CABU AU JAPON

L’ancien président passe au 20 heures, souriant, attendrissant, qui se défend d’avoir utilisé des financements étranges au profit d’une lointaine campagne présidentielle. J’émets alors l’hypothèse que de mon point de vue la France est tout de même l’un des rares pays au Monde où les gens de pouvoirs sont invités à s’expliquer devant tout le monde de leurs agissements. Et va savoir pourquoi, je souligne mon propos, à l’attention de ma compagne, en lui donnant à titre d’exemple la Russie où encore les Etats-Unis où il suffit qu’un cinglé détienne le pouvoir, pour qu’il exerce le pouvoir. Je ne dis rien de plus.

Sauf, que. Ma compagne est japonaise et me rétorque après une longue réflexion, qu’au Japon les choses ne se passent pas de la même façon. Que c’est difficile à comprendre pour qui n’est pas japonais.

Jusque-là le sourire crispé de l’ancien président me tenait sagement au bord de l’endormissement, ces quelques mots me font comme une sorte de pincement et réveillent en moi une fébrile envie d’en rajouter. Je lui demande alors en quoi le gouvernement japonais serait différent des autres gouvernements, j’ajoute que partout il y a évidemment des gens moralement corrects, des gens biens et d’autres qui le sont moins …

Intense réflexion du côté japonais. L’ancien président à l’écran se défend toujours mais on ne l’écoute plus. Ma compagne ajoute que le problème au Japon est qu’il y a trop de faux japonais.

Des faux japonais ? Et alors ? (j’avoue que je pousse le bouchon) je dis que dans le gouvernement français on ne se pose plus la question de savoir s’il y a trop de faux français (et l’ancien président me donne raison), que c’est idiot de raisonner ainsi, que même si on est un faux japonais (autrement dit un vrai coréen puisque le problème est bien là) on peut être une personne exquise, que parmi les vrais japonais il doit bien y avoir un certain pourcentage de pourris.

Elle ferme les yeux, se tient la tête avec une grande expression de douleur et fronce les sourcils. Gros soupir. Moi j’attends patiemment la suite. Non décidément tu ne comprends pas. Parce que si on n’est pas vraiment japonais on ne peut pas comprendre !

Je ne peux pas en rester là alors je tente tout de même de désamorcer en suggérant qu’avant … dans un avant qui tout de même a bien du existé un jour, à l’heureuse époque où il n’y avait que de vrais japonais partout au japon, même parmi les purs de purs, certains devaient tout de même s’en mettre plein les fouilles pendant que d’autres attendaient patiemment leur tour …

Enorme soupir. Elle semble chercher dans des profondeurs insondables. Pendant ce temps, notre fille qui sent l’orage venir quitte la table précipitamment. Enfin elle reprend la parole et tranche avec un air désolé. Non vraiment tu n’es pas japonais et tu ne pourrais pas comprendre, alors arrêtons cette conversation.

On ne dit plus rien.

L’ancien président semble contrarié.

Deux jours plus tard.

Comme la vie est facétieuse. J’avais déjà acheté ce livre « CABU au Japon » il y a bien des années et puis je l’avais boudé et puis revendu. Je pensais qu’il y allait un peu fort dans ses caricatures. Deux jours après ce micro-drame, comme une piqûre de rappel, le livre resurgit donc devant moi, dans une librairie qui vend de l’occasion…

Donc, CABU au Japon… Avec un texte de Jean-Christophe TOURNEBISE (précisons que c’est un ouvrage publié en 1993). Ce livre est un carnet de route qui présente des dizaines de dessins réalisés par CABU dans les rues du Japon mais bien plus que cela, c’est un excellent guide qui résume de manière rigoureuse l’évolution du pays depuis le début du vingtième siècle, sous ses aspects militaires, politiques, culturels et sociaux.

Extraits de l’intro :

« Chez le visiteur occidental qui s’y rend la première fois, la vision du Japon déclenche généralement un sentiment de ravissement ébloui. En effet, comment ne pas demeurer muet d’admiration devant ces cités ultramodernes où tout marche si bien et où les habitants sont si polis, devant ces champs de riz si propres et si nets, devant ce spectacle hors du commun d’une population besogneuse et souriante ? Assurément, la surprise est salutaire. On gagne à découvrir le Japon. »

« La lune de miel avec le Japon peut perdurer. Il est d’ailleurs des Occidentaux qui en demeurent des enthousiastes transis leur vie entière. Les méchantes langues, envieuses sûrement, les qualifient de « tatamisés ». C’est-à-dire plus japonais que les Japonais. »

« Pour beaucoup de voyageurs impénitents, d’hommes d’affaires habitués ou de résidents étrangers endurcis, un jour vient cependant où le charme se rompt. peu à peu, les Japonais se révèlent sous un jour différent, moins flatteur assurément, plus réel indubitablement. Ce jour-là, les sourires que l’on vous fait ne vous semblent plus que rites obligés, et les courbettes, un cérémonial quelque peu compassé. En même temps vous apparaissent en pleine lumière des travers insaisissables au premier regard. Les Japonais vous semblent alors introvertis, impénétrables, sans chaleur, incapables de spontanéité : voici les imprécations qui sont le plus souvent lancées. Sont-elles méritées ?

Dans les moments d’exaspération intense, lorsque l’envie vous prend de plaquer là ce pays et de naviguer sans délai vers d’autres cieux plus cléments, vous vous dites que les Esquimaux sont probablement des Méridionaux torrides par comparaison avec la froideur distante de ces insulaires. A les regarder vivre au petit matin, coincés à cent personnes au centimètre carré dans les trains de banlieue sur le chemin de leur bureau, l’œil légèrement vide rivé sur une bande dessinée inepte que jetterait avec dégoût un enfant de dix ans normalement constitué, vous seriez tentés de penser que les robots japonais sont bien plus humains que ces humains qui les ont créés. »

« La période de rejet peut se prolonger quelques années. Il arrive que l’on n’en revienne jamais. Ceux-là soutiennent que, dans ses avanies, Edith Cresson était très en deçà de l’ignoble réalité. Mais à cette déprime exagérée succède généralement une troisième phase, plus sereine et plus durable celle-là, bâtie tout à la fois sur l’amour et sur la haine. Car, en tout état de cause, il faut bien l’admettre : il est totalement impossible de rester indifférent à l’égard du Japon. Ce sont donc ces chanceux qui apprécient le mieux le pays du Soleil-Levant. »

Je viens de comprendre que j’entame le début de la phase III … Bien sûr l’œil critique et exercé de CABU (et nous savons ô combien il avait l’œil) est délicieux pour ce qui est d’observer là où çà fait mal, mais je savoure aussi dans le dessin suivant, la justesse et l’élégance de son trait, je l’ai regardé longuement ce dessin et maintenant j’en suis certain, la tendresse du Japon au fil des rues ne lui aura certainement pas échappée.

 

CABU AU JAPON – Dessins de CABU et textes de Jean-Christophe TOURNEBISE aux Editions du Seuil. Dans la collection l’Histoire Immédiate.

   

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