LA PIERRE QUI VIRE

Dans son petit café Nogentais, au milieu des habitués du samedi qui lui sourient et qui l’embrassent, Michel VRAY évoque pour moi ses retraites spirituelles à l’abbaye de La Pierre Qui Vire, dans l’Yonne. Au-dessus de nos têtes, un écran géant et bruyant diffuse un tournoi de rugby, ambiance idéale pour un petit tour au monastère.

Michel : Le monastère de la Pierre qui Vire, c’est un lieu complètement étonnant. Moi plusieurs fois j’y suis allé, peut-être une vingtaine de fois, peut-être plus. Quand j’ai découvert ce lieu, j’étais relativement jeune, puis j’ai continué à y aller de temps en temps. J’ai eu la chance, car c’est véritablement une chance de dépasser le côté touristique, c’est à dire que je ne mange plus avec les touristes, je mange avec les quatre-vingt-dix moines. Je peux te dire que c’est quelque chose d’assez étonnant ! Quand tu vois la tête et les yeux de ces hommes. Ils ne sont pas comme les autres dehors. Ils t’amènent à une connaissance de toi en très peu de temps. Surtout quand tu passes la barrière. Le dernière fois que j’y suis allé j’étais seul avec quatre-vingt-dix moines. Alors t’es là au milieu et tu en as quatre-vingt-dix autour de toi et évidemment ils te regardent, certains ont un regard ! Tu as l’impression d’être transpercé de partout, mais c’est un regard d’amour, de tranquillité, ils t’en foutent plein la gueule, tu en prends plein la gueule !

Une fois j’y suis allé pour un décès, un moine était décédé, ils m’ont envoyé un courrier alors j’y suis allé, ils l’ont cousu dans un linceul de bure, ils ont creusé un trou et ils l’ont mis dedans et ils ont rebouché. Sans plus de blabla comme on ferait pour les autres. Eux c’est leur vie, c’est vivre et mourir parce qu’ils savent que c’est concomitant.

Daniel : C’est quel ordre ?

Michel : Bénédictins. Quand tu rentres là-dedans, franchement Daniel, tu vois des gens qui ont une autre gueule que les gens de l’extérieur, ils sont complètement habités. C’est très étrange.

Daniel : c’était dans quelles années ?

Michel : Disons que la première fois que j’y ai mis les pieds j’avais vingt-ans et la dernière fois j’avais cinquante ans. Bientôt je pense y aller.

Daniel : Tu aimerais y retourner ?

Michel : Ils ne prennent pas de décision. Ils savent avant de les prendre ! Tu sais ce sont des gens mystérieux. Ils ne se réunissent pas pour prendre une décision, la décision est déjà prise. Avant d’annoncer leur décision ils savent déjà qu’elle a été prise avant.

Daniel : Je ne sais pas de quoi tu me parles mais c’est intéressant !

Michel : Ce sont des gens passionnants, et ils sont beaux parce qu’ils sont simples. Moi je n’y allais qu’en hiver. Et je dormais par terre. Avec le froid.

Daniel : Pourquoi, c’était une sorte de punition ? (rires)

Michel : Non, c’est parce que je voulais en savoir davantage… J’ai vu des touristes là-bas, équipés de deux parkas et de cinq paires de chaussettes !

Daniel : Des touristes qui viennent y faire des retraites ?

Michel : Non, non pas du tout. Pas pour y faire des retraites mais plutôt que de partir en vacances et de dépenser des sommes considérables, ils s’amènent là, mari et femme avec les gosses, ils ne dépensent quasiment rien et ils sont contents !

Daniel : Les mômes doivent être contents les pauvres ! Ils doivent s’amuser comme des fous ! (rires)

(Michel s’adresse à un jeune homme qui suit le match de rugby sur l’écran géant du café)

Michel : Ca va ?

Le jeune homme : Oui ça va.

Michel : Dommage !

Michel : Mais quand tu fonctionnes réellement avec les moines tu ne vois pas tout cela. Tu y es dès 6 h 00 du matin, tu bois du café qui n’est pas bon … Mais tu t’en fous. T’es entouré de quatre-vingt-dix personnes habillées en noir, et tu remarques des yeux bleus qui te percutent, des yeux verts qui te rentrent dedans, et tu te dis mais c’est qui ces gens ?

Daniel : Mais la première fois c’était pourquoi ? Comment est-ce qu’on décide de faire cette expérience ?

Michel : On avait du m’en parler. C’est compliqué à expliquer … J’avais besoin de solitude et la solitude comment la trouver ? Au milieu de gens qui sont dans la solitude comme moi mais qui eux sont dans la GRANDE solitude. Comme j’avais de la famille qui vivait pas très loin de La Pierre qui Vire, je me suis retrouvé à La Pierre qui Vire. J’aurais pu ressortir de là en me disant qu’est-ce que c’est chiant ! J’étais très jeune, j’avais dix-sept ans ! J’ai trouvé ça complètement magique. Moi je sortais du collège quand même, je sortais de l’oratoire, l’école Massillon c’est l’oratoire !

Donc l’oratoire ça t’apprend à parler orare, tu vois c’est la parole. Donc je sors de là et je rentre dans un autre truc où on ne parle pas, mais où tout a été dit avant ! C’est ça l’intérêt. Ceux qui sont là n’ont pas du tout à parler. Ils savent pourquoi ils sont là. Ils sont complètement cohérents dans leur dimension intellectuelle.

Quand tu es là-bas ils ne te parlent pas de Dieu. Ils te parlent de la terre, des oiseaux, de la mer aussi mais aucun ne m’a parlé de Dieu quand j’étais là-bas. Moi parfois je me permettais de leur dire des trucs parfois … pas agressifs mais pas loin, et ils m’ont dit oui c’est tout à fait normal … Quand tu rencontres des gens comme ça tu te dis qu’il reste encore quelque chose d’humain sur Terre !

Ensuite quand je suis rentré chez moi on m’a dit oui mais ces gens-là sont enfermés ! J’ai répondu vous n’êtes pas enfermés vous à l’extérieur ? C’est vous qui êtes enfermés à l’extérieur ! Eux ils sont tranquilles à l’intérieur… Mais de tout cela je n’en ai pas parlé … Les gens ne comprennent pas du tout ce que tu veux dire, tout le monde s’en fout.

Daniel : Et le plus long de tes séjours là-bas, c’était de l’ordre de quelques jours ?

Michel : La dernière fois j’y suis resté un mois quand même.

Daniel : Un mois ! Et ensuite, le retour à la vie normale c’est comment ?

Michel : C’est terrifiant. Quand je suis revenu à Paris j’ai pété mes câbles pendant deux ou trois jours. Je me suis demandé mais qu’est-ce que je fous là ? En fait l’expérience avec le monastère correspondait peut-être un peu à cette période pendant laquelle nous sommes partis vivre dans le sud au Vigan, il y avait à peu près la même tendresse, la même délicatesse… La même inspiration si je peux dire ça.

Daniel : Cette vie me fait un peu penser au monde des squats, c’est une vie communautaire, différente mais ce n’est pas si éloigné.

Michel : Oui c’est pas très loin. Effectivement je m’en suis aperçu. J’ai pu avoir de très bons discours avec deux ou trois personnes alors que j’en ai connu des centaines, tu vois … Pour deux ou trois personnes tu sais que l’autre cherche un truc, mais le simple fait de chercher c’est l’antithèse de trouver ! Tu ne peux pas trouver, alors tu cherches, et tu peux chercher toute ta vie !

Maintenant tu as l’impression que les gens sont établis dans un système, qui leur convient. Dans un système de progression qui leur convient dans le travail, où en théorie plus ça va et plus tu vas gagner d’argent, jusqu’au moment où tu en as tellement gagner qu’on te fout à la porte.

(Michel s’adresse à nouveau au jeune homme qui suit toujours son match de rugby sur la télé en commentant)

Michel : Tu parles à qui ? Tu parles à la télé ? Tu sais c’est grave, ça se soigne !

Michel : Les monastères sont des lieux magiques. J’ai peur que depuis quelque temps ce soit un peu abîmé par le tourisme. Moi j’ai passé la clôture, on appelle cela la clôture. Ces gens là te respectent complètement, tu leur poses des questions et ils essaient de trouver ce qui te manque ou ce que tu as en trop. Moi j’y allais toujours en hiver.. J’ai toujours vécu avec des nu-pieds, je faisais le tour de l’enceinte du monastère, j’avais quinze kilomètres à faire tous les jours. Ils me voyaient revenir et ils ne comprenaient pas pourquoi j’avais les pieds plein de neige. Les moines me disaient mais tu n’as pas froid ? Non, non tout va bien. Ils ont compris ce que je voulais.

Je me souviens d’un moine que je suivais. Il marchait devant moi et il se cassait la gueule puis il se relevait et refaisait quelques pas, moi j’étais très loin derrière lui, j’accélérais un peu, il retombait, je me disais que j’allais le relever, j’essayais de l’aider, et il me dit c’est pas la peine je tombe tout le temps !

C’est magique ça non ? Certains diraient je me casse la gueule et personne ne vient m’aider, bande de salopards ! Mais lui il me dit je tombe tout le temps c’est normal ! On est vraiment dans un autre monde !

La première fois que je suis allé là-bas, c’était neigeux et il était trois heures du matin tu vois, je m’étais trompé sur la route. J’arrive, je cogne à la porte et un père m’ouvre la porte et me dit : ça va ? A trois heures du matin, en pleine neige tu vois ? Il me demande ça va ? Moi je dis, est-ce que je peux entrer pour me reposer cinq minutes ? Il me répond oui, oui attendez je vais vous amener à une chambre ! Si tu veux des serviettes pour te sécher je vais t’amener ça. Moi je lui dis que je ne veux rien mais simplement me coucher par terre, alors il m’a amené une natte et j’ai dormi sur le sol jusqu’au matin. Au matin je l’ai retrouvé et il m’a demandé ça va ? Je lui ai dit ça va beaucoup mieux et je vous en remercie.

Alors il me dit il ne faut pas remercier ! Ici c’est un lieu d’accueil, c’est pas un lieu de remerciements.

Là, tu te dis qu’il a tout compris le mec ! C’est donc le père qui ouvre la porte, et tout la nuit il est là … On ne sait jamais, si quelqu’un vient, et heurte l’huis ! Il faut que quelqu’un soit présent pour ouvrir la porte et pour lui dire : Tu es chez toi. C’est ça la phrase : Tu es chez toi.

 

Le site de l’Abbaye de La Pierre Qui Vire : http://www.apqv.fr/

Le site de Michel VRAY : https://michelvray.com/

 

 

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