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On ne trouve plus Yves Simon. On ne se rappelle plus l’élégance de ses chansons et ses romans ont disparu des rayonnages des librairies du Quartier Latin. Même en occasion, il n’y est plus. Un étrange silence empoussière nos mémoires.
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Mais pas ma mémoire.
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D’abord il y eut les routes de France avec des vraies gauloises bleues qu’on fumait sans les couper en deux, entre Montélimar et la rue de La Huchette, je me rêvais Kerouac et Simon à la fois. Ma rencontre avec l’écriture d’Yves Simon à vingt-ans m’aura rendu attentif aux mélodies des mots et aux soupirs du monde. Les bouquins d’Yves Simon m’allaient bien, autant que ses chansons, ils me donnaient à lire des itinéraires qui je le pressentais, me conduiraient plus tard, beaucoup plus tard, vers des rendez-vous essentiels. Et aussi, jusqu’à cet ultime rendez-vous…
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– Si vous voulez comprendre un peu ce qui se passe ici, il vous faut entrer dans un temple, prier, rencontrer un ingénieur en technologies comparées, aller à Hiroshima et Kyoto, sentir un tremblement de terre, un matin dans votre lit – vous verrez, c’est très agréable – et enfin savoir qu’ici, il n’y a pas que les femmes et les hommes qui soient japonais, les choses, les animaux, les rêves le sont aussi…
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Ils s’interpénètrent les uns les autres pour former cette structure unique qui se nomme Japon, dont rien, à aucun moment ne peut être arraché, ni venir s’y ajouter. On ne devient pas japonais. A Tokyo, à Hiroshima, il n’y a pas de bureau de naturalisation… En revanche dans la Cité impériale, il y a un bureau des poèmes… (Extrait)
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Avec Yves Simon, premiers murmures de Japon. Pour moi qui n’était pas un voyageur magnifique, j’ai lu et relu ses chroniques et ses romans. L’histoire de Milena et Adrien sans doute faisait écho à ce chemin qu’il me fallait découvrir bien plus tard. Curieusement, pour moi comme pour Adrien, quelque chose dans la trame de mes jours s’est accordé à la terre du Japon pour réveiller à son insu ma petite vie trop endormie. En écrivant ces lignes aujourd’hui, je vois la liaison entre mes itinéraires japonais et la quête d’Adrien, lui aussi guidé par ce pays pour s’avancer à la rencontre d’un enfant.
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… Le ciel est bleu, c’est un jour d’hiver et il ne peut s’empêcher de penser : « Je suis à Hiroshima, je marche dans Hiroshima, je vis à Hiroshima… »
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Ce nom d’Hiroshima l’obsède, tout autant que la présence de l’enfant. Il imagine que ce dernier lieu des commencements qu’il rencontre, au pays de la poignance des choses, peut être le lieu où cette trame tissée autour de lui, inextricable, va se desserrer, et le délivrer de cette guerre entre deux êtres opposés, une figure du temps, une figure d’éternité…
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Il ferma les yeux, pensa qu’il était au Japon, le pays aux dix mille dieux, et que l’un d’eux finirait par appeler à lui cet éblouissant visiteur venu à sa rencontre dans un désert.
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Il espérait cela, le redoutait, hésitait… (Extrait)
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Je dois à l’écriture d’Yves Simon, avec ses livres et ses textes de chansons, la joie de m’être abandonné à une soif d’écouter et de recevoir les histoires de vies des autres, d’aller les chercher aussi, comme je l’ai fait ces vingt dernière années, à Paris et à Tokyo, et j’ai essayé de le lui dire un soir de février sur la Place Dauphine. J’avais fini par le trouver et j’avais mis vingt années. C’est ce que je lui ai dit, je n’étais pas certain, il y avait l’obscurité, la Place Dauphine était déserte, il faisait trop froid, mais il y avait un homme assis à la terrasse d’un café, il était seul et penché sur un journal, je suis passé à quelques mètres, lentement, j’ai continué à marcher jusqu’au bout de la place, j’allais m’éloigner quand une voix quelque part m’a dit de faire demi-tour et d’y retourner, je suis repassé devant le café encore plus lentement, la silhouette ne me disait rien, mais la voix a dit reste-là et je me suis arrêté – Excusez-moi – excusez-moi – vous êtes Yves Simon ? Il a levé les yeux de son journal – oui, c’est moi – ça fait vingt ans que je vous cherche – je suis là.
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Parfois les gens vivent ensemble comme s’ils étaient des étoiles, et les sons qu’ils émettent pour se parler arrivent retardés d’années éloignées, d’espaces … De même, on croit toujours voir le soleil, mais c’est un soleil plus jeune de sept minutes que nos yeux regardent. Le jour où il s’éteindra, nous aurons ces sept petites minutes pour croire, innocents, que la fin du monde n’aura pas lieu… (Extrait)
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On ne trouve plus Yves Simon. On ne se rappelle plus l’élégance de ses chansons et de ses romans.
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(Extraits : Le voyageur magnifique de Yves Simon aux Editions Grasset) – Dessins des écoles des enfants de Aizu Wakamatsu.
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