UNE HISTOIRE DE TOTTO

UNE HISTOIRE DE TOTTO 3

Je n’oublie pas ma passion pour la langue des signes qui m’a rattrapé à Tokyo. J’ai déjà eu pas mal de chance de pouvoir m’entretenir avec des artistes japonais, peintre, photographe, musicien, danseur, mais je me devais de rencontrer aussi des artistes sourds au Japon. D’autant plus que j’avais eu cette belle occasion de faire la connaissance d’un metteur en scène de théâtre sourd à Paris.

À Paris donc, quelques mois plus tôt, dans le quartier de Belleville, aux tables du Café Chéri(e) et parmi une dizaine d’étudiants rieurs, je rencontre Kunihiko, un étudiant en architecture qui finit un séjour en France et s’en retourne chez lui à Tokyo. Je lui parle de mon départ imminent pour le Japon et de mon vague projet d’interviews pour lequel j’aurais bien besoin d’un interprète occasionnel.

C’est donc Kunihiko qui me déniche sur internet une association de théâtre avec des comédiens sourds basée à Tokyo. Lorsqu’il m’en parle je réalise soudainement ce que je m’apprête à faire : interviewer des comédiens japonais sourds. Et une appréhension s’empare de moi, je ne suis pas de taille, je ne sais plus pourquoi je fais tout ça. Mais le rendez-vous est déjà pris….

Il faut rappeler que la langue des signes n’est pas universelle, chaque pays ayant développé ses propres codifications gestuelles et souvent même, chaque région à l’intérieur d’un même pays… Cependant, il y a plus de facilités à se comprendre entre un français et un japonais sourd, qu’entre un français et un japonais entendant.

Kita-Senju, au sommet d’un building centre commercial, Kunihiko et moi nous hissons vers les cieux avec onze escalators successifs pour pénétrer dans une imposante salle de spectacle déjà pleine de gens assis et qui signent dans toutes les directions, ils ont cette volubilité commune à tous les sourds lorsqu’ils ont l’occasion de se retrouver ensemble, ils s’interpellent, se reconnaissent, communiquent ô combien plus intensément que les entendants. Une fois assis dans mon fauteuil je n’en mène pas large. J’ai peur de ne rien comprendre à la langue des signes japonaise. Le spectacle auquel nous assistons est d’une grande beauté, la mise en scène fait intervenir des performances d’acteurs, des projections vidéos, des musiciens sur scène, avec des éclairages subtils, le mouvement des corps m’impressionne particulièrement, je me rends compte qu’il ne s’agit pas d’une troupe d’amateurs, loin de là, c’est un travail de haut niveau. Mon appréhension s’intensifie.

Après la pièce, nous sommes accompagnés par Mme Noriko qui parle français et travaille dans cette école de théâtre, elle nous présente en bonne et due forme au metteur en scène comme si j’étais un représentant du ministère de la culture française ou encore un journaliste de renom. Mes gestes sont engourdis, paralysés, mais gentiment mes interlocuteurs sourient et semblent heureux de me rencontrer. L’interprète insiste pour que je prenne un rendez-vous particulier avec le metteur en scène. Je me sens l’envie de courir à toute vitesse pour redescendre les onze escalators et m’enfuir dans les rues…

Mais rassuré par la gentillesse de Mme Noriko je prends rendez-vous avec le Metteur en scène que tout le monde convoite ce soir-là et aussi avec une jeune comédienne par la même occasion, je ne suis plus à une interview près. J’irais donc les rencontrer dans les locaux de leur Compagnie.

Station Nishi-Shinagawa. Avec une journée d’avance sur le rendez-vous je viens juste pour vérifier l’adresse. J’ai beau avoir en main un fax avec un plan dessiné, et j’ai beau savoir parfaitement lire une carte, je me perds dans un dédale de petites rues, de maisons avec jardins, ça monte, ça descend, des voies de chemin de fer, encore des ruelles… pas un seul nom de rue évidemment. J’ai le sentiment de tourner autour de cette école de théâtre, mais rien à faire, tout se ressemble, au bout d’une heure de marche je me décide à demander mon chemin à une passante. Avec mes rudiments d’anglais, avec des gestes aussi lorsque je m’enfonce les deux index dans les oreilles elle finie par comprendre que je cherche une maison où travaillent des personnes sourdes. Alors s’amorce une quête à laquelle je ne m’attendais pas, ma passante me hèle chez les commerçants du voisinage, dans les boutiques chacun donne son avis, des conversations à n’en plus finir et puis nous repassons par des rues que j’ai déjà emprunté, pour finir devant un immeuble un peu à l’écart devant lequel jardine un homme. La dame l’interpelle et il ne répond pas, toujours concentré sur son râteau. Nous y sommes donc.

Est-ce que ce sont les lieux qui fabriquent nos rêves ou bien nos rêves qui nous poussent vers les lieux ? Toutes ces questions me tiennent en exaltation quand je parcours la ville de long en large.

Les jours qui suivent je rencontre des comédiens adorables Mami et Izaki et encore YONAIYAMA Akihiro peut-être la figure de proue de la communauté sourde au Japon, sourd de parents sourds et homme de réflexion. La première interview je la fais avec mes signes français qu’ils comprennent sans peine, j’en sors ivre de joie et encore une fois je comprends qu’on ne peut jamais se perdre lorsqu’on marche sur le chemin qui est le nôtre. C’est à dire et je souhaite que mon lecteur le comprenne au premier degré, lorsque l’on marche dans nos propres pas…

Lors de son interview Izaki me l’a dit d’une autre façon : « Quand on aime, on trouve le chemin… » Ce qui veut très exactement dire la même chose.

L’interview de YONAIYAMA Akihiro est un peu plus solennelle, deux interprètes, une pour écouter mes questions en français et les traduire en japonais à la deuxième qui les signe au Metteur en scène. Je demande s’il pense que tous les êtres humains partagent le même rêve ?

« Je ne pense pas que cela soit possible à 100 %  car nous sommes tous différents, il y aura toujours de petites nuances entre les gens. Au Japon il y a un proverbe qui dit :  Ceux qui ont le même cœur se réunissent » 

UNE HISTOIRE DE TOTTO 2

Nous échangeons des livres, j’ai acheté durant mon séjour à Tokyo tellement de « Petit Prince » de Saint-Exupéry en japonais que l’éditeur a du se sentir obliger de lancer un nouveau tirage. Les gens de la TOTTO FOUNDATION m’offre le petit livre de Tetsuko KUROYANAGI : Totto Chan (窓ぎわのトットちゃん, Madogiwa no Totto-chan).

Tetsuko KUROYANAGI (alias Totto-Chan) est une célèbre présentatrice de la télévision japonaise. Si célèbre qu’avec les ventes de son livre autobiographique « Totto-Chan » (qui raconte l’histoire de sa petite enfance au sein de l’école Tomoe, une école vraiment pas comme les autres), elle crée une fondation qui forme des acteurs malentendants.

l’interview de MAmi et Izaki est à lire ici

UNE HISTOIRE DE TOTTO 4  

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