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Une visite à Michel Vray, le 16.02.2020 dans une chambre de l’Hôpital Saint Camille de Bry-Sur-Marne. Quelques échanges de conversation ponctués de silences.
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Michel : Si je change d’hôpital pour que ce soit pratique pour toi, il faudrait que j’aille dans lequel ?
Daniel : L’hôpital de Marne-La-Vallée serait plus pratique pour moi et c’est un hôpital tout neuf.
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(Long silence, on entend le vent taper contre les stores)
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Michel : Qu’est-ce qu’il y a comme vent !
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Daniel : Le vent souffle depuis plusieurs jours. On mange bien ici ?
Michel : Bizarrement on mange très bien. Ici je trouve la bouffe assez étonnante. Être à l’hôpital en soi c’est pas drôle mais si en plus tu as de la bouffe dégueulasse. C’est encore moins drôle. Alors que là c’est bon, ce midi c’était très très bon.
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Daniel : En venant ici j’ai eu une vraie révélation, il ne s’agit pas de l’hôpital Sainte Camille mais de Saint Camille. Encore un homme. Quand je pense que j’ai toujours pensé qu’il s’agissait d’une sainte.
Michel : Je me doute que ça doit être une sacrée révélation. Ce que j’aimerais c’est qu’on me dise ce que je fais là.
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Daniel : Il y a bien un médecin qui passe te voir ? Tu ne peux pas le questionner ?
Michel : Leur réponse est toujours très évasive. Si tu as mal partout ils ne savent pas trop à quel saint se vouer. On a beau être à Saint Camille, ils ne savent pas. (rire)
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Daniel : Tu as un livre auprès de toi « Le guide des égarés » de Jean d’Ormesson, pour un mec qui est à l’hôpital ! C’est bien ça ?
Michel : Je ne l’ai pas encore commencé. Je ne sais pas qui m’a mis ça ici. Je t’avoue honnêtement que je n’ai encore jamais lu d’Ormesson.
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Daniel : Avant que tu partes de Nogent (Maison Nationale des Artistes) on t’a fait un paquetage ? Tu devrais toujours avoir un petit sac prêt avec des affaires de survie. (rires)
Michel : J’ai un sac prêt mais personne ne l’a pris. Mon départ a été très douloureux. Il y avait les pompiers et le Samu mais ils ne savaient pas où m’emmener. J’ai attendu dans le camion.
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(Nous mangeons des biscuits que j’ai achetés sur le chemin, on déchire les emballages)
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Michel : C’est pas mauvais ce truc-là c’est quoi ?
Daniel : C’est des galettes Normandes et l’autre paquet aussi d’ailleurs, j’ai donné dans la Normandie. L’épicier Arabe que j’ai rencontré avait une tête de Normand.
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Michel : Ta fille va bien ? Ça lui fait quel âge maintenant ?
Daniel : Oui ça va, elle a dix ans et elle veut faire du théâtre en ce moment parce que dans sa classe une petite fille fait du théâtre et à voir ses yeux briller quand elle en parle, ça m’a donner envie de chercher une association dans notre ville. Et toi quand tu avais dix ans tu faisais quoi ?
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Michel : Quand j’avais dix-ans ? Mince alors je ne m’en souviens plus.
Daniel : Tu habitais dans Paris ? Tu avais un jardin ?
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(Long silence)
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Michel : On avait deux maisons ! Une maison à la campagne, c’était vraiment la cambrousse avec des vaches à Montreuil !
Daniel : Montreuil ?
Michel : Et on cultivait des fruits à Montreuil, il y avait les fameuses pêches de Montreuil sur des hectares. Alors j’allais voir ça de temps en temps. Soit je me baladais dans Paris, déjà la rue de Rivoli ! Comme quoi il y a des rues qui sont importantes, j’avais le 182 rue de Rivoli, j’ai eu aussi le 59, le 61 aussi et encore une autre adresse rue de Rivoli… C’est marrant non ?
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Daniel : Qu’est-ce qu’il y a de neuf à la Maison des artistes de Nogent ?
Michel : Ce qu’il y a de neuf c’est que je n’y suis plus !
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Daniel : Oui c’est déjà une première chose.
Michel : Mais je vais y retourner !
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Daniel : J’avais envoyé ton manuscrit « Le monde des Plumes » à diverses maisons d’ éditions mais ça n’a pas marché.
Michel : Ils te disent pourquoi ça ne marche pas ?
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Daniel : Non, ils ne disent rien.
Michel : Mais bon ils l’ont quand même renvoyé.
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Daniel : Il faut insister je vais en envoyer d’autres.
Michel : Si ça ne marche pas on va pas en faire un drame. Je trouvais ça très rigolo de faire un bouquin. Est-ce que ça vaut le coup ? Moi je pensais que oui.
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Daniel : Mais c’est normal il faut insister. Même après des dizaines de refus il faut insister encore. Tiens j’ai lu un petit livre intéressant d’une conversation entre une journaliste italienne et Marguerite DURAS. Un texte qui n’était encore paru nulle part et qui vient d’être édité. C’est étonnant à quel point elle n’était pas du tout tendre avec les écrivains de son époque.
Michel : Marguerite ?
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Daniel : Oui, elle parle aussi bien de Albert CAMUS que de Maurice BLANCHOT et d’autres. Elles parlent de grands écrivains mais elle pense qu’ils n’ont rien à dire (rire). Il y a un peu de mépris dans ses mots.
Michel : Moi j’aime bien DURAS. D’abord je trouve que c’est une belle écriture et en plus j’aime bien la femme. C’est quand même pas pareil quand tu connais l’auteur, tu ne le lis plus de la même manière. C’est une chance tout de même de connaître DURAS.
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Daniel : Et comment ça c’est passé ?
Michel : C’est à cause ou grâce au théâtre ! J’étais régisseur général du Théâtre des Mathurins, à l’époque on débutait une nouvelle pièce qui s’appelait « Détruire dit-elle » de Marguerite DURAS, il y avait Catherine SELLERS qui jouait dans la pièce. Le théâtre était resté plus ou moins fermé pendant un mois, le temps de refaire quelques aménagements, nettoyer, vérifier les circuits électriques, remettre le théâtre aux normes, donc le week-end on allait travailler sur la pièce à Neauphle dans la maison de Marguerite, et c’est marrant mais dans la même rue en face de sa maison il y avait la maison de ma famille.
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Daniel : En tant que régisseur de théâtre tu étais amené à te déplacer ? J’ai du mal à comprendre …
Michel : J’étais régisseur mais je n’étais pas que régisseur, elle a su que j’avais fait d’autres choses et il y a aussi la sympathie. Tu sais un régisseur ce n’est pas forcément qu’un imbécile qui donne des ordres à d’autres imbéciles. C’est un monde intéressant le théâtre. C’est un monde où tu ne perds pas ton temps. Ça s’est passé simplement, Marguerite elle avait déjà sa petite cour, des gens avec qui elle bossait. Et comme le lundi c’était relâche au théâtre on se barrait en bagnole après la dernière représentation du dimanche et on passait le week-end là-bas. Moi j’ai passé plein de week-ends avec marguerite DURAS, ce qui est drôle.
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Daniel : Toujours sur cette pièce « Détruire dit-elle » ?
Michel : C’est cette pièce qui est à l’origine de notre rencontre. Mais on a travaillé ensemble sur d’autres projets. S’il n’y avait pas eu tout ça on ne se serait jamais rencontrés, mais on ne serait pas morts pour autant. J’ai passé de bonnes heures avec elle.
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Daniel : Marguerite DURAS savait que tu écrivais ?
Michel : Pas du tout.
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Daniel : Elle savait que ta maison familiale était en face de la sienne ?
Michel : Non non.
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Daniel : Alors elle savait rien ! T’es resté secret ?
Michel : Qu’est-ce qu’elle en avait à foutre ? J’allais pas lui dire que la maison où j’allais quand j’étais enfant c’était la plus belle maison de Neauphle-Le-Château, qu’elle était dix fois plus belle que la sienne et gnagnagna ! Et quarante fois plus grande ! On avait nos chevaux … Je suis pas obligé de raconter ma vie à tout le monde tu comprends ?
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Daniel : Et le théâtre des Mathurins ça a duré combien de temps pour toi ?
Michel : Quand même pas mal de temps, trois ou quatre ans. Tout ça c’était au début de ma vie d’adulte. D’adulte cherchant quelque chose à faire. C’était après Mai 68, c’est pas avec mes six mois de médecine que j’allais faire quelque chose.
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Daniel : Six mois de médecine ?
Michel : Oui, moi je voulais être médecin !
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Daniel : C’est pas vrai ?
Michel : Quoi ? Tu sais les médecins ne sont pas plus cons que les autres !
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Daniel : Maintenant je comprends mieux ta passion pour les hôpitaux (rires)
Michel : Oui (rire) Tu as vu l’avion qui passe ? Regarde !
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Daniel : Mais je m’en fous des avions moi ! Il va à Roissy probablement.
Michel : Non non il ne va pas à Roissy, ça fait deux heures qu’il passe, c’est toujours le même, il a le même numéro, les avions ça a un numéro ! J’ai continué à la voir DURAS mais la vie fait que tu bouges et tu fais d’autres trucs…
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Daniel : Et rue Saint Benoît tu y es allé ?
Michel : Non, je n’ai été qu’à Neauphle. Elle était bien cette femme tu ne peux pas savoir. Vraiment une super nana.
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Daniel : Ça veut dire quoi ?
Michel : Ça veut dire qu’elle savait rire quand il fallait, elle savait grogner, parler rapidement ou parler doucement, faire des petits câlins des yeux. Marguerite DURAS c’est pas du tout celle qu’on voit à la télé, à laquelle on pose toujours des questions, oui moi je pense que (il prend un ton pédant) …. c’était avant tout un être humain intelligent. Il y a des êtres humains qui sont cons, j’en ai rencontré plein des cons. C’est vrai qu’il y en a vachement des cons ! Ce qui est bien c’est que peut-être, en théorie je vais sortir demain soir.
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