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La nature ne s’apparente pas à un territoire qu’une carte du monde représenterait ou à un lieu que nous pourrions visiter. La nature est un abaissement, un affaissement. Elle est ce qui infiniment chute, alourdie par le poids des attributs dont nous la lestons. La nature est précipitée, ainsi, dans le vide pour que nous demeurions, nous, êtres de culture, debout, sur la colline.
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Ni humains ni animaux, les humains et les animaux ne sont nés.
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Ces positions, dans le grand monde, résultent d’un verdict. Le verdict rendu au terme d’un long procès. Le procès qu’endure chaque être qui demande à être et à demeurer. L’expérience du jugement premier. Le jugement des origines. L’origine de tous les jugements. Et de me figurer que lors de ce procès tout l’être fut soumis au regard. Un procès, le temps d’un regard. Le procès était le regard. Et selon que le regard perçut gueule ou visage, selon qu’il devina muscle ou âme, le regard attribua à chacun une valeur morale. Ou aucune. Chacun rejoignit sa classe. Chacun fut classé – comme nous le dirions d’une affaire. Mais songez que lors de ce procès, les humains furent juge et partie. Ils imposèrent des critères de jugement dépendants de l’être jugé. Et les humains avaient juré de dire la vérité, toute la vérité, mais ils n’en fut rien. Les humains affirmèrent qu’ils étaient des êtres d’une qualité supérieure, des êtres de raison, innocents. Les humains se gracièrent, s’humanisèrent. Et les animaux. Les animaux ne furent ni représentés ni défendus. Songez que personne ne plaida leur cause. Jamais leur version de la vie, de ses faits, ne fut entendue – ou du moins exposée. En lieu et place, on colporta sur les animaux mensonges, rumeurs. On accabla les animaux de la pire des réputations. Chiens et chiennes, écrevisses, mules, otaries, souris et flamants roses, taupes, boucs et chèvres, loups et louves, canes et canards, aigles, kangourous, pigeons et pigeonnes, anguilles, brochets, lézards, lézardes, loutres et ânes, ânesses, rhinocéros et narvals, baleines, castors, coyotes et écureuils, tous et toutes, et bien d’autres, furent calomniés. La calomnie dont les animaux, aujourd’hui encore, ne sont pas lavés. Et bien qu’absents, les animaux furent jugés car, au vrai, les animaux étaient jugés d’avance. L’animalisation des animaux est une condamnation perpétuelle.
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Et les animaux, un jour, finirent par ne plus être, par disparaître.
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D’eux, il ne resta rien, ni chair ni os, seulement cette idée que les humains se faisaient d’eux. Les animaux devinrent une idée. Des animaux il ne demeura plus que l’animal. Forme inverse de la forme humaine, forme immuable et radicale de l’autre, forme absente, présente, forme privée et appropriée, forme de la norme et de la déviance, forme frontière, forme fort utile à la délimitation des mondes de la vie, forme du rebut, de la peur et du désir, forme vacante, dépouillée, empaillée, forme exhibée, une forme là, à disposition, une forme disponible. (Extrait pages 27 – 28 et 29)
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Ainsi, les animaux moururent deux fois.
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La première fois, les humains firent couler le sang des animaux. Du sang, il y en eut partout, mêlé à la boue, à la paille. Du sang sur la terre, sur la pierre, sur le bois. Du sang dans les ruisseaux, les lacs et les étangs. Il y eut du sang aussi sur le manche et la lame des couteaux, des haches, des cisailles. Du sang, on en retrouva jusqu’au fond des poêles, des casseroles, des assiettes. Et tout ce sang sur les mains, sur la bouche. Puis les humains alléguèrent que les animaux étaient d’un sang autre, autre que le leur, un sang aride et maigre, évidé de toute importance, de tout sens. Un sang qui n’était que ça, du sang. Et de ce sang-là, le sang improductif, le sang de la désaffiliation, nul lien ne pouvait découler, nulle lignée digne de se former, nulle postérité advenir. Ce ne serait jamais que bâtardise, n’est-ce pas ? Le sang animal, alors, ne valut que pour son effusion, sa versée et sa perte. Il y eut tant de sang répandu. Je pense au sang des taureaux et des requins, des lapins et des perdrix, je pense au sang des faisans, des renards, des bécassines et des maquereaux, je pense au sang des grives, des cailles et des brochets, le sang des carpes et des belettes, je pense au sang des poules, des écrevisses et des moutons. Tout ce sang fut répandu par des humains perpétuant la mort des animaux. Et c’est de cela que les animaux, une seconde fois, moururent : de ce mal infligé sans mal, administré souverainement, de ce mal fait légalement.
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Dès cet instant, le corps des animaux fut fendu en son centre, séparé en deux corps distincts.
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À l’ombre, voyez le corps matériel, le corps réel des animaux, ce corps de poils, d’écailles, de plumes, ce corps recouvert par une carapace, une coquille, ce corps de toutes les formes, les couleurs et les tailles, ce corps allant et venant de toutes les façons, ce corps vivant et fragile, le corps périssables des animaux. Ce corps ne connut jamais qu’une mort prématurée, tantôt rapide, tantôt lente, une mort violente, toujours. Entendez : la violence du meurtre alimentaire commis au nom de la faim. Le plaisir de dominer jusqu’à l’os.
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Exposé à la lumière, voyez maintenant le corps abstrait, le corps rêvé des animaux, ce corps magnétique, magnétique car symbolique, le corps libéré du sang, le corps désiré, recherché, le corps pur par-delà les corps impurs, le corps représenté. Les humains immortalisèrent ce corps de toutes les manières. Les animaux furent l’objet de tant d’enluminures, de tapisseries, de broderies, de peintures, de gravures, de photographies et de sculptures. Et cela jusqu’à devenir des personnages de dessins animés, de comptines et de fables, jusqu’à devenir des mascottes, des peluches, des héros publicitaires. Le corps animal devint immortel.
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L’unité animale divisée, les animaux furent réduits à l’état des fragments. Ils devinrent leurs propres restes. Des êtres décomposés. Des pièces détachées d’elles-mêmes. Des carcasses – comme nous le dirions de voitures désossées, entassées à la fourrière. La dislocation des vies animales fut si totale, dépassant les confins de l’anéantissement, qu’il nous est devenu loisible de gouverner les animaux en tous sens, si paradoxaux soient-ils.
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Songez que nous regardons et chérissons les animaux et, dans le même mouvement, les saisissons et les mangeons.
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Ainsi tout va ensemble : notre amour enfantin pour Bambi, le faon imaginaire aux yeux immenses, notre fascination pour les alligators, les lions et les aigles qui peuplent les documentaires animaliers, notre attachement viscéral à ces chats et à ces chiens que nous adoptons, que nous prénommons, avec lesquels nous vivons, notre haine des serpents, des rats et des souris, notre peur des guêpes, des bourdons, notre goût pour les bœufs, les vaches, les agneaux, les grenouilles, les poulets. Oui, tout va ensemble car, en Occident, les animaux furent chargés de procurer aux humains confort et plaisir. L’exploitation des bêtes qui œuvrent pour nous du jour de leur naissance jusqu’au jour de leur mort ne connaît aucune limite. Seuls souffrent les animaux ; et nous dès l’instant que nous prenons conscience de cette souffrance. Là est le lien fondamental : quel que soit le travail dévolu à tous ces êtres inauthentiques – fût-il de l’ordre du rêve, de la compagnie, de l’extinction, de l’alimentation -, leur vie ne vaut qu’en référence à la vie des êtres authentiques. Et s’il nous arrive tantôt de nous rapprocher, tantôt de nous éloigner du domaine de la loi du plus fort, jamais, au vrai, nous ne le quittons. ( Extrait pages 32 – 33 et 34)
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Les hommes vivent à cette fin de s’approprier le corps des femmes, des animaux. C’est une prise de l’autre en tant que possession matérielle. Redire cela, comme d’autres l’ont dit avant nous, est tout.
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Ainsi possédés, corporellement, matériellement, les femmes, les animaux sont dotés d’une valeur instrumentale. Les femmes, les animaux sont chargés d’aider les hommes à accomplir leurs desseins, des plus quotidiens aux plus extraordinaires. Telle femme fera que la maison de tel homme soit propre. Tel animal fera que cet homme, dans sa maison, ne craigne pas le froid. Telle femme cuisinera la viande et nourrira tel homme. L’entretien des hommes et de leur monde que les femmes et les animaux assurent fait d’eux des outils dont l’usage est libre. Rien ne limite la forme de l’usage masculin des femmes et des animaux. Il suffit qu’un homme force, menace, contraigne, pour que la femme, l’animal se plient à sa volonté, quelle qu’elle soit, et la réalisent. Rien ne limite, non plus, le nombre de fois où des hommes usent des femmes, des animaux. En ce sens, en toute situation, d’une façon continue, des hommes font faire des choses aux femmes, aux animaux. Les femmes, les animaux ne cessent jamais d’être des femmes, des animaux, dans le giron de l’appropriation. Les hommes manient les femmes, les animaux. Et cela à tel point qu’un homme, un vrai, se reconnaîtrait à la qualité de son maniement des femmes, des animaux. Tiens ta femme, tiens ton animal, entend-on parfois. En les tenant, en les tenant comme il se doit, et ce serait là le devoir masculin par excellence, les hommes se tiennent les uns les autres. J’entends : par sa capacité à détenir femmes et animaux, un homme gagnera, ou non, le respect de tous les autres hommes. ( Extrait page 151)
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Ce livre, traite de la cause animale, de la souffrance animale, de l’amour animal, de la tendresse animale, de l’incompréhension animale, voilà des thèmes de réflexion qui me sont sensibles, ce livre est plus qu’un essai de sociologie, c’est un livre qui m’éblouit lorsque je le tiens entre mes mains, j’ai la conviction avec ce livre d’avoir reçu un cadeau délicat.
L’écriture de Kaoutar Harchi est terriblement déterminée et lucide et forte, poétique aussi, c’est une écriture rare, c’est ce qui m’a touché en premier. Il me fallait d’abord être rassuré et intrigué par une écriture pour trouver en moi un peu de courage pour affronter le contenu de ce type de livre.
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Quatrième de couverture :
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« Les animaux sont tout. Ils sont eux-mêmes, certes, mais surtout ce que nous faisons d’eux. Nous, les humains. Car chaque fois que nous parlons des animaux, nous ne parlons en vérité que de leur animalité : l’état animal que nous décrétons inférieur. Ainsi nous animalisons les animaux, nous les rendons tuables et sans peine nous les tuons. cet état animal, affirment des humains, n’et pas le propre des animaux, il est également celui de certains humains; Ces autres : les femmes, les prolétaires, les minorités raciales qui, ni homme, ni bourgeois, ni blanc, ont été exclus de la communauté morale par le viol, par l’usine, par le fouet, par l’enfumage des grottes, par la persécution et par l’enfermement. Car animalisés. Livre tout autant théorique qu’autobiographique, Ainsi l’animal et nous appelle à reconnaître la totalité de la question animale, en laquelle toutes les questions de notre monde se rejoignent. Il devient dès lors possible de tenir ensemble tout ce qui va ensemble, de défaire tout ce qui a été fait. Puis de tout refaire. »
Kaoutar Harchi.
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Kaoutar Harchi est chercheuse en sociologie. « Ainsi l’animal et nous » est publié aux éditions Actes Sud. (319 pages).
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