UNE HISTOIRE DE TOTTO

UNE HISTOIRE DE TOTTO 3

Je n’oublie pas ma traversée de la planète des sourds et mes nombreuses rencontres avec des hommes et des femmes remarquables. Cette passion pour la langue des signes qui m’a prise un matin en 2001 et poursuivie si loin jusqu’à Tokyo.

J’ai déjà eu plusieurs rencontres avec des artistes japonais, peintre, photographe, musicien, mais maintenant je ressens le besoin de rencontrer des artistes sourds au japon pour les questionner eux aussi sur le thème du rêve, c’est pour moi une évidence, mais… Comment s’y prendre pour expliquer un projet pareil et surtout à qui en parler ?

Quelques mois plus tôt… Paris, Belleville, un hiver glacé. Aux tables du Café Chéri(e) parmi une dizaine d’étudiants rieurs, je rencontre Kunihiko, étudiant architecte qui s’en retourne chez lui à Tokyo et je lui parle du projet d’interviews pour lequel Jean-Michel et moi nous embarquerons aussi pour Tokyo quelques semaines plus tard. 

C’est donc Kunihiko à Tokyo qui déniche sur internet une association de théâtre pour comédiens sourds et lorsqu’il m’en parle je réalise ce que je m’apprête à faire, aller interviewer des comédiens  japonais sourds. Dans mon esprit,  la démarche de proposer des interviews à des artistes, français ou japonais, en leur expliquant le projet de les rassembler dans un livre est devenue si quotidienne que je n’imagine pas une seule seconde pouvoir dorénavant vivre une autre vie, ni même dans un passé improbable, avoir vécu une autre vie. Pourtant cette fois la barre est un peu haute… Je réalise que je ne suis pas de taille. Mais le rendez-vous est déjà pris….

Il faut rappeler que la langue des signes n’est pas universelle, contrairement aux idées reçues,  chaque pays a développé ses propres codifications gestuelles et souvent même, chaque région à l’intérieur d’un pays… Toutefois, il y a plus de facilités à se comprendre entre un français et un japonais sourd, qu’entre un français et un japonais entendant.

Station Kita-Senju, au sommet d’un building centre commercial, Kunihiko et moi nous laissons hisser vers les cieux avec onze escalators successifs. Enorme salle de spectacle pleine de gens qui signent dans tous les coins, j’ai peur de ne rien comprendre à la langue des signes japonaise. Le spectacle est d’une grande beauté, la mise en scène fait intervenir acteurs, projections vidéo, musiciens, éclairages subtils, le mouvement des corps  des comédiens m’impressionne beaucoup et surtout je me rends compte qu’il ne s’agit pas d’une troupe d’amateurs, loin de là. Mon appréhension s’intensifie.

Après la pièce, Kunihiko et moi-même sommes accompagnés par Mme Noriko qui parle français et travaille dans cette école de théâtre, elle nous présente en bonne et due forme au metteur en scène comme si j’étais un représentant du ministère de la culture française ou un journaliste de renom. Mes gestes sont engourdis, paralysés, mais gentiment mes interlocuteurs sourient et semblent heureux de me rencontrer. L’interprète insiste pour que je prenne un rendez-vous particulier avec le metteur en scène. Je me sens l’envie de courir à toute vitesse pour redescendre les onze escalators et m’enfuir dans les rues…

Mais rassuré par la gentillesse de Mme Noriko je prends rendez-vous avec le Metteur en scène que tout le monde convoite ce soir-là et aussi avec une jeune comédienne par la même occasion, je ne suis plus à une interview près. J’irais donc les rencontrer dans les locaux de leur Compagnie. 

Station Nishi-Shinagawa. J’ai une journée d’avance sur le rendez-vous mais je viens juste pour vérifier l’adresse. J’ai beau avoir en main un fax avec un plan dessiné, et j’ai beau savoir parfaitement lire une carte, je me perds. Complètement.

Dédale de petites rues, maisons avec jardins, ça monte, ça descend, des voies de chemin de fer, encore des ruelles… pas un seul nom de rue. J’ai le sentiment de tourner autour de cette école de théâtre, mais rien à faire, tout se ressemble, au bout d’une heure de marche je me décide à demander mon chemin à une passante. Avec des rudiments d’anglais, avec des gestes aussi, lorsque je m’enfonce les deux index dans les oreilles elle finie par comprendre que je cherche une maison où travaillent des personnes sourdes. Alors, s’amorce une quête à laquelle elle mêle les commerçants du voisinage, je la suis dans des boutiques où chacun donne son avis, des conversations à n’en plus finir et puis nous repassons par des rues que j’ai déjà emprunté, pour finir devant un immeuble un peu à l’écart devant lequel jardine un homme. La dame l’interpelle et lui ne répond pas, toujours concentré sur son râteau. Nous y sommes.

Est-ce que les lieux fabriquent nos rêves ou bien nos rêves nous poussent-ils vers les lieux ? Toutes ces questions me tiennent en éveil quand je parcours la ville de long en large.   

Les jours qui suivent je rencontre Mami SUZU et Izaki TETSUYA deux comédiens adorables et encore YONAIYAMA Akihiro peut-être la figure de proue de la communauté sourde au Japon, sourd de parents sourds et homme de réflexion. La première interview je la fais avec mes signes français qu’ils comprennent sans peine, je suis assisté de Mme Noriko, j’en sors plein de joie et je vole dans les rues et encore une fois je comprends qu’on ne peut jamais se perdre lorsque l’on marche sur le chemin qui est le nôtre, c’est à dire lorsque l’on marche dans nos propres pas…  

Lors de l’interview Izaki me l’a dit d’une autre façon : « Quand on aime, on trouve le chemin… »

L’interview de YONAIYAMA Akihiro est un peu plus solennelle, deux interprètes, une pour écouter mes questions en français et les traduire en japonais à la deuxième qui les signe au Metteur en scène. J’écris ces lignes et tout me revient en mémoire. La présence de l’homme montagne, ses mains qui répondent à mes questions, je bois ses réponses comme on boit du lait.

Je demande à YONAIYAMA San s’il pense que tous les êtres humains partagent le même rêve ?

« Je ne pense pas que cela soit possible à 100 %  car nous sommes tous différents, il y aura toujours de petites nuances entre les gens. Au Japon il y a un proverbe qui dit :  Ceux qui ont le même cœur se réunissent « 

UNE HISTOIRE DE TOTTO 2

Nous échangeons des livres, j’ai acheté durant mon séjour à Tokyo tellement de « Petit Prince » de Saint-Exupéry en japonais que l’éditeur a du se sentir obliger de lancer un nouveau tirage. Les gens de la TOTTO FOUNDATION m’offre le petit livre de Tetsuko KUROYANAGI : Totto Chan (窓ぎわのトットちゃん, Madogiwa no Totto-chan).

Tetsuko KUROYANAGI (alias Totto-Chan) est une célèbre présentatrice de la télévision japonaise. Si célèbre qu’avec les ventes de son livre autobiographique « Totto-Chan » (qui raconte l’histoire de sa petite enfance au sein de l’école Tomoe, une école vraiment pas comme les autres), elle crée une fondation qui forme des acteurs malentendants.

UNE HISTOIRE DE TOTTO 4  

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