LA LUMIERE DU TOKYO LAMEN

Tokyo lamen 4

Interminable la rue de banlieue qui s’étire jusqu’à la gare. Eviter les vélos qui déboulent sans éclairage sur les trottoirs, frôlements, soir d’été, soir d’hiver, je ne sais plus pourquoi je m’acharne à vivre dans cette ville, frôlements, un jour j’ai vu une femme plonger par dessus son guidon, qui m’aura conduit jusqu’ici ? Elle restait allongée sur le sol, inerte, au-dessus d’elle un jeune homme s’excusait, les deux ferrailles reposaient mortes sur le trottoir, longtemps après elle s’est levée, pour s’excuser aussi, frôlements, parfois des filles en uniformes que j’aimerais épouser, à peine aperçues filent dans la nuit, rires, il faut marcher plus vite.

S’échapper du centre de Tokyo, reprendre un train et cavaler, faire attention à l’heure de fermeture. 19 h 30 pas plus. Parfois j’oublie l’heure et je passe furieux devant la vitrine aux rideaux tirés.

Se plier sous le noren, frôlement, ma tête dans la lumière d’un estaminet, les conversations s’arrêtent, visages surpris, toujours pareil, ils sont gênés, je suis gêné, sourires, revoilà le français.

Au comptoir et à droite en entrant, ma place. L’eau frémit dans les marmites, les mains du patron, la petite télé allumée, la patronne qui sert les clients. Les heures passées ici, à ne rien dire, à ne rien penser, végétatif en quelque sorte, me faire petit, pour être oublié, les mains du patron, les paquets de nouilles fraiches, frôlements, je respire à peine, ici la lumière est blanche, et dehors, derrière le noren, les ténèbres, je vois glisser les autobus, et au même instant je vois ma mère, dans sa petite maison, à l’autre bout du monde, très exactement à l’autre bout.

Un championnat du monde de natation, ils me désignent la télé avec de grands sourires, la nageuse française est jolie, mais moi la natation je m’en fous, la France aussi je m’en fous, il n’y a pas d’autres clients, alors on parle, on essaie, la nageuse japonaise a perdu, la nageuse française a perdu aussi. Nos défaites nous rapprochent. La patronne me confie qu’ils ont ouvert le restaurant quand ils ont atteints l’âge de la retraite.

Yasai ok ! O niku dame ! (va pour les légumes mais la viande sûrement pas !) Français et végétarien, il fallait que ça tombe sur eux, s’en est suivie une gêne immense de me servir uniquement des nouilles, même s’il y a la feuille d’algue nori, la rondelle de naruto, et la moitié d’un œuf dur, il n’y a pas la sacro-sainte viande. Malgré tout ils me voient satisfait et même aux anges devant mon bol, et au fil des années, prenant confiance, ils s’amusent à comploter, mari et femme, pour m’inventer des bols pour un soir. Je vois arriver des poireaux pimentés, du maïs, des lamelles de bambous… Ils cherchent en messes basses, ce qui pourrait me plaire, deux ou trois clients par soirée, guère plus, il est français, sourires, une moitié de tomate pelée posée sur une assiette, avec du gros sel, le goût puissant d’un soir d’été.

Elle et lui, dans nos vies, une petite place dans nos envies, sur le comptoir j’ai posé la photo de ma fille, après toutes ces années, ils tentent de comprendre, frôlement, les parcelles d’une histoire vécue en secret, à l’autre bout du monde, très exactement à l’autre bout.

Tokyo lamen 3

Tokyo lamen 1

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