur a fait un bond. Le serpent a sifflé et puis détalé sous mon pied. Je me suis rappelé que même si je marche dans Tokyo, ce pays est sauvage jusque sur les trottoirs de ces villes, les buildings ultra sophistiqués n’empêchent pas la vie sauvage de continuer à se développer dans les interstices de béton où poussent les herbes. D’ailleurs partout près de la rivière qui passe juste à côté de Shinjuku il y a de petits panneaux de mise en garde avec un joli dessin de serpent. Après le serpent j’ai ressenti une fatigue énorme, je suis revenu à la maison et j’ai dormi douze heures.

MU

TAMAPLAZZA 1

Je suis en train de me dire que c’est toujours lorsque je suis au japon que mes repas sont les moins japonais. Ce n’est certes pas la nourriture qui m’aura conduit vers cette culture et vers ce pays. Je passe deux fois devant la même devanture de restaurant pour m’assurer qu’il n’y a pas trop de monde à l’intérieur, si beaucoup de japonais, je n’y entre pas, si trop de touristes, je n’y entre pas, si le restaurant est presque désert alors peut-être que j’y entre, mais rien n’est moins certain. J’ai mes adresses, là où je suis certain d’être tranquille, là où j’ai déjà identifié et posé mes repères sur la carte du menu et sur la configuration des lieux. Je dois pouvoir entrer sans être trop remarqué et je dois pouvoir sortir rapidement, sur une ligne droite de préférence, un restaurant qui tournicote avec des coins et des recoins je m’en méfie. Ainsi quand la faim me tenaille, mes itinéraires passent nécessairement par un restaurant de Ramens à Shibuya, un restaurant de Tendon à Ueno, un fast-food de burgers à Shimo-Kitazawa et depuis ce soir un Kebab Turc à Harajuku… Cela fait peu pour une ville où l’on passe son temps à manger.

J’ai marché dans Shibuya dès la tombée de la nuit et puis je suis arrivé dans Harajuku. Les rues se vidaient, ce kebab était sur le point de fermer et j’ai demandé à l’homme si je pouvais manger, il a eu un hochement de tête qui m’a plu, le sandwich fallafel était délicieux, la musique turc m’a fait du bien. J’avais besoin de m’éloigner du Japon. J’étais sorti quelques heures auparavant d’un pavillon de thé où j’avais eu, grâce à mon amie Miki, le privilège d’assister en spectateur à une leçon de sadō 茶道 (cérémonie du thé) par une maîtresse de thé de l’enseignement Urasenke. J’avais bu un thé épais au goût fort, je me sentais léger en marchant à nouveau sur les trottoirs de Shibuya, je ne pensais plus à rien.

Dans la petite pièce où les ombres de fin d’après-midi jouaient sur les tatamis nous avons observé la calligraphie choisie par la maîtresse de thé pour cette occasion. L’encre disait en substance : rester soi-même.

La maîtresse de thé m’a demandé si j’avais un rêve unique. Nous avons un peu échangé à ce propos. Je lui ai demandé si les pratiquants de la cérémonie du thé pouvaient, grâce à cette discipline, avoir une communication plus profonde avec leur enfant intérieur. La réponse de la maîtresse a été en rapport avec les préceptes du bouddhisme zen : une pratique et une étude assidue de la cérémonie du thé peuvent conduire le pratiquant à l’état de Mu (rien). Nous traduisons ce terme Mu par rien, ou encore par vide, mais… Ces notions nous échappent totalement si nous tentons de les interpréter intellectuellement. Mieux vaut garder le Mu et oublier le rien. La maîtresse de thé a d’ailleurs insisté sur cet état de compréhension qui ne saurait être intellectuel.

De cet échange ponctué de silence je n’ai rien enregistré, le micro était pourtant prêt au fond de mon sac, il y est resté. Si j’avais installé et puis réglé le micro, sans doute que sa présence aurait altéré la qualité, j’ai envie de dire l’épaisseur de l’air dans la petite pièce de thé.  A la fin de cette rencontre nous nous sommes souri tout simplement.

Mu. Enfant intérieur.

.

.

Merci à Miki (sur la photo) pour ce moment offert.

TAMAPLAZZA 4

NOUVELLE TENTATIVE D’APPROCHE D’UNE ÎLE LOINTAINE (2)

AIZU 25

AIZU 26

AIZU 27

AIZU 28

AIZU 29

AIZU 30

AIZU 31

AIZU 32

AIZU 33

Certainement par la tendresse. Il n’y avait jamais que deux voies qui menaient à l’étreinte des corps, la barbarie ou la tendresse, il fallait bien choisir. Il savait depuis toujours qu’il en était de même dans toutes les intentions humaines, qu’elles tendent au rapprochement de deux visages, deux cultures, deux organisations, deux histoires… de son histoire à lui mêlée à l’histoire de cette île était née une nouvelle héroïne qui avait en charge l’écriture de nouvelles pages et tout cela n’en finissait jamais et c’était la beauté du monde et le monde n’avait absolument rien d’autre à offrir. Il pensait exactement à ce genre de choses dans le bus de la compagnie JR qui le ramenait ce soir à Tokyo.

Un peu moins de cinq heures auparavant. Une vallée entourée de montagnes. Aizu Wakamatsu sous un soleil radieux et le vert étincelant des rizières de part et d’autre de la route. Trois femmes agitaient leurs mains pour lui souhaiter un bon voyage. C’est cela une famille, ça ne peut être que cela pensait-il. Et c’est sous un ciel noir menaçant que l’immensité de Tokyo allait à nouveau l’engloutir. La nuit était venue, le bus roulait maintenant sur les avenues surpeuplées, il serait bientôt à Shinjuku et il apercevait sur les trottoirs des visages de garçons et de filles éclairés par les lumières froides des néons. Chacun de nous est chargé de la même histoire, chacun avance avec la peur du vide devant ses pas. Et tous sans aucun répit, nous répétons à l’infini que cette vie nous fait peur, mais pourtant nous continuons, animés par la tendresse ou par la barbarie.

Il se dit qu’à peine quelques années en arrière, son quotidien se suffisait amplement de la Gare de l’Est et de la rue Louis Blanc à Paris. Aujourd’hui Shinjuku était devenu son quotidien, aujourd’hui la tendresse d’une enfant lui donnait l’envie d’affronter son vide.

.

Ce sont les dessins des enfants d’une école primaire de Aizu Wakamatsu (Fukushima), ils étaient affichés en grands formats dans la gare des bus de la Compagnie JR et je crois qu’ils expriment bien l’importance des transports en commun dans la vie quotidienne des japonais.

CE QUI RESTE A FAIRE

MITAMA MATSURI 4

MITAMA MATSURI 13

MITAMA MATSURI 8

MITAMA MATSURI 15

MITAMA MATSURI 18

MITAMA MATSURI 19

Ce séjour est pour le moins confus. Mes idées sont fragiles. Je ne trouve le repos nulle part, ni le jour ni la nuit. J’ai revu un peu de ce film révolutionnaire de Jean Rouch et Edgar Morin « Chronique d’un été » et particulièrement cette scène avec cette jeune femme qui traverse une place de la Concorde déserte en se souvenant de la dernière fois où elle a vu son père. La jeune femme devait avoir cinq ans, un officier SS la frappait pour la séparer des bras de son père. Ils étaient dans un de ces camps. Maintenant cette jeune femme de vingt ans traverse la Place de la Concorde en parlant à son père, elle n’est pas actrice, elle est filmée c’est tout, c’est toute la beauté de ce film sans acteurs. Elle dit : j’en suis revenue et toi pas…  et encore : j’étais si heureuse d’avoir été déportée avec toi, je t’aimais tellement… Ces mots à chaque fois que je les entends me transpercent le cœur.

Cette année je suis décidément décalé. Ou plutôt le calage est beaucoup, beaucoup plus précis que les années passées. Ce qui ne facilite rien.  Ferais-je des interviews ? C’est mal parti. J’ai annulé les quelques rencontres qui auraient pu se produire. Il le fallait. Et je ne sais pas pourquoi. Mais ce n’est pas si grave, j’essaie de rester à l’écoute… de mes doutes. Demain je prends un billet de car et je pars pour Fukushima, passer quelques jours avec ma princesse qui ne va pas très fort et puis retour à Tokyo pour faire tout ce qui reste à faire…

.

(photos : Mitama matsuri au temple Yasukuni à Tokyo)

Le film à voir absolument : Chronique d’un été

UN SINGE EN ETE

UENO 18

J’aime pas :  Me traîner dans les rues avec les vêtements collés à la peau et la sensation de marcher au fond d’une piscine (pleine) à chaque pas – Me faire congeler, surgeler et décongeler par les climatiseurs quand je prends le métro avec mes fringues qui ont arpentés le fond d’une piscine (pleine) – Imaginer toutes les bestioles infectes et grouillantes au fond des mers que s’envoient au fond de leur gosier, du reste charmant, avec appétit et raffinement, toutes ces jolies femmes en kimonos qui minaudent sur les avenues – Quand ils remplissent d’abord mon verre d’un demi bac à glaçons avant de me servir entre les interstices un peu de coca pour colorer – Les saloperies de cafards géants qui partagent une colocation que je n’ai certainement jamais demandé –  Entendre partout et toutes les quinze secondes environ, j’exagère à peine, les japonaises de tous âges d’ailleurs,  s’exclamer devant tout et n’importe quoi « kawaiiiiiii ! » (mignon) ce à quoi une autre japonaise toujours rétorquera avec le plus grand discernement « sugo kawaiii ! » (super mignon) – Voir ces files d’attentes de filles hystériques devant les boutiques qui annoncent une super promo sur un truc dont personne n’avait jamais entendu parler avant – Que de vieux types en uniformes, fourbus par les années, agitent inutilement des bâtons rouges fluorescents devant mon nez en s’exclamant sur un ton victorieux  que le trottoir est dégagé et que maintenant je peux passer sans risque – Surtout quand la rue est déserte (J’en connais qui ne s’en remettraient pas s’ils étaient téléportés avec leurs bâtons fluo dans Paris) – Ces hommes et ces femmes débiles qui poussent du matin au soir des cris de d’allégresse dans les émissions de la télé japonaise – Ces caissières de supermarché qui déclament à une vitesse sidérante et à haute voix le prix de chacun des articles qu’elles scannent, comme-ci j’allais  leur dire qu’il y a une erreur quelque part – Ces vendeurs de magasins qui se mettent à crier en un concert parfait et dans tous les coins de la boutique que je suis le bienvenu et qui crient à nouveau quand je sors, même si je n’ai rien acheté, que c’est quand même gentil d’être passé – Ces gens qui se précipitent à la vitesse de l’éclair dès qu’ils choppent une place libre dans le métro – Et qui changent automatiquement dès que la place en début de rangée se libère, parce qu’on y est pas enserré entre deux corps qu’on n’aime pas –  Ces piétons qui restent inanimés au passage clouté à attendre que le bonhomme lumineux passe au vert, quand il n’y a pas une seule voiture à dix kilomètres à la ronde, surtout au moment du déluge et c’est pas beaucoup mieux sous le soleil –  Ces fumeurs honteux et parqués dans des aquariums de verre pour goûter ensemble la pitoyable joie des plaisirs défendus par l’autorité – La monstrueuse gare de Shinjuku et ses labyrinthes de galeries marchandes enterrées dans les entrailles de la cité et par lesquelles il faut  nécessairement passer pour retrouver sa correspondance – Les gens dont l’unique rêve dans la vie serait de voir au moins une fois le Mont Saint Michel et payer à prix d’or une médiocre omelette qui les mènera aussi loin que l’orgasme à chaque fois  renouvelé devant les portes du Disneyland de Tokyo – Les trois kilos de petites pièces que je me trimballe en me disant que j’arriverais bien à les fourguer, sauf qu’à chaque fois vendeurs et clients me semblent si pressés que j’ai la honte de compter ma mitraille alors je sors un nouveau billet – Les flics qui ne lâchent jamais leur gros bâton aux allures préhistoriques même quand ils sont assis derrière leur bureau dans le koban (poste de police) du quartier – Les jardins japonais dont on paie l’entrée et où il est interdit d’approcher à moins dix mètres de leur patrimoine, à savoir qu’on aimerait bien toucher le bois de leurs jolies maisons traditionnelles, surtout que la baraque a due être reconstruite au minimum 25 fois depuis l’époque où elle a été bâtie pour la première fois – Le flic qui fait la morale pendant dix minutes au type qui vient de se griller le feu rouge avec sa mobylette et qui écoute, tête basse et qui n’en pense pas moins – Avoir la sensation que tout le monde ici a peur de gêner tout le monde et donc que toutes les quinze secondes tout le monde demande pardon à tout le monde.

Et j’allais oublier le principal : j’aime pas le nato, c’est dégueulasse.

Mais dans le fond,  tout cela n’est rien en comparaison de ce que j’aime au japon. 

OUVRONS LA PARENTHESE

megutama 6

Hier après-midi la terre a tremblé.

Nous déjeunons dans un restaurant de Ebisu, Miki me parle de son grand-père qui appliquait les principes de la cuisine macrobiotique lorsque les quelque cinq mille livres de photos alignés sur les étagères qui courent tout autour de nous se mettent à tressauter. Les tables bougent, le plancher bouge, nos coupes de sake aussi.

Les secousses ne durent que quelques secondes, une dizaine à peine, mais Miki remarque qu’elles sont tout de même assez fortes. Les conversations se taisent.

Je regarde les visages des autres clients autour de moi. Certains ont les yeux baissés vers le sol, d’autres regardent en l’air et d’autres s’accrochent au regard d’un autre. Chacun se questionne, ne sait que faire, s’abandonne. L’existence si bien ordonnée quelques secondes auparavant, maintenant se recroqueville à l’intérieur d’une parenthèse. Puis les frissons se font plus légers, lointains, et sur les visages je devine que chacun tente d’évaluer l’éloignement, la profondeur.

Je dis à Miki que j’ai la sensation que loin sous nos pieds une grosse bête assoupie s’agite un peu pour changer de position et puis tout tranquillement replonge dans le sommeil. Nous attendons juste que son sommeil revienne.

Fais dodo Colas mon petit frère…   

NOUVELLE TENTATIVE D’APPROCHE D’UNE ÎLE LOINTAINE

UENO 1 1020

UENO 2 1020

UENO 3 1020

UENO 6 1020

UENO 9 1020

UENO 14 1020

UENO 15 1020

UENO 16 1020

UENO 17 1020

UENO 10 1020

Il pensait que c’est toujours ce qui ne se laisse pas photographier que l’on tente désespérément de raconter. 

Il me disait aussi que la ville le tourmentait, qu’elle n’avait de cesse de le repousser hors de ses bras et s’ingéniait à le priver de ses lieux habituels de répit. Les lieux se déplaçaient ou disparaissaient. Il n’était pas le bienvenu, quelque chose avait été déplacé, et la lumière le lui faisait comprendre. La lumière avait ce don de l’hostilité que jamais il ne contestait.  

Il mangeait, dormait, écrivait dans une cellule de moine privée de fenêtre et exiguë. De l’extérieur ne lui parvenait aucun son. Lorsque lui venait soudainement une envie d’entendre, il n’entendait que le bruit du sang dans sa tête. Les bruissements du monde se racontaient pour lui sur un écran fluorescent de douze pouces qu’il observait fixement comme un astronaute peut observer la planète qui est la sienne et qui lui semble si lointaine depuis sa capsule de moine…

Il ne trouvait plus assez de force pour affronter les hauteurs des tours de verre ou pour se faufiler à contre courant de ses myriades de saumons qui venaient vers lui sur les trottoirs de Shinjuku. Où allaient-ils finir par se poser tous ces regards ? Vers quelle destination inconnue la somme de leurs désirs et donc de leurs choix allait-elle les emmener sans espoir de retour … Il se trouvait amer et il le regrettait souvent. 

Il restait immobile, le corps lourd, dans la moiteur de l’été sa cellule sans fenêtre devenait sarcophage. Je me souviens l’avoir entendu dire que cet espace réduit correspondait étrangement au monde qui lui était familier depuis l’enfance. Un monde dans lequel le regard ne peut porter que sur des détails très proches. Il avait développé cette aptitude, il en parlait ainsi, en ne marchant depuis son enfance qu’avec les yeux obstinément posés sur le bout de ses chaussures. Il avançait ainsi et traversait tout un monde peuplé de cailloux, de fissures, de feuilles tombées des arbres, d’objets abandonnés, d’insectes et d’ombres. Et je peux dire aussi qu’il agissait de même avec les gens. Lorsque nous conversions j’avais cette sensation que son regard voyait en moi les objets abandonnées et les ombres… 

A notre dernière rencontre et sur un ton exagérément mystérieux, il m’a murmuré que la grande force de ce pays est d’avoir su lui donner à voir les contours de son existence. La mesure à prendre pour se mesurer soi-même en dedans… Pays de la démesure pour qui ne sait voir qu’au-delà du bout de son nez mais pourtant, pays du minuscule, de l’infime, du fragile et de l’invisible aussi…  

 

LE FIL

YOYOGI PARK PIQUE NIQUE 9 1200

Est-ce que je monterais tout droit … Ou bien est-ce que la peur me fera hésiter. Un peu comme ces ballons d’enfants échappés d’une main, qui se laissent chahuter par les vents, s’accrochent aux toitures et aux arbres en prenant tout leur temps. Sommes-nous si différents en somme ? Nous regrettons la main qui nous tient. Même si notre nature nous invite à l’envolée, comme une bulle, disparaître dans un ciel bleu sans nuage. J’aimerais m’élever tout droit. Mais toi …

Comment as-tu disparue ? Es-tu restée longtemps accrochée à ce lit d’hôpital… Je garde la sensation de tes doigts au bout de mes doigts. Une année est passée, es-tu toujours là ?

Au bout de ma main droite je sens comme un fil, attaché à mon index, à mon majeur et à mon auriculaire aussi, c’est un fil si fin et pourtant je sais qu’il ne cassera pas. Alors j’agite un peu la main et le fil frémit, car au-delà de mon regard, tout au bout de cette verticale tracée dans l’azur, j’imagine qu’il y a des enfants qui s’amusent à poursuivre un ballon malicieux.  

DEUX GAMINS ME TIENNENT LA MAIN

HANAMI 3

Dénouement ou dénuement, ces deux mots qui jouent avec mes heures. Comme deux mômes qui cavalent dans les méandres d’une grande maison vide. Ils n’ont qu’une lettre de différence, enfin une lettre si on le veut bien, car à bien y regarder je peux y voir aussi un cercle. Mon temps est maintenant celui du dénouement. J’en ai la conviction épidermique. Dénouement de la corde de chanvre qui m’enserre depuis quelques mois, corde bien mouillée de larmes, cordage devrais-je dire. Ma petite existence a su si bien s’amarrée contre les vents rugissants que maintenant je ne sais plus bouger.

Ainsi le temps du dénuement, avec son lot d’inquiétudes, mais peut-on faire rimer le dénuement et l’inquiétude ? Le dénuement qui à l’instar de la figure du pendu du tarot de Marseille semble nous murmurer qu’il recèle au-delà de son épouvantable inconfort, une promesse de tranquillité, d’oubli et d’abandon. Le dénuement, la dépossession ou peut-être le don …  

Dépossédé de toi à l’infini, qui était ma mère. Arrachée à mon regard. Arrachée à la nuit, débranchée du respirateur, je revis à l’infini le bruit, le vacarme de tes poumons qui hurlent pour repousser l’assaut, et aussi la tendresse qui s’écoule du bout de tes doigts contre le bout de mes doigts. Dénuement. Jusqu’au silence définitif d’une chambre d’hôpital où la nuit nous laisse abasourdis, toi sur le lit, inhabitée, moi sur la chaise, dérivant tous deux au centre du cosmos.

Tu étais morte et je ne le voulais pas. J’ai cherché comment résoudre cette énigme car il le fallait bien. Et j’ai trouvé. J’ai fait le don de toi. Je t’ai donnée à la mort car je te veux libre et voyageuse. Je ne te retiens plus et je sens ton sourire sur moi. Quelque chose, comment le dire autrement, dans mes viscères mais pareillement autour de moi, de l’ordre du paysage, commence à desserrer ses mâchoires sur ma peau.

Dénouement. Je pourrais m’accrocher à ces quelques photos jaunies trouvées dans une boîte à gâteaux, mais sur la photo, une petite fille en robe blanche avec ses yeux noirs m’interroge. Elle me dit que maintenant sa vie toute entière est en moi. Elle me dit que de ses rêves je saurais quoi faire. Elle me dit qu’elle a peur qu’il n’y ait plus rien. Et que ses rêves n’étaient peut-être pas les siens.

Je souri à la petite fille en robe blanche qui dans le passé deviendra ma mère. Je lui dis que je serais bientôt son enfant et que je prendrais soin de sa vie. Elle serre son chien en peluche entre ses bras. Alors je songe que c’est bien un rêve immense qui nous traverse. Un rêve sans fin.

Ce soir je regarde ma fille qui me parle de toi. Derrière la fenêtre de la chambre, nous observons en direction des nuages. Est-ce que Mamie pourra s’abriter quand il va pleuvoir ?

Depuis quelques semaines, je marche dans les rues, entraîné par deux gamins qui me tiennent chacun par une main. Je n’ai qu’à les suivre. Je ne les entends pas mais je sais qu’ils sont heureux. Lui avec son éternel ballon de football, elle avec son chien en peluche, ils tournent vers moi des visages espiègles, pour me dire de marcher plus vite, car tout reste à faire…

HANAMI 2

HANAMI 4

HANAMI 1

HANAMI 5

LES JOURS IMMENSES

LES JOURS IMMENSES

Les jours immenses il parcourait la ville à grandes enjambées. Et dans la fournaise des journées de juillet il s’étonnait de sentir encore courir dans ses membres le picotement d’une excitation rafraîchissante alors que partout les corps s’amenuisaient aux brûlures de l’été. La ville lui semblait sans contours, dilatée vers l’infini, elle lui offrait pour accomplir sa quête des territoires si démesurés qu’il entrevoyait autant de possibilités au-dessus de sa tête qu’il pouvait en exister sous ses pieds. Il avait des rendez-vous, il lui fallait les deviner et aussi les trouver. La ville ne l’aidait pas. Pourtant il pouvait sentir que ses objectifs aussi modestes fussent-ils en regard des étoiles, pouvaient par des connexions mystérieuses concourir à l’accomplissement du destin de cette créature que les hommes avaient un jour lointain nommé EDO.

A la recherche de Suzuki… Pareil à un filigrane ce nom entravait sa pensée et décidait de ses itinéraires. Dans le fond d’une poche, quelques adresses griffonnées en japonais sur un morceau de papier plié. Ochanomizu. Il dévalait les rues et les rues s’étiraient sans pitié à chacun de ses pas. Il était encore tôt dans la matinée mais déjà la chaleur revenait prendre aux hommes, aux femmes, aux animaux et aux plantes le peu de fraîcheur qu’ils avaient soustraits à la nuit.

Il s’assit devant les grilles de l’université sous un petit arbre sans ombre. Les étudiants se pressaient pour entrer dans les bâtiments et personne ne semblait le voir. Il prit le temps de régler son micro ZOMM H2N pour enregistrer la voix féminine d’une barrière automatique qui s’adressait aux visiteurs à l’entrée d’un parking souterrain. Il ne comprenait pas le sens des mots japonais qui s’échappaient de la machine au passage des automobiles, mais l’enthousiasme et la féminité de cette voix mécanique lui faisait du bien et il aurait aimé qu’elle s’adressât à lui. Il aurait aimé qu’elle le remarque.

Suzuki. Il se demanda combien de personnes portaient ce nom autour de lui… Des dizaines dans cette rue, des milliers dans la ville. Il devait être onze heures et le nom lui revint en mémoire. Il reprit sa marche sur les trottoirs, les commerçants avaient ouverts leurs boutiques. La première adresse était celle d’un magasin de guitares. Il s’approcha timidement du comptoir, mit son papier plié devant les yeux d’un jeune vendeur. Bien embarrassé l’homme réfléchissait en marmonnant « Suzuki … » Comprenant qu’avec les mots ils ne pourraient jamais se comprendre, il quitta sa place pour sortir du magasin et agita ses deux bras pour lui indiquer une direction, puis une autre qui semblait passer par-dessus la première … Mais finalement il ne trouva rien. L’air était maintenant irrespirable, il fallait d’urgence se mettre à l’abri, du moins se rafraîchir. Alors il se souvint qu’il avait jadis, et c’était leur première rencontre, découvert Suzuki dans une boutique d’Akihabara.

Les adolescentes habillées en soubrettes qui lui tendaient quelques flyers lui inspiraient plus de tendresse que de désir. Son obsession était ailleurs, mais qu’importe la diversité de nos obsessions puisqu’elles se rejoignent pour nous guider jusqu’à l’oubli de soi. C’était peut-être bien le secret qu’il partageait avec la ville. Elle seule parvenait à le conduire jusqu’à l’oubli total de lui-même, avec addiction, avec épuisement, avec incompréhension. La boutique n’était plus là. Il refit une nouvelle fois le tour du quartier pour s’en assurer.

La boutique avait disparue ou bien était-ce la rue … Les images de la veille lui revenaient en mémoire. A la tombée de la nuit, il y avait eu cette fille. Elle vendait du café avec une caravane métallisée dans une petite rue de Harajuku et malgré le ciel menaçant, malgré les premières gouttes de pluie, il s’était installé à une table devant la caravane pour boire un café mais surtout pour écouter la musique qui s’en échappait. Avant de partir il avait eu le courage d’interroger la fille sur le nom du groupe qu’il entendait. Et la fille dans un grand sourire lui avait articulé : IKOUSOU. Le sourire de cette fille, le son d’une guitare, la voix de la chanteuse, avaient soudainement révélés une nouvelle urgence au cœur de son existence, alors il avait couru sous la pluie jusqu’au building de la Tower Records de Shibuya pour se perdre dans les rayons de musique anglo-saxonne. Elle avait bien dit IKOUSOU. Ce nom ne lui évoquait rien. Minutieusement, il avait inspecté les bacs de CD commençant par la lettre A. Il réveillait certaines nostalgies à la vue des titres, mais il ne savait pas ce qu’il devait chercher, Nick Cave … IKOUSOU … The Bad Seeds … IKOUSOU … Il se précipita au niveau de la lettre i, commença à fouiller mais comprit aussitôt son erreur, la voix de la serveuse dans sa caravane, son sourire aussi, le souffle de la prononciation japonaise, à la vitesse d’une étincelle il comprit que ce n’était pas un i mais un X. Et comme par miracle, à ce niveau le choix presque infime ne lui laissait plus de doute : The XX.  

Il existait une autre adresse sur son papier plié alors il décida de reprendre la ligne Yamanote jusqu’à la station de Shibuya. Les trains étaient moins bondés l’après-midi et il serait rafraîchi par les climatiseurs. La chanteuse des XX Romy Madley murmurait dans ses écouteurs They would be As in love with you as I am, They would be As in love with you as I am.

C’était peut-être sa dernière possibilité de localiser Suzuki et il le savait. Les adresses étaient imprécises, mais il finit par trouver la rue. Autour de lui encore des magasins de guitares. Sans en comprendre le sens il fit le choix de grimper un escalier étroit, se retrouva dans une large pièce où le soleil entrait, un homme vint à sa rencontre, il semblait un peu gêné, ils se tenaient debout face à face, ni lui ni l’autre n’osait prendre l’initiative d’un premier mot, se sentant épiés dans leur embarras par une armée de guitares électriques, dressées droites et silencieuses dans leur arrogance.

Il parlait de Suzuki, tentait d’expliquer son désir et combien il était important pour lui de le trouver. Son vocabulaire japonais était approximatif mais l’homme semblait comprendre l’importance du moment. Malgré tout il lui dit en s’excusant que malheureusement il ne travaillait plus avec Suzuki. Le temps s’étirait. Maintenant l’homme cherchait sur un ordinateur portable des adresses et plusieurs fois décrochait son téléphone pour questionner de mystérieux interlocuteurs, parfois dans son discours il prononçait le mot gaijin retenant un rire.

And every day – I am learning about you – The things that no one else sees – And the end comes too soon – Like dreaming of angels – And leaving without them – And leaving without them

Yamanote line encore. Il regardait la feuille que l’homme lui avait aimablement imprimée en lui annonçant que Suzuki l’attendrait à cette adresse. Le plan le renvoyait au début de son parcours, dans la même rue du même quartier. Mais pourquoi fallait-il prendre tous ces chemins quand la pensée était droite, la pensée savait, mais le monde lui faisait obstacle. Les jours immenses il sentait des ailes lui caresser le dos, effleurer sa peau, et il poursuivait sa marche.

Ochanomizu, dans la fournaise d’une fin d’après-midi les étudiants quittaient l’université et les employés se dirigeaient vers les métros. Et tous reviendraient le lendemain. Le film jamais ne cesserait qui lui faisait se souvenir de la mer. Etait-ce parce que nous avions un jour émergé des océans qu’il nous fallait soumettre nos transactions quotidiennes aux flux et reflux des marées… Seule l’intention était sans retour. Mais le monde ne pourrait jamais nous laisser vivre sans peur.

Les indications de son plan l’avaient laissé perplexe devant une porte. Ce n’était qu’une modeste porte qui donnait sur la rue mais une porte d’ascenseur. Avec un peu d’appréhension il tenta de déchiffrer de petites inscriptions près de la porte, hésita et appuya sur le 2 mais après tout, si cette ville le séduisait c’était bien évidemment par son caractère imprévisible, et lorsque la porte s’ouvrit, le libérant de l’exiguïté de la cabine il avança religieusement dans une grande pièce silencieuse où il n’y avait que lui et un petit homme qui s’affairait derrière un comptoir. L’homme faisait ses comptes sur un cahier, et il n’aurait pu dire si son entrée avait été remarquée.

Soudain il n’était plus à Tokyo. Il tournait la tête de droite à gauche et n’osait rien toucher. Il était entouré de Lee Oskar, de Hohner, de Fender et il pensait qu’il avait pris un ascenseur pour le paradis… Et plus encore lorsqu’il aperçut un harmonica diatonique Suzuki qui l’attendait et lui souriait de toutes ses dents.

And with words unspoken – A silent devotion I know you know what I mean

 

Extraits des paroles de Angels sur l’album « Coexist » de The XX

HANATA GARDEN

HANATA JARDIN ZEN 1

Les jardiniers traversent le pont de bois et passent dans mon dos, ils traînent leurs chaussures dans les graviers comme le font les enfants. Je suis assis au bord de l’eau. Je guette ma vie. Ici j’ai rendez-vous avec mon histoire et je l’attends. Obstinément. Pourtant longtemps j’ai douté d’elle, je l’ai repoussé du pied, je ne l’ai pas aimé…

Au loin, de l’autre côté du lac, deux dames déjeunent sur un banc. Je devine les baguettes qu’elles portent à leurs lèvres. L’eau cascade en bulles de lumières sur les mousses et sur les pierres. Les fleurs des rhododendrons et les feuilles des bambous frissonnent.

A deux rues à peine de ma chambre, il y avait ce jardin. Il avait toujours été là, mais ma frénésie de rencontres, chaque matin m’obligeait à m’éloigner, vers les tours de la ville.

Les voix des jardinières accroupies dans les hautes herbes se mêlent à la brise. Elles trient les herbes, brin par brin et cachées sous leurs coiffes blanches, elles me font penser à trois grosses fleurs qui auraient choisi de pousser dans ce coin du jardin, avec entêtement.

Je reviens toujours ici. Souvent le matin. Le portique de bois. Je met 150 yens dans la machine et je prends un ticket. Dans la maison près de l’entrée, chaque jour la même femme agenouillée dans une petite pièce, sur des tatamis, qui s’incline pour me saluer. Parfois ça m’énerve, je tente de l’éviter, étouffant le bruit de mes pas sur les graviers, mais toujours elle se précipite pour me saluer…

Clapotis de l’eau, les carpes font les folles.

Les saisons sont passées, je suis resté longtemps devant le lac, près du pavillon de thé. J’entends la voix d’une enfant, le cri d’un corbeau, le rire d’un homme. Une petite fille joue avec son père. A ce moment tout me semble ordonné. Les pierres, les carpes, les iris et les libellules,  tous acceptent la danse. Mais moi je ne sais qu’observer…

Le maître de thé, Sen no RIKYU a pourtant enseigné : Ichi go, ichi e

Les choses viennent à notre rencontre, elles ne se présentent qu’une seule fois… Mais que pouvons-nous comprendre ?

HANATA JARDIN ZEN 4

HANATA JARDIN ZEN 3

HANATA JARDIN ZEN 6

LE JOUR DES MORTS (CEES NOOTEBOOM)

LE JOUR DES MORTS 1

LE JOUR DES MORTS 5

LE JOUR DES MORTS 3

UNE RENCONTRE 3

La chose est étrange, presque inacceptable. Je t’ai appelée et tu es venue. C’est aussi simple que cela. Je ne t’ai pas appelée à un moment particulier mais pendant de longues années. Pourtant. J’aime à penser que peut-être, à un moment et dans un lieu précis, mon appel aura été entendu. Les mots demeurent misérables à raconter une scène dont ils étaient exclus. Tu vois, c’était comme si mon appel avait eu besoin de trouver ici la connexion qui pouvait l’envoyer, je ne sais où.

J’avais marché entre les stèles cassées, égrainant ma prière tantôt vers les nuages tantôt vers les pierres. Il n’y avait personne. La ville me semblait lointaine et j’aurais pu rester ici à l’abri du temps à regarder mon visage s’abîmer aux défis du vent et de la pluie. Orgueil. Non, comment t’avouer que je recherche les foules pour m’en soustraire. Folie. Bien sûr Tokyo. J’avais trouvé au milieu de ces compagnons de jeu silencieux, la cachette que chaque enfant espère, et qu’il n’aura de cesse d’imaginer, même devenu grand… Je suis venu et revenu dans ce cimetière, j’y pensais souvent, n’importe où ailleurs, je savais sa présence, je pouvais me cacher des regards, je pouvais disparaître de la ville.

Et puis sans préalable, deux gros corbeaux japonais en colère m’avaient fait fuir, j’avais pressé le pas dans les rues pour échapper à leur fureur.

Dans l’obscurité de notre chambre, je te regarde qui me regarde. Tes petits yeux un peu bridés brillent dans la nuit. Nos têtes silencieuses posées sur les oreillers sont tournées l’une vers l’autre et je ne peux m’empêcher d’y penser : je t’ai appelée alors tu es venue.

« Quelque part dans les marécages du temps passé. Elle ne l’appelait pas, et pourtant elle l’appelait. Elle était là, quelque part, elle voulait dire quelque chose, elle voulait qu’il pense à elle.

Au début, il avait réprimé de telles pensées, où il voyait de dangereuses embuscades, puis il avait fini par entrer avec elle dans de longues conversations, porteuses d’une intimité qu’il ne partageait avec personne d’autre et qui lui coupait le souffle. Si elle ne l’appelait pas souvent, lui semblait-il, elle ne l’avait cependant pas oublié, différente en cela de l’Eurydice de ce poème de Rilke qu’Arno lui avait lu un jour, Eurydice qui ne reconnaît plus Orphée lorsqu’il vient la chercher dans le monde des morts : « Qui est, dit-elle, qui est cet homme ? » Mais comment expliquer qu’il pensât à elle maintenant, et qu’il ne l’eût pas fait hier soir, en entendant cette musique ? Qui décidait du jour et de l’heure ? Et puis cette autre pensée, également dangereuse : la reconnaîtrait-il, lui ? Les morts ne s’usent pas, leur âge ne change pas. Ce qui s’use, c’est la faculté de penser à eux comme on pense à des vivants… »

(Extrait de « Le jour des Morts de Cees Nooteboom Editions Actes Sud – Traduit du Néerlandais par Philippe Noble)

LE JOUR DES MORTS COUV

KENICHI

kenichi1

La banlieue de Tokyo le soir, dans le grand hall d’une gare, ouvert à la nuit et aux néons des rues, des hommes et des femmes hâtent le pas pour disparaître dans l’obscurité. Un homme élégant coiffé d’un haut de forme nous attend derrière les composteurs. Présentations d’usage. L’homme parle d’une voix basse. Tout me parait irréel, ma présence en ce lieu, la nuit chaude, les deux jeunes femmes qui m’accompagnent. Ma pensée se terre dans les profondeurs, effrayée … Nous marchons derrière l’homme et personne ne parle. A sa suite nous traversons des rues larges et désertes, au loin j’aperçois l’enseigne d’un pub. Surpris nous entrons dans un jardinet aux feuillages éclairés par une multitude de bougies. De cette nuit de banlieue et de son jardin inattendu, serré entre deux immeubles, il me reste le souvenir d’une poussière de fées, de celle qui dans les contes pour enfants, permet à nos corps si lourds de décoller, de s’arracher à la pesanteur des frontières d’un monde bien trop raisonnable…

Oiseaux de nuit. Dans le jardin nos quatre visages se dévoilent ou se cachent aux caprices des flammes. L’homme est chapelier. Je n’ai pas choisi de rencontrer un chapelier, mais peut-être puis-je avancer que quelque chose aura choisi pour moi de rencontrer ce personnage. Ses créations sont uniques et son travail est raffiné. Il nous parle avec tendresse de son maître qui était une femme, maître chapelier mais également maître spirituel.  En aparté la jeune femme interprète me glisse dans l’oreille qu’il s’exprime parfois dans un langage très intellectuel qui lui pose des problèmes de traduction. Elle me dit aussi qu’elle croit deviner au fond de lui une grande souffrance. La nuit nous entoure de ses bras délicats, je pose mes questions à cet homme qui je ne le sais pas encore deviendra mon ami.

L’un après l’autre et mystérieusement escortés de feux follets, nous quittons notre table pour rejoindre le fond du jardin où nous attend une jeune Sybille qui sous les étoiles aligne devant nous des cartes de tarot, messagères de cette nuit particulière où confusément je sens qu’un chemin s’ouvre au coeur de mon histoire. Une suite possible, comme un sentier que l’on croit deviner  dans la brume. La fille me dit en retournant ses cartes que je ne prends pas suffisamment d’initiatives avec les femmes, mais que tout va changer.

Il est tard dans la nuit. L’interview du chapelier depuis longtemps terminée. Nous ne parlons plus, mais des guitares nous ont rejoints, alors nous chantons, nous ne nous sommes pas quittés et au petit matin nous marchons tous les deux dans les rues silencieuses.

Il me faudra deux années de plus pour comprendre quelle est la fleur qui a été plantée dans ce jardin, par une nuit de printemps. Ainsi chacune de nos rencontres est un chemin qui croit en nous. Mais bien évidemment nous ne sommes pas obligés de le suivre.

« Il se peut que ce soit de ma part une façon de penser un peu « tordue » mais je ne me suis jamais considéré comme un artiste. Je ne me sens pas plus Artisan. Si on doit vraiment me définir je dirais que je suis quelqu’un qui crée des choses. Mon Maître, Mme KAORU n’a pas créé de chapeaux pour répondre à une mode, ni même pour leur utilité. Ses créations sont avant tout des compositions d’art. Ma façon de créer est énormément influencée par elle.

Ce que je recherche avant tout, c’est me donner forme à moi-même. Donner forme aux fragments qui me composent, aux pensées ou aux sentiments de beauté du moment. Avant toute chose, c’est pour moi un moyen de révéler l’intime, plus qu’un outil d’expression. »

(extrait de l’interview réalisée avec Kenichi)

La totalité de l’interview est à lire ici

kenichi 2

LA LUMIERE DU TOKYO LAMEN

Tokyo lamen 4

Interminable la rue de banlieue qui s’étire jusqu’à la gare. Eviter les vélos qui déboulent sans éclairage sur les trottoirs, frôlements, soir d’été, soir d’hiver, je ne sais plus pourquoi je m’acharne à vivre dans cette ville, frôlements, un jour j’ai vu une femme plonger par dessus son guidon, qui m’aura conduit jusqu’ici ? Elle restait allongée sur le sol, inerte, au-dessus d’elle un jeune homme s’excusait, les deux ferrailles reposaient mortes sur le trottoir, longtemps après elle s’est levée, pour s’excuser aussi, frôlements, parfois des filles en uniformes que j’aimerais épouser, à peine aperçues filent dans la nuit, rires, il faut marcher plus vite.

S’échapper du centre de Tokyo, reprendre un train et cavaler, faire attention à l’heure de fermeture. 19 h 30 pas plus. Parfois j’oublie l’heure et je passe furieux devant la vitrine aux rideaux tirés.

Se plier sous le noren, frôlement, ma tête dans la lumière d’un estaminet, les conversations s’arrêtent, visages surpris, toujours pareil, ils sont gênés, je suis gêné, sourires, revoilà le français.

Au comptoir et à droite en entrant, ma place. L’eau frémit dans les marmites, les mains du patron, la petite télé allumée, la patronne qui sert les clients. Les heures passées ici, à ne rien dire, à ne rien penser, végétatif en quelque sorte, me faire petit, pour être oublié, les mains du patron, les paquets de nouilles fraiches, frôlements, je respire à peine, ici la lumière est blanche, et dehors, derrière le noren, les ténèbres, je vois glisser les autobus, et au même instant je vois ma mère, dans sa petite maison, à l’autre bout du monde, très exactement à l’autre bout.

Un championnat du monde de natation, ils me désignent la télé avec de grands sourires, la nageuse française est jolie, mais moi la natation je m’en fous, la France aussi je m’en fous, il n’y a pas d’autres clients, alors on parle, on essaie, la nageuse japonaise a perdu, la nageuse française a perdu aussi. Nos défaites nous rapprochent. La patronne me confie qu’ils ont ouvert le restaurant quand ils ont atteints l’âge de la retraite.

Yasai ok ! O niku dame ! (va pour les légumes mais la viande sûrement pas !) Français et végétarien, il fallait que ça tombe sur eux, s’en est suivie une gêne immense de me servir uniquement des nouilles, même s’il y a la feuille d’algue nori, la rondelle de naruto, et la moitié d’un œuf dur, il n’y a pas la sacro-sainte viande. Malgré tout ils me voient satisfait et même aux anges devant mon bol, et au fil des années, prenant confiance, ils s’amusent à comploter, mari et femme, pour m’inventer des bols pour un soir. Je vois arriver des poireaux pimentés, du maïs, des lamelles de bambous… Ils cherchent en messes basses, ce qui pourrait me plaire, deux ou trois clients par soirée, guère plus, il est français, sourires, une moitié de tomate pelée posée sur une assiette, avec du gros sel, le goût puissant d’un soir d’été.

Elle et lui, dans nos vies, une petite place dans nos envies, sur le comptoir j’ai posé la photo de ma fille, après toutes ces années, ils tentent de comprendre, frôlement, les parcelles d’une histoire vécue en secret, à l’autre bout du monde, très exactement à l’autre bout.

Tokyo lamen 3

Tokyo lamen 1

DAIDO

DAIDO MORIYAMA FONDATION CARTIER

Fondation Cartier, boulevard Raspail, adieu Paris, passé le mur de verre moi je retourne à Shinjuku, retrouver le Golden Gai, adieu Paris le gris, courir entre les panneaux il le faut, dans l’expo TOKYO COLOR il fait froid dehors, et plus je m’arrête sur ces photos plus je m’ennuie, à bousculer les visiteurs courir encore, voir les photos de Daido au détour de la paupière, battement, une seconde une image pas plus, enchainer la prochaine, une seconde pas plus, les murs de la ville, les lèvres d’une fille, tissus de kimono… Chercher quoi ? Pourquoi ici ? Les autres aussi.

Rideau noir, l’obscurité, DOG AND MESH TIGHTS, borborygmes et odeurs de la ville, quatre plans verticaux, apparaissent, disparaissent,  bâtiments fissurés, ruelles anthracites, tuyauteries sales et câbles téléphoniques, photos noires et blanches, sur quatre vitraux de cathédrale, apparaissent et puis disparaissent, une fille  au corps tordu, un homme endormi à terre, murmures sonores, corbeau, le monde est sale et si seul.

Je me demande si beaucoup de japonais apprécient le travail de Daido … Dans ce Japon aseptisé qui n’a jamais le droit de se montrer négligé, qu’ un photographe s’amuse à traquer l’usure, la fatigue et l’abandon, et l’expose aux quatre coins du monde… Jolie geisha avec ombrelle pardon. Eclaboussures aux encres noires, pourtant, une respiration se fait entendre, timidement, pas seulement moi, les autres aussi, à n’y rien comprendre nous l’écoutons, nocturne et effrayée, d’une nuit éternelle, de celle, que l’on aimerait qui ne finisse pas,  l’écho des pas de Daido.

« Depuis que je suis jeune, on me dit que je fais des images sales. Je ne l’ai jamais pensé. D’une manière générale, je ne pense pas que le monde soit quelque chose de beau. Cela ne veut pas dire qu’il n’en est pas intéressant pour autant. » Daido Moriyama.

Photo : Daido Moriyama

UN CHANT D’ETE (COUPLET 2)

UN CHANT D ETE COUPLET 2

Parc de Ueno. A l’exception de la mauvaise herbe du Starbuck Coffee qui est venue pousser à quelques mètres de la terrasse, ici rien n’a changé depuis au moins sept ans. Mon poste d’observation reste le même, à la même table de cette pizzéria-buvette de plein air, près des portes du zoo.  Le patron diffuse toujours de vieux airs de blues américain pour ses clients, dans la salle et à l’extérieur. J’essaie de refroidir l’incendie de l’après-midi avec du soda au melon, la chaleur est devenue suffocante. Les rares promeneurs marchent au ralenti, chacun récupère un peu de vigueur sous les grands arbres, seul le piano endiablé de Memphis Slim semble indifférent à l’été japonais.

Un petit garçon s’amuse avec son père à effrayer les pigeons. Leur complicité silencieuse me rappelle mon autre vie. Sous les grands arbres des hommes et des femmes sans domiciles aux formes sombres et immobiles observent le monde sans trop y croire. 

Et juste en face sur le manège des enfants, Doraemon, Anpanman et Pikachu ont cessé de tourner, alors ensemble et d’un œil complice, nous regardons l’humanité qui se promène.

Demain 52, demain 52, demain 52, demain 52, demain 52, demain 52, demain 52, demain 52,

Tu me manques ma fille.  

UN CHANT D ETE COUPLE T2 2

TOKYO MONTANA EXPRESS (RICHARD BRAUTIGAN)

TOKYO MONTANA 1

« Je passe une grande partie de ma vie à m’occuper de petites choses, de petits bouts de réel qui sont aussi minuscules que la pincée de sel qu’on ajoute à un plat si compliqué qu’il faut deux jours, parfois même plus, pour le faire cuire. » (extrait)

Il y a moi qui fume ma Vogue Menthol éternelle sur le parvis de la gare, un peu inquiet tout de même à ne pas déborder de la limite du carré des fumeurs peint sur le sol. Il y a la chorégraphie silencieuse des taxis, verts, jaunes, rouges et noirs qui se glissent devant l’entrée. Il y a aussi des femmes avec des ombrelles noires, des enfants à bicyclette, des écoliers avec de gros cartables jaunes, des filles jeunes en porte-jarretelles et chemisiers à dentelles. Il y a le sang qui m’anime à cet instant et la conscience que j’en ai.

Sans formuler de mots, je goûte à la satisfaction d’être immobile exactement au centre d’un monde ordonné pour répondre à un désir mystérieux. Pourtant… à la minute suivante, il y a cet énorme papillon noir qui a surgit au-dessus de nos têtes. Les ailes presque aussi larges que mes mains. Le soleil de l’après-midi découpe son ombre noire sur les façades des immeubles. Alors, comme si cela était possible, le calme habituel de la rue japonaise se change en silence. Autour de moi, hommes et femmes figés sur leurs trajectoires lèvent le nez, inquiets…

Je perçois alors confusément dans les corps des passants les mêmes frémissements que ceux qui grimpent dans mes jambes. Une véritable angoisse s’empare du quartier, chacun refluant aux tréfonds de sa pensée l’image de la bête noire fonçant sur lui. Et partout, à chaque fois que la scène se rejoue, le temps semble s’arrêter pour laisser passer l’ange noir.

Mais à bien y réfléchir, ne s’agit-il pas réellement d’un ange ? La vision est choquante. Je veux dire qu’elle crée vraiment un choc comme le ferait la rencontre d’une masse d’air chaud avec une masse d’air froid. A Tokyo, la ville au quotidien nous emprisonne dans ses désirs de verticales et de matières. Nous ne voyons qu’elle du matin jusqu’au soir, il n’y a pas moyen d’y échapper et même la nuit, nous dormons de sa présence. Nourris au long de toutes nos vies de ses façades vitrées, ses éclairages, ses câblages électriques, ses écrans géants et ses bruitages synthétiques, nos enveloppes d’hommes et de femmes se laissent reléguées dans un oubli confortable ou pour le moins consolant… Nous confondons facilement nos existences à la solidité des tours, à la brillance de leurs néons, nous sommes des éléments remuant de cette ville, nous sommes petites roues dans les rouages, huilés, brillants, solides, mais voilà qu’un petit corps d’obscurité met fin à cette fable et de quelques battements d’ailes gracieux, extirpe de sa torpeur toute une armée de dormeurs.

En finissant ma vogue menthol, je me suis demandé si BRAUTIGAN avait assisté au passage d’un de ces messagers du ciel lui aussi.

« Aujourd’hui sur le quai de la gare de Shinjuku où j’étais à attendre le train de la Yamanote, j’ai songé à l’Océan Pacifique. Je ne sais pas pourquoi j’ai songé à un Pacifique qui s’engouffrait en lui-même, s’entre-dévorait et océan, se bouffait les intérieurs, se faisait si petit si petit que déjà il n’était pas plus grand que l’Etat du Rhode Island et toujours continuait à s’avaler et à se rétrécir, – et avec quel appétit ! – à s’alourdir aussi parce qu’alors tout ce que pèse le Pacifique se rentrait dans une forme de plus en plus petite et là tout amassé, se faisait goutte d’eau unique pesant des milliards et des milliards de tonnes. C’est alors que le train est arrivé et comment dirais-je ? C’était pas trop tôt. J’ai laissé le Pacifique derrière moi, là, sur le quai, juste en dessous d’un papier de bonbon. » (extrait)

 

(Extraits du merveilleux Tokyo Montana Expres de Richard BRAUTIGAN – Christian BOURGOIS Editeur – Traduction Robert Pépin)

Tokyo Montana Express

Le papillon noir qui hante les avenues de Tokyo s’appelle KURO AGEHA.

VARIATIONS A L’ENVERS DU MONDE

variations 1

Nuit d’été à l’envers du Monde – Variations sur mes insomnies. Mêlées au vacarme des grillons, me viennent des voix d’hommes et de femmes avec des chansons enka. Il doit y avoir une maison associative dans le quartier, la nuit fait résonner leur rires, bon dieu quelle heure est-il ?

Les yeux fermés et le corps collant de sueur, dans mon lit étroit contre la fenêtre, je guette les premiers rayons du soleil. Comme chaque matin revoilà le motard de trois heures et sa pétrolette assassine. C’est comme une grosse abeille qui vient butiner devant chaque porte, on l’entend arriver de très loin puisque la nuit est silencieuse, il se rapproche, il tournicote dans les rues et il met sans aucun scrupule un point final à tous les rêves du quartier, mais pour livrer quoi ? Personne ne boit de lait ici.

Soudain la voix d’une femme et un peu plus effacée, celle d’un homme. Exclamations aigues. La femme se marre… Je ne dors pas. Trois heures trente, avec de l’aspirine, j’attends la promesse d’un peu d’air. Encore les cris de la même femme. A bien y écouter, elle ne rit pas mais elle gémit. Ce sont des cris de souffrance. La voix de l’homme toujours lointaine. Quatre heures enfin. Le ciel est déjà bleu. Qu’a t’elle découvert ? Qu’a t’il avoué ?

Quatre heures et demie, les premières voitures, le premier souffle d’air au rideau qui bouge. Un coq s’éclaircit la voix quelque part dans les jardins d’une rue voisine.

Cinq heures, un homme éternue et crache bruyamment. Le coq se lance dans une nouvelle tentative de remettre le monde en marche. Cette fois l’air est frais, j’ai du m’assoupir et quand j’ouvre un œil il fait bien jour et déjà chaud, le japon est en mouvement, le coq est content…

Maintenant les cris lointains des écoliers avec leur entraineur sur le terrain de sport. Matin sans force à l’envers du Monde et des visages arrachés à la nuit s’attardent encore devant mes yeux… Des filles dans des bars, des vidéos sur des écrans géants. Mes pensées se rendorment mais pourtant ma conscience sursaute, la scène se fige, j’écarte le rideau.

Sur le terrain de sport devant l’école les joueurs sont immobiles. Tout est silencieux. Mon lit bouge, ma chambre bouge, ma rue aussi… Les joueurs attendent et au même moment, je jurerais que tout ce qui est capable de se mouvoir sur deux ou quatre pattes, attend.

Et puis le frisson s’arrête, et je suis debout au milieu de la chambre, l’échine tendue, je guette vers les profondeurs du sol, alors que déjà à l’envers du Monde, un oiseau chante, un joueur frappe une balle…

variations 2

variations 3

MOKUSEI ! (CEES NOOTEBOOM)

MOKUSEI 2

« Elle s’appelait Satoko mais il ne devait lui donner ce nom que la première fois. Son visage – et cette image aussi avait surgi à la seconde même – lui rappelait une petite chouette des neiges qu’il avait aperçue une nuit sur une route de montagne quelque part dans le grand Nord. L’oiseau se voyait de loin, objet d’une inquiétante blancheur ; cherchant à tâtons son appareil sur le siège du passager, Arnold avait ralenti et s’était arrêté doucement sur la route déserte. Pivotant d’un quart de tour sur le petit corps, la masque blanc le regardait bien en face et flamboyait de ses deux yeux jaunes et ronds, hostiles et mystérieux, mais lorsqu’il avait voulu sortir de la voiture avec d’infinies précautions, l’animal s’était envolé ou plutôt avait décollé dans le claquement presque métallique de lents et longs coups d’ailes. Et voilà qu’il reparaissait ici devant lui, à Tokyo, et métamorphosé en femme. » (Extrait)

J’ai parfois cette envie de hurler que les rues de cette ville me manquent jusque dans les tourbillons de mon sang, que ma vie est restée là-bas, que tout a été trop vite, mais ce n’est peut-être finalement que ce passé disparu qui me manque, ou bien encore celui que j’étais lorsque je vivais là-bas, ce serait donc moi qui me manque autant ?

Non, je mens. C’est votre visage qui me revient ce soir. Je vous revois au volant de cette énorme voiture familiale dans un kimono bleu pâle. Vous étiez fébrile de me conduire jusqu’à ce dojo de banlieue, votre jardin secret. La cérémonie du thé et vos gestes tremblants sous le regard attentif de votre Maître, sous mon regard aussi,  l’odeur des tatamis, les rires des élèves devant mes maladresses. Notre balade chronométrée sous le regard sceptique de Bashô, au bord de la rivière, avant qu’il ne soit  déjà l’heure d’aller chercher vos filles à l’école… Il faisait chaud, votre ombrelle noire, les longs gants noirs sur vos bras si blancs… Pourquoi fumez-vous autant, quelque chose ne va pas ? Comment aurais-je pu vous dire ma nervosité…

« Il savait aussi que, s’il regardait vraiment autour de lui, il se sentirait envahi d’une haine dont, à son arrivée, il ne se fût pas cru capable. Le Japon, pensait-il, l’avait frustré du Japon. Les deux Japons, entre lesquels les Japonais, pour leur part, semblaient évoluer avec tant d’aisance et d’impassibilité – jusqu’au jour où le suicide fracassant et paroxystique d’un Mishima avait pulvérisé cette fiction -, avaient fini par le scinder en deux lui aussi et le partager, comble de banalité, entre amour et haine. » (Extrait)

J’ai longtemps pensé à vous qui êtes encore dans ma pensée. Mais personne ne sors jamais de ma pensée.

C’est bien la voie du thé qui nous avait réunis. Depuis ce jour où vous aviez débarqué dans le hall d’entrée de ma pension de famille avec vos petites filles, encombrée de sacs, de gâteaux et de votre théière, pour une cérémonie du thé improvisée en coin de table.

A chacun de mes séjours, impatient de vous retrouver, nous prenions rendez-vous pour des échanges bien trop sérieux. Grammaire japonaise, présent de l’indicatif. A quelques centimètres à peine de ce corps si délicat, où je m’emmêlais dans un futur inaccessible.

Une autre année il y eut aussi cette fête joyeuse qui encombrait les rues de la ville. Vous m’aviez convaincue pour y tenir un stand à vos côtés. Et pour être à vos côtés, j’aurais vraiment fait n’importe quoi. Au milieu des stands des résidents étrangers, il manquait celui de l’Europe disiez-vous. L’Europe à moi tout seul. Je me souviens de cette famille Iranienne, je les enviais d’avoir choisi le japon pour immigrer. Quelques jours avant l’évènement j’avais écumé les sous-sols de Shibuya pour y dénicher à prix d’or d’authentiques fromages venus de France… Votre rire au milieu des écoliers qui s’approchaient en groupe de notre table, curieux d’une France que j’étais si peu.

La dernière image aussi … sans doute un samedi matin très tôt, dans le hall de cette gare de banlieue, vous êtes venue toujours avec vos filles, elles sont habillées de leur hakama, prêtes pour une leçon de kendo, et toutes les trois vous me regardez m’éloigner vers la France en tirant ma valise. Vos mains qui s’agitent. Et j’aurais toujours le sentiment presque coupable d’avoir tourné les pages de mon livre si vite que je suis passé dans le chapitre suivant, sans avoir pris la peine de lire notre histoire jusqu’au bout…  

(Extrait de Mokusei de Cees Nooteboom Ed. Actes Sud )

MOKUSEI 1

LA LISTE

la liste 1

Aujourd’hui c’est le jour de la préfecture. Je suis arrivé à 7 heures ce matin, le soleil n’est pas encore levé, il fait froid. Devant les grilles, des hommes et des femmes se balancent d’un pied sur l’autre histoire de se réchauffer. Certains sont là depuis 4 heures du mat… Quand je suis arrivé ils m’ont dit d’inscrire mon nom sur la liste. La liste c’est une feuille de papier pliée et posée en équilibre sur le verrou de la lourde grille fermée. Il y a sur la feuille deux stylos posés. C’est toujours un mystère pour moi cette feuille, confusément je sais qu’il y a quelqu’un, une première personne qui est venue très tôt dans la nuit pour débuter la liste, ensuite cette personne est repartie chez elle, ou bien peut-être qu’elle s’est endormie dans une des voitures qui stationnent sur le parking devant la préfecture. Elle a aussi pensé à poser deux stylos pour ceux qui arrivent ensuite. J’écris mon nom sur le papier mouillé par l’humidité de la nuit et je remarque que j’ai le numéro 32. Devant la grille nous ne sommes que 6 ou 7. Il y en a donc 25 autres qui sont venus inscrire leurs noms et sont repartis faire un tour. Je  repose la feuille sur le verrou de la grille et je prends ma place dans la file, la longue attente commence.

« Heureusement qu’il y a la liste » me dit mon voisin algérien. « Certains jours la police passe et ils emmènent la liste » ajoute mon autre voisin turc. « Ils n’aiment pas qu’on fasse une liste, d’ailleurs c’est interdit » En effet je remarque sur le mur une affiche qui nous met en garde : Il est strictement interdit de faire une liste ou d’apposer son nom sur une liste….

« C’est important pour nous cette liste car beaucoup de gens essaient de tricher pour passer les premiers, ceux qui arrivent à 9 heures à l’ouverture de la porte se faufilent tranquillement parmi la foule alors que d’autres sont arrivés à cinq heures du matin ! En fait ils (les gens de la préfecture)  n’aiment pas qu’on s’organise ! On nous interdit de nous organiser ! »

« Dans certaines préfectures, des types te demandent 50 euros pour garder ta place dans la file, comme ça c’est tranquille pour toi, tu donnes 50 euros et tu repars chez toi, tu reviens à 9 heures, tu ne perds pas de temps« 

Aujourd’hui les meneurs sont des sénégalais. Un  grand gaillard taillé dans le roc s’empare de la liste et fait l’appel de chaque nom comme à l’école. La foule qui commence à grandir l’écoute dans le silence du petit matin, hommes et femmes ensommeillés et engourdis par le froid, Djamili, Tran, Mohamed… Chacun prend sa place le long de la grille selon son numéro d’arrivée. Il est à peine 7 heures 30 et mes pieds sont glacés.

Une femme raconte ses déboires avec l’administration, elle est brésilienne et elle fait rire les africains, tout le monde rit, c’est communicatif, je l’ai déjà remarqué, on fait subir à toutes ces familles d’immigrés des galères administratives interminables,  mais le plus souvent ils en rient ensemble. Je pense que leur force est dans le rire. Contrairement à nous autres français, notre force est dans le râle … La dame raconte que sa demande de nationalité française lui a coûté un paquet de documents qui devaient justifier d’une validité de moins de trois mois et qu’une fois le dossier déposé il lui a fallu attendre UN AN pour avoir une réponse, qu’on lui a donc redemandé des documents datant de moins de trois mois pour reconstituer un dossier depuis le début …  Et tout le monde se marre. « Un an ! » ajoute-t-elle toutes les trente secondes. Et nous rions de plus belle.

Mes voisins se racontent les difficultés de leurs pays respectifs, leur chance aussi de vivre en France, ils ne sont plus tout jeunes, la France et son administration, ils connaissent. « Si tu veux vivre ici, tu dois savoir parler le français, c’est comme ça si tu veux vraiment t’intégrer ! » Il semblent tous d’accord là-dessus. Moi dans le fond pas tant que ça.

Je me demande bien qui a le droit d’imposer à un autre de parler sa langue sous prétexte d’intégration et de droit à résidence. Evidemment que de toute façon l’intégration passe par la communication entre les êtres, mais après tout, si c’est juste pour aller acheter du pain, emmener les enfants à l’école  ou boire un café… Communiquer ou s’intégrer est-ce la même chose ? Il existe tant de façons de communiquer, de créer du lien, de révéler le sens de notre présence en un lieu. Les mots de mon amie Claude résonnent encore en moi  » De quel droit est-ce qu’on obligerait quelqu’un à apprendre le français s’il n’en a pas envie ? » 

M. m’a rejoint à 9 heures. Nous sommes maintenant dans le grand hall de la préfecture, et les meneurs qui étaient écoutés de tous devant les grilles sont maintenant réduits à des corps stagnants et inquiets de leur sort. Chacun est retranché dans ses pensées avec son petit dossier sous le bras.

L’employée du guichet voisin essaie de faire dire quelque mots en français à une vieille femme africaine. « Dites-moi les noms de deux autres grandes villes comme Paris » La vieille femme répond invariablement « Paris ! »

J’observe ces hommes et ces femmes, toutes ces couleurs de peaux, et j’entends tout ces bébés qui pleurent dans toutes les langues, ils sont assis ou plutôt entassés sur quelques bancs que l’administration met généreusement à leur disposition, comme dans tous les lieux publics où l’on n’est pas censé s’asseoir, il est vrai que nous aurions meilleur usage avec des lits tant est longue l’attente et la plupart restent debout, les yeux rivés sur l’affichage digital qui décidera de leur sort en un rouge éclatant, ce qui les unit à ce moment précis de l’histoire de l’humanité ce ne sont pas tant les paquets de photocopies inutiles qu’ils trimballent et qu’ils ramènent à l’infini en vue d’une sacro sainte carte qui seule leur confère le privilège de vivre dans ce pays qui appartient à d’autres… Non, ce qui les unit c’est leurs enfants. Tous, au plus profond d’eux-mêmes, rêvent pour leur enfant, une terre meilleure, une terre tranquille, et leurs rêvent parlent une même langue et se rejoignent, jusqu’à n’en faire qu’un seul.

la liste 2

LE VIDE ET LE PLEIN (NICOLAS BOUVIER)

LE VIDE ET LE PLEIN 2

C’est à la terrasse d’un café que débute l’aventure. Le 29 Juillet 2006 et très précisément devant la porte du 102 Bd de La Villette à Paris.

Quelques jours avant le coup d’envoi d’une année sabbatique qui m’effraie tant. Je suis venu passé un petit moment avec Claude pour avoir son assentiment sur un projet dont les détails m’échappent et tout autant que les grandes lignes enfouies dans mon cerveau derrière une brume épaisse. Claude m’écoute et parfois salue des gens de passage. Les rêves sont-ils les mêmes ici à Paris et là-bas à Tokyo ?

Quelque effort qu’on puisse faire ici : la barrière du langage. Tant de choses qu’on garde sur l’estomac, d’où les aigreurs et les névroses, si fréquentes chez les étrangers comme chez les Japonais car, si l’étranger ne sait pas dire, le Japonais ne peut pas dire. (extrait)

Claude me dit qu’il y a une part de culture dans le rêve.

Alors parce que les cultures sont différentes, les gens auraient des rêves différents ?

Nous sirotons nos cafés et je m’interroge : cette différence n’est-elle pas en quelque sorte une simple strate, une pellicule de désirs que nous confondons avec les rêves ? Peut-être qu’en creusant un peu plus profond dans le questionnement nous pourrions découvrir en chaque individu un rêve qui serait commun à tous les êtres humains… Je m’égare.

Japon : pays sans serrure, voilà encore une belle niaiserie et un bon tour que nous joue le langage. Pas de serrures parce que les individus n’ont pas d’importance. Mais d’une autre manière, c’est tout le pays qui est fermé. (extrait)

Claude me parle d’un ami commun et elle me dit qu’il n’a pas assez de force pour réaliser son rêve. « Il est nécessaire d’être en possession de tous ses moyens pour se mettre en marche vers le rêve que l’on porte au fond de soi ». On peut donc se tromper en imaginant que c’est le rôle du rêve de nous fournir de l’énergie. Nous attendons trop souvent de nos rêves qu’ils nourrissent notre vie alors que c’est à nous de les nourrir.

La porte cochère du 102 s’ouvre à nouveau, une étudiante qui travaille sur une thèse de sociologie vient nous dire quelques mots et mon projet s’éclaire de toutes les lumières. Mais quelles personnes rencontrer ? Rencontres hasardeuses ou rencontres choisies ? Il y a aussi les rues et les murs et la ville, qui parlent aussi et que je veux entendre.

Le langage : plus embarrassé à mesure que la catégorie sociale s’élève, parce que les échos, contrecoups, ramifications et conséquences d’une erreur si bénigne soit-elle sont en raison directe de l’importance que leur auteur s’accorde, ou possède réellement. Si vous ne parvenez pas à vous faire entendre d’une vendeuse à l’étalage, aucun espoir d’y parvenir avec le chef de rayon. (extrait)

21 Août 2006 Place du colonel Fabien, dans un restaurant Turc avec deux assiettes de boulgour devant nous. Je demande à Claude de bien vouloir être ma première « rencontre » pour ce projet. Elle semble inquiète.

Long silence.

« Tu ne peux pas demander au gens de faire le bilan de leur vie ! » « C’est trop déprimant ! »

Le verdict ne s’est pas fait attendre. L’écran plasma du restaurant nous arrose d’une série télé aux dialogues insipides. Les acteurs aussi sont insipides mais pourtant, c’est bien à travers eux que vivent et se reconnaissent des millions de spectateurs. Mais que reconnaissent-ils vraiment ? Nous sommes encore enfermés dans le grand magasin des désirs avec leur déballage de mensonges. Et moi aussi je me mens, je n’ai jamais interviewé personne, je ne suis pas journaliste. Non je ne peux pas demander aux gens d’exprimer leurs regrets d’être passé à côté de leur rêve.

D’après ce qu’on peut en connaître, il semble bien que la psychanalyse japonaise ne vise pas à épanouir la personne, mais à l’intégrer. La grande névrose dont on va vous guérir, c’est d’être asocial. Rétabli, vous rentrez dans le rang. Il n’y a aucune promesse de santé dans la révolte, si fondée soit-elle. Peut-être ce dégoût de la solitude, cette crainte du solitaire, du franc-tireur est-elle un des traits qui montrent le mieux la jeunesse psychologique du Japon. (extrait)

Début septembre 2006, avec Jean-Michel (mon compère photographe) nous errons souvent dans les rues de Paris, le projet se nourrit de nos déplacements et du mouvement de nos corps, mes jours et mes nuits sont entièrement remplis par des possibilités infinies de rencontres, de dialogues, d’écriture, sans doute que pour Jean-Michel tout cela se traduit en désirs de lumières.

Non je ne peux pas demander aux gens … Mais je peux chercher avec eux. Je peux les inviter, le temps d’une rencontre, à réfléchir ensemble à la direction de nos pas.

LE VIDE ET LE PLEIN 3

Extraits des carnets du Japon 1964-1970 Le vide et le plein de Nicolas Bouvier aux Editions Gallimard.

Les notes de Nicolas Bouvier au Japon, entre 1964 et 1970 sont regroupées dans un livre « Le vide et le plein ». Dans le prolongement des fameuses Chroniques Japonaises, ces carnets de notes offrent de délicieuses réflexions et observations, toujours pertinentes, parfois irrévérencieuses, même si son Japon a un peu changé, mais qui aujourd’hui valent toujours mieux que tous ces guides touristiques attristant qui nous invitent à consommer du Japon avant même de le comprendre…

LE VIDE ET LE PLEIN 1